‹ Œuvres de M. Villemain (volume 4)Chapitre 4 sur 48 · LA TliiHl .\K MODERNE · texte numérisé non relu

LA TliiHl .\K MODERNE

Un chapitre des Mémoires, non moins expressif et non moins vrai que bien des pages du roman de Piené, a gravé pour l'avenir cet intérieur de famille un peu semblable aux voûtes souterraines du vieux château sombre et glacial, où fermentait, à son insu, lame du poète dans la solitude et l'inaction, entre une mère distraite de la tendresse par la piété, fatiguée d'un joug conjugal, que cette piété n'allégeait pas, une sœur, trop tendre, ou trop aimée, mais dont la destinée semblait toujours être de ne trouver, ni le bonheur dans le monde, ni la paix dans la retraite, et enfin ce père, dont la sévérité, la hauteur tyrannique et le froid silence s'accroissaient avec les années. Sans doute quelques rêves d'imagination, quelques éclairs de joie affectueuse et sainte devaient se mêler, par moments, à ce fond d'uniforme langueur. Dans la peinture des soirées d'été, au château de Combourg, on lit avec intérêt : « Ma mère, Lucile et moi, nous regardions le « ciel, les bois, les derniers rayons du soleil, les pre- « mières étoiles de la nuit; » et on aime à pressentir, sous ces paroles, le grand peintre, qui saisira d'autres couchers du soleil, à l'horizon des mers et sur les fleuves de l'Amérique. Mais les soirs, et même les jours d'hiver étaient bien tristes à Combourg; et, à travers les sifflements du vent, les cris lamentables des chouettes et les bruits sourds des murs presque déserts d'un vieux château, on entend, avec quelque peine, pour la vive imagination du poète futur, cette voix impérative et dure de son père retentissant, dès quatre heures du matin, comme la voix du dernier fantôme de la nuit, et remplaçant, dit amèrement le jeune homme, la douce harmonie musicale, dont le père de Montaigne avait soin d'entourer le réveil de son fils.

El toutefois, il faut le croire, cette rude éducation de l'âme, ces sentiments froissés et comprimés devaient mieux qu'une vie plus heureuse préparer M. de Chateaubriand à son génie et aussi, peut-être, à certaines inégalités fantasques de sa vie.

Lui-même, dans ses Mémoires, a peint de quelques traits, avec une brièveté rapide et digne, ce que ce tableau domestique offrait de plus touchant et de plus délicat. Sa réserve, cette lois, était comme une expiation de ce que son talent d'artiste avait voulu laisser trop entrevoir, dans la création originale de René. Ce ne fut pas seulement la malignité des contemporains, ce fut l'orgueil du peintre qui permit cette profane allusion. Sous la fatalité de ce nom de René, que l'auteur se donne, comme à son héros, et en souvenir de cet éclat de regard, de ce feu de génie, que la sœur, trop émue, admirait dans son frère, une indiscrète rumeur a longtemps redit que le premier chefd'œuvre littéraire de M. de Chateaubriand avait-été la confidence d'un funeste et premier amour.

L'admiration pour le génie, le respect de la morale aiment à lire un autre récit tout irréprochable des premiers sentiments du jeune poète. Quelle que fût la beauté de Lucile, sa pure et sévère piété, sa souffrance, le tour même de son imagination mystique la tenaient bien loin d'une erreur, qu'elle n'aurait pas comprise, loin de la partager. Je regrette seulement qu'au milieu du dernier hommage rendu par la vieillesse du grand écrivain à la sainteté delà famille, l'affectation ait encore gâté la vérité. Que Lucile, à dix-sept ans, fût triste, entre des velléités de vocation religieuse et la monotonie de Combourg, que sa piété fût mêlée d'insomnies maladives et parfois d'extases, que son fière, un peu plus jeune qu'elle, ait vu, ou voulu

voir ilans celte mélancolie longtemps croissante, le signe d'une passion cachée pour un jeune magistrat du nom de Malfilàlre, venu quelquefois à Gombourg, ce récit est pour nous plein d'intérêt ; cette explication vraisemblable et touchante. Mais fallait-il ajouter, en parlant d'une sœur, d'une amie, d'une orpheline trop oubliée plus tard de son légitime et seul protecteur? « Par son attitude, sa mélan- « colie, sa vénusté, elle ressemblait à un génie funèbre. « J'essayais alors de la consoler; et l'instant après, je tom- « bais dans des désespoirs inexplicables. » Ici, l'auteur des Mémoires devient imitateur de René, et retouche, pour l'affaiblir, ce qu'il ne fallait pas rêver, une seconde fois.

Quoi qu'il en soit de ces souvenirs, ils resteront liés à l'histoire du génie qu'ils ont formé. Tout cependant n'était pas angoisse désespérée dans le malaise de ces jeunes âmes, sous le ciel orageux et sévère de la Bretagne. Dans leurs promenades à travers les bois, dans leurs visites de quelque lieu consacré, le jeune homme, silencieux ailleurs, parlait avec vivacité du spectacle sauvage, où se plaisaient ses yeux. « Tu devrais peindre tout cela, » lui dit sa sœur ; et, quarante ans plus tard, il écrivait : « Ce « mot me révéla la Muse : un souffle divin passa sur moi. » Et dès lors, en effet, nous dit-il, mêlant le travail et la rêverie, animant du spectacle des bois et des landes incultes ce qu'il avait recueilli d'images et d'harmonie dans ses lectures d'orateurs et de poètes, il essayait en vers une foule de petites idylles ou de tableaux de la nature.

La poésie a partout précédé la prose, comme œuvre d'art du moins. Je ne sais cependant si, dans un homme en particulier, la priorité d'une de ces formes sur l'autre en suppose la prééminence. M. de Chateaubriand, après avoir rappelé qu'il écrivit beaucoup en vers, avant d'écrire

en prose, ajoute : « M. de Fontanes prétendait que j'avais « reçu les deux instruments. » Il faut en conclure que l'amitié a pu flatter quelquefois, dans la confidence, celui qu'elle défendait en public avec courage; car, j'affirme, pour l'avoir entendu de la bouche de M. deFontanes, que cet excellent juge de l'art et du goût n'était pas frappé de la double supériorité que réclame son ami. A demi-voix, il avait objection aux vers de M. de Chateaubriand, y relevant même, sans excepter le Moïse, un défaut d'éclat et de poésie : « Mon Dieu, oui, disait-il, avec « un sourire; cette critique-Là n'est que trop vraie; et « ce n'est pourtant pas celle qu'on attendrait. Car, enfin, « à travers les énormités, il est admirable de créations « de style, dans sa prose : c'est tout autre chose, dans « sa poésie; on dirait qu'il se dédommage et qu'il fait « amende honorable de ses hardiesses par le prosaïsme « et la timidité. »

Mais dans l'étude, toujours si attachante, des commencements d'un homme de génie, revenons à cette vie solitaire, à ces promenades, à ces entretiens sous les bois sauvages de Bretagne. Lucile s'éprit, comme son frère, des impressions de la nature et du charme de les décrire. Elle l'essayait en prose, avec grâce sans doute, mais sans rien qui étonne; et les premiers fragments, que nous a conservés son frère, quelques phrases sur X aurore, la lune, Yïnnocence, ne sont pour nous, à la distance du temps, que le son naturel de l'âme d'une jeune fille, la mélodie ton chante de sa voix de seize ans.

M. de Chateaubriand, par un retour bien excusable de

tendresse, on d'orgueil pour une autre, a beaucoup admiré

ces préludes, de même qu'il trouvait à sa sœur Julie un

vrai génie poétique. Pour nous, tout est doute à cet égard,

n'était la vraisemblance de quelque affinité entre le grand écrivain et ses sœurs. Faut-il aller plus loin, et surprendre encore ce rapport intime des âmes dans un fond de tristesse, de trouble et de tendresse combattue, que le peintre de René doit avoir tracé, d'après un modèle?

A ce moment du moins, dans les bruyères et les bois de Combourg, l'àme de la jeune fille, sans être heureuse, était occupée par la religion et l'étude ; et sans doute, elle y joignait l'admiration et l'espérance du génie, qu'elle entrevoyait dans son frère. Mais celui-ci, par un des caprices de sa vive nature, se dégoûtait alors de sa première ardeur pour les lettres et retombait dans cette oisiveté inquiète, la maladie et le danger de la jeunesse. Devenu plus sauvage, silencieux même avec sa sœur, il ne lisait plus, n'écrivait plus, et cherchait un surcroît d'isolement, même dans la solilude.

Il nous raconte que, là encore, son innocence et sa pureté le tourmentaient de rêveries, lui faisaient concevoir, lui faisaient aimer une sylphide formée de toutes les femmes qu'il avait aperçues, et que cette charmeresse le suivait partout invisible. Puis, il ajoute : « Je ne sais si l'histoire « du cœur humain offre un exemple de cette nature. » Ne faut-il pas ici, comme dans quelques pages de Rousseau, reconnaître une prétention de l'orgueil humain, qui se console un peu d'une erreur, dont il s'accuse, en la croyant rare et privilégiée? De bonne foi, à part le degré de génie encore caché dans le jeune solitaire, ce qu'il éprouvait était-il un phénomène hors de nature? Et les Vies des saints, les œuvres des Pères, les pages de quelques mystiques, depuis le Syrien saint Éphraïm jusqu'à l'Espagnol Luis de Léon, ne sont-elles pas remplies des symptômes de cet état de l'àme, que l'auteur de René et à'Atala suppose exclu si-

vement réservé pour lui? Hélas ! la langue éloquente des Pères grecs avait un mot particulier, même pour exprimer ce tourment du cœur, ce mélange de tristesse et de vague aspiration. Ils appelaient acédie (àxv^W.) une de ces dispositions de l'âme. Ils avaient d'autres termes, pour des illusions plus vives; ils les regardaient comme attachées à notre nature, s'animant par la solitude même, et prenant parfois des formes visibles, pour franchir les bornes du désert et venir troubler de leur présence le pénitent, jusqu'au milieu de sa prière.

S'il faut en croire l'illustre écrivain, ce délire dura deux années entières, deux années non perdues pour le talent, mais amères pour la paix domestique. Le jeune homme, effarouché par sa rêverie, par ses courses dans les bois, sous les orages et la tristesse de l'automne, était autant tourmenté d'orgueil que d'oisiveté et se préparait déjà, par l'un et par l'autre, à ce qu'il devait peindre un jour. En témoignage de sa nature tenace et forte, les songes mêmes de son âme attendrie par la première jeunesse prenaient une forme plus ambitieuse; et il nous dit, que cette Sylphide, cette Phryné, qu'il voyait en imagination, était aussi la gloire et entretenait sa pensée plutôt de célébrité que d'amour.

Peut-être ne serait-on pas injuste d'entrevoir, dans ces indices de là formation du génie, ce qui devait lui manquer, à l'heure même de son éclat épanoui. Passion de tristesse, passion d'orgueil, passion de désir, il y a tout dans ces débuts de l'âme, tout plutôt que la sensibilité humaine, ou mystique, tout plutôt que la tendresse, ou la piété. Quelle distance en effet, pour la vérité, et pour l'idéal, de ces symptômes impétueux , de cette rêverie violente aux élans si naturels et si purs d'Augustin et de sa mère

à la fenêtre d'une auberge d'Ostie, leurs regards élevés vers les astres de la nuit, et leurs âmes demandant au ciel et à la terre que tout se taise dans la nature, que le cœur lui-même se taise et s'oublie, et que Dieu seul soit entendu, dans le silence de tous les êtres et dans le ravissement de la muette pensée qui le contemple!

Evidemment, le futur défenseur du christianisme n'avait pas en lui ces trésors de douce affection et de pieuse extase ; il était plutôt fait pour une polémique ardente, accusatrice, pour un langage d'âpreté et de colère, au service même de la foi. Cela ne fut que trop attesté, dès lors, par les suites de ce noviciat poétique, auquel était livrée son âme. De fréquentes insomnies, des courses nocturnes sans but, des journées consumantes et oisives portèrent enfin à l'excès la mélancolie de ce jeune homme de dix-sept ans. « Tout nourrissait l'amertume de mes dé- « goûts, dit-il ; Lucile était malheureuse : ma mère ne me « consolait pas; mon père me faisait éprouver les affres « de la vie : sa morosité augmentait avec l'âge. » Et le jeune rêveur, qui cependant n'avait pas lu Werther, part de ces tristesses intérieures, de ces gronderies, ou de ces ennuis de famille, pour projeter un suicide; et il se peint lui-même, et, nous devons le croire, dans un lieu retiré, ayant bourré de trois balles un vieux fusil de chasse, dont le chien usé partait ordinairement trop vite, et frappant contre terre le bout de cette arme qui, heureusement pour nous, ne partit pas, cette fois.

On pardonnera sans doute cette triste folie du premier âge, suivie d'un repentir immédiat. Mais, nous l'avouons, c'est avec peine, qu'à cinquante ans de distance, on voit le grand écrivain exprimant un regret théâtral de ce suicide manqué. Cela est-il sincère? Et, sentiment chrétien à part,

M. de Chateaubriand était-il fâché d'avoir assez vécu, pour laisser un nom immortel ici-bas?

Quoi qu'il en soit du commentaire tardif sur cet égarement d'une jeune âme malade, la secousse avait été violente. Le jeune homme, rentré vivant à son triste foyer de famille, sans intimité, ou du moins, sans confiance, fut saisi de la fièvre, souffrit gravement de la poitrine, et languit, six semaines, au lit. Un médecin fut appelé, ce qui était rare à Combourg. En veillant le jeune malade, sa mère lui rappelait ce qu'il a répété lui-même, dans René, sur le besoin de prendre un état ; et elle lui conseillait la prêtrise, avec une piété trop sincère, cependant, pour insister, si la vocation était douteuse. « Votre frère, disait- « elle, est à même de vous obtenir bientôt un bénéfice. « Mais, consultez-vous ; car je préfère tout à la douleur « de vous voir mauvais prêtre. »

Le jeune homme avoua son défaut de vocation, pour le sacerdoce, comme pour la marine. Il répugnait également à la servitude de l'état militaire ; et, enfin, la maladie se dissipant, à mesure sans doute que l'anxiété se calmait, il offrit dépasser, comme colon, au Sénégal, ou d'aller prendre du service aux Indes. Son père, que cette indécision et ces langueurs irritaient d'autant plus que lui-même se sentait défaillir avec l'âge, approuva, en grondant, le dernier projet : il fit partir son fils pour Saint-Malo, dans l'attente d'un prochain passage à Pondichéry. Revenu dans sa ville natale, n'y revoyant guère avec intérêt que le lit de mort de sa vieille bonne, le jeune homme attendit là, deux mois, entre ses habitudes de courses solitaires et le plaisir de lutter parfois contre les brisants de la mer, avec quelques retours de ses projets de suicide; puis, rappelé par une lettre, il arriva le soir à Combourg, prit part au

souper silencieux de la famille; et, le lendemain, mandé dans la chambre de son père, il reçut cet adieu : « Mon- « sieur le chevalier, il est temps de renoncera vos folies. « Votre frère a obtenu pour vous un brevet de sous- « lieutenant, au régiment de Navarre : vous allez partir « pour Rennes ; et de là, pour Cambrai. Voilà cent louis, « ménagez-les. Je suis vieux et malade et n'ai pas long- « temps à vivre. Conduisez-vous en homme de bien, et ne « déshonorez jamais votre nom. » Et, avec ces paroles et un embrassement, que le jeune homme sentit de toute son âme, l'austère vieillard le reconduisait sur-le-champ, par la cour du château, à la voiture qui l'attendait, pour partir : il y monta, saluant des yeux et du geste sa mère et sa sœur Lucile.

Arrivé de Combourg à Rennes, chez un de ses parents, le jeune Chateaubriand y trouva, pour faire route, la nuit même, l'occasion d'une chaise de poste, à partager avec une marchande de modes allant pour son commerce de Bretagne à Paris. Sa froide sévérité auprès de cette compagne leste et désinvolte, et ce qu'il appelle sa gaucherie, durant le voyage, paraît mériter un nom plus honorable et plus conforme aux pensées nobles et graves, aux rêves de gloire, aux nobles ambitions d'étude et de célébrité que le jeune voyageur devait porter en lui.

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