CHAPITRE PREMIER
MOTIFS RE CET ÉCIUT. ORIGINE ET FAMiLLE DE M. DE CHATEAUBRIAND. SON
ÉDUCATION D'ENFANCE; SES PREMIÈRES ANNÉES DE JEUNESSE. — INFLUENCES PRÉSUMÉES SLR SON CARACTÈRE ET SON GÉNIE. — SON DÉPART POUR PARIS, EN 1786.
Les hommes illustres qui ont écrit eux-mêmes les Mémoires de leur vie ne dispensent, ni n'excluent l'avenir du soin de la raconter et de la juger, après eux. Quand même nous aurions conservé le poëme historique et les trois livres de Ciccron sur son Consulat, il y aurait encore, pour une admiration moins intéressée que la sienne, un heau sujet de récit dans les actions et le caractère de ce grand orateur, que l'amour de la gloire et de la patrie fit, par moments, un grand homme d'Etat; et, d'autre pari, i J
à un degré bien différent, non pas du génie, mais de La condition sociale, les Confessions, où Rousseau expose avec tant de détail les obscurs événements de sa jeunesse et les misères cachées de son âme, n'ont pas rendu moins nécessaire et moins piquante la sagacité appliquée, de nos jours, à rechercher celte vie qui s'avouait elle-même. Une œuvre nouvelle a été faite sur ce travail, en apparence, si complet; et, en expliquant les bizarreries de cette humeur fantasque et douloureuse, une critique supérieure et toute morale a dévoilé d'autant mieux les sources de ce rare talent.
Il faut le dire : le monument que le grand écrivain, que l'homme de génie a élevé lui-môme à sa propre vie, l'ambition qu'il a eue de se décrire au naturel et de se transmettre à la postérité n'est qu'un incident de plus dans sa destinée, un Irait de plus dans sa physionomie; et dès lors, ce n'est point un obstacle, mais une aide pour l'observateur vraiment impartial qui vient, après les apologies, ou les confidences du héros, l'étudier encore, résumer sa vie, expliquer sa gloire et constater son influence.
(Test ainsi que, malgré les nombreux volumes, où M. de Chateaubriand a été son propre biographe et, sans s'élever aux repentirs d'Augustin, sans descendre aux aveux de Rousseau, a tant parlé de lui-même, parmi tant de catastrophes publiques, il a paru possible de retracer encore sa carrière et d'en tirer quelques enseignements, pour la politique et les lettres.
L'intérêt d'un tel sujet, là-propos d'une telle leçon s'accroit surtout, à nos yeux, du contraste des événements qui ont agité la France et de la révolution de sentiments et d'idées, qu'elle a si rapidement parcourue.
On sait quelle influence les lettres ont exercée, dès long-
M. DE CUATEAUUr.lAM). 3
temps, dans notre pays, sur le changement graduel delà société et sur l'esprit de réforme politique.
Si l'ancienne France, suivant l'expression de Bossuet, a été une Monarchie fondée par des évêques, on a pu dire avec raison que le grand mouvement français de 1789 était une Révolution faite et préparée par des spéculatifs et des lettrés. A part ce que cette origine peut avoir entraîné d'erreurs, il n'en resta pas moins un caractère particulier d'élévation-, et d'imprudence généreuse attaché à nos premiers réformateurs : et quelque chose de ce caractère semblera longtemps appartenir a< ceux qui ont repris la même œuvre, et défendront encore la même cause.
A ce titre cependant, la place de M. de Chateaubriand doit être grande en France, même dans l'ordre historique : il était appelé à marquer, en effet, deux choses également décisives, également précieuses, une rétractation de l'esprit irréligieux qui, trop souvent, avait dominé les lettres, au dix-huitième siècle, une persistance généreuse dans les vues de réforme politique et de liberté, que ce siècle avait incessamment poursuivies. Lorsque ces idées, impérissables comme la conscience, reparurent, après 1800, dans les écrits d'une femme éloquente, elles étaient timides, à demi voilées, sous la forme littéraire, et à peine accueillies, devant l'écrasante popularité de la force et de la victoire ; elles avaient contre elles l'effroi de tant d'odieuses violences, commises en leur nom, ou du moins qu'elles n'avaient pu prévenir; elles étaient suspectes et presque compromises par un des titres même de leur gloire, le nombre si grand, le dévouement si noble des témoins morts, en les invoquant, depuis Malesherbes et Bailly jusqu'à Kersaint, Barnave
et Vergniaud. Par une craintive inconséquence, la grandeur même du sacrifice nuisait aux doctrines, que ce sacrifice avait si noblement attestées; et le martyrologe faisait tort à la foi.
Devant ces préventions et ces obstacles, reprendre la mission politique des lettres, recommencer par elles, sous une meilleure inspiration morale et avec plus d'expérience, ce qu'elles avaient voulu, ce qu'elles avaient eberché, ce qu'elles avaient dépassé d'abord, c'était une noble vocation, au début de ce siècle : et l'interprète le plus éloquent de cette œuvre mérite d'être entendu toujours des esprits prévoyants et des cœurs généreux de toutes les époques.
Pourquoi recommencer une œuvre inutile? diront quelques sages du temps; à quoi bon reprendre celte trame, qui se tisse, pendant longues années, et se brise, en un moment? Ailleurs, nous le savons, une liberté conquise pied à pied par des sectaires assez obscurs, des légistes du droit coulumïery des bourgeois opiniâtres, s'est maintenue, s'est agrandie et subsiste encore. Mais, en France, des hommes de génie, à partir de Montesquieu, ont célébré, ont accrédité, comme des théories d'abord, puis, comme des droits acquis, ces mêmes principes, ces mêmes formes de liberté politique : et, rien de tout cela n'a tenu, malgré les philosophes et les beaux parleurs. Tant ce régime est peu fait pour la France! — Celte objection, si commode pour l'apostasie et la servilité, trouvera plus d'une réponse dans l'écrit que nous publions. Mais, quelque grave que soit une polémique, où l'honneur même dé l'esprit français serait engagé, nous avons à considérer ici une question plus générale encore, question de vérité absolue, et de justice sociale, l'influence d'un grand écrivain, dans une époque de doute et de Révolution, le caractère historique de la
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cause à laquelle il dévoua eu partie ses efforts , la durée immortelle des principes politiques distincts de cette cause môme, et dont il a été l'habile défenseur.
François -Auguste de Chateaubriand naquit en Bretagne, à Saint-Malo, le 4 décembre 1768, dans l'année des grandes nativités, dans celle qui compte Napoléon, Cuvier, Wellington. Il descendait d'une famille ancienne et illustre, divisée en plusieurs branches, dont une se vantait du nom d'un de ses chefs inscrit entre les barons, qui suivirent saint Louis à la Croisade.
Sous Louis XIV, après bien des vicissitudes amenées par le temps, et les pertes à la guerre, cette famille, déchue dans quelques-uns de ses membres, était toujours réputée de noble rang : et la pauvreté qui, plus tard, affligea la branche, d'où notre illustre écrivain devait sortir ; n'avait été ni sans honneur, ni sans quelque retour de prospérité laborieusement acquise.
Le père de M. de Chateaubriand, entré, de bonne heure, dans la marine marchande de Saint-Malo, avait contribué à relever delà ruine le nom qu'il portait. Après plusieurs navigations et un séjour de quelques années aux Colonies, il se maria dans une ancienne maison de Bretagne, et devint père dune famille nombreuse : il rentra même dans le domaine de ses aïeux, en rachetant le vieux château de Combourg, à douze lieues de Saint-Malo, dans un site d'autant plus seigneurial qu'il était plus âpre et plus agreste, avec des terres fort arides alentour, mais des droits et privilèges, autant qu'on en pouvait avoir en pays d'Etat, dans le royaume de France, avant 1789.
On sait combien la Bretagne, un peu barbare, aux
G LA TRIBUNE MODERKE.
yeux de madame de Sévigné, dans le dix-septième siècle, était arriérée pour l'esprit nouveau du dix-huitième. Cet état de mœurs ne se marquait pas seulement par la durée de certains usages, mais par la rudesse générale de la vie. Et ce n'est pas une rencontre sans intérêt que de retrouver le nom de Chateaubriand, pour la première fois, au dix-huitième siècle, dans le livre, très-célèbre alors, d'un économiste et d'un agronome anglais, à l'occasion du jugement que ce voyageur portefcn passant, sur la saleté des rues de Combourg, le mauvais site de cette pauvre bourgade, et la fantaisie d'un sieur de Chateaubriand, qui a perché sa résidence sur un rocher, au-dessus de cet amas de misérables demeures couronnant un lac sauvage.
François- Auguste de Chateaubriand fut le dixième enfant de ce noble père, de ce gentilhomme de vieille race, un moment déchu jusqu'à n'être qu'un simple armateur, mais redevenu seigneur châtelain parle courageux exercice de son industrie maritime. C'était à trentecinq ans que, rapportant des Antilles une modique fortune refaite par le travail et l'économie, le comte René de Chateaubriand s'était allié à une famille noble, comme la sienne, en épousant Apolline Suzanne deBédée, qui comptait, parmi ses parents, un chef d'escadre distingué. Ce mariage avait été, comme on le voit, très-fécond, sans être heureux. Les quatre premiers enfants, qui en naquirent, moururent presque au berceau. Le cinquième enfant survécut et fut l'aîné de M. de Chateaubriand, que précédaient encore quatre sœurs.
La part dominante que, suivant Buffon, la mère a souvent eue dans le caractère et le génie de son fris, ne parait pas douteuse ici. Le jeune François -Auguste de Château-
briand, sans peindre avec trop de complaisance la physionomie de sa mère, et en y mêlant même quelques expressions qui font peine, nous la représente pleine d'esprit et d'imagination, vive et gaie par nature, triste seulement par ennui du ménage, aimant le monde, l'agitation, la politique, d'un goût cultivé d'ailleurs par les meilleures lectures dès la jeunesse, la mémoire et l'esprit remplis de Fénelon, de Racine, et aussi de quelques romans de mademoiselle de Scudéri, encore à h mode en Bretagne; bizarre enfin, mais charmante.
Le caractère, qu'il décrit dans son père, est plus sombre et avait dû troubler et ternir le brillant naturel de sa mère. II le montre, insociable et dur, la terreur de ses domestiques, le tyran de sa famille, d'un silence glacial, ou d'une violence qui effrayait jusqu'à ses enfants. Ace portrait M. de Chateaubriand ajoute, il est vrai, comme par réflexion, que son père était certainement un homme de génie, et qu'à la tête d'une grande administration, ou d'une armée, il aurait montré des talents extraordinaires. Mais rien, dans la hauteur oisive et fantasque, dans la rude vieillesse d'un petit châtelain de Î3retagne, ancien armateur, ne confirme cette induction, qu'a pu rêver l'orgueil, aussi bien que la tendresse du fils. Seulement, il est à croire que cette nature âpre et solitaire, cette humeur chagrine ne durent pas peu contribuer aux instincts de tristesse et de fierté du jeune enfant. Celte éducation à la fois impérieuse et négligente, cette espèce de terreur, sans surveillance, entrèrent certainement pour quelque chose dans le tour d'esprit de cet enfant, dans ces vagues inquiétudes et cet ennui violent et mélancolique, dont il a fait une passion si vivement sentie et dépeinte, qui, disait-il lui-même, avait été comme le fond de sa vie.
« LA TRIBUNE MODERKE.
Dernier venu dans celte famille, qui occupait à Sainl- Malo, rue des Juifs, une maison changée, longtemps après, en hôtellerie et aujourd'hui détruite, François Auguste de Chateaubriand, né presque mourant, resta trois années en nourrice, dans un village voisin, et fut voué au blanc et au bleu p^r une offrande à Notre-Dame de Nazareth. Ramené enfin à Saint-Malo, il dut les soins de sa première enfance à une bonne, dont il s'est souvenu, comme s'est souvenu de sa mie Jacqueline Jean-Jacques Rousseau qui, lui, n'avait pas sa mère. De la maison paternelle, attenante au rivage, l'enfance du petit Chateaubriand se passa sur la place et sur la grève de Saint-Malo, en jeux un peu rudes, avec les polissons delà ville; et je ne sais si ce n'est point par un souvenir de ce caractère mutin et querelleur de ses premières années, que, dans un de ses derniers ouvrages, l'illustre écrivain a donné, sans prétexte aucun, les mêmes traits de turbulente malice à l'enfance d'un grand homme et d'un saint, de Grégoire Vil1.
Quoi qu'on veuille conjecturer de cette première époque de la vie, si souvent insignifiante ou trompeuse pour l'avenir, le jeune Chateaubriand, dès qu'il avait eu sept ans accomplis, avait été solennellement relevé de son vœu à la chapelle de Saint-Aaron, protecteur des marins de Saint-Malo; puis, il avait continué de courir sur les rochers et les galets de la plage, de s'ébattre contre la marée montante, et de guerroyer, dans les rues, avec les petits garçons des gentilshommes et du peuple.
Vers huit ou neuf ans, on songea cependant à ses études et à son entrée au collège de Dol, pour qu'il apprît les
1 En Italie, un mauvais petit garçon de chétive mine devint d'abord moine de Cluny, ensuite cardinal et enfin pape, sous le nom de Grégoire VII. [Disc, hisfor., p. 301, t. V.)
mathématiques, selon l'ordre de son père, et le latin, comme le souhaitait secrètement sa mère. .
C'est alors, dansles premiers jours du printemps de 1777, avant son entrée au collège, qu'il fut conduit d'abord à la terre de Combourg, ce domaine racheté par son père, et dont lui-même a gardé une si vive et si poétique impression, dans quelques-unes des pages qui commencèrent sa gloire. Bien des années après, il a peint encore ce printemps de la Bretagne sauvage et fleurie, avec une grâce, qu'on ne peut ni oublier, ni contrefaire. Nul doute que dès lors, aux instincts énergiques de naissance, à la liberté et à la rudesse des premiers ans, aux émotions sévères et tendres de la famille, aux sombres sourcils du père, aux éclairs de tendresse de la mère, aux sourires de la plus jeune sœur, ne vinssent se mêler, chez cet enfant, les vives images de la nature, le frémissement des bois, après celui des Ilots, et l'horizon désert et diapré de mille couleurs de ces landes bretonnes préludant aux savanes de l'Amérique.
Tandis que, sous ces impressions diverses, de petits trésors cachés, gouttes d'eau du génie futur, s'amassaient dans la pensée du jeune garçon encore inculte, le supérieur de Dol venait chercher son nouvel écolier, et l'emmenait à son collège, sur la route de Combourg à Saint- Malo. Arrivé là, le jeune élève, suivant une méthode qui n'est pas une découverte de notre époque, commença un cours élémentaire de mathématiques, et reçut, en même temps, des leçons de latin : il se plaisait, dit-il, à ces deux études, et même au rudiment, plus docile en cela que saint Augustin, qui se confesse de la répugnance et du dégoût, que lui donnaient les conjugaisons de la langue grecque. « Mon aptitude au travail, dit M. de Chateaubriand,
« était remarquable; ma mémoire extraordinaire. » Et il ajoute qu'il s'en servit, pour apprendre la table <les logarithmes. Mais, il ne fait pas sur la mémoire, eet instrument secondaire du génie et cet ornement de la médiocrité, les profondes et fines réflexions, que les phénomènes de cette faculté suggèrent à saint Augustin.
Avec l'esprit, se développait aussi dans le jeune élève le caractère, qu'il devait porter dans la vie. A la fougue impétueuse se joignait maintenant le point d'honneur. Enfant toujours aussi vif, il devenait plus indomptable; et, dans une occasion, où il s'agissait du délit d'avoir grimpé au haut d'un arbre, et déniché périlleusement un nid, sa résistance désespérée contre la menace du fouet, sa révolte heureuse contre ce sot châtiment des anciennes écoles, nous font penser à l'insubordination analogue, dont se vante quelque part Milton, lorsqu'il nous dit qu'il a brisé avec Cambridge et n'a pas voulu supporter un outrage intolérable pour un cœur, comme le sien.
Nec duri libet usque minas perferre magistri, Cœteraque ingenio non subeunda meo l.
Toute cette ardeur, au reste, du jeune Chateaubriand vint bientôt, vers sa treizième année, aboutir à sa première communion, pieusement célébrée dans le collège, sous les yeux de sa famille, des nobles du voisinage, et par l'es mains de l'évoque de Rennes. Puis, il quitta le petit collège de Dol, pour aller à Rennes compléter ses études de sciences, et de là se présenter, à Brest, aux examens pour ie service de la Marine Royale.
Le collège de Rennes était d'ordre supérieur, par rap-
1 Elegiar. Milt. in lib. I.
M. DE CHATEAUBJIIAND. 11
port au petit collège de Dol. Le jeune Chateaubriand y continua les mathématiques, pour lesquelles il avait, dit-il, un penchant décidé, que ses ouvrages n'attestent pas. Il y prit en môme temps un goût plus vif pour les lettres, une passion du beau langage, que quelques vers de Virgile, quelques pages de Massillon éveillèrent bien vite en lui. Tout cela semble n'avoir été ni fort suivi, ni surtout systématique. Mais, faut-il attribuer à ces études, un peu rompues et capricieuses, l'avantage dont triomphe quelque part l'illustre écrivain, pour s'élever au-dessus même de sa gloire la plus chère, et se séparer entièrement de ceux qu'il efface? « Tout cela, joint à mon genre d'éducation, « dit-il, à une vie de soldat et de voyageur, fait que je n'ai « pas senti mon pédant, que je n'ai jamais eu l'air hébété, « ou suffisant, la gaucherie, les habitudes crasseuses des « hommes de lettres d'autrefois, encore moins la morgue, « l'assurance, l'envie et la vanité fanfaronne des nou- « veaux auteurs. »
C'est beaucoup se ménager, en maltraitant tout le monde. L'éducation du jeune Racine, à Port-Royal, ou de Bossuet, dans la bibliothèque de son oncle et au collège de Dijon, leurs premières lectures, leur instruction toute classique et selon la méthode du temps, ont-elles nui à l'originalité de ces grands hommes? Tant d'esprits élégants, sortis de nos anciennes études, méritaient-ils l'alternative de blâme et de ridicule, où l'auteur du Génie du Christianisme enferme les deux littératures de nos grands siècles? Et entre la gaucherie de l'une et la vanité fanfaronne de l'autre, ne pourrait-on pas placer une certaine mélancolie dédaigneuse de ce qu'elle poursuit, un spleen plus affecté encore que maladif, un orgueil entin plus grand que le génie même, ou du moins ayant
le tort de prendre l'éclat du talent pour la puissance même du génie,. et de se croire au niveau par l'action de tout ce que le talent pouvait exprimer par la parole?
Nul nvis affectueux d'un maître autorisé, nul conseil précoce d'un ami sincère, comme il s'en rencontre parfois dans la franche liberté du collège, ne le mettait en garde contre cet orgueil qui , à part d'autres inconvénients, eut aussi pour lui le tort d'aboutir à l'affectation littéraire. Il ne semblait conserver d'autres impressions de ces deux années d'études à Rennes que le nom de Parny, dont il occupa la Chambre, et le souvenir d'avoir entrevu, parmi les externes, le jeune Moreau, plus tard avocat, puis grand général, et enfin d'avoir eu pour camarade de salle et de chambre cet émigré de mauvais aloi. cet implacable conspirateur Sirgeant, qui devait combiner la machine infernale de o nivôse, et mourir en Amérique prêtre catholique, et sans doute repentant d'un tel crime.
De Rennes, le jeune Chateaubriand revint, vers quinze ans, à la maison paternelle, pour voir marier sa troisième sœur, Julie, à un noble du pays, M. deFarcy, capitaine au régiment de Condé. Puis, comme s'il se fut agi de rétablir aussi lui-même et de lui donner sa carrière, on l'envoya compléter, à Brest, les études d'aspirant à la marine royale. 11 fut là bien jeune, comme un élève qui suivrait des cours préparatoires à nos Ecoles Spéciales, vivant à table d'hôte, prenant quelques leçoas de mathématique et de dessin graphique, du reste, maître de son temps, c'est-à-dire oisif et rêveur, comme il s'est dépeint, à la fois plein de turbulence et d'insouciance.
Un fait peu important reste mal expliqué dans ce séjour à Brest, qui ne paraît pas d'ailleurs avoir dépassé quelques mois. On ne voit pas pourquoi le brevet à'aspi-
rant de marine, que le jeune candidat devait obtenir, ne lui arrive pas, durant celte résidence, et malgré le patronage d'un chef d'escadre, son parent, M. de Boisteuil; on ne saisit pas non plus le rapport entre l'impression, que lui fait l'entrée triomphale à Brest de la belle Hotte française, ramenée par la paix de 1785, et la soudaine résolution de renoncer à la marine, et de retourner à Combourg, sans le dire à personne, dans Brest. La seule explication, c'étaient quinze ans, le caprice d'une humeur indocile, et sans doute aussi cet instinct d'étude et d'art, qui tout bas destinait M. de Chateaubriand à devenir un grand peintre par la parole, un admirable artiste d'imagination et de coloris, bien qu'il affecte de croire qu'il eût été surtout un «fort bon officier de marine, ou d'artillerie. Dans la réalité, une autre idée, une autre velléité de vocation occupait l'inquiète oisiveté du jeune homme, et se liait, on peut le croire, à son instinct dominant pour les lettres. Il paraissait incliner à l'état ecclésiastique; et, ce projet plaisant à sa pieuse mère, on résolut, au château, de lui faire achever ses études classiques : il partit bientôt pour le petit collège de Dinan, moins important que celui de Rennes, ce semble, mais tout ecclésiastique, sans mélange aucun d'études mathématiques, et avec un Cours extraordinaire, où s'enseignait l'hébreu. Bien des années après, l'illustre écrivain, parlant de ce dernier collège, assure qu'en y arrivant, il savait mieux le latin que ses maîtres. Aussi, il y resta bien peu; et, quelques mois après, nous le revoyons à Combourg, dans la monotonie de la vie domestique un peu âprement ressentie, sans destination avouée, sans travail régulier, sans autre passion apparente que les courses dans les bruyères, la rêverie, la tristesse et l'ennui.