‹ Œuvres de M. Villemain (volume 5)Chapitre 19 sur 23 · SAINT AUGUSTIN · texte numérisé non relu

SAINT AUGUSTIN

Nous arrivons à l'homme le plus étonnant de l'Église latine , à celui qui porta le plus d'imagination dans la théologie, le plus d'éloquence et même de sensibilité dans la scolastique; ce fut saint Augustin. Donnez- lui un autre siècle , placez - le dans une meilleure civilisation ; et jamais homme n'aura paru doué d'un génie plus vaste et plus facile. Métaphysique, histoire, antiquités, science des mœurs, connaissance des arts, Augustin avait tout embrassé. Il écrit sur la musique comme sur le libre arbitre; il explique le phénomène intellectuel de la mémoire , comme il raisonne sur la décadence de l'empire romain. Son esprit subtil et vigoureux a souvent consumé dans des problèmes mystiques une force de sagacité qui suffirait aux plus sublimes conceptions.

Son éloquence , entachée d'affectation et de barbarie , est souvent neuve et simple ; sa morale austère déplaisait aux casuistes corrompus que Pascal a flétris ; ses ouvrages , immense répertoire où puisait cette science théologique qui a tant agité l'Europe , sont la plus vive image de la société chrétienne à la fin du ive siècle.

Eh quoi ! était-ce à Carthage , transformée en colonie romaine; était-ce à Hippone, à Tagaste, à Madaure , petites villes sans nom, et qui n'ont pas même de ruines ; était-ce sur cette côte d'Afrique , aujourd'hui si barbare, que florissait cet homme éloquent et ingénieux, ce hardi métaphysicien, qui rappelle quelquefois Platon, et à qui Bossuet a emprunté plus d'une grande idée?

On a besoin , pour concevoir ce phénomène , de re-

porter les yeux sur la civilisation de l'Afrique , depuis la conquête romaine , et surtout depuis le christianisme. On ne se figure ordinairement d'autre Carthage que celle d'Annibal. Mais il ne faut pas oublier que sur le sol de cet ancien empire un peuple nouveau s'était formé , et que s'il restait encore quelque partie de la race indigène, et quelques débris des mœurs puniques, le gouvernement, les tribunaux, les spectacles, le luxe étaient importés de Rome. Carthage , plusieurs fois rebâtie par les Romains, était par la magnificence et par la richesse une des premières villes de l'empire, rivale d'Antioche et d'Alexandrie. Elle conservait, sous le pouvoir du proconsul romain, des libertés municipales, et un sénat ou conseil public révéré dans toute la province d'Afrique. Le génie commerçant de l'ancienne Carthage se retrouvait dans la colonie romaine fondée sur ses ruines. Elle partageait avec l'Egypte le privilège d'alimenter les marchés d'Italie. Son port, ses quais, ses édifices faisaient l'admiration des étrangers. Une de ses rues, que l'on appelait la rue Céleste, était remplie de temples magnifiques; une autre, celle des Banquiers, étincelait de marbre et d'or. La nouvelle Carthage ne négligeait pas les lettres ; elle avait des écoles nombreuses et célèbres où l'on enseignait l'éloquence et la philosophie. De longs voiles blancs suspendus à la porte de ces écoles annonçaient que sous les fables des poètes se cachent d'utiles vérités. Carthage avait aussi des théâtres. On y représentait les plus beaux ouvrages dramatiques de l'ancienne Rome , et les meilleures imitations de la tragédie grecque. Les comédies que l'Africain Térence , esclave en Italie, avait fait admirer des Romains , étaient maintenant applaudies dans sa patrie , devenue romaine par la langue et les mœurs.

Il paraît même que ces imaginations d'Afrique se pas-

sionnaient pour les arts avec une étonnante ardeur et un enthousiasme moins éclairé mais aussi vif que celui des peuples de la Grèce. Au 11e siècle, Carthage était appelée la Muse de l'Afrique. On se pressait en foule sur la place publique pour entendre un sophiste, un rhéteur célèbre. Ainsi l'ingénieux Apulée dissertait , devant le peuple de Carthage , sur les fables et la littérature des Grecs, et se vantait des applaudissements d'une ville si studieuse et si savante *.

Bientôt le christianisme fit paraître à Carthage une autre espèce d'orateurs qui parlaient avec plus de force et de sérieux, pour des intérêts plus élevés. On allait les écouter dans les cavernes et dans les tombeaux. Le culte devint public, fut persécuté, et chaque jour plus puissant.

« Que ferez-vous, disait Tertullien 2, de tant de mil- « liers d'hommes , de femmes de tout âge , de tout rang, « qui présentent leurs bras à vos chaînes? De combien « de feux , de combien de glaives , n'aurez-vous pas be- « soin? Décimerez-vous Carthage? »

Tel fut le progrès de cet enthousiasme, que là, comme ailleurs , la cruauté des gouverneurs romains fut vaincue par la foule des victimes. Toute la province d'Afrique se remplit d'églises, d'évêchés. Le nombre , la richesse des chrétiens s'accroissaient dans les époques de tolérance. Le zèle et la foi s'exaltaient dans les jours de persécution ; et cette alternative favorisait ainsi doublement l'essor du culte nouveau.

Dès le temps de Cyprien , au milieu du me siècle , l'Église d'Afrique comptait plus de deux cents évêques

1 « Quae autem major laus aut certior quam Carthagini bene di- « cere, ubi tota civilas eruditissimi estis? » (Lucii Apuleii Florid. lib. IV.)

7 Tertulliani Oper. p. 88.

qui présidaient dans toutes les villes la société chrétienne chaque jour plus nombreuse. Cette civilisation tout ecclésiastique ne laissait pas d'agir puissamment sur l'esprit des peuples. Une bourgade auparavant à demi sauvage, une petite ville reculée et voisine du désert recevait par l'apostolat chrétien le même symbole, les mêmes livres, et quelque chose de la science dont le christianisme s'appuyait à Rome et dans la Grèce.

A la vérité, les querelles suivaient cette lumière nouvelle. Il y avait des schismes , des hérésies à Tagaste et à Madaure. Mais cette théologie contentieuse ne faisait qu'exciter encore la vivacité naturelle aux habitants de ces climats. Cette influence servait plus peut-être à aiguiser les esprits qu'à réformer les mœurs. A Carthage , la corruption était affreuse, et, même parmi les chrétiens, de grossiers usages altéraient la pureté du culte. Dans les églises et sur les tombeaux des martyrs on célébrait de bruyants festins poussés jusqu'aux désordres de l'ivresse. D'autres coutumes barbares se conservaient dans quelques villes , et généralement une sorte de férocité se mêlait au christianisme des habitants.

Nulle part , en effet , les disputes sur le dogme , ou même sur quelques points de discipline ne furent aussi sanglantes qu'en Afrique. La principale secte fut celle des Donatistes, espèce de rigoristes et de mystiques sanguinaires , dont les maximes et les fureurs offrent plus d'un rapport avec celles des Anabaptistes et des Indépendants.

D'autres sectes étrangères au christianisme, et purement orientales, agitaient encore la turbulente imagination des habitants de l'Afrique. Nulle part la secte des manichéens, qui , partie des confins de la Perse, s'était répandue presque partout sur les pas du christianisme , n'avait plus de partisans et de plus habiles missionnaires.

Elle adoptait en partie les dogmes du culte chrétien, contrefaisait sa hiérarchie; et il n'était pas rare de trouver dans une petite ville de la province d'Afrique un évêque catholique, un évêque donatiste, et un évêque manichéen, animant chacun ses sectateurs, se disputant la foi des peuples , et distribuant des livres et des symboles.

C'est au milieu de cette agitation des esprits, dans cette Babel des opinions humaines, dans ce chaos de passions religieuses , que naquit Augustin , avec une imagination ardente, insatiable de science, de plaisirs et d'amour. Sa mère était catholique fervente, son père païen, ou indifférent; un de ses parents donatiste. La ville de Tagaste , où il naquit , en 354 , avait récemment passé de la secte de Donat à la communion de Rome.

Destiné au christianisme dès le berceau , et fait catéchumène par les soins de sa pieuse mère, sans recevoir le baptême, il étudia d'abord dans une de ces écoles de grammaire où les jeunes Romains lisaient Térence et Virgile. L'ardeur qu'il portait à cette lecture le faisait appeler, dit-il, un enfant de grande espérance. Peu attentif à l'étude de la langue grecque, dont les difficultés le rebutaient, il était pour cette négligence frappé par ses maîtres ; et dans sa piété d'enfant il priait Dieu de détourner de lui ces corrections sévères.

Bientôt il fut envoyé de Tagaste aux écoles plus savantes d'une ville voisine, Madaure, la patrie d'Apulée, où se conservaient avec des restes puissants de paganisme quelques traditions des lettres et de la philosophie grecques. Rappelé de Madaure après sa seizième année , il passa près d'un an dans sa famille, pendant que son père, qui n'avait que peu de biens, réunissait ses modiques épargnes pour lui faire suivre à Carthage les cours d'éloquence dont se composait la grande éducation d'alors.

Conduit à Carthage, il y trouva l'écueil de séductions que plus tard son repentir a dépeintes. Mais il garda la dignité de l'âme au milieu même des passions qu'il s'est amèrement reprochées. A l'attrait de l'étude , aux exercices brillants de la parole se joignait pour son esprit ardent le goût de ces drames imités de la Grèce que la civilisation romaine avait transportés sur les théâtres de Carthage, et dont un siècle auparavant saint Cyprien, dans son zèle, s'effrayait encore plus que de l'inhumanité des jeux de gladiateurs. « Les spectacles, dit Augustin, « me ravissaient , tout remplis qu'ils étaient des images « de ma misère et des aliments de ma flamme. »

Cependant, ni le bruit de l'école, ni l'émotion du théâtre , ne suffisaient au cœur de ce jeune homme né pour l'amour de la vertu et la recherche de la vérité. Au milieu de la corruption commune , attaché fidèlement à une femme dont il eut à dix-neuf ans ce fils tant pleuré dans ses Confessions , il s'occupait d'études plus élevées que les déclamations de ses maîtres. Après les livres de Cicéron sur l'éloquence, il lut sa défense de la philosophie sous le titre d' Hortensius . Et cette lecture changea sa pensée et ses vœux , lui fit mépriser les espérances du monde, et le remplit d'ardeur pour la vérité. Cette vérité , c'était surtout dans la religion qu'il devait la chercher ; car il avait encore plus de tendresse de cœur que de curiosité. Mais en aspirant vers Dieu , il hésitait sur le culte à lui offrir. Il assistait aux solennités de l'Église chrétienne ; mais là même il portait des pensées profanes, il essayait de lire les saintes Écritures ; mais l'humilité du langage lui déplaisait, et lui paraissait trop au-dessous de la belle élocution romaine , c'est-à-dire il n'entendait pas encore ce langage sublime et familier dont il fut ravi plus tard , et que dans un traité vraiment original il mit alors au-dessus de toute la science des orateurs antiques.

C'est ainsi qu'il se laissa entraîner à la secte des manichéens, non pas telle que la représente Épiphane, en lui attribuant d'impurs mystères, mais telle qu'elle se montrait dans sa doctrine publique, donnant une explication fautive mais spécieuse du mal et du bien mêlés dans l'univers, unissant à des croyances superstitieuses de sévères abstinences, et sur un fond de symboles et defables empruntés au culte antique des mages , mettant les noms de l'Esprit Saint et du Christ. Assortie aux imaginations de l'Orient où elle était née , cette doctrine s'était naturalisée sans peine sous le ciel d'Afrique, et elle comptait à Carthage de nombreux et puissants sectateurs. Dans le besoin de croyance, et l'incertitude qu'éprouvait le jeune Augustin, elle domina son esprit et le retint pendant plusieurs années sans que cependant il ait pénétré dans la hiérarchie intérieure qu'elle formait, ni dépassé le plus humble rang de ses néophytes, celui d'auditeur. Mais là même il faisait déjà des prosélytes à la croyance qu'il avait adoptée. Il y attira d'abord un de ses premiers élèves , Alype, son ami le plus fidèle, et dans la suite évêque comme lui. Il y entraîna également un homme considérable , Romanien , riche citoyen de Tagaste.

Ayant perdu son père dès les premiers temps de ce séjour à Carthage , il avait trouvé dans Romanien le plus généreux appui et la plus consolante amitié. Logé dans sa maison et secouru de sa fortune, il poursuivit pendant trois ans des études oratoires auxquelles il mêlait beaucoup de libre travail , et toutes les distractions de la rêverie et du prosélytisme. Puis il revint à Tagaste près de sa mère qui gémissait surtout de le voir attaché à la secte des manichéens , et dans de pieux rêves espérait son retour à la foi chrétienne. Mais Augustin , tout en donnant des leçons de grammaire et de lettres , cherchait à inspï-

rer sa doctrine nouvelle. Sa mère ayant prié un évêque de discuter avec lui et de le ramener à la vérité, l'évêque refusait, se souvenant d'avoir passé lui-même par cette erreur et de s'en être guéri sans conseils étrangers, à la seule lecture des livres manichéens. Comme elle insistait avec des prières et des larmes : « Allez , lui dit-il , « continuez ainsi ; car il est impossible qu'un fils pleuré « avec de telles larmes périsse jamais. » Cette parole la soutint comme une promesse du ciel.

L'âme affectueuse d'Augustin devait être dès lors attirée vers la religion par tous les sentiments de famille et d'amitié. 11 avait retrouvé à Tagaste un ami d'enfance , un compagnon d'étude , moins éloigné que lui de la foi chrétienne , mais indécis encore et préoccupé surtout de la science. Saisi tout à coup d'une fièvre violente, ce jeune homme , sous le froid de la mort , reçut le baptême sans le savoir, par les soins de ceux qui l'entouraient. Bientôt la connaissance lui étant revenue, Augustin, qui veillait à son chevet, voulut plaisanter sur la cérémonie sainte ; mais son ami s'en indigna et l'avertit de cesser avec une autorité dont le jeune incrédule demeura surpris et troublé.

L'apparente guérison fut courte. Le malade mourut quelques jours après , laissant Augustin désespéré. « La « patrie, dit-il, m'était devenue un supplice, la maison « paternelle une souffrance. Tout ce que j'avais mis en « commun avec lui devenait sans lui pour moi un affreux « tourment. Mes yeux le cherchaient partout, et il ne « m'était pas rendu. Je haïssais toutes les choses, parce « qu'il n'y était pas, et qu'elles ne pouvaient plus me dire : « 11 va venir, comme pendant sa vie. J'étouffais, je sou- « pirais , j'étais bouleversé. Je n'avais ni calme ni pensée, « car je portais mon âme déchirée et sanglante, mal à »< l'aise d'être portée par moi, et je ne trouvais pas où la

« déposer. Ni les frais bocages, ni les jeux, ni les chants, « ni l'étude, ni la poésie, ne lui étaient un repos. Tout « me semblait hideux , et la lumière même. Tout ce qui « n'était pas lui me devenait insupportable et odieux , « hormis les gémissements et les larmes. »

Longtemps après , en décrivant sa douleur avec cette sensibilité qui s'observe elle-même , Augustin montrait l'action du temps qui ne s'arrête pas , qui chaque jour vient et passe , et en venant et en passant met en nous d'autres images et d'autres souvenirs. Dans sa première tristesse , il s'éloigna de nouveau de Tagaste , et revint à Carthage, cherchant la célébrité. Il y ouvrit une école de rhéteur , et , comme il le dit avec un regret mêlé de dédain, il vendit l'art de vaincre par la parole. Quelquesuns de ses jeunes compatriotes l'avaient suivi, et Romanienlui confia son fils, celui même qui prit pour la poésie un goût passionné dont s'alarma plus tard la piété d'Augustin. Mais alors Augustin était loin d'un tel scrupule, et faisait lui-même des vers.

Selon l'usage de quelques grandes villes de l'Italie et de la Gaule romaine, des prix de poésie se décernaient chaque année sur le théâtre de Carthage. Augustin concourut. Telles étaient les illusions superstitieuses du temps , qu'un devin lui fit offrir de lui assurer par les prestiges de son art cette palme enviée. Le jeune poëte croyait à la science des devins ; et à cette époque même il étudiait l'astrologie judiciaire. Mais le devin mettant pour condition à son secours magique une immolation de victimes , Augustin refusa par dégoût de ces rites idolâtres qui lui semblaient une offrande au démon. Vainqueur sans magie, il reçut en plein théâtre la couronne poétique des mains du proconsul Vindicianus , qui , parvenu par sa science au titre de premier médecin , avait été appelé au gouvernement d'une grande

province. Vindicianus , s'il n'était pas chrétien , était un sage formé par l'étude. Admettant avec bonté Augustin près de lui , et ayant remarqué son goût pour l'astrologie, il l'avertit de ne point se livrer à cette science menteuse. « Il s'y était lui-même, disait-il , appliqué dans sa jeunesse , et il aurait pu sans doute y faire de grands progrès , puisqu'il avait compris plus tard les livres d'Hippocrate. Mais bientôt, convaincu de la fausseté d'une telle science , il y avait renoncé , ne croyant pas qu'un homme grave dût prendre pour profession l'art de tromper les hommes. » Augustin défendait sa crédulité en citant l'exemple de quelques prédictions réalisées. Le proconsul ne voyait là qu'un hasard , comme celui qui, lorsque vous ouvrez à l'aventure les pages d'un poëte , vous fait quelquefois tomber sur un vers en rapport singulier avec la pensée qui vous occupe , quoique le poëte , en écrivant , n'y ait nullement songé.

Mais ni ces fines remarques , ni les moqueries de Nébride, un des plus chers amis d'Augustin, ne le guérissaient de son amour du merveilleux ; seulement, à cette crédulité Augustin joignait une grande sagacité pour les sciences. A vingt ans il avait compris sans maître les Catégories d'Aristote ; il étudiait tout ce qu'on savait alors. Quoique peu familier avec les livres de Platon , il s'élevait naturellement à l'idée du beau dans l'univers. Ce fut le texte du premier ouvrage qu'il écrivit à vingt-six ou vingt-sept ans , et qu'il dédiait à un célèbre rhéteur de Rome , Hiérius , dont le nom oublié semblait alors au futur apôtre le plus digne objet d'émulation.

Cet écrit, qu'Augustin négligea et qui ne s'est pas conservé , était le premier effort de son esprit pour se dégager du manichéisme , auquel il tenait encore sans y avoir pénétré. Il attendait, pour se fortifier dans cette croyance, un docteur fort vanté, Faustus , qui vint à

Carthage. 11 l'entendit en public, souhaita de le connaître pour discuter avec lui , y parvint, et s'aperçut que cet apôtre du manichéisme n'était qu'un parleur facile , joignant aux notions vulgaires de sa secte la connaissance de quelques discours de Cicéron et de quelques traités de Sénèque , mais étranger aux sciences dont la pensée du jeune rhéteur était avide. Faustus ne lui cacha pas son ignorance, et lui parut seulement épris d'un vif amour des lettres. Ils lurent ensemble des orateurs et des poètes ; et Augustin , en aimant l'esprit agréable et la sincérité de Faustus, se détachait de ses doctrines que n'appuyaient aucune force de raisonnement et aucune étude des sciences et de la nature. Augustin ne trouvait plus à s'instruire à Carthage ; il aspirait vers Rome ; ce dessein lui coûtait à exécuter, malgré ses amis et sa mère. Il le cacha à Romanien , et il trompa sa mère qui était venue le rejoindre à Carthage, et qui le suivit au port où il allait s'embarquer, voulant le ramener ou partir avec lui. Il prétexta l'intention de dire adieu à un ami, et de rester à bord seulement jusqu'à l'heure où le vaisseau mettrait à la voile, et il engagea sa mère à demeurer près du rivage dans un oratoire dédié à saint Cyprien , où elle passa la nuit en prières. Mais cette nuit même le vent se leva, et malgré ses regrets il partit.

Une fois à Rome dans ce temple et cet égout de l'univers où affluaient toutes les nations et toutes les sectes, et où le manichéisme était puissant, Augustin, accueilli d'abord par les affidés de ce culte , et reçu à démeure chez un d'eux , y tomba malade et vit de près la mort sans demander le baptême. Rétabli de sa souffrance , il s'occupa de réunir des élèves ; et malgré sa prononciation étrangère, il réussit; mais peu satisfait de cette profession précaire, il tourna les yeux vers les écoles publiques. L'appui des manichéens lui servit encore.

Quelques-uns d'entre eux avaient accès et faveur près du préfet de Rome , Symmaque , célèbre par sa défense modérée du paganisme. La ville de Milan, chaque jour plus florissante depuis que la cour impériale y avait fixé son principal séjour, avait fait demander au préfet de Rome un maître d'éloquence pour un cours public qu'elle voulait établir. Symmaque, après avoir essayé par une épreuve l'habileté d'Augustin , le désigna et le fit partir pour Milan. Rome n'avait pu retenir fortement le jeune Africain ni lui inspirer l'ardente admiration qu'avait sentie saint Jérôme trente ans auparavant, lorsqu'il parcourait , en se rappelant des vers de Virgile, la silencieuse horreur des catacombes chrétiennes. Ses lectures, sans le conduire encore à la vérité, le mettaient en doute de l'erreur. Il avait retrouvé à Rome, dans les rangs du barreau , un de ses plus chers compatriotes, Alype, son ancien disciple à Carthage. Séparé de son maître , Alype, qui , comme lui, avait apporté d'Afrique une prédilection pour le manichéisme, n'avait pas conservé son âme à l'abri des sanguinaires plaisirs de Rome, et il avait pris le goût des jeux du cirque. Mais en recevant cette atteinte de la cruauté romaine , il conservait encore une rigide droiture. En lutte pour la justice avec un magistrat du prétoire dont il était l'assesseur , il quitta volontiers Rome pour suivre à Milan un ami dont il partageait l'anxiété religieuse.

Milan , c'est là qu'Augustin , errant depuis tant d'années autour de la foi chrétienne, devait enfin trouver un docteur de cette foi assez puissant pour le convaincre et l'émouvoir. Ambroise , évêque de Milan , auquel il se présenta dès son arrivée , l'accueillit avec une douceur paternelle , et Augustin allait assidûment l'entendre à l'église. Indifférent d'abord pour le fond même des choses , il était séduit par l'agrément du discours , qu'il

jugeait cependant moins gracieux et moins orné que celui de Faustus. Toutefois, sans entrer dans la foi catholique, dont il ne connaissait pas biejj encore les dogmes et les mystères , son esprit se détachait du manichéisme et ne croyait plus qu'à une philosophie qui ne devait pas lui suffire longtemps.

Un secours nouveau lui était envoyé; sa mère, ne pouvant supporter la longueur de la séparation qu'elle avait tant pleurée , avait quitté l'Afrique avec un fils qui était resté près d'elle, et arriva tout à coup à Milan. Nébride, possesseur d'un vaste domaine aux portes de Carthage , s'arrachant à sa famille et à sa mère qui ne pouvait le suivre, vint également le rejoindre. Enfin, Romanien , ce riche et généreux citoyen de Tagaste éprouvé par divers malheurs, passa la mer pour revoir l'ami qu'il regrettait, et lui amener de nouveau son fils aîné, toujours épris de la poésie.

Se retrouvant ainsi entouré de tous ceux qu'il aimait, Augustin, dégoûté du manichéisme, redevenait plus heureux, sans être plus calme. Il tenait encore au monde; il aspirait aux honneurs, à la fortune, au mariage. Cette dernière ambition , qui entretient les deux autres , l'occupait surtout. Son cœur ne pouvait y renoncer. Sa mère ne l'en détournait pas , espérant que le mariage le conduirait au baptême. Alype seul , plus ferme contre l'attrait d'une passion que sa jeunesse s'était constamment interdite , alléguait les obstacles que cet état nouveau apporterait à la vie paisible qu'ils avaient projeté de mener ensemble dans l'étude et la philosophie. Augustin persistait , et il avait recherché la main d'une jeune fille de Milan. Dans l'attente de cette union, il se sépara de la femme qu'il avait aimée à Carthage , et qui était revenue près de lui en Italie. Elle retourna en Afrique , se vouant à Dieu et laissant à Augustin le fils qu'elle avait eu de

lui. Malgré cet exemple , il retomba dans une nouvelle faiblesse. Mais le trouble de cœur qu'il avait senti , le besoin de réforme et de vérité le ressaisit bientôt ; il repassait avec amertume le long temps écoulé depuis sa dix-neuvième année , où il avait commencé d'aimer la sagesse, et il se disait : « Voilà que j'ai trente ans , et je vacille encore dans le même bourbier. » Il allait entendre la prédication d'Ambroise, et quoiqu'il n'eût d'abord que la curiosité mondaine de comparer le talent de l'orateur à sa renommée , il se sentait attiré aux choses mêmes qu'exprimait cette parole puissante et convaincue. Souvent reçu près de ce grand évêque, et témoin de son travail continuel de magistrat chrétien dérobant à peine aux affaires et à la foule quelques moments pour la lecture , toujours obsédé, et toujours attentif et calme , il était encore plus frappé de sa vie que de ses discours. On sait comment il fut enfin vaincu, se retira dans la solitude , et fixa dans le christianisme la longue inquiétude de son esprit et de son cœur.

Que pouvait alors offrir le monde profane , pour retenir un génie tel que celui d'Augustin? Tout, dans l'ordre civil, était asservi et dégradé : la religion seule était libre et conquérante. Augustin , rhéteur à Milan , avait eu le privilège de prononcer le panégyrique du consul alors en fonction. Quelle tâche mesquine pour son éloquence!

Le christianisme , au contraire , nourrissait son âme de spéculations sublimes, l'enivrait de cet amour idéal qu'il avait cherché jusque dans les plaisirs des sens, et lui promettait cette jouissance si douce de régner sur les âmes.

C'est dans les propres écrits d'Augustin, c'est dans le plus original de tous, dans ses Confessions , qu'il faut chercher la première partie de sa vie, qui n'est autre que l'histoire de ses passions et de ses pensées. On défigu-

remit, en voulant les reproduire , ces peintures si fortes et si naïves d'une âme ambitieuse , aimante, que le plaisir enivre et ne satisfait pas , que la célébrité fatigue, que l'étude même agite , et qui poursuit toujours une fantastique espérance de bonheur et de vérité. C'est la maladie des hommes de génie, dans les jours de décrépitude sociale. Quand il n'y a plus ni liberté, ni patrie, ni passion des arts , quand les âmes vulgaires sont éteintes par le malheur, ou plongées dans le matérialisme d'un grossier bien-être , alors celles qui se détachent de cette tourbe rampante aspirent vers un autre monde. Le spiritualisme semble naître du désespoir ou du dégoût , quoiqu'il puisse s'unir à l'activité morale ici-bas, et élever les choses mêmes de la terre en les épurant. Mais quand la vie sociale n'offre rien de grand , souvent cette ardeur du génie , privilège de quelques hommes, s'emporte et s'égare en spéculations mystiques. Ils sont enthousiastes du ciel, parce qu'ils ne sont pas assez dignement occupés sur la terre. Leur âme, incapable d'inaction , prend l'infini pour carrière.

Augustin a lui-même décrit ces choses avec une vivacité merveilleuse. Depuis quelque temps il était plus agité qu'à l'ordinaire : il fréquentait l'église chrétienne ; il lisait les livres des apôtres ; il repassait dans sa pensée l'exemple de Victorin , rhéteur comme lui célèbre , qui , sous le règne de Julien , avait quitté son école plutôt que sa foi. La visite d'un de ses compatriotes qui lui raconta ce qu'il avait vu des solitaires d'Egypte vint porter le dernier coup à son âme. Il faut l'entendre lui-même :

« Dans cette lutte violente de l'homme intérieur, dans « ce combat que je livrais hardiment à mon cœur , le « visage troublé, je saisis Alype, et m'écriai1 : « Où som-

• Sanct. August. Oper. t. I , p. 152.

« mes-nous? qu'est-ce que cela? que viens-tu d'entendre? « Les ignorants se hâtent et ravissent le ciel; et nous , « avec nos sciences sans cœur , nous nous roulons dans « la chair et le sang. Parce qu'ils nous ont précédés , « est-il honteux de suivre? N'est-il pas plus honteux de « n'avoir pas même la force de suivre? » Je dis encore je « ne sais quelles choses semblables; et je m'élançai loin « de lui , dans ce mouvement impétueux , tandis qu'il se « taisait , me regardant avec surprise , car ce n'était pas « ma voix ordinaire. Mon visage , mes yeux , l'accent de « ma voix exprimaient mon âme , au delà de mes pa- « rôles.

« Il y avait, dans notre demeure, un petit jardin a « notre usage , comme toute la maison , car le maître de « cette maison n'y logeait pas. L'agitation de mon âme « m'emporta vers ce lieu, où personne ne pourrait in- « terrompre ce débat violent que j'avais commencé avec « moi-même, et dont vous saviez , ô Dieu! l'issue que « j'ignorais....

« Je m'avançai donc dans ce jardin , et Alype me sui- « vait pas à pas. Moi, je ne m'étais pas cru seul avec moi- « même, tandis qu'il était là; et lui, pouvait-il m'aban- « donner dans le trouble où il me voyait? Nous nous « assîmes dans l'endroit le plus éloigné de la maison ; je « frémissais dans mon âme , et je m'indignais de l'indi- •< gnation la plus violente contre ma lenteur à fuir dans « cette vie nouvelle , dont j'étais convenu avec Dieu , et « où tout mon être me criait qu'il fallait entrer. »

Augustin retrace toute cette tragédie intérieure de l'âme , avec une profondeur et une naïveté d'émotion bien rare dans l'antiquité. Nulle part on ne voit mieux ce caractère de réflexion et de tristesse que le culte chrétien développait dans l'homme. Il semble qu'on n'avait jamais ainsi raconté l'histoire anecdotique de l'âme , en

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surprenant ses plus vagues désirs, ses plus lurtives émotions.

« Cependant Alype, assis à mon côté, attendait en « silence la fin de ce mouvement extraordinaire. Mais « lorsqu'une méditation attentive eut tiré du fond de « moi-même toute ma misère, et l'eut entassée devant « mes yeux , je sentis s'élever en moi un orage chargé « d'une pluie de larmes. Pour le laisser éclater tout « entier, je m'éloignai d'Alype, car la solitude me pa- « raissait plus favorable à l'occupation de pleurer. Je « me retirai assez loin pour que sa présence ne me fût « plus importune. Tel j'étais alors, et il le comprit; j'aie vais dit seulement quelque chose où le son de ma voix « semblait déjà appesanti par mes pleurs : il s'était levé, « et il resta près du lieu où nous avions été assis ; il était « immobile de stupeur. Moi , je me jetai à terre sous un « figuier, je ne sais pourquoi , et je donnai libre cours à « mes larmes ; elles jaillissaient à grands flots , comme « une offrande agréable pour toi, ô mon Dieu! et je face dressais mille choses , non pas avec ces paroles , mais « dans ce sens: « O Seigneur! jusqu'à quand t'irriteras-tu « contre moi ? Ne te souviens plus de mes anciennes « iniquités. » Car je sentais qu'elles me retenaient encore. « Je laissais échapper ces mots dignes de pitié : « Quand? « quel jour? demain? après-demain? pourquoi pas en- « core? pourquoi cette heure n'est-elle pas la fin de ma « honte? »

« Je me disais ces choses, et je pleurais avec amer- «; turne dans la contrition de mon cœur. Voilà que j'en- « tends sortir d'une maison une voix, comme celle d'un « enfant ou d'une jeune fille , qui chantait et répétait en « refrain ces mots : « Prends, lis; prends, lis. » Chan- « géant aussitôt de visage, je me mis à chercher avec la « plus grande attention si les enfants, dans quelques-uns

« de leurs jeux, luisaient usage d'un refrain semblable ; « je ne me souvins pas de l'avoir jamais entendu. Jar- « rêtai mes larmes et me levai, ne voyant là qu'un ordre « du ciel qui m'était donné d'ouvrir un livre, et de lire « le premier chapitre que je trouverais.

« J'avais entendu dire d'Antoine qu'il avait été averti « par une lecture de l'Évangile, au milieu de laquelle il « était survenu par hasard , prenant pour lui les paroles « qu'on lisait : « Va , vends tout ce que tu possèdes , « donne-le aux pauvres , et tu auras un trésor dans les « cieux. » Cet oracle, ô mon Dieu! l'avait sur-le-champ « tourné vers toi.

« Ainsi je revins, à grands pas, au lieu où était assis « Alype , car j'y avais laissé le livre de l'Apôtre lorsque je « m'étais levé. Je le pris , je l'ouvris, et je lus en silence « le premier chapitre où tombèrent mes yeux : « Ne « vivez pas dans les festins, dans l'ivresse, dans les « plaisirs et les impudicités , dans la jalousie et la dis- « pute ; mais revêtez-vous de Jésus-Christ, et n'ayez pas « de prévoyance pour le corps , au gré de vos sensua- « lités. » Je ne voulus pas lire au delà , et il n'en était pas « besoin. Aussitôt en effet que j'eus achevé cette pensée, « comme si une lumière de sécurité se fût répandue sur « mon cœur, les ténèbres du doute disparurent.

« Alors, ayant marqué le passage du doigt, ou par « quelque autre signe, je fermai le livre et le fis voir à « Alype. »

Ce pieux délire , cette éloquente extase explique assez quelle force d'imagination Augustin devait porter dans sa foi nouvelle ; cependant il montra beaucoup de calme pour exécuter son projet de quitter le monde. Quoique souffrant de la poitrine ' , il attendit les vacances de

1 Sanct. Augxtst. Oper. t. I, p. 317.

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l'école (Je Milan; et alors, ayant averti les principaux citoyens de lui chercher un successeur, il se retira à quelques lieues de Milan , à Cassiciacum , dans la maison de campagne d'un ami, Verecundus, riche citoyen delà ville qui favorisait chez Augustin une croyance religieuse qu'il ne partageait pas encore. Il avait près de lui sa mère, son frère venu avec elle d'Afrique, son fils Adéodat, trois de ses parents, Alype , et deux jeunes gens confiés à ses soins, dont l'un était le fds de Romanien. Le travail , la promenade et les entretiens de philosophie religieuse occupaient la petite société. Déjà chrétien de cœur et de pensée , Augustin commençait et terminait chaque journée par la prière. Il écrivit beaucoup dans cette retraite , donnant à ses ouvrages la forme même de libres conférences avec ses amis et avec ses élèves. Ce que Cicéron avait fait pour la vie publique, pour la vie de gloire et de tribune, Augustin le fait ici pour la vie intérieure de l'âme , pour les questions que l'homme s'adresse à lui-même sur sa destination et ses devoirs. La scène et les acteurs ont bien changé , sans doute. Nous sommes loin de ces temps actifs de Rome où dans le court repos des fériés latines , un consul , un chef du sénat, de célèbres orateurs , de futurs tribuns , Crassus , Antoine , Sulpicius s'entretiennent du grand art de l'éloquence dont ils sont armés, et des luttes du forum, où ils vont rentrer tout à l'heure, l'un pour y briser sa vie sous l'effort même de la parole, les autres pour perdre la leur sous le fer de la proscription. Nous sommes loin aussi de ces temps de splendeur et d'élégance patricienne , où Cicéron fait entendre le docte Varron discutant quelques problèmes de la philosophie des Grecs, au milieu du riche dépôt de leurs ouvrages, et devant les statues de leurs sages et celles des plus illustres Romains. A ces glorieux souvenirs, à ces noms tout historiques ont succédé quelques noms

obscurs, les noms de quelques néophytes, sans puissance dans le monde, sans éclat de talent, étrangers à ce qui fait la recommandation ordinaire des hommes. Mais la même apparaît le progrès de l'humanité. Ces hommes obscurs , cette petite colonie d'humbles rêveurs s'occupent assidûment des mêmes problèmes que se proposaient dans leurs magnifiques loisirs quelques-uns des premiers citoyens de Rome. La vérité est descendue, ou plutôt l'homme s'est élevé pour se rapprocher d'elle. C'est la pensée que fait naître le premier ouvrage d'Augustin , qui rappelle , non par l'intention , mais par le tifcre et la forme, les Académiques de Cicéron. Il y combat le scepticisme avec une affirmation bien plus confiante et plus absolue que ne l'avait fait l'orateur romain. Il ne veut pas seulement rectifier et modérer le doute ; il a besoin de le détruire pour élever sur la certitude morale la conviction religieuse." Ce livre est donc le préambule de son apostolat et de sa vie nouvelle ; et cet apostolat, cette vie, se consacre, non pas à quelques hautes spéculations réservées pour les sages, mais à l'éducation de tous par les mêmes vérités. Ce qu'il commence ainsi dans ses trois livres contre les Académiciens , il le développe et l'achève dans ses dialogues sur la vie heureuse et sur l'ordre , c'est-à-dire la Providence. Les pensées de ces différents entretiens s'enchaînent et tendent au même but. Augustin adresse le premier de ces ouvrages au protecteur de sa jeunesse, à Romanien, que des malheurs venaient d'atteindre , et privaient d'une partie de la fortune dont il avait fait un si noble usage. Il l'en console , ou plutôt il l'en félicite. « Ce qui t'appartient, lui dit-il1, « c'est d'avoir toujours désiré ce qui est bienséant et « honnête, d'avoir mieux aimé être généreux que riche,

Sanct. August. Oper. I. I , p. 251.

« et juste que puissant, de n'avoir jamais fléchi devant « l'adversité ni devant la méchanceté. C'est là ce je ne « sais quoi de divin qui sommeillait en toi dans la douce « langueur de ton heureuse vie , et ce que , par de dures «épreuves, une secrète providence a voulu ranimer. «Éveille-toi, éveille-toi, je t'en prie; tu te féliciteras , « crois-moi , que , par aucune des prospérités qui capti- « vent les hommes imprudents, les biens de ce monde ne « t'aient séduit. Ils travaillaient à me tromper moi-même k au milieu de tous mes discours , si un mal de poitrine « ne m'avait forcé d'abandonner ma vaine profession , « et de me réfugier dans le sein de la philosophie. C'est « elle maintenant qui, dans ce loisir que nous avions « vivement souhaité, nourrit et fortifie mon âme. C'est « elle qui m'a délivré de la superstition où je t'avais en- <* traîné: car c'est elle qui m'enseigne qu'il ne faut rien «< adorer, ou plutôt qu'il faut tout mépriser de ce qui est « vu par les yeux mortels et touché par les sens. C'est « elle qui promet de prouver clairement le vrai Dieu , le « Dieu caché, et qui déjà daigne nous le montrer, comme « à travers des nuées lumineuses. »

Cette dédicace ne suffit pas à l'amitié d'Augustin. Dans la suite de l'ouvrage, en tête du second livre, il revient à l'expression des sentiments qui l'unissent à Romanien , des services qu'il en a reçus, de la reconnaissance qu'il lui porte depuis le moment où, jeune et pauvre, il allait avec son secours étudier au loin, jusqu'à ce temps de retraite et de loisir dont il jouit maintenant. « Tous « les avantages de cette liberté, dit-il, ma fuite des dé- « sirs superflus , ma délivrance des soucis terrestres , « ma vie, ma raison, mon retour à moi-même, mon « ardente recherche de la vérité , mon effort pour la dé- « couvrir, et mon espoir d'en atteindre le point le plus « élevé, c'est à ton inspiration , à ton appui que je le dois.»

Alors il raconte comment, depuis le départ de Romanien, le zèle qu'il sentait déjà pour la philosophie s'est enflammé d'une ardeur nouvelle à la lecture des livres saints. Ces deux pensées, dont l'une devait plus tard dominer l'autre, sont encore, en effet, toutes confondues dans l'âme d'Augustin. Sa ferveur est philosophique autant que chrétienne. Elle se plaît aux idées platoniciennes, à cette image du beau, splendeur de la perfection morale et visible dans les œuvres de l'art comme dans les vérités de la conscience. Par là on conçoit sans peine que le premier travail d'Augustin dans sa retraite , et sa préparation au christianisme , aient été l'examen de cette doctrine philosophique à laquelle il tenait encore , et dont il avait besoin de délivrer sa foi naissante, ou qu'il voulait concilier avec elle.

Les détails , les peintures de la vie commune mêlés au dialogue plaisent par le naturel. Il n'y a rien là de ces poétiques souvenirs et de ces noms illustres dont Platon entoure la parole de Socrate. L'entretien commence quelquefois dans la salle des bains ou, par un beau soleil d'hiver, dans la prairie voisine de la maison. On l'interrompt pour lire la moitié d'un chant de Virgile ; charmante préoccupation qu'Augustin ne se reprochait pas encore. Puis la discussion reprend avec une nouvelle vivacité. Augustin, dont les expressions étaient recueillies à mesure qu'il parlait, commence par déclarer que l'homme doit savoir la vérité, et que même, s'il pouvait être heureux sans la vérité, elle lui serait encore nécessaire. Noble affirmation, que l'auditoire du philosophe n'entend pas sans quelque doute ! La vérité, le bonheur, cela leur parait d'ailleurs de bien graves questions qui, pour les traiter dignement, demanderaient de grands hommes. « N'exigez pas dans cette chau- « mière, répond Augustin, ce qui est partout bien difti-

M QUATRIÈME SIÈCLE. 39f)

< cile à rencontrer. Mais rendez-vous compte de ce dont « vous doutez. Car les grandes choses étudiées par les » esprits ordinaires les élèvent. » La discussion ainsi encouragée s'engage faiblement d'abord , en l'absence d'Alype. Il n'y a pas de bonheur sans la recherche de la vérité; mais peut-on la découvrir? Telle est la conclusion des premiers entretiens qui conduisent à l'examen du doute philosophique de l'Académie.

Après quelques jours d'intervalle, durant lesquels on a lu Virgile et le jeune Licentius a fait des vers , la petite société se réunit de grand matin , achève avec les laboureurs quelques travaux pressés, et reprend sa conférence interrompue. Augustin résume en peu de mots le scepticisme de l'Académie, et Alype se charge de le défendre. On conçoit en effet que du sein même du christianisme, auquel l'ami d'Augustin était dès lors entraîné comme lui, on pouvait voir avec faveur et accueillir comme un appui pour la foi cette défiance de la raison humaine, ce doute méthodique dont s'armait l'Académie. On pouvait en profiter pour dire, comme le fait Alype, que dans l'incertitude des sciences humaines un Dieu seul peut montrer à l'homme où est la vérité. Mais Augustin , tout en approuvant cette pensée d'Alype , rejette par une vue plus haute le secours dangereux d'un scepticisme qui repousserait toute autre évidence que celle de la religion : et il combat avec force les deux assertions de l'Académie , que nulle connaissance n'est assurée, que nul assentiment ne doit être absolu. Aux motifs d'incertitude tirés du faux rapport des sens , de leurs illusions, de leurs mensonges, il répond que les sens n'apportent qu'une apparence, que c'est l'àme qui juge, et qu'elle voit par le raisonnement. Il montre que , dans les actions et dans les principes , la simple probabilité substituée à la certitude ne préserve pas de l'er-

rcur et qu'elle est impuissante à régler la vie. Enfin, pour dernier argument, il nie le doute qu'il combat et le déclare une précaution , une réserve sous laquelle les disciples de Platon cachaient leur croyance philosophique : ou du moins si quelques-uns d'entre eux ont, en effet , admis au fond de leur àme un principe illimité de scepticisme , il leur oppose comme seuls héritiers de la vraie tradition du maître ces philosophes d'Alexandrie , dont la métaphysique enthousiaste servait le christianisme que leur inimitié combattait. « Cette voix de Platon1, dit- « il en finissant, la plus pure et la plus éclatante qu'il y « ait dans la philosophie, s'est retrouvée dans la bouche « de Plotin , si semblable à lui , qu'ils paraissent con- « temporains, et cependant assez éloigné de lui par le « temps, pour que le premier des deux semble ressus- « cité dans l'autre. »

Au moment de son passage au christianisme, dans cette épreuve de méditation et d'étude qui suivit la crise de sa conversion, Augustin ne rejette pas la philosophie , il ne lui impute pas un scepticisme exagéré ; il la veut plus dogmatique et plus sûre de la vérité qu'elle ne croit l'être : et il reste son disciple tout en cherchant un autre appui. « Quelle que soit, dit-il, à tout prendre, « la sagesse humaine, je sais que je ne la possède pas « encore ; mais n'étant qu'à la trente-troisième année de « mon âge, je ne dois pas désespérer d'y atteindre quelque « jour. Dédaignant tous les prétendus biens des mortels, «. j'ai résolu de me dévouer à cette unique recherche; et, « comme les objections des Académiciens n'étaient pas « un médiocre obstacle pour m'en détourner, je me suis « fortifié contre elles, suffisamment, je crois. 11 n'est « douteux pour personne, en effet, que deux forces con-

1 Sanct. Augusl. Oper. I. I, p. 294.

<< courent à nous instruire, l'autorité et la raison. Sur le « premier point , je ne veux en rien m'écarter de l'auto- « rite du Christ, car je n'en connais pas de plus forte. « Quant à cet ordre de preuves qui se poursuit par la « subtilité de la raison (et tel que je suis , je désire m'ap- « proprier le vrai , non-seulement par la foi , mais par « l'intelligence), j'ai l'assurance de trouver chez les pla- « toniciens bien des choses qui ne répugnent pas à nos « dogmes. »

Les dialogues sur la Vie heureuse et sur l'Ordre, placés dans les intervalles de la discussion sur la secte académique, ont le même caractère. C'est également la philosophie conduisant à la religion et y restant unie. Augustin , dans le préambule du premier de ces ouvrages adressé à un magistrat de la ville de Milan, Manlius Théodorus, épris comme lui de passion pour les recherches philosophiques, rappelle toutes les révolutions de son esprit, depuis le jour où la lecture de YHortenslus de Cicéron l'avait enflammé d'enthousiasme. Bien des nuages ont obscurci sa route ; et il a suivi sur l'océan des astres menteurs. Une superstition puérile, dont il ne désigne pas l'objet, l'a détourné de l'étude même ; et lorsque son esprit plus ferme a dissipé cette nuit et voulu se confier à la science plutôt qu'à l'autorité , il a rencontre des hommes à qui la lumière matérielle semblait digne d'être adorée comme souveraine et divine. Il n'était pas convaincu par eux ; mais il espérait sous leurs symboles quelque grande vérité qui se découvrirait un jour. Détrompé de cette illusion, il est resté au milieu des flots en butte à tous les vents et longtemps dirigé par l'Académie. Enfin il a touché la terre et vu l'étoile du septentrion. Cette lumière du spiritualisme qu'il invoque ainsi , ce n'est pas seulement à la voix d'Ambroise qu'il l'a reconnue. Après avoir entendu le saint évêque

parler sur Dieu et sur l'âme, il était encore retenu par les ambitions du monde. La lecture de quelques livres de Platon comparés aux interprètes des divins mystères l'a rempli d'une nouvelle ardeur ; et il a voulu rompre tous ses liens.

De là sans doute dans sa retraite le travail philosophi que mêlé à l'émotion religieuse. La crise de méditation et de foi retracée dans les Confessions n'avait pas été son épreuve dernière. Cette âme ardente, au milieu du repos qu'elle s'était donné par la volonté de croire, ne cessait de chercher l'appui du raisonnement. Un entretien sur le bonheur entre des âmes pures que soutient et inspire un homme de génie dans la simplicité d'une vie encore ignorée, et le pressentiment d'une grande vocation , il y a là sans doute un charme singulier. Cet entretien commence le jour anniversaire de la naissance d'Augustin, comme pour la célébrer. Il a près de lui sa mère, son frère, ses deux disciples, le jeune poëte fils de Romanien et Trygétius, qui a déjà porté les armes; deux de ses parents, peu cultivés par les lettres, mais qui lui représentent le bon sens naturel ; enfin , son fils Adéodat, « dont l'esprit, dit-il, si je ne suis trompé par « ma tendresse, promet quelque chose de grand. » C'est avec eux qu'il aborde cette question du bonheur qui pour lui est celle du devoir, et sur laquelle Cicéron avait jeté de si nobles pensées , au milieu des périls de sa glorieuse carrière.

Le nom de ce grand homme lui revient bien vite , et l'entretien est en partie placé sous son invocation. Il faut l'entendre lui-même citer celui qu'il imite.

« L'homme qui a ce qu'il souhaite est-il heureux? « avais-je dit. Ma mère alors prenant la parole : « S'il « veut, dit-elle, et s'il obtient ce qui est bien, il est heu- « reux; s'il veut le mal et qu'il l'obtienne, il est misé-

« rable. » Ma mère, lui dis-je en souriant d'approbation, « vous avez atteint les hauteurs de la philosophie ; les « paroles vous ont manqué pour vous expliquer comme « Cicéron ; mais ce que vous avez dit est sa pensée. Dans « YHortensius écrit à la louange et pour la défense de « la philosophie, quelques-uns, dit-il, non pas philoso- « phes , mais disputeurs habiles , déclarent heureux ceux « qui mènent la vie qu'ils veulent. C'est une erreur. Car « vouloir ce qui ne convient pas, cela même est le plus « grand des maux ; et on est moins malheureux de man- « quer le but auquel on aspire que d'aspirer au mal , la « corruption de la volonté apportant plus de dommage « que la fortune ne peut apporter de bien. A ces paroles, « elle fit une telle exclamation que nous crûmes voir un « homme supérieur assis parmi nous : et moi , cepen- « dant, je comprenais de quelle source divine venaient « ces vérités. »

Mais nous, ne serons-nous pas étonnés que l'expression même éloquente d'une vérité si simple parût alors une révélation ? Ne voit-on pas là ce qu'avait éprouvé de décadence la société romaine ? Le monde païen n'offrait plus les exemples d'élévation et de force d'âme dont quelques-uns de ses grands hommes avaient laissé le souvenir ; et les maximes de vertu que ses sages avaient proclamées étaient ignorées de la foule et cachées dans des livres qu'elle ne lisait pas. L'œuvre du christianisme n'était donc pas seulement d'apporter au monde des vérités nouvelles, mais de promulguer, pour le grand nombre , ce qui avait été le privilège de quelques âmes, et, en élevant les croyances morales, de les rendre populaires. Lorsque Sénèque avait dit : « Entre Dieu et « l'homme de bien il existe une affinité sous la média- « tion de la vertu , » il avait dit la même chose que les disciples d'Augustin lorsqu'ils répondent à ses questions,

iOO TABLEAU DE L'ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE

« que le bonheur c'est posséder Dieu, et que posséder « Dieu c'est bien vivre et faire ce qu'il ordonne. » Lorsque Cicéron, dans son traité sur les Biens et les Maux, avait réuni autour du riche voluptueux tous les biens de la terre, les lui avait donnés avec la santé, et l'avait déclaré misérable en comparaison de celui qui souffre pour la vertu , il avait d'avance épuisé les couleurs d'un tableau que renouvelle Augustin , et qu'il ne surpasse pas. Mais ce qui avait été un héroïsme rare devenait une croyance vulgaire. Ce qui n'avait été inspiré qu'à peu de grands esprits par une abstraite contemplation de la vertu trouvait maintenant l'appui d'un Dieu rapproché de l'homme, sous l'image la plus sublime et la plus pure, celle de la vertu visible et de l'innocence condamnée. Ce Dieu, toutefois, Augustin le conçoit aussi dans son essence d'éternelle vérité. 11 le sent au ciel et dans le cœur de l'homme ; il le sent avec amour. C'est là ce qui enlève l'entretien à quelques subtilités sur le caractère de la sagesse bien définie cependant par ces deux mots : la modération de l'âme. Cette sagesse nécessaire au bonheur, il lui faut un soutien. Il ne suffit pas à l'âme de jouir d'elle-même et de se contempler dans l'orgueil de son sacrifice et de son effort. Elle a besoin d'un Dieu qui lui parle, et d'une sagesse plus haute qui l'éclairé et la rassure. C'est par là qu'Augustin achève et transforme les nobles idées empruntées à la vertu antique.

« Cet avertissement, dit-il, qui nous presse de songer « à Dieu , de le chercher, d'avoir soif de lui , vient a nous « de la source même de la vérité. C'est le soleil intérieur « qui resplendit dans nos âmes. C'est sa vérité que nous « exprimons , lors même que de nos yeux , ou trop faibles « ou trop soudainement ouverts, nous craignons de le « regarder en face. Il n'est rien autre chose que Dieu

« lui-même dans sa perfection immuable. Tant que nous « cherchons, sans être encore désaltérés à cette source, « nous devons avouer que nous n'avons pas atteint notre « mesure ; et par là , bien que Dieu nous soit en aide, « nous ne sommes ni sages ni heureux. La pleine satis- « faction des âmes, la vie vraiment heureuse, c'est de « connaître pieusement et pleinement celui qui vous « mène vers la vérité , quelle est cette vérité , et par quels « liens elle vous rapproche de la perfection suprême , « trois choses qui ne montrent aux âmes éclairées qu'un << seul Dieu , une seule substance , en dehors des fables « diverses de la superstition . Ici ma mère reconnaissant « des paroles gravées dans sa mémoire, et comme ré- « veillée en sursaut à l'accent de sa foi , répète avec « transport le verset du prêtre :

Trinité sainte, accueille nos prières.

« Oui, ajoute-t-elle, voilà la vie heureuse, la vie par- « faite à laquelle nous devons espérer d'être rapidement « conduits par la foi solide, la vive espérance et la brû- « lante charité. » Et ce sont les paroles de cette simple femme qui résument un entretien plein des souvenirs du génie antique.

La pensée de Cicéron se retrouve aussi dans quelques passages du traité sur l'Ordre. Mais deux choses donnent à ce dialogue un caractère particulier, la naïve familiarité des détails et l'élévation religieuse des sentiments. Augustin , dans une de ces dédicaces dont il emprunte la forme à l'orateur romain, s'adresse à un ami, Zénobius, homme de lettres et poëte, qui sans doute appartenait ou inclinait à la foi nouvelle par la contemplation philosophique. Plus d'une fois Zénobius l'avait interrogé sur la question de la Providence , et dans

des entretiens rapides , et par des vers , et même de bons vers , dit Augustin , où , en exposant ses vœux et ses doutes, il le pressait de répondre. Augustin raconte comment ce problème lui est revenu à l'esprit pendant sa méditation nocturne. Réveillé , il rêvait , en écoutant le murmure inégal du ruisseau qui , le long de sa demeure, courait sur les rochers. Averti par quelque bruit que ses deux élèves , qui étaient couchés dans la même chambre, ne dormaient pas, il demande à Licentius quelle est à son avis la cause du retentissement inégal qu'il entend. Le jeune homme répond que le ruisseau est sans doute embarrassé çà et là par les feuilles d'automne amoncelées dans son cours ; et il voit là un incident de l'ordre général. Augustin , qui lui reprochait trop de préoccupation pour la poésie , approuve cette réflexion , et l'entretien continue sur le rapport des effets et des causes, sur l'ordre de Dieu et sur la science humaine.

Au lever du jour, Augustin resté seul versa des larmes et pria longtemps, en songeant au grand problème qu'il se proposait , et à l'ardeur que ces jeunes gens qui lui étaient confiés portaient dans de si nobles études. C'est là ce qui donne à de tels souvenirs un charme sans égal. On peut concevoir une discussion plus méthodique et plus forte. Peut-être même la raison moderne trouvera-t-elle qu'elle apprend peu de choses à cette école. Mais ce qui s'y montre et ce qui fait pressentir une grande puissance exercée sur les hommes, c'est l'âme du maître, sa candeur enthousiaste avec tout le travail d'un génie subtil, sa tendresse de cœur et son austérité. Nous ne dirons pas que là Augustin est déjà complètement chrétien dans le sens théologique; car il n'expose pas le dogme, quoiqu'il énonce sa foi ; mais il a cette ferveur pour Dieu qui est la piété du philosophe. Et cette ferveur, il voudrait la rendre communicative. En discutant l'idée abstraite de

l'ordre dans l'univers, il remonte à Dieu, non par effort de logique , mais par entraînement d'amour ; et il souhaiterait que tous ses amis , que tous ceux qui sont attentifs à la môme pensée, et épris de la même vérité, fussent présents à ses discours; tant il sent déjà dans son cœur que sa philosophie est un apostolat !

L'ardeur des deux jeunes gens , cette vivacité de leur âge qui contraste avec la gravité de leurs études , les petits incidents de la dispute, les mouvements de l'amourpropre, et la leçon morale qui les corrige, tout cela est rendu avec une grâce infinie. On y sent l'ascendant qu'Augustin devait prendre sur les âmes par l'intérêt passionné qu'il portait à l'idée du bien. Un tort de caractère , une saillie d'orgueil échappée à l'un de ses élèves lui fait verser des larmes.

Cette sensibilité était une des puissances de son génie. Mais ce qui doit nous frapper surtout , c'est le caractère spéculatif et libre que gardait sa pensée alors même qu'il semblait le plus dominé par la foi. Chez quelques-uns des premiers défenseurs du christianisme , la défiance et le dédain des sciences humaines étaient inséparables de l'ardeur pour le culte nouveau. Ceux même qui les avaient étudiées, et qui s'indignaient que Julien voulût les leur interdire , n'empruntaient aux monuments de l'antique sagesse que quelques témoignages involontaires à l'appui des vérités primitives , ce que Tertullien appelle le cri d'une âme naturellement chrétienne. Augustin, plus hardi , considère toutes les connaissances humaines comme autant de degrés qui élèvent l'âme vers Dieu. Il y reconnaît partout le principe qui rend Dieu nécessaire et qui subsiste en lui. Cette idée, sans doute, est toute platonicienne. Quand la raison était remontée à Dieu par elle-même , elle avait dû se servir de ses instruments , c'est-à-dire des sciences, et chercher dans leurs lois,

dans la vérité qui les règle, une image et comme un symbole de la suprême intelligence. De là cette puissance des nombres presque divinisée par Pythagore et Platon , et ce nom d'éternel géomètre donné au Dieu créateur. Augustin reprend ce même enchaînement d'idées, cette voie libre du raisonnement qu'avaient suivie les sages antiques. Il suspend sa foi , pour se la démontrer à luimême, en y ramenant tous les travaux de la pensée, et il permet à Alype , son émule dans la religion comme dans Tétude, de nommer vénérable et presque divine la philosophie de Pythagore, dont lui-même adopte les maximes et le langage.

Aussi, en même temps qu'il définit l'ordre, la justice de Dieu, il ajoute : « Dans la musique1, dans la géomé- « trie, dans les mouvements des astres, dans les rapports « nécessaires des nombres , l'ordre domine tellement « que , si quelqu'un veut le voir à sa source et dans son « sanctuaire, il le trouvera dans ces sciences, ou il y sera « conduit par elles. »

Cette route cependant pour s'élever à Dieu, il ne la propose pas à tous. Devant les obscurités que présente le spectacle du monde, il aperçoit deux voies à suivre, la raison et l'autorité. «La philosophie2, dit-il, promet la « raison , et n'affranchit qu'un petit nombre d'esprits, « non pas en leur faisant dédaigner les divins mystères, « mais en les leur faisant comprendre , comme ils doi- « vent être compris ; et la vraie, la pure philosophie n'a « pas d'autre affaire que d'enseigner quel est le principe « éternel de toutes choses, quelle suprême intelligence, « et quelle émanation sans mélange en est sortie pour « notre salut. C'est le Dieu unique, tout-puissant dans

' Sanct. August. Oper. I. 1 , p. 335.

2 lbid., p. 336.

«< sa triple majesté, père, fils et esprit saint, que nous « enseignent les divins mystères. >»

Aux yeux d'Augustin, et d'après le conseil qu'il donne, l'autorité, soit divine, soit humaine, bien que cette dernière trompe souvent, doit être la règle du grand nombre. La conviction ainsi formée, lorsqu'elle ne sera pas démentie par les actes, suffira pour la vertu; elle ne suffira pas pour le bonheur ici -bas; Augustin n'admet pas que l'âme puisse être heureuse si elle n'est éclairée, et si elle obéit seulement à l'autorité, sans y joindre ses propres lumières. On reconnaît là sans peine la doctrine naturelle de ce noble esprit. Ces préliminaires de la religion qu'il croit indispensables non pas à la justice de l'homme, mais à la satisfaction de son âme, ce sont toutes les connaissances où apparaît la raison, langues, calcul, histoire, dialectique, éloquence, musique, poésie, géométrie, astronomie; enfin c'est la philosophie, c'est-à-dire l'étude, l'analyse des grands problèmes du monde et de l'humanité.

Le passage de l'esprit à cette philosophie sublime est admirablement exprimé. Après avoir montré la loi des nombres partout présente dans l'univers, et l'intelligence humaine retrouvant plus visible en elle-même cette loi dont les objets extérieurs ne lui offrent que des ombres et des vestiges : « Parvenue là, dit-il1, la raison s'est élevée « plus haut; elle a beaucoup prétendu; elle a osé prou- « ver l'âme immortelle. » C'est à cette raison ainsi éclairée par l'étude, à celte tradition philosophique qu'Augustin s'adresse d'abord sur les questions de la matière et de la forme, du temps, de l'espace, du mouvement, de la durée, de l'existence dans le temps et hors du temps : « C'est, dit-il, après avoir recueilli les enseignements de

1 Sanet. August. Oper. I. I, p. 348.

« cette philosophie , et conçu par la pensée les nombres « purs, les quantités intelligibles, c'est avec le secours de « tous les arts libéraux enfin que l'esprit s'approchera « de l'idée de Dieu , qu'on ne connaît qu'en ne le com- « prenant pas. »

Ainsi Augustin , en livrant son âme à toute la ferveur de la foi religieuse , gardait l'enthousiasme de la science ; il s'élevait à Dieu par la contemplation philosophique comme par la piété, par le raisonnement comme par l'amour. Qu'à ce principe de hautes pensées vienne se mêler l'active administration des œuvres dans l'épiscopat, le génie de la controverse tempéré par la plus affectueuse charité , une sorte de dictature exercée sur la province d'Afrique , et de là sur l'Italie par l'influence religieuse , quand elle était la première de toutes, et on concevra comment s'est formé un des noms les plus grands et les plus populaires du christianisme. Mais cette gloire était encore loin d'Augustin et cachée dans l'avenir. Il ne sentait à cette époque de sa vie que la passion de l'étude , la pieuse candeur des affections de famille , le zèle de la foi, et l'ardeur philosophique presque au même degré. Sur quelques-uns des plus grands problèmes , sa pensée est indécise; mais cette incertitude, les alternatives qu'il se pose à lui-même ne changent pas pour lui le devoir et le but. Il se demande si l'âme humaine fait partie de l'éternelle raison , ou si elle en est distincte. Mais quelle que soit la réponse, il y trouve également, avec la tendance nécessaire au bien, l'immortalité. S'élever à la vertu, non par la foi seulement mais par le raisonnement, voilà l'œuvre d'une âme bien instruite. L'esprit exercé par l'étude ramène à la connaissance de Dieu toutes les sciences humaines , comme autant de chemins qui , des divers points de l'horizon, conduiraient au même temple. L'âme réglée par la vertu , et qui se sera donné le calme

et l'harmonie, aura pour récompense ce qu'Augustin ne peut exprimer sans un ravissement d'enthousiasme. « Elle osera voir Dieu , dit-il i , et la source d'où émané le « vrai, le père même de la vérité. Grand Dieu ! quels « seront ses regards élevés vers vous ! qu'ils seront purs « et nobles! qu'ils auront de force, de constance, de « sérénité, de béatitude! Que pouvons-nous en penser « et en dire ? Nous n'avons pour cela que des paroles de « chaque jour profanées par les plus misérables choses. » Et il achève, en exhortant ses amis à toutes les grandes études de science et de philosophie qu'il leur a montrées comme des efforts et des progrès vers Dieu.

Sa mère , cette femme simple et pieuse dont il admirait la sagacité dans les questions philosophiques , était encore présente à cet entretien. Il s'adresse à elle en le terminant : « Méritons , dit-il , par l'excellence de notre « vie , qu'il nous soit permis d'atteindre à ces vérités ; « autrement, Dieu ne pourrait nous entendre. Mais si « nous vivons bien , il nous exaucera sans peine. Prions- « le donc qu'il nous envoie non pas des richesses ou des « honneurs, des choses fragiles et chancelantes qui « tombent au moindre obstacle , mais des biens qui nous « rendent bons et heureux. Et pour que de tels vœux « soient énoncés avec plus de ferveur, nous t'en char- « geons, ô ma mère, aux prières de laquelle j'ai pleine « confiance, et je m'assure que Dieu aura disposé mon «< âme de telle sorte que je ne préfère rien à la vérité, « que je n'aie pas d'autre volonté, d'autre pensée, d'autre « amour. Et je persiste à croire que ce que nous sou- « haitons par tes mérites, nous l'obtiendrons à ta de- « mande. »

A ces entretiens que sa parole inspire et remplit, Au-

1 Sanct. August. Oper. t. I , p. 351

gustin joignait de fréquentes méditations ; et il les a reproduites sous une forme originale, qui est elle-même une image expressive de sa philosophie. Dans le dialogue sur V Ordre, il avait énoncé avec force le principe de l'activité de l'âme, de cette initiative de la pensée indépendante des sens , et qui conçoit tant de choses en dehors de leur témoignage. « Moi, avait-il dit, par un mouve- « ment intérieur et secret, je puis séparer ou réunir les « notions diverses ; et cette puissance s'appelle ma rai- « son. >»

Cette partie , ou plutôt cette forme du moi humain , qu'il avait ainsi définie par son action, il l'interroge dans le silence de tous les objets extérieurs. De là les Soliloques, dernier fruit de sa retraite. « Vers ce temps, re- « marque-t-il dans la revue de ses ouvrages, j'écrivis » deux livres selon mon goût et mon cœur, pour sonder « la vérité dans les choses que je désirais le plus savoir, « m'interrogeant et me répondant à moi-même comme « si nous étions deux, la raison et moi , bien que je fusse « seul. » 11 ajoute que cet ouvrage n'a pas été achevé. Et comment le serait-il? où finit le dialogue de l'homme avec lui-même ?

Une fervente prière précède cette méditation et dispose l'âme au tranquille enthousiasme dont elle a besoin pour se voir et se bien reconnaître. C'est ici, en effet, une sorte d'extase de réflexion qui ne ressemble en rien à cette émotion violente , à cette crise de repentir et de foi éprouvée dans le jardin de Milan. La résolution est prise ; l'effort n'est plus nécessaire, et l'invocation, quoique ardente, respire le calme. Elle est comme le mouvement d'une âme engagée sans retour. La raison a dit elle-même à Augustin de prier le Dieu de vérité , le Dieu de sagesse, le père de la béatitude, du bien , du beau et de la lumière intelligible. Il prie avec confiance, avec

sérénité : « Reçois ton fugitif1, Dieu très-clément, dit-il. « Que j'aie assez souffert à tes yeux; que j'aie été assez « longtemps l'esclave des ennemis que tu as vaincus , et « servi de jouet aux tromperies, du monde. Reçois ton « esclave qui s'enfuit loin d'eux vers toi, comme ils m'a- « vaient reçu lorsque je fuyais de toi. Je n'ai que la vo- « lonté. Je ne sais rien, sinon qu'il faut mépriser les « choses fragiles et passagères , et chercher les biens éter- « nels. Je le fais ne sachant que cela, et ignorant par où « on arrive à toi. Inspire -moi , dirige-moi , soutiens-moi. « Si c'est par la foi qu'on te trouve , donne-moi la foi ; « si par la vertu , donne -moi la vertu ; si par la science , «< donne-moi la science. »

Et sous les auspices de cette pieuse initiation , il cherche en effet la science , en reprenant son dialogue avec la raison. «J'ai prié Dieu , lui dit-il. — Que veux-tu donc « savoir? répond la raison , » comme si pour cette noble nature il était entendu que la science est un des plus grands biens que puisse demander la prière. « Je sou- « haite connaître Dieu et l'àme. — Ne veux- tu rien de « plus? — Rien. — Eh bien, cherche; mais d'abord ex- « plique comment, si la démonstration de Dieu se fait « devant toi, tu pourras dire : c'est assez. » Et l'entretien continue avec ce mélange de subtile dialectique et de sensibilité rêveuse où excelle le génie d'Augustin.

Cet écrit singulier a sans doute donné à un grand métaphysicien du xvir siècle l'idée d'un entretien avec la raison suprême, avec le Verbe. Mais l'apôtre du ive siècle ne s'élève pas à la sublimité que le scepticisme de Fontenelle lui-même admirait dans le dialogue de Malebranche. L'argumentation d'Augustin est plus simple et plus précise. Seulement, quelques souvenirs du monde,

1 Sanct. August. Oper. t. I, p. 257.

quelque regret ou quelque trace de la passion surmontée se mêlent encore dans l'âme du jeune chrétien à la méditation abstraite de la vérité ; mais la raison lui en fait honte, et affermit la victoire de la foi. Augustin espère, à mesure qu'il s'approchera de la lumière divine , être moins tenté de reporter ses regards vers les ténèbres qu'il a quittées , et qui essayent de plaire encore à son aveuglement. A part ce reste d'émotion vaincue, il poursuit sans trouble l'œuvre qu'il s'est proposée , la recherche de la vérité par le raisonnement avec le secours de la vertu. La forme de ce raisonnement appartient à la science philosophique : elle est une belle expression du spiritualisme; et l'argument de Descartes : «Je pense, « donc je suis , » ressort tout entier des questions que la raison adresse à Augustin. « Sais-tu si tu existes? — Je « le sais. — D'où le sais-tu? — Je l'ignore. — Sais-tu si « tu penses? — Je le sais. — Il est donc vrai que tu « penses. »

Ce qui frappe surtout dans cette méditation, c'est une étude des facultés de l'homme, du sens intérieur de l'âme, de son activité propre, de l'ordre d'idées qui lui est inné ou naturel. L'existence éternelle de la vérité, l'erreur possible des sens, la vue claire de l'âme sont démontrées par une série d'inductions où la méthode devance et guide la foi. C'est l'âme seule qui sent, et puisqu'elle sent la vérité, elle est nécessairement de même nature et immortelle comme elle. Quelques doutes cependant s'élèvent encore. Les arguments connus n'ont pas achevé la conviction que souhaite Augustin. La raison lui répète que si ce qui est compris dans un sujet dure toujours, ce sujet durera de même; que la science est dans l'âme, que l'âme doit donc durer autant que la science ; que la science est la vérité , et que la vérité étant nécessaire dure toujours. La même rigueur de rai-

sonnement le conduit à chercher dans les sciences mathématiques une preuve de l'action pure et toute intellectuelle de l'âme. Là, en effet, des vérités qui ne tombent pas sous les sens, et auxquelles l'imagination résiste, sont démontrées pour l'intelligence. «La réflexion1, dit « le mystérieux interlocuteur d'Augustin , comme un « miroir qui varie selon la diversité des objets, se figure « et place devant les yeux un carré de telle ou telle gran- « deur. Mais l'intelligence intérieure qui veut voir la vé- « rite se portera de préférence vers l'idée qui nous fait « juger que tous ces objets sont carrés. — Mais , reprend « Augustin, on pourra dire qu'elle juge d'après la per- « ception habituelle des yeux. — Pourquoi donc, répond « la raison, juge-t-elle que toute balle d'une forme régu- « lière peut offrir au toucher une surface plane ? L'œil « a-t-il jamais vu ou peut-il voir rien de tel , lorsque « l'imagination même ne saurait se le représenter ? N'é- « prouvons-nous pas une chose du même ordre lorsque « nous formons par la pensée un cercle très-petit , en y « traçant des lignes de la circonférence au centre? Lors- « qu'en effet nous avons tiré deux lignes entre lesquelles « il n'y aurait point place pour une piqûre d'aiguille , « nous ne pouvons , même par une supposition fantasti- « que, placer dans l'intervalle d'autres lignes qui, sans « se toucher, viennent aboutir au centre : et cependant « la raison nous crie qu'il peut en être tiré en nombre « incalculable , et que dans cette étroitesse infinie elles «ne se rencontreront qu'au centre, de telle sorte qu'à « tous les points de leur distance un cercle pourrait être « décrit entre elles. »

Ainsi jusqu'aux plus subtiles abstractions de la pensée mathématique, tout concourait au travail religieux d'Au-

1 Sanct. August. Oper. t. I , p. 384.

gustin; il transformait lonten éléments de sa foi. Il avait trouvé dans l'existence nécessaire de la vérité l'existence de Dieu. Il trouvait l'existence immatérielle et immortelle de l'âme , et clans la nature immortelle de la vérité qu'elle conçoit, et dans sa manière de la concevoir en dehors des sens et au delà des apparences.

Telles étaient les occupations d'Augustin , pleines de curiosité savante et de candeur. Il avait adressé à quelques-uns de ses amis de Milan les premiers dialogues écrits dans sa retraite. Il reçut de Nébride un remercîmentet des éloges dont il fut fort touché, et qui le firent longtemps réfléchir. Rien de plus naïf et de plus élevé que la réponse où il rend compte de sa rêverie sur la lettre de son ami , qu'il a lue à la lueur de la lampe après souper. 11 s'est couché , et il a songé à tous les problèmes philosophiques dont la solution lui manquait pour être heureux, comme le supposait Nébride, après avoir lu son traité sur le Bonheur. Comment être heureux , sans posséder la science des premières causes? Est-il du moins presque heureux dans cet ordre d'imitation affaiblie où nous laisse , au dire de Platon , le modèle idéal que l'âme voit et n'atteint pas? Alors il a parcouru de la pensée ce monde intelligible dont il n'y a ici-bas qu'une image rapetissée par le miroir qui la reflète. Puis il s'est dit qu'il fallait dormir. Il a continué cependant de méditer sur l'âme, sur le corps, sur la prééminence de lame, sur la vérité , sur la place qu'elle a dans le cœur ou dans l'intelligence, et il s'est dit : « Mais, si l'âme meurt « avec le corps, la vérité meurt donc1, ou bien la vérité « n'est pas l'intelligence , ou l'intelligence n'est pas dans « l'âme, ou ce qui contient quelque chose d'immortel peut « mourir; et cela ne saurait être. Nos soliloques l'ont

1 Sonet. August. Opcr. I. II, p. 5.

AU QUATRIÈME SIÈCLE. 4i'.\

« prouvé. Je suis persuadé; maisjenesaisquelle habitude « des maux de cette vie nous donne frayeur et trouble. « Enfin, l'âme mourût-elle avec le corps, ce qui me « semble impossible, j'ai reconnu, pendant le loisir de « cette retraite, que le bonheur n'était pas dans lesplai- « sirs des sens. Par là, sans doute, et d'autres choses « semblables, je parais heureux ou presque heureux à « mon cher Nébride. Que je le sois aussi à mes propres « yeux. Que puis-je y perdre ? et pourquoi me refuser « à une opinion favorable? Voilà ce que je me suis dit ; « puis j'ai fait ma prière, comme de coutume, et je me « suis endormi. »

N'est-ce pas un précieux supplément aux Confessions d'Augustin et au récit de son laborieux avènement à la foi chrétienne? Quel calme après le trouble violent du cœur, et dans l'activité continue de l'intelligence ! Peu de jours après, il reçut une autre lettre de Nébride, qui lui demandait s'il avait fait de nouveaux progrès dans le discernement du monde sensible et du monde intellectuel. Dans sa réponse, il ne se félicite que d'un changement bien lent, comme la gradation insaisissable qui chaque jour conduit de l'enfance à la jeunesse. Il sent toutefois que les yeux de son âme , longtemps troublés et appesantis par les impressions matérielles, s'épurent et s'élèvent sous l'influence de la raison : ce qui lui montre combien ce que nous comprenons par l'intelligence est supérieur à ce que nous voyons. « Ranimé par « cette pensée , dit-il , lorsque ayant employé le secours « de Dieu je commence à m'élever à lui et aux biens « véritables, je suis parfois tellement rempli du senti- « ment anticipé des choses éternelles que je m'étonne « d'avoir eu besoin du raisonnement pour croire ce qui « est aussi présent pour moi que chaque homme est pré- « sent à soi-même. »

Parvenu à ce degré d'élévation spirituelle et de pieuse confiance, Augustin avait accompli l'œuvre de sa retraite. Il revint à Milan avec sa famille et ses amis, n'ayant pas achevé la lecture du prophète Isaïe, qu'Ambroise lui avait indiquée et qu'il croyait ne pas comprendre encore, mais continuant à méditer sur l'essence immortelle de l'âme, et s'approchant du baptême en disciple de Platon et de l'Évangile.

Augustin fut baptisé par saint Ambroise , en même temps que son fils Adéodat et son ami Alype , dans la semaine de Pâques, selon l'usage habituel alors. Un tel baptême était le signe de l'apostolat. Augustin n'eut plus d'autre pensée que de retourner dans sa patrie et de se dévouer à cette vie nouvelle au milieu de ses concitoyens. II quitta Milan avec sa famille et quelques amis , entre autres Évode de Tagaste , naguère officier de l'empire , tout occupé maintenant de pensées religieuses , et plus tard évèque d'un diocèse d'Afrique. Il se rendait au port d'Ostie pour s'embarquer; mais là sa mère, si heureuse de le voir enfin tout entier au christianisme , tomba malade et mourut après quelques jours. Ce n'est que dans les paroles mêmes d'Augustin qu'on peut retrouver toute sa douleur, et l'élévation de pensées religieuses qui avait été comme un pressentiment de cette douleur. Son entretien avec sa mère à une fenêtre de la maison d'Ostie , d'où la vue s'étendait sur les jardins et le rivage , l'élan mutuel de leurs âmes au delà de tous les objets visibles de la terre et du ciel , leur vœu pour que tout se taise dans la nature, que l'âme elle-même se taise et s'oublie, et que Dieu seul soit entendu dans le silence de tous les êtres et dans le ravissement de la pensée qui le contemple, ce langage ne saurait être égalé. Les derniers jours de Monique , sa confiance en Dieu , le courage d'Augustin luttant et vaincu par une si grande affliction , le scru-

pule qu'il a devant Dieu d'avoir pleuré sa mère morte si saintement, et la prière fervente qu'il adresse pour elle, bien des années après en la pleurant encore, ce sont des choses qu'il faut laisser dans l'effusion du cœur qui les a exprimées avec tant de tristesse et de foi.

Sous l'impression de cette première douleur, Augustin différa son départ pour l'Afrique, et s'arrêta près d'une année dans Rome , occupé de méditations , de doctes entretiens, et étudiant par ses yeux quelques grandes institutions monastiques qu'il contribua plus tard à propager dans sa patrie. Toujours philosophe, et portant la métaphysique dans la religion, il reprit ce problème de l'essence et de la destinée de l'âme , qui est le plus grand intérêt de l'existence, et le plus naturel emploi de la pensée , quand elle s'élève. Il le discutait avec Évode qu'une longue méditation avait préparé , et il résumait dans un dialogue écrit les traits principaux de leur entretien. Rien de plus vaste et de plus précis que le sujet tel qu'il est indiqué par les premières paroles d'Évode. « Souvent, dit-il à son ami1, et sur diverses questions que « je t'adressais, tu m'as découragé par je ne sais quelle « maxime grecque qui nous défend de nous enquérir des « choses au-dessus de nous. Mais je ne crois pas que « nous-mêmes soyons au-dessus de nous. Si donc je « t'interroge aujourd'hui sur l'âme, je ne mérite pas de « recevoir pour réponse : Que nous importe ce qui est « au-dessus de nous ? mais je dois apprendre de toi ce « que nous sommes. » Et il demande d'où vient l'âme, quelle est sa nature, son étendue, pourquoi elle a été donnée au corps, comment elle est modifiée en s'unissant à lui, et comment, lorsqu'elle en est séparée? Augustin, dans un dialogue entrecoupé d'objections, par-

1 Sanct. Augusl. Oper. 1. 1 , p. 401.

court ce cercle entier, rectifiant parfois la question , y répondant toujours : «Dieu, dit-il1, est non-seulement « le créateur, mais la patrie de l'àme, » ce qui a sans doute inspiré l'expression sublime de Malebranche : « Dieu est « le lieu des esprits, comme l'espace est le lieu des corps. »

« L'âme, dit-il encore, autant que la chose créée peut «« se rapprocher de son auteur a quelque ressemblance « avec Dieu : elle est incorporelle ; elle voit les choses « invisibles. Elle sent par le corps ; elle connaît par elle- « même. Les animaux ont la sensation ; l'homme seul a « la science et la raison. L'âme a plusieurs degrés, dont « le moindre est de participer à la vie terrestre et d'ani- « mer la matière. Viennent ensuite, comme autant de « progrès naturels de l'âme qui la reportent à sa céleste « origine, la domination sur les sens, les travaux de l'es- « prit et le génie des arts, la bonté supérieure à la science, « l'amour de Dieu et le sentiment de sa providence, la « pureté parfaite et l'aspiration vers Dieu , enfin la con- « templation de Dieu dans la pure lumière de la vérité. »

On s'étonnera sans doute de voir mêlées à ces sublimes espérances des définitions mathématiques , et même des figures de géométrie. Dans un siècle bien plus savant, Euler, chrétien zélé et profond géomètre, fit parfois le même usage de la science. C'est le caractère d'une vive conviction de tout ramener à elle ; et la volonté , cette grande partie de la foi , domine trop l'esprit pour ne pas faire servir à la chose qu'il croit toutes les choses qu'il sait. Ce qu'on doit admirer dans Augustin, c'est que l'activité de son génie spéculatif n'ait rien perdu à la sincérité de sa foi , et que même sous une forme inexacte et contrainte il veuille appuyer par la science ce qu'il recevait de la tradition. En dehors de ces emprunts faits

1 Sanct. August. Oper. t. I, p. 401.

à la géométrie pour expliquer un ordre de vérités non moins certain , mais différent , il tire du raisonnement pur de belles définitions , qui sont elles-mêmes des preuves. « La raison, dit-il, est le regard de l'àme voyant la vérité par elle-même, et non par le corps. » Et cependant , il faut l'avouer, un peu de confusion et d'incertitude se mêle encore à la philosophie d'Augustin. «La raison, se demande- t-il, n'est-elle pas la contemplation même de la vérité? ou n'est-elle pas la vérité elle-même? Quoi qu'il en soit, l'àme ne pourrait la contempler, si elle n'avait un point d'affinité avec elle. Cette union de l'àme qui contemple, et de la vérité qui est contemplée , suppose ou que l'âme est le sujet, et que la vérité est en elle, ou que la vérité est le sujet, et que l'âme est en elle, ou qu'elles forment deux substances. Dans la première supposition , l'âme est aussi immortelle que la raison universelle ; dans la seconde, même nécessité. Si cette vérité qu'on appelle la raison est immuable , comme il apparaît, rien de ce qui est en elle ne peut changer; toute la difficulté est pour le dernier cas. Si, en effet, l'âme est une substance et la raison une autre substance à laquelle l'àme s'unit, on peut croire sans absurdité que l'une existant, l'autre peut cesser d'être. Mais il est manifeste que tant que l'âme ne se sépare pas de la raison et s'y attache, elle doit durer et vivre. Par quelle force, en effet, peut-elle en être séparée? par une force corporelle moins puissante qu'elle, d'origine inférieure, de condition diverse? Cela ne se peut, etc., etc. Il faut donc ou que la raison rejette l'âme loin d'elle , ou que l'âme s'en éloigne par sa volonté. Mais la raison n'a pas dans sa nature de motif de se refuser et comme de se dérober à l'àme. »

Malgré ce que la suite du raisonnement peut offrir

d'incomplet, ne sent-on pas dans ce passage, avec une singulière hardiesse d'hypothèse corrigée plus tard, un noble effort d'esprit qui rappelle et qui devançait plus d'une méditation profonde de la science moderne ?

Augustin se plaisait à ce travail, et exerçait par de telles épreuves l'esprit même de son cher Adéodat. On le voit dans le Dialogue du Maître qu'il écrivit à cette époque, et où il reproduit les questions et, dit-il, les expressions mêmes de son fils, dont le génie précoce inspirait à sa tendresse une sorte de terreur. La question était haute et subtile. Il s'agissait de rechercher le rapport des signes et des idées, la puissance de l'idée que le signe ne transmet pas réellement, mais qu'il réveille dans l'âme à laquelle il s'adresse. C'était donc la question même de l'origine des connaissances humaines, de l'aptitude de l'esprit à concevoir, et de l'ordre de vérités qu'il conçoit nécessairement et qui lui est inné ou conforme. C'était la doctrine de la réminiscence de Platon, mais réduite à une forme moins poétique, et prenant tantôt une sévère précision, et tantôt une majesté religieuse.

Commençant par de subtiles analyses du langage , ce dialogue s'élève à des vues très-hautes , et renferme toute la théorie qu'a développée Malebranche sur la présence de Dieu dans l'âme humaine. La doctrine des idées éternelles en fait le fond sans doute ; car c'était la croyance qu'Augustin avait reçue des platoniciens; mais il y ajoute par l'observation et par la foi : « Si pour juger des cou- « leurs, dit-il, et de tout autre objet, nous consultons la « lumière, les éléments de ce monde, les objets eux- « mêmes et les sens qui nous servent d'interprètes ; pour « les choses intelligibles, c'est la vérité intérieure que « notre raison interroge. Tout ce que nous percevons, « en effet, nous le percevons ou par le sens corporel ou « par l'âme ; l'un perçoit les choses sensibles , l'autre les

« choses intelligibles. Lorsqu'il s'agit des choses que nous « voyons par l'âme , c'est-à-dire par l'intelligence et la « raison , nous exprimons ce que nous percevons à cette « lumière intérieure de la vérité , dont l'être qu'on ap - « pelle homme est éclairé. Mais celui qui nous écoute, « s'il voit aussi les mêmes choses du regard simple et « secret de l'âme , les apprend réellement non de mes « paroles, mais de sa propre contemplation. Ce n'est « pas moi qui , même en disant la vérité, la lui enseigne , « puisqu'il la voit. Il est instruit non par mes discours , « mais par les choses mêmes , Dieu les dévoilant au de- « dans de lui *. »

Cette conformité de l'âme humaine avec la vérité est-elle en effet une science antérieure? Est-il vrai de dire que l'âme n'apprenne point par cela seul qu'elle est prédisposée à savoir? Faut-il également interpréter par l'action immédiate de Dieu ce que l'esprit éprouve sous l'influence de la vérité qui lui est annoncée par la parole et l'exemple? Ne suffit-il pas que la raison soit l'attribut dont Dieu a doué sa créature , et la grâce divine est-elle nécessaire pour l'intelligence comme pour la vertu? Bien des questions peuvent donc naître sur les paroles d'Augustin. Mais qui n'en aimerait la beauté morale? Et au moment où le philosophe se montre tout à fait chrétien, où déjà il a devant les yeux le problème de la prédestination et de la liberté , combien sa théorie des facultés de l'âme prend-elle de grandeur par les espérances de sa foi ! Quel accent il donne à la voix intérieure de l'âme, et combien sous d'autres noms il exprime avec force ce que Rousseau disait éloquemment au dernier siècle ! « Sur les prin- « cipes universels , dit -il , que nous entendons par

1 Sanct. August, Oper. t. 1 , p. 560.

« l'àme, nous ne consultons pas cette voix qui reten- « tit au dehors , mais la vérité qui préside à notre in- « telligence; et les paroles seulement nous avertissent « peut-être de la consulter. Celui qui est ainsi interrogé , « et qui enseigne , habite dans le cœur de l'homme ; c'est « le Christ , c'est-à-dire l'immuable vertu de Dieu et sa « sagesse éternelle , que toute âme raisonnable consulte , « mais qui ne s'ouvre à chacune qu'autant que chacune « peut la comprendre, selon sa volonté méchante ou « bonne. Et si l'àme est trompée, ce n'est pas le tort de « la vérité qu'elle consulte , de même que ce n'est pas la « faute de cette lumière répandue au dehors si les yeux « corporels sont souvent trompés. »

On le voit par cette première épreuve sur une intelligence qui lui était si chère, Augustin avait dès lors dans la pensée tout ce traité du libre Arbitre qu'il préparait bientôt après par des discussions avec Évode , et qu'il écrivit plus tard en Afrique. Puis pendant qu'il était à Rome , qu'il avait sous les yeux et la secte puissante dont il s'était séparé et les grands symboles de l'Église à laquelle il s'était dévoué, il composait rapidement deux traités de controverse sur les mœurs des Manichéens , et les mœurs de l'Église catholique , c'est-à-dire l'attaque et la défense du dogme par les œuvres.

Ces deux écrits ne forment qu'un ouvrage , dont les parties même ne sont pas complètement distinctes. Car dans la peinture de l'Église catholique, Augustin mêle déjà beaucoup d'objections et d'attaques contre le manichéisme qu'il accable à la fois par les accusations directes et par le contraste des vertus opposées. Mais à part les détails que cette polémique fournit sur l'histoire d'une secte singulière qui représentait, en Occident, la lutte de l'esprit oriental contre le christianisme, on peut en tirer

une vue générale d'un intérêt plus élevé. Augustin fait ici pour la philosophie morale ce qu'il avait fait pour la métaphysique dans ses premiers dialogues. Il reprend la chaîne des plus belles traditions de l'humanité ; il emprunte à la sagesse antique ce qu'elle avait dit sur les obligations imposées à l'homme ; et il en montre la sanction et la pratique dans la loi chrétienne , sous l'influence d'un nouveau et plus puissant principe. De même que les idées éternelles de Platon , les types de vérités nécessaires et l'action immédiate de l'âme qui reconnaît ces vérités lui avaient paru le fondement de la métaphysique, il prend pour base de la morale les maximes de la vertu païenne. « Il faut, dit-il1, recourir « aux préceptes de ceux qui passent pour avoir été des « sages. La raison humaine a pu s'élever jusque-là. Car « elle était non pas plus sûre de la vérité , mais plus « confiante dans la pratique , en s'appliquant aux choses « de l'ordre humain. Lorsqu'il s'agit d'aborder les « choses divines , elle se détourne ; elle ne peut regar- « der ; elle palpite ; elle se trouble ; elle est éblouie « par l'éclat de la vérité , et elle retombe non par choix « mais par lassitude à ses ténèbres accoutumées. Corn- • bien alors est-il à craindre que l'âme ne trouve un « surcroît de faiblesse dans ce repos même que cherche « sa fatigue ! Il faut donc , quand nous voulons , par une « dispensation de la sagesse suprême, nous réfugier « dans les ténèbres , que l'ombre tutélaire de l'autorité « nous vienne en aide, et, par la voix des miracles et des « livres saints , nous présente la vérité sous des teintes « plus douces. »

Ainsi , morale humaine et dogme révélé , puissance de la raison pour s'élever à la vertu , autorité de la

1 San et. August. Oper. I. I, p. 108.

tradition nécessaire à la foi , voilà le double principe auquel s'attache Augustin , et qu'il ne cessa d'interpréter sous toutes les formes dans sa longue carrière ! A ces règles de tempérance , de courage, de justice, et de prudence qu'avait posées la philosophie antique , le christianisme , confirmant la loi de Moïse , avait ajouté le précepte d'aimer Dieu de tout cœur, de toute âme , et de toute pensée : et dans l'amour de Dieu il comprenait l'amour de l'humanité , cette charité que Cicéron avait désignée de ce nom même , mais en la faisant naître seulement de la justice et de la prudence, sans lui donner pour principe cette ardeur religieuse qui la rendait nouvelle et si puissante. C'est ce que l'âme d'Augustin se plaît surtout à développer. L'antiquité, pleine de contradictions entre son culte et sa morale , tout en déifiant les passions et les vices avait fait l'apothéose de la sagesse et de la bonté. Elle avait dit : « Faire du bien aux hommes « c'est être dieu. » Le christianisme disait : « La charité « envers les hommes est le plus sûr progrès dans l'amour « de Dieu. » C'est ce principe de bienfaisance , d'humanité pieuse qui fait le fond des mœurs que décrit Augustin.

Il n'ajoute pas sans doute à la prédication primitive ; mais il montre comment elle était obéie, ce qu'elle avait accompli de changements dans l'ancienne société, ce qu'elle devait prendre de puissance sur la société barbare. Ce n'est pas seulement, il le dit, un culte plus pur, l'adoration du vrai Dieu , l'aspiration à l'éternelle vérité, une religion contemplative ; c'est un changement de la vie, un progrès de la société et de l'humanité entière. S'adressant à cette Église dont il n'est encore que le simple fidèle , il dénombre dans un langage plein d'enthousiasme tous les bienfaits, toutes les puissances qu'il reconnaît en elle : « C'est toi, dit-il , qui, offrant

«* douceur à l'enfance , forte discipline à la jeunesse , el

« repos à la vieillesse, diriges et enseignes selon l'âge

« du corps et l'âge de l'esprit. Tu soumets par une

« chaste obéissance la femme au mari , non pour le plai-

« sir des sens, mais pour la naissance des enfants et la

« société domestique. Tu donnes le pouvoir aux maris

•< sur les femmes , non pour la dépression d'un sexe

« faible, mais sous la loi d'une sincère amitié. Tu subor-

« donnes les fils aux pères par une libre dépendance , et

« tu confies aux pères sur les fils une autorité sainte.

« Tu réunis les frères par un lien de religion plus fort et

« plus étroit que celui du sang. En respectant tous les

« engagements de la nature et du choix , tu doubles par

« la charité les liens de parenté et d'alliance. Tu instruis

« les esclaves à s'attacher aux maîtres moins par la né-

« cessité de leur condition que par le sentiment du de-

« voir. Tu rends les maîtres indulgents pour les esclaves

« par la considération du grand Dieu, père commun de

« tous. Tu réunis les citoyens aux citoyens, les nations

« aux nations , et tous les hommes entre eux au nom de

« leurs premiers parents, les rapprochant non par la

« société seulement, mais par la fraternité. Tu instruis

« les rois à veiller au bien des peuples , les peuples à se

« soumettre aux rois. Tu enseignes à qui est dû l'hoii-

« neur, à qui l'affection , à qui le respect , à qui la crainte,

« à qui la consolation , à qui les avertissements , à qui les

« conseils, à qui les censures et les reproches, à qui la

« punition , montrant comment tout le monde n'a pas

«' droit à toute chose , et comment à tous est due la cha-

«< rite , et à personne l'injustice. » Quoique ce tableau

fût mêlé de quelques ombres, et que dans cet écrit

même Augustin déplore plus d'une erreur et plus d'un

vice de la société chrétienne, il est impossible de ne pas

reconnaître la fidélité des traits principaux. Le Christian

nisme ne demandait pas encore l'abolition de l'esclavage, mais il en allégeait la rigueur, il en changeaitle caractère ; il améliorait la famille ; il humanisait la cité. Il n'était pas seulement une loi extérieure et publique , un culte solennel substituant à la licence des fêtes antiques de purs et austères symboles. Il était surtout une loi intérieure de perfectionnement qui, réglant même le désir et la pensée, n'abandonnait au caprice et à l'égoïsme aucun des rapports de l'homme avec ses semblables. Il faisait en cela deux grandes choses : il prescrivait comme obligation vulgaire , au nom de l'humanité, ce que la philosophie avait réservé pour les âmes d'élite ; et en même temps qu'il appelait tous les hommes à la vertu , il les comprenait tous dans la charité. Son action politique n'était pas moins puissante que sa discipline morale. Il jetait les fondements d'un droit public, d'un droit des gens qui devait ensuite exister à part de lui , et devenir l'attribut même de la société civile.

Tout était faible contre une telle influence ; elle triomphait de tout excepté des barbares , qu'elle devait lentement transformer, mais dont elle ne pouvait prévenir la victoire. Ce qui dans le même siècle nous avait frappés sur un autre point de l'empire , dans ces provinces grecques soumises à Rome , mais plus chrétiennes que romaines , se retrouve même en Italie , et près du foyer des anciens vainqueurs. Le sentiment romain s'était affaibli par la sympathie cosmopolite. Les institutions guerrières étaient négligées. Une autre milice attirait les âmes. Ce ne sont pas seulement les nombreux anachorètes d'Orient que célèbre Augustin, ce ne sont pas seulement ces milliers de religieux disséminés dans les déserts d'Egypte. À Rome , et dans toute l'Italie, un grand nombre de communautés religieuses étaient formées , quelques-unes sous des règles extrêmement austères. C'est

la seconde partie du tableau tracé par Augustin. Après avoir indiqué l'action générale de la foi chrétienne dans la société , il montre sa domination à part, ses colonies au milieu du monde romain , et les efforts de zèle , les excès de rigueur sur elles-mêmes dont elles étonnaient le reste des hommes.

Devant ces grands caractères de la société chrétienne , ces exemples de vertu solitaire , et cette influence cornmunicative de douceur et de charité, la discipline du manichéisme paraissait hypocrite et corrompue, ses mystères suspects. Ce n'est pas que cette secte n'eût aussi le précepte * d'aimer Dieu et l'humanité , mais enveloppé de fables et d'erreurs grossières. Puissante, elle ne sut rien fonder; persécutée, elle s'affaiblit promptement, et se dégrada dans les épreuves où avait grandi le culte chrétien.

Après tant d'écrits achevés ou commencés dans cette année de séjour à Rome, Augustin repartit pour l'Afrique en 388 , au moment où la victoire de Théodose sur Maxime pacifiait l'empire , et augmentait partout la puissance chrétienne. Il ne s'arrêta que peu de temps à Carthage, jjevit quelques-uns de ses disciples dans les lettres , et même quelques sectateurs du manichéisme , et revint à Tagaste , pour aller vivre près de cette ville , dans une campagne , avec un petit nombre d'amis occupés de la même foi et des mêmes études. Alype était sans doute avec lui , peut-être Évode, dont le nom reparaît quelques années plus tard dans des controverses chrétiennes. Mais Nébride, quoiquede retour en Afrique et touché des mêmes pensées qu'Augustin, vivait éloigné de lui. Il lui écrivait avec un mélange de profondeur et de gaieté sur des questions de psychologie ; tantôt il le plaignait d'être trop souvent distrait de la vie contempla

1 Sanci. Àugust. Oper. t. I, p. 707.

tive par l'attention qu'il donnait aux affaires de ses concitoyens ; tantôt il l'interrogeait sur les phénomènes de la pensée dans le sommeil , et il en tirait une preuve ou de l'activité spontanée de l'âme , ou d'une influence exercée sur elle par les puissances célestes. Plusieurs fois , dans leurs entretiens , les deux philosophes s'étaient demandé si l'âme n'avait pas quelque chose de corporel ; et Nébride inclinait à ce matérialisme contradictoire avec lui-même, dont Tertullien ne s'était pas défendu , et qu'a reproduit le pieux et enthousiaste Bonnet de Genève, par la supposition d'une monade impérissable à laquelle le principe pensant serait attaché. Augustin, sans décider absolument la question, l'écarté et s'attache surtout à montrer comment il conçoit en dehors des sens l'action libre de la pensée , et sa communication immédiate avec les vérités abstraites qui résident en Dieu.

Interprète en cela de l'école platonicienne, il devance l'axiome de Leibnitz. « Il n'y a rien dans l'intelligence qui « n'ait passé par les sens, si ce n'est l'intelligence elle- « même. Souviens-toi , dit-il 4 par une distinction non « moins précise , que ce que nous appelons comprendre « se fait en nous de deux manières : par le mouvement « interne de l'esprit et de la raison , lorsque nous com- « prenons l'existence même de l'intelligence; et d'après « le témoignage des sens , lorsque nous comprenons « l'existence d'un corps. » Mais la curiosité de Nébride élevait une bien autre question. Il demandait si la raison suprême, la souveraine sagesse formatrice de toutes choses contient en soi et la raison du genre humain et la raison particulière de chaque homme. On sent quelle erreur, quelle espèce de panthéisme intellectuel pouvait sortir de ce problème. La réponse d'Augustin est d'une

1 Sanct. August. Oper. t. II , p. 18.

subtile profondeur. « Pour constituer l'homme , écrit-il à «< Nébride % il ya quelque chose qui est de l'homme en « général , et qui n'est ni ma raison ni la tienne ; mais « dans le cercle du temps , chaque homme a sa raison « distincte qui vit sous cette loi commune. Cela même « étant très-obscur, je ne sais pas bien par quelle compa- « raison l'éclaircir. Peut-être faut-il recourir à ces « sciences dont les principes sont inhérents à notre « intelligence. Dans la géométrie, il y a la raison de « l'angle et la raison du carré. Quand je veux tracer un « angle , c'est l'idée seule d'un angle qui se présente à « moi. Mais je ne pourrais pas tracer un carré si je ne « concevais simultanément l'idée de quatre angles. Ainsi « Chaque homme est créé avec une raison qui le fait « homme ; mais dans un peuple , quoique la raison soit « une , il y a quelque chose qui est la raison non de « l'homme, mais des hommes. Si donc Nébride fait « partie de ce tout , comme cela est en effet , et si un tout « se compose de parties, Dieu, créateur du tout, ne peut « manquer de tenir compte des parties. Il y a donc une « raison commune à la masse des hommes , qui n'est « pas en propre à l'homme , quoique par un merveilleux « enchaînement tout revienne à l'unité. » Bien des choses sont comprises dans ces paroles, l'universalité de la raison, et l'individualité des âmes, la nature semblable de celles-ci, et leurs traits divers , le produit de chaque intelligence et le travail commun des intelligences , et le rapport de l'un à l'autre. Longtemps après , ce problème d'une raison universelle distincte de Dieu , ou unie et confondue en Dieu revenait, dans une lettre d'Évode, solliciter les méditations d'Augustin. Sa réponse ne nous est pas connue , et sans doute elle ne levait pas toutes

1 Sanct. August. Oper. t. II, p. 18.

les difficultés qui avaient agité sou esprit. Mais dans l'intervalle Augustin était devenu l'évêque d'Hippone, le guide révéré des chrétiens d'Afrique, et l'autorité suppléait à la science.

Pendant son séjour près de Tagaste, il ne faisait encore que se préparer par l'étude à cette grande vocation qu'il ne souhaitait pas, mais où il était attiré de toute part; il commentait la Genèse contre les manichéens ; il étudiait les prophètes, et se pénétraitdu génie de saintPaul, dont il admirait l'éloquence autant que la morale. Cependant, au milieu de ces austères pensées , d'autres études le charmaient encore. Dans les premiers loisirs de sa retraite , il avait commencé un ouvrage sur la musique ; il en écrivit six livres dans la forme de dialogues entre le maître et l'élève , et comme le résumé des leçons qu'il donnait à son fils Adéodat. Les détails en paraissent d'abord tout élémentaires et techniques : et d'après la condition particulière aux langues modulées des Grecs et des Romains , ces détails touchent plus à la versification qu'à la science musicale. La durée des syllabes, leur valeur et leur mélange , tous les effets du rhythme , toutes les variétés du mètre , toutes les formes du vers sont expliqués avec une curieuse exactitude qui ressemble à celle de Quintilien dans quelques chapitres , ou d'un compatriote d'Augustin , de Térentianus Maurus, dans son poëme didactique. On ne s'étonnera pas que cette science de nombre oratoire et poétique, à laquelle Cicéron attache tant de prix dans ses traités sur l'éloquence , ait si fort occupé le brillant rhéteur. Mais enfin ce n'est qu'une partie, et la partie matérielle de l'art. Six autres livres devaient traiter de la mélodie , et auraient compris sans doute, avec les vues morales de Platon sur la musique et la poésie, ce que l'inspiration chrétienne y ajoutait encore.

Augustin raconte dans ses Confessions avec quel ravissement d'esprit , dont s'inquiète son scrupule , il écoutait le chant religieux nouvellement introduit dans l'Église de Milan. Il croit plus sage la sévérité d'Athanas*' qui ramenait le chant des psaumes à un débit accentué ; et bien qu'en se souvenant des larmes qu'il a versées aux premiers jours de sa foi , il espère avoir été moins ému par l'harmonie que par les pensées mêmes , ce n'est pas sans hésitation qu'il approuve cette sensible puissance que l'art venait mêler à la religion. 11 l'admet cependant comme un secours à l'âme faible pour s'élever aux sentiments de la piété ; il y voudrait seulement une simplicité , dont sans doute il eût donné les règles et l'exemple dans la suite de son ouvrage. Mais il n'acheva pas ce travail , pendant sa retraite près de Tagaste ; plus tard , il en fut distrait par les soins du sacerdoce ; et comme il le dit en homme passionné pour les arts , « toutes ces «< délices lui échappèrent des mains. » Encore tout Romain par la science et le goût , il ne supposait pas que cette belle langue, qui s'altérait autour de lui dans la rude population de la province d'Afrique , changerait bientôt par tout l'empire ; que dans le mélange des peuples elle se hérisserait d'accents étrangers , et que les chants de l'Église , dans l'accroissement populaire du culte , remplaceraient par des consonnances la variété savante des mètres poétiques. De là, pour lui, tant de minutieux détails sur cette prosodie que le monde chrétien allait oublier. Mais on y sent par intervalle aussi l'esprit nouveau dont ce monde s'animait, et qui devait au milieu même de la barbarie faire briller des rayons d'une flamme si pure , et ramener la contemplation et la poésie.

Par ce caractère l'ouvrage d'Augustin , même incomplet , demeure un précieux monument. Nous voyons

dans sa correspondance que ses amis le lui demandaient, et qu'on l'étudiait dans les petites réunions de chrétiens lettrés que comptaient quelques villes d'Afrique. Aujourd'hui plus d'un passage de cet écrit offrirait sans doute à l'artiste érudit de curieux indices pour l'histoire de la musique chez les Romains. Ce qui doit nous y intéresser c'est la philosophie d'Augustin , cette tendance à l'idéal qu'il portait partout. Elle se mêle par des traits de lumière à l'aridité même de ses premières définitions, et elle occupe une grande place dans le sixième livre. C'était comme une préparation à la théorie poétique et musicale qu'Augustin avait réservée pour l'autre moitié de son ouvrage. Il y prélude en remontant à l'origine des nombres et en indiquant, au delà des rapports sensibles d'harmonie qui frappent l'oreille , un rapport plus caché qui produit l'émotion. La mémoire ne recueille pas seulement ce qu'Augustin appelle les sensations matérielles de lame ; elle reçoit aussi en dépôt des perceptions toutes spirituelles. « J'en parlerai briève- « ment, dit Augustin1. Plus ces mouvements spirituels « sont simples, moins ils demandent de paroles, et plus «< ils ont besoin de la pure lumière de l'âme. Cette har- « monie qui dans les nombres sensibles ne se retrouve « pas certaine et constante , mais dont nous reconnais- « sons ici-bas comme l'image et l'écho fugitif, ne serait « pas désirée par l'âme si la notion n'en existait quelque « part. Or ce n'est pas sur un point de l'espace et du « temps. L'un est inégal, et l'autre passager. Où la places- « tu donc , dis-le-moi si tu le peux ? Ce n'est pas dans « les formes corporelles , dont à la seule vue tu n'oseras « pas affirmer l'exacte proportion. Ce n'est pas dans les « divisions du temps. Nous ignorons si elles sont plus

1 Sanct. Âugust. Oper. 1. 1 , p. 668*

« étendues ou plus courtes qu'il ne faudrait. Où se « trouve donc cette harmonie que nous souhaitons dans « la forme et le mouvement des corps , mais pour la- « quelle nous ne nous fions pas à eux ? Elle se trouve « dans ce qui est supérieur au corps, dans l'âme , ou « dans ce qui est au-dessus de l'âme. »

Ainsi Dieu est la source idéale de l'art , comme celle de la vertu. L'imagination d'Augustin ne peut s'élever à cette hauteur spéculative sans s'étendre encore ; ou plutôt toutes les parties de sa métaphysique se tiennent tellement que lorsqu'il touche à une d'elles dans le point où elle se rapporte à une question de morale ou d'art , les autres semblent répondre , et le système apparaît tout entier. A cette harmonie suprême qui règle d'en haut les efforts de l'art viennent se lier dans sa pensée l'harmonie du mouvement des astres et le rapport de la terre avec les cieux. Puis à cette harmonie matérielle réglée par une divine sagesse se joint l'harmonie morale qui fait que toute chose, même le mal, esta sa place dans l'univers. Une théodicée, une théorie d'optimisme rapidement esquissée sort pour lui de cette contemplation, où il paraissait ne chercher que la source la plus élevée de l'art. Rien ne saurait mieux marquer le mouvement de son génie que la digression involontaire où il est entraîné , après avoir montré dans le plaisir que donne l'imitation harmonique le besoin de chercher ailleurs la joie suprême de l'âme , cette joie qui la soutient et la règle. « Quelles « sont , dit-il * , les choses supérieures ? Ce sont celles «où réside la souveraine, l'immuable, l'éternelle har- « monie , où le temps n'existe pas, non plus que le « changement , et d'où le temps émane et prend son « cours, tandis que le mouvement du ciel s'accomplit

1 Sanct. ÀugusU Oper. t. I , p. 527.

« sur lui-même, ramène les corps célestes au même < point , et sous une loi d'harmonie et d'unité voit se « succéder les jours , les mois , les années, les lustres et « toutes les révolutions des astres. Ainsi la terre obéit au « ciel , et les astres, dans le cercle harmonieux de leurs « périodes , sont associés au concert de l'univers.

« Bien des choses dans ce mouvement nous paraissent « irrégulières et désordonnées précisément parce que « nous sommes attachés à cet ordre , selon notre portée, « et sans savoir quelle beauté peut tirer de nous la di- « vine providence. C'est ainsi qu'un homme placé <v comme une statue dans un coin du plus vaste et du « plus magnifique palais ne pourra connaître la beauté « de cet édifice dont il fera lui-même partie. C'est ainsi « qu'un soldat sur le champ de bataille ne peut voir « l'ordonnance de toute l'armée. C'est ainsi que dans « un poème si chacune des syllabes , pendant la durée « de temps où elle est prononcée , recevait l'intelligence « et la vie , cela ne leur suffirait pas pour se complaire « dans l'harmonie et la beauté de l'ouvrage entier « qu'elles ne pourraient saisir dans son ensemble , « formé qu'il serait de leur succession passagère. Ainsi « l'homme pécheur est ordonné de Dieu , comme un « mal qui ne gâte pas l'univers. Il est devenu en effet « coupable par la volonté , en s'écartant de cet ordre - universel auquel il tenait, s'il fût resté soumis à Dieu : « et il est alors ordonné à part, afin que n'ayant pas voulu « exécuter la loi , il soit puni par elle. Or tout ce qui est « conforme à la loi est juste, et tout ce qui est juste ne « saurait être considéré comme un mal. Car même dans « les mauvaises actions des hommes se manifestent les « bonnes œuvres de Dieu. »

De ces vues si hautes , de cette chaîne harmonique de vérités , qui vibre tout entière dès qu'un anneau seul est

touché, devait jaillir une clarté nouvelle sur tout le mécanisme de l'art. Les sons ne semblent plus qu'un voile derrière lequel apparaît la pensée. Ces vers, ces chants, dont la cadence a été si exactement mesurée , ont besoin de plaire par une autre et indéfinissable harmonie. Après avoir compté les ïambes du premier vers de l'hymne d'Ambroise

a Deus Creator omnium.... »

cherchez-y tout ce qu'il renferme , c'est-à-dire l'harmonie de tous les sentiments , de toutes les images que fait naître ou que rappelle ce vers , la joie que l'âme éprouve à cette harmonie , et le jugement qu'elle porte de cette joie , d'après les nombres cachés qu'elle écoute au dedans d'elle-même. La musique, c'est l'art d'exprimer tous ces souvenirs , toutes ces émotions , toutes ces idées , tous ces nombres enfin qui se lèvent dans l'âme , au son d'une parole. Mais à côté de cet idéal pris dans la grandeur des ouvrages de Dieu, et dans l'aptitude de l'âme humaine à les comprendre et à les sentir, il est une proportion qui ne doit pas être dépassée entre la nature de l'homme et les moyens que l'art emploie. Cela même est une application de la loi d'harmonie. « Que « cherchons-nous dans la lumière , principe de toutes «< les couleurs? dit Augustin !. Que cherchons-nous dans « la lumière et les couleurs ? le point qui convient à nos « sens. Nous nous détournons d'un éclat trop vif ; nous « ne voulons pas regarder une nuit trop noire. De même « pour les sons ; un son trop retentissant nous blesse ; « nous n'aimons pas un son trop faible , et comme un « chuchotement ; et cela ne tient pas seulement à l'in-

! Sanct. August. Oper. 1. 1, p. 524.

« tervalle de temps , mais au son même qui est la lu- « mière des nombres, et qui a pour contraire le silence, « comme les couleurs ont pour contraire l'obscurité. »

Ainsi l'art se rapporte à l'homme, est en proportion et en affinité avec lui ; mais le principe de l'art se rapporte à Dieu, et fait partie des lois de l'univers. Ici la pensée d'Augustin se tourne en élans de piété. Jusque-là il était surtout platonicien. Il empruntait à son maître la théorie des idées éternelles. Maintenant ce qui l'occupe ce n'est plus seulement la métaphysique de l'art ; c'en est pour ainsi dire la religion. Il s'effraye à l'idée de ce pouvoir donné à une âme d'agir sur d'autres âmes , ses associées et ses égales, de les dominer par la pensée et l'harmonie. Quelle tentation pour l'orgueil ! Quelle chance de perdre la vérité , et de s'éloigner de la contemplation de sa pure image ! Il faut donc que l'âme en proportion même de cette force physique, de cette puissance dont elle dispose pour agir par des signes sensibles sur les autres âmes , s'affranchisse et s'épure pour remonter vers Dieu. Cette beauté , cette perfection cherchée dans les arts est bonne en soi ; mais il ne faut pas y mettre tout notre amour, et encore moins dans les honneurs et dans les louanges qui s'obtiennent par elle. Aimer Dieu de toute son âme , etles autres âmes comme la sienne, c'est pour l'homme se conformer à l'ordre. Hors de là tout l'affaiblit et l'abaisse ; mais inspiré d'un tel amour, il règle et il élève les choses inférieures dont il se sert : « Ainsi, dit Augustin , avec son gracieux en- « thousiasme , ne rejetons pas des œuvres de la divine « Providence, ces harmonies liées à nos jours d'épreuve « et de mortalité ; car elles ont leur beauté , et ne les « aimons pas comme si de tels biens donnaient le bon- « heur. Qu'elles soient pour nous une planche sur les « flots, que nous ne repoussons pas comme un poids in-

« commode, que nous n'embrassons pas comme un « stable appui , et dont nous nous passerons en sachant « bien nous en servir. »

Ainsi tout ramenait Augustin à la pensée désormais dominante de sa vie. Pour lui l'esthétique finissait par la prière , et l'amour de l'art se confondait avec l'enthousiasme religieux ; un autre caractère de son génie sera d'être profond et subtil pour les sages , accessible et pa^thétique pour les simples. Mais cette dernière puissance lui vint surtout avec l'épiscopat , avec le besoin de parler souvent au peuple , de se donner tout à lui , et d'obtenir moins ses applaudissements que ses larmes.

Pendant sa retraite de Tagaste , il est encore et surtout philosophe , mais philosophe chrétien , se fortifiant par la méditation dans cette foi que plus tard il se rendra familière par les œuvres, n'en prenant encore que les grandes et premières vues, et les éclairant par des idées générales, par des analogies savantes, plus qu'il ne les démontre par la méthode purement théologique. Il semble que dans la sphère même du dogme et de l'autorité , il ait besoin de respirer l'air libre de la pensée spéculative. Cela paraît dès l'abord dans le traité de la Vraie Beligion adressé à son ami Romanien , dont il avait auparavant égaré vers le manichéisme la conviction chancelante , et qu'il voudrait fixer désormais au culte chrétien. Là Platon1 est célébré, est invoqué comme le témoin de ces vérités aperçues directement par lame , comme le révélateur de cette pure lumière qu'une sagesse divine est venue manifester aux hommes , et qu'elle a consacrée par son sacrifice. Seulement ce qui était la pensée abstraite et réservée du philosophe est maintenant aux yeux d'Augustin la confession publique,

1 Sanct. August. Oper» t. I, p. 748,750.

436 TABLEAU DE L'ÉLOQuENCE CHRÉTIENNE

et l'œuvre commune, depuis que de la seule contrée de la terre où le Dieu unique était adoré , sont partis des hommes qui par leurs vertus et leurs paroles ont partout répandu le feu de l'amour divin.

Frappé de ce grand spectacle, et touché de cette flamme, Augustin n'essaye pas un exposé dogmatique , une démonstration rigoureuse. Il croit, il parle à des croyants; et sa conviction s'indignerait d'une lente analyse. Mais son esprit a gardé en dehors de cette pieuse certitude la même curiosité savante , le même amour spéculatif des arts. Si dans les Dialogues sur la Musique l'aspiration vers Dieu , et le sentiment de sa grandeur infinie venaient animer les détails de versification et de rhythme , dans le Traité sur la Religion > la pensée du philosophe épris de l'ordre et de la beauté qu'il cherche dans Dieu s'échappe incessamment vers cet horizon lumineux que lui ouvrent les arts , et qui lui semble éclairé d'un rellet affaibli de la splendeur divine. Il s'arrête à l'idée d'un monument d'architecture ; il s'en explique les effets et la symétrie par une loi suprême de convenance et d'unité. Il trouve la cause de ce qui plaît aux yeux et à l'âme dans un principe antérieur aux impressions qui se produisent ici-bas. En découvrant Dieu partout , il s'élève à lui comme à la source idéale de la perfection dans les arts , en même temps qu'il l'adore présent sur la terre , et associé aux souffrances humaines. Cela même donne à sa spiritualité nouvelle quelque chose de touchant que n'avait pas le platonisme , et où respire cette élévation tendre et humaine , ce chaste mélange du ciel et de la terre que la peinture moderne a porté dans les sujets religieux au seizième siècle.

Sous cette impression toute spéculative, le traité d'Augustin n'est ni une démonstration théologique ni un témoignage purement historique. Dans sa pensée, les faits

surnaturels accomplis dans le premier siècle à l'appui de l'Évangile , ont cessé de se renouveler, afin de laisser quelque mérite à la croyance. Mais la tradition est toute récente ; et la conversion rapide des peuples continue la merveille de l'apostolat. Il se borne presque à cette preuve vivante , et à la preuve inépuisable qu'il trouve dans les rapports de l'âme humaine avec la religion de pureté et d'amour qui lui est annoncée. C'était là son raisonnement , comme c'était sans doute la cause principale de sa foi. Parcourant tous les objets de culte que l'homme s'était faits jusque-là , tout ce qu'il avait cru, tout ce qu'il avait adoré l, depuis la plus éclatante idolâtrie jusqu'à la plus abstraite , depuis l'idolâtrie des mages jusqu'à celle du sage orgueilleux qui concentrerait sur lui-même sa foi et son amour, il trouve partout insuffisance ; et de cette revue , il revient au christianisme entouré de ses livres sacrés, de ses martyrs et de ses pieux solitaires. Tel est ce traité, monument du cœur d'Augustin plutôt que démonstration de sa croyance, et destiné à marquer une date dans le progrès religieux de son esprit plutôt qu'à servir de preuve à la vérité qu'il avait embrassée.

Pendant qu'il s'exerçait dans cette vie de méditation et d'étude, il fut frappé d'une grande douleur. Le fils auquel il rapportait une part de tous ses travaux,* de toutes ses pensées, ce fils si tendrement aimé lui fut enlevé par la mort. Ce n'est que longtemps après qu'il touche dans ses écrits à ce douloureux souvenir. Mais on peut dans son silence même , dans l'abattement dont fut frappée tout à coup cette âme si active et si occupée, sentir quelle était sa blessure , et comment , vers le même temps , il fut jeté plus avant encore dans la vie

1 Sanct. August. Oper. t. I, p. 786.

religieuse , et reçut le sacerdoce. La retraite qu'il s'était faite depuis son retour en Afrique , dans la compagnie de quelques amis et de quelques élèves , était déjà soumise à une sorte de règle volontaire rapprochée des instituts monastiques. Mais il craignait de s'engager à des devoirs plus grands; sachant que son nom se répandait parmi les chrétiens du pays , dans un temps où les exemples des ordinations soudaines et populaires étaient encore fréquents, il évitait de paraître dans les villes qui avaient un évêque à nommer. Se croyant, comme il le dit, fort en sûreté àHippone,dontle siège épiscopal n'était pas vacant, il y vint pour voir un ami qu'il voulait engager à partager sa retraite religieuse près de Tagaste. Mais lorsqu'il parut dans l'église d'Hippone , le peuple qui savait qu'il avait donné une part de son bien aux pauvres, et qu'il était le savant adversaire des manichéens , demanda par acclamation qu'il fût ordonné prêtre. L'évêque , d'un âge avancé , et qui , Grec de naissance , avait peine à prêcher en langue latine, souhaitait avec ardeur un tel secours pour lui-même et pour son Église. Augustin se laissa vaincre comme Ambroise à Milan , et Paulin à Barcelone ; « et il accepta, dit-il humblement, laseconde « place au gouvernail , dans un temps où il ne savait « pas encore manier la rame. » A peine ordonné prêtre , et au milieu des larmes qu'il versait , il demanda quelque temps pour se préparer à l'exercice du ministère dont il était épouvanté ; puis disant adieu à sa retraite de Tagaste , il vint , avec la petite colonie qu'il y avait formée, habiter près de l'église d'Hippone. Là prêchant le peuple à la place de l'évêque Valère , soutenant des controverses publiques avec quelques dissidents religieux , fondant des œuvres de charité , écrivant des ouvrages , homme d'action et de solitude , il commença cette vie du sacerdoce , dont il fut un si grand modèle.

Ce fut alors même qu'il reprit un des plus difficiles problèmes dont il s'était occupé à Rome , la question du libre arbitre, à laquelle il laissait la forme d'un entretien avec Évode , dont les demandes et les objections ne sont indignes ni d'Augustin , ni du sujet.

Cette question, premier corollaire de la spiritualité de l'âme et condition de toute morale, avait exercé, dès l'extrême jeunesse, l'esprit curieux d'Augustin. « C'est « elle , dit-il au commencement de ce dialogue , qui m'a- « vait jeté de lassitude parmi les hérétiques. » Il désigne ainsi les manichéens, dont, en effet, la théogonie bizarre et les prohibitions minutieuses étaient autant d'efforts de l'imagination humaine , pour résoudre le problème : « D'où vient le mal sur la terre? » Cette secte, si étrange qu'elle soit à nos yeux, ne semblait alors qu'une fraction du christianisme , et son explication de l'homme et de l'univers était en partie greffée sur les traditions des livres saints. A part les fables qu'elle y mêlait, elle avait entrevu un rayon de vérité dans l'influence pernicieuse qu'elle attribuait à la matière , et dans le combat qu'elle supposait entre le bon et le mauvais principe, la lumière et les ténèbres. Cela même l'avait conduite à imiter plusieurs des abstinences chrétiennes. Mais l'erreur fondamentale qu'elle avait empruntée de l'antique Orient, l'idée d'un dieu du mal aussi puissant que le dieu du bien, trompaitetaceablait l'homme, en lui ôtant l'appui qu'il trouve dans la prière et dans la volonté. Quelquefois même, elle le dégradait jusqu'à la pratique de coupables mystères analogues au pouvoir malfaisant qu'ils célébraient.

Sans avoir connu ces derniers égarements du manichéisme, Augustin en avait du moins épuisé les rêveries , les recevant , avec une crédulité inquiète , comme des réponses à ses doutes philosophiques , plutôt que

comme des règles pour sa foi , et bientôt fatigué d'y croire et impuissant à croire autre chose. De là sa plainte d'avoir été accablé par cette secte sous de tels amas de fables futiles, que si la passion de découvrir le vrai ne lui avait obtenu le secours divin, il n'aurait pu se relever de cet abîme et respirer de nouveau dans une libre recherche : courte et belle peinture, où se trouvent en quelque sorte exprimées les conditions mêmes du problème à résoudre , l'aspiration vers la vérité , la nécessité du secours divin , la puissance de l'âme , c'est-à-dire toutes ces questions de la liberté spirituelle et de la grâce, qu'Augustin ne traite qu'en partie dans ce premier ouvrage, et qui furent une des grandes controverses de sa vie. La doctrine de Pelage n'avait pas encore agité l'Église. Sans défiance d'une erreur qui n'était pas née, et voulant surtout établir le libre arbitre de l'homme, Augustin employa, pour le définir, plus d'une expression dont Pelage abusa dans la suite, comme d'un témoignage anticipé à l'appui de son altière doctrine.

Mais en dehors de ces spéculations de la théologie apparaissent les grandes et premières données du problème philosophique, la réalité et l'évidence de la loi morale, l'aptitude naturelle de l'âme à la discerner, sa liberté inséparable de son intelligence, sa responsabilité résultant de l'une et de l'autre. Augustin traite ces points divers d'une manière qui n'est pas neuve pour nous, sans doute, et qui ne l'était pas pour les disciples de Platon ; mais quel enseignement que toutes ces pensées de la sagesse antique devenant la préparation au culte nouveau ! Épictète avait dit : « Se faire des idées droites sur les « dieux est le commencement de la piété , » expliquant ainsi comment la raison, chez les païens, corrigeait les croyances qu'elle semblait garder. Augustin, qui cite cette parole, l'applique à la justification des voies de la

Providence et à la défense de la justice et de la bonté de Dieu dans la liberté de l'homme. Dieu est juste, parce que la loi est évidente autant qu'elle est vraie. Cela conduit d'abord Augustin à cette grande théorie des idées éternelles où il remontait toujours , et dont le christianisme était pour lui la vivante image. Ce n'est pas la prohibition, ce n'est pas même le dommage qui constitue le mal ; il existe en lui-même ; et ni le silence de la loi, ni le consentement de celui qui souffre ce mal, n'en changerait le caractère ; il est tout entier dans l'infraction à la vérité absolue. De là naturellement la distinction entre la loi divine, c'est-à-dire la vérité absolue, et la loi temporelle, l'une qui ne change jamais, l'autre qui doit être obéie jusqu'à ce qu'elle soit changée au nom de la première. Il fait même, en passant, une application de ce principe au gouvernement des peuples, dont la forme plus ou moins libre lui paraît devoir dépendre du degré de lumière où ils sont parvenus, de telle sorte que leur droit s'étend avec leur raison. Cet ordre, cette disposition régulière et calme qu'il demande à une société, il l'exige d'autant plus de l'àme humaine prise isolément et considérée dans sa propre puissance. Son empire sur elle-même, voilà sa liberté. Cette liberté est une force et une science, la science du bonheur, comme celle de la vérité. Augustin ne les sépare pas. L'intérêt qui l'occupe est social autant que religieux. En posant le principe de cette loi éternelle qui nous prescrit de détourner notre amour des choses temporelles et de l'élever plus haut, il résume tous les devoirs d'ici-bas comme autant de conséquences de la loi suprême : « Que crois-tu, dit-il l, qui « nous soit commandé par la loi temporelle, si ce n'est, « pour les choses qui sont nôtres dans le temps , de les

' Sa net. Aagust. Oper. 1. 1, p. 582.

« posséder de manière à maintenir la paix et la socia- « bilité humaine , autant qu'elles peuvent être main- « tenues. Ces choses sont le corps et les avantages « qui en dépendent, la santé, la force, la beauté et tous « les autres dons, ou d'un moindre prix, ou d'autant « plus précieux qu'ils sont nécessaires à la vertu. Puis « vient la liberté , qui n'existe que pour les âmes heu- « reuses et réellement attachées à la loi éternelle ; j'en- « tends cette liberté dont se sentent en possession ceux « qui n'ont pas les hommes pour maîtres, et que dési- « rent ceux qui veulent être affranchis de la puissance « des hommes; puis les parents, les frères, l'épouse, les « enfants, les proches, les amis, et tout ce qui nous est « uni par quelque lien, enfin la patrie, qui est comme « une mère pour nous, les honneurs, la célébrité et ce «< qu'on appelle la gloire populaire, et en dernier lieu la « fortune, dont le nom comprend toutes les choses dont « nous sommes légitimes propriétaires. »

Telle est la variété de rapports et de personnes dans laquelle Augustin renferme, avec les devoirs de l'homme, la libre action de son âme. Car ce n'est pas un contemplatif, un cénobite qu'il a devant les yeux, c'est l'homme militant au milieu du monde, c'est l'homme mêlé à une vie plus active que ne la laissait l'empire. Seulement il indique cette partie de son sujet plutôt qu'il ne la développe. Génie métaphysique et tendre ayant besoin d'expliquer et d'aimer la justice de Dieu, il a hâte de s'élever à la contemplation de la Providence et d'écarter les nuages qui semblent la voiler. « Nous n'avons fait , dit-il , « que frapper à la porte des grandes choses qu'il faut « découvrir ; et lorsque nous commencerons à y pénétrer « avec Dieu pour guide, vous jugerez quelle distance du « premier entretien au second, et combien celui-ci l'em- « portera, non-seulement par la nouveauté des recher-

« ches, mais par la majesté du sujet et l'éclat de la « vérité. » Il va toucher, en effet, aux plus sublimes questions de la théodicée, le bienfait du libre arbitre, c'est-à-dire du droit de faillir, mais du pouvoir de mériter ; l'accord de la prescience divine avec la liberté humaine.

Dans cet ordre d'idées il commence par une preuve nouvelle de l'existence de Dieu. Cette preuve, il la demande non plus au spectacle du monde, non plus aux traditions du genre humain, mais à la nature même de l'homme. L'homme existe; il vit ; il pense. Sa pensée n'est pas le résultat ou l'ensemble des impressions reçues par les sens. Elle n'est pas ce sens intérieur qui recueille les perceptions des sens , et en garde le souvenir. Tout ce qui sert à sentir ce que nous savons n'est que l'instrument de la raison. Quant à la raison qui distingue entre ses instruments, qui discerne leurs divers témoignages et se sent supérieure à eux, comment se comprend-elle si ce n'est par elle-même? Comment saurezvous que vous possédez la raison si vous ne le percevez par la raison? Le fait de la pensée prouve donc la raison ; et la raison prouve Dieu, car, qu'y a-t-il au-dessus d'elle, si ce n'est la vérité? et la vérité, c'est Dieu.

Le développement de cette belle preuve ramène encore la théorie si chère à saint Augustin , la théorie d'une vérité absolue que l'âme humaine ne peut méconnaître , mais qui ne fait pas partie d'elle-même, et qui existerait quand même il n'y aurait pas d'hommes pour la croire et de monde pour la réaliser. « Tune nieras pas, dit-il1, « qu'il est une vérité immuable qui renferme en soi toutes « les choses invariablement vraies, et que tu ne peux « dire ni tienne, ni mienne, ni particulière à aucun

1 Sanct. August. Oper. 1. 1 , p. 599.

« homme, mais offerte et présente à tous, pour être « comme une lumière à la fois secrète et publique. Peut- « on dire, en effet, que tout ce qui apparaît semblable «< à tous ceux qui raisonnent appartienne en propre à la « nature d'aucun d'eux? Tu te souviens sans doute de ce « qui a été dit naguère sur les sens corporels, que les « choses dont la perception nous est commune, les cou- « leurs et les sons que toi et moi nous voyons , nous en- «< tendons en même temps, n'appartiennent pas à l'es- « sence de nos yeux et de nos oreilles, mais nous sont « communes par la sensation. De même les choses que « toi et moi nous voyons en commun par l'esprit, tu ne « peux dire qu'elles appartiennent à l'esprit de l'un de « nous. Ce que voient les yeux de deux personnes n'est « dans les yeux ni de l'une ni de l'autre ; c'est une tierce « substance où se rencontrent leurs regards. »

Il y a donc une vérité extérieure à l'âme, supérieure à l'âme; il y a donc un Dieu. Nous ne pouvons exprimer, avec quel charme d'imagination , quelle extase de langage, Augustin décrit la puissance de cette vérité, l'éloquence de cette muette parole , l'éclat de ce soleil idéal qui éclaire toutes choses et que préfèrent à tout les âmes dont la vue intérieure est assez forte pour en supporter les rayons. Il est difficile de réunir une plus vive impression de la nature à une pensée plus abstraite et plus élevée. On sent que les yeux de ce penseur sévère ont longtemps contemplé le spectacle du monde à la lumière éblouissante de Carthage et de Rome. Il s'en souvient, en cherchant le jour ailleurs ; et ce souvenir qu'il combat, cette splendeur du ciel d'Afrique, dont il est encore assailli, jette sur ses méditations une surabondance d'éclat poétique. C'est ainsi qu'après une brillante peinture, où il n'a cessé de comparer à l'attrait idéal de la vérité toutes les puissances matérielles et sensibles de

la nature et des arts, rêvant un horizon immense et lumineux , un concert de voix harmonieuses qui se succèdent, il s'écrie * : « S'il pouvait y avoir un chant gracieux « et sans terme, et que tous ceux qui s'y plaisent vins- « sent pour l'entendre, se pressant et se disputant les « places , il ne leur resterait rien de ce qu'ils auraient « entendu, et ils seraient seulement effleurés par des h paroles fugitives. Ce soleil même, si je voulais le con- « templer, et si j'en avais toujours la puissance, il m'a- « bandonnerait à son couchant, il se voilerait de nuages « par intervalle, et je perdrais malgré moi le bonheur de « le voir. Enfin, si j'avais sans cesse le plaisir de voir la « lumière et d'entendre le son de la voix, que m'en re- « viendrait-il de grand? Mais cette beauté de la sagesse « et de la vérité, pourvu qu'on garde la constante volonté « d'en jouir, elle n'écarte personne par l'encombrement « de la foule , elle ne passe pas avec le temps, ne change « pas de lieu, n'est pas interceptée par la nuit ou offus- « quée par l'ombre, n'est pas soumise aux sens. De tous « les points du monde, attirant ceux qui la cherchent, « elle est près d'eux ; elle y est toujours ; elle ne manque « nulle part et jamais ; elle avertit en public ; elle instruit « en secret; elle transforme tous ceux qui la voient, et « elle n'est changée en mal par personne. »

Au milieu de cet enthousiasme , l'admirateur de Platon et son disciple dans la théorie des idées éternelles et de l'abstraite vérité des nombres adopte aussi la doctrine et le langage d'un autre philosophe moins spiritualiste , ou plutôt , s'il est permis de le dire , autrement spiritualiste. 11 emprunte à Aristote l'idée d'une sagesse , lumière supérieure de l'âme, et faculté nécessaire qui se développe en elle. C'est là sans doute un des points sur lesquels il

1 Sanct. August. Oper. t. I , p. 602.

rapprochait dans sa pensée les deux grands philosophes, dont les opinions dissidentes entre elles pour des yeux moins attentifs lui semblaient , dit-il 1 , amenées par les siècles et la discussion à un seul système de vraie philosophie.

Dans cette alliance sans doute il fait prédominer la forme d'opinion la plus analogue à son génie. Cette aptitude que sous le nom de sagesse Aristote avait constatée dans l'âme humaine, Augustin lui donne le caractère impersonnel et général que Platon attachait à l'idée de vérité ; ou plutôt il en fait à la fois une notion naturelle à l'esprit humain , et la vérité qui existe en dehors de lui , et qui existerait toujours , quand même il n'y aurait pas d'âmes humaines pour la recevoir, et pour en être éclairées. « La sagesse , dit-il 2, est-elle autre chose que « la vérité , en laquelle on voit et on possède le souve- « rain bien? »

L'argument tiré de la diversité des sagesses humaines et des buts différents qu'elles se proposent ne lui fait pas obstacle. « Supposez, dit-il encore , qu'il existe autant de souverains biens que de choses diverses ambitionnées à ce titre par les hommes , s'ensuit-il qu'il n'y ait pas une sagesse commune à tous parce que les biens que les hommes voient et choisissent à sa lumière sont multiples? Si vous en doutez , vous pouvez douter aussi que la lumière du soleil soit une , parce que les choses qu'elle nous fait voir sont diverses et nombreuses. » La comparaison manque d'exactitude comme toutes celles qui rapprochent l'esprit et la matière. Dans l'ordre moral, la vérité absolue n'est pas le flambeau des vérités aperçues par l'âme, elle en est l'essence même. Elle ne les

1 Sanct. August. Oper. t. I, p. 294.

1 1bid.. 1. 1 , p. 596.

montre pas ; elle les fait. Mais ce qui importe, c'est le fond même de l'idée exprimée par Augustin , c'est la manière dont réunissant deux principes de la science antique , il donne une règle intérieure à l'âme , en même temps qu'il reconnaît sa liberté. De quelque côté qu'il s'approche de la vérité , par la contemplation de Dieu ou par l'analyse des facultés de l'âme, il arrive également à dire : « Mal faire n'est pas autre chose que négliger les « lois éternelles , dont l'âme a l'intuition immédiate , et «< qu'elle perçoit par elle-même; » puis, animant cette croyance philosophique d'une ferveur religieuse , il s'écrie f : « Malheur à ceux qui renoncent à te prendre «< pour guide , et s'égarent au milieu des traces de tes « pas ; à ceux qui aiment tes signes au lieu de toi , et « oublient ce que tu conseilles , ô douce lumière de « l'âme épurée , ô sagesse ! tu ne cesses en effet de « signaler qui tu es , et quelle est ta grandeur. Tes signes, « ce sont toutes les splendeurs de la création. L'artiste « fait signe au spectateur de son ouvrage , qui en admire « la beauté , de ne pas borner là son attention , mais , « après avoir du regard parcouru l'œuvre entière , de « reporter une affectueuse estime sur celui qui l'a faite. « Ainsi ont besoin d'être avertis les hommes qui aiment « ce que tu fais, au lieu de t' aimer, et qui, écoutant un « sage éloquent , pendant qu'ils se plaisent au charme « de la voix et à l'artifice heureux des paroles , perdent « la grandeur des pensées dont ces paroles ne sont que « le retentissement. Malheur à ceux qui s'éloignent de * ta clarté , et s'attachent à leurs ténèbres ! te tournant « le dos, ils se plongent dans des œuvres terrestres ca- « chées par leur ombre ; et là même cependant , du « cercle de ta lumière quelque rayon échappé vers eux

1 Sanct. Âugust. Oper. 1. 1, p. 604.

« est ce qui les charme encore. » Augustin reconnaît toutefois que ces pieux élans de l'âme n'ont pas résolu les difficultés du problème. Assuré de Dieu et de la vérité, il lui reste à mettre la justice de l'un et l'évidence de l'autre en rapport avec la libre et faible nature de l'homme. Il ramène dans l'argumentation d'Évode les objections tirées de la bonté de Dieu et de sa prescience. Auteur de tout bien , pourquoi a-t-il donné le pouvoir du mal? La volonté dont il savait infailliblement l'usage était-elle libre en effet? La réponse sur le premier point est encore un mélange de la philosophie ancienne et du christianisme. Augustin reprend d'abord une division d'Aristote entre les biens qu'il appelle grands, moyens, et inférieurs. Ce ne sont pas seulement les grands biens de 1 âme, c'est-à-dire les vertus qui viennent de Dieu; ce sont aussi toutes les puissances de l'âme , ces biens intermédiaires qui peuvent tourner à mal , mais sans lesquels l'homme n'étant pas capable d'effort, ne serait pas capable de vertu.

L'autre objection occupe plus longtemps Évode. Il ne peut concevoir ensemble la prescience et la liberté. Dieu est juste autant que prévoyant. Comment dans sa justice punira-t-il des fautes nécessaires? Comment ne serait pas nécessaire ce qu'il a prévu ? Et comment ne pas reporter au Créateur ce qui a dû être nécessairement fait par la créature? L'instinct de l'homme et la grandeur de Dieu repoussent ces arguments. Mais le génie d'Augustin ne se contente pas de ce premier témoignage , et il veut par la subtile définition des paroles faire sortir la réponse de l'objection même. « La volonté , « dit-il1, ne serait ni nôtre ni volonté, si elle n'était pas « en notre pouvoir. Or, si elle est en notre pouvoir, nous

1 Sanct. August. Oper. I. I, p. 613.

« sommes libres d'en user ; d'où il résulte que sans con- « tester la prescience entière de Dieu , nous voulons ce « que nous voulons. Lorsqu'en effet il a la prescience « de notre volonté , cette volonté qu'il connaît existera ; «< elle sera une volonté ; car c'est une volonté qu'il a « prévue ; elle ne pourrait pas être une volonté , si elle « n'était pas en notre puissance; il a donc prévu égale - « ment cette puissance. Sa prescience ne m'ôte donc « pas le pouvoir d'autant plus assuré pour moi que celui « dont la prescience est infaillible a prévu que j'aurais « ce pouvoir. »

Évode cède à l'enchaînement impérieux de ces termes s'interprétant l'un l'autre pour arriver à mettre la démonstration dans la contradiction même. Augustin continue cependant à expliquer comment la prescience divine n'agit pas sur ce qu'elle voit, et assiste à ce qu'elle ne fait pas. Mais à part cet appareil logique, la meilleure réponse est dans le sentiment intérieur de l'âme qui s'atteste à elle-même sa liberté morale , en même temps qu'elle ne peut méconnaître la toute-science de Dieu, et qui, comprenant également ces deux vérités d'ordre divers, n'a pas besoin de les concilier pour les croire.

Augustin va plus loin ; il veut ôter tout prétexte à la plainte de l'homme, et épuiser les preuves delà justice de Dieu dans la destinée qu'il nous a faite. Deux vues bien différentes le soutiennent dans cet effort, l'exaltation spiritualiste et l'humilité , la croyance à la grandeur de l'âme et la conviction de ses misères : l'une lui fait regarder le bienfait de l'existence morale , le don de la pensée immortelle comme trop grand pour être jamais dégradé de son prix par les fautes de la volonté libre ; l'autre lui fait bénir Dieu dans tout ce que l'homme peut souffrir. « Cette âme pécheresse, dit-il, est supérieure à « tout ce qui manque de raison et de liberté pour faillir.

« dans son abaissement , elle l'emporte encore sur la plus « éclatante splendeur de ces astres , que par une grande « erreur quelques-uns adorent comme la substance de « Dieu même. » Il poursuit cette idée jusqu'à sa dernière limite, s'attachant à démontrer que la vie de l'intelligence est un bien incomparable, plus fort que tous les maux, et dont la possession est chère à ceux même qui se donnent la mort. Mais, dira-t-on, ce n'était pour Dieu ni une difficulté , ni un travail de disposer tout ce qu'il a fait dans un tel ordre que nulle créature ne fût amenée au dernier excès du malheur. Tout-puissant il le pouvait ; tout bon, il ne devait pas l'envier à l'homme. La réponse semble déjà renfermer cette théorie de Y optimisme qu'illustra Leibnitz et qu'il conciliait également avec le dogme religieux de la chute de l'homme. L'ordre des créatures est réglé par une gradation si équitable que nul changement n'y doit être souhaité, et que les inégalités concourent à l'unité de l'ensemble. Mais alors, si les fautes, sans être commandées par la prescience de Dieu, sont nécessaires à la perfection de son ouvrage , pourquoi sontelles punies?

La solution se devine sans peine ; et il n'était pas besoin de tout le génie subtil d'Augustin pour se démêler dans ces détours que le bon sens éclaire. Ce n'est pas la faute, mais la puissance de faillir qui prend place comme un élément nécessaire dans le plan de la création. L'innocence et le bonheur, la faute et la peine contribuent également à l'harmonie de cette œuvre ; mais l'alternative était libre ; et c'est le mauvais choix de la volonté qui emporte avec lui la punition que seul il a rendue nécessaire. Ce qui dérangerait l'ordre du monde, ce serait qu'il y eût la souffrance durable sans la faute, ou la faute sans la peine. Augustin donne à ces vérités simples une énergie singulière. Je ne sais si la mélancolie amère

et méprisante de son plus éloquent disciple a jamais surpassé la comparaison qu'il fait de l'homme pécheur au milieu du monde avec l'esclave chargé par châtiment de nettoyer l'égout de la maison, et servant ainsi à l'épuration par l'opprobre. Mais dans les méditations de l'âme sur un si grand sujet, il siérait mal de s'arrêter à l'expression et de regarder la forme du trait poignant qui pénètre le cœur. Ce qu'il faut étudier surtout dans cet ouvrage, ce qui est plus instructif et plus salutaire à l'âme que le dédain misanthropique pour la nature humaine, c'est la piété contemplative, l'admiration de Dieu dans les fautes qu'il permet, comme dans les vertus qu'il inspire , l'aveu de sa providence partout manifeste, le recours à sa grâce toujours espérée, le sentiment de sa grandeur toujours reconnue. Car on ne peut ni louer le bien sans remonter à lui, ni blâmer le mal sans dire que le mal c'est l'altération du modèle que la main divine avait tracé.

A cette hauteur de méditation Augustin trouve le calme et la lumière ; il ne désespère pas l'homme ; il ne l'élève pas orgueilleusement. Quoiqu'il n'énonce pas encore la doctrine de la grâce avec la précision qu'il lui donnera dans la suite, il en pose le principe ; et rien n'est plus loin du fatalisme que la manière dont il conçoit l'œuvre du Créateur et la liberté de l'homme. Il n'y a rien dans son langage de la dureté que Rousseau reprochait à celui qu'il appelle le rhéteur Augustin , tout en imitant sa passion et sa logique. On y sent plutôt cet abandon de reconnaissance envers Dieu, cette humilité tendre dont Rousseau s'est inspiré plus d'une fois. «Dieu, dit-il1, dans « le résumé de sa réponse aux griefs du péché et du « malheur , Dieu ne doit rien à personne, il donne tout

1 Sanct. August. Oper. t. I , p. 628.

« gratuitement : quelqu'un prétendrait-il que quelque « chose lui est dû par Dieu à cause de ses mérites ? cer- « tainement l'existence du moins ne lui était pas due ; « et puis quel mérite as-tu à t'élever vers ton auteur, « pour devenir meilleur par la grâce de celui qui t'a fait « vivre? Que lui as -tu donc avancé que tu puisses ré- « clamer comme une dette? » Et dans le même mouvement d'âme il achève d'énoncer la doctrine qui, reportant toute reconnaissance vers Dieu, attend de lui tout secours. « Les hommes, dit-il, doiventdonctoutàDieu, etd'abord « ils lui doivent ce qu'ils sont , en tant qu'ils existent, « puis tout ce qu'ils peuvent devenir de meilleur , s'ils « le veulent, et tout ce qu'ils ont reçu pour le vouloir. « Personne n'est responsable de ce qu'il n'a pas reçu ; « mais on est justement responsable de n'avoir pas ac- « quitté sa dette, et l'homme a une dette s'il a reçu une « volonté libre et une faculté suffisante. »

Ces dernières paroles indiquaient tout ce qu'Augustin aurait à développer et à défendre dans les longs combats sur la prédestination et la grâce ; nous ne l'y suivrons pas. Mais il fallait marquer le moment de sa vie où le philosophe est devenu non pas seulement chrétien, mais théologien , mêlant à la spéculation métaphysique la foi la plus ardente. Cette foi qui le soutenait dans l'explication de l'énigme humaine , lui apportait un nouveau problème qu'avait entrevu l'antiquité. L'homme n'est pas seulement faillible, mais déchu; et la liberté n'a pas seulement à se défendre d'une faiblesse présente, mais à se relever d'une corruption originelle. Le devoir n'en est pas diminué ; l'effort n'en est pas moins possible ; mais le secours divin en est plus nécessaire; et le prix immense, mystérieux du sacrifice qui a racheté l'homme, exige encore l'appui de la grâce qui le soutient. Là s'ouvrait tout un monde de spéculations insolubles. Augustin

n'y entre pas celte fois, et satisfait d'avoir répondu aux principales questions de son ami, il l'avertit que dût-il s'en présenter de nouvelles à son esprit, l'étendue de ce livre oblige de le finir et de se reposer quelque temps de semblables débats.

Et en effet, prêtre et bientôt coadjuteur d'Hippone , Augustin se sentait entraîné dans tous les devoirs actifs de la parole et de la charité, l'enseignement du peuple, la controverse avec les dissidents , la direction choisie de quelques âmes , l'ascendant sur toutes , une part dans le gouvernement civil d'alors , la correspondance , les consultations , les voyages , la vie d'apôtre et de juge , de chef de l'Église et de défenseur de la cité. Dans un tel travail, le temps semblait manquer pour approfondir les problèmes illimités de la spéculation chrétienne, à moins que, devenant la cause de quelque dissidence nouvelle , ils ne rentrassent pour ainsi dire dans la vie commune de la religion, et ne fissent d'une méditation abstraite un intérêt populaire et passionné. Mais avant qu'il en fût ainsi du libre arbitre et de la grâce , le génie d'Augustin avait à s'exercer ailleurs. Sa première puissance devait être ce que l'évêque d'Hippone avait cherché en lui , la prédication , non pas ornée et savante, comme celle de Basile et de Chrysostome, mais une prédication courte et familière, appropriée à ce peuple laborieux qui , debout dans l'église , y restait peu de temps, et retournait au travail des champs. La multitude de ses sermons nous fait comprendre cette puissance. C'était, comme il le remarque, le secours qui avait toujours manqué au culte païen , non que la société fût privée de morale, car elle n'aurait pu vivre, mais la religion n'en avait pas. « Il convenait, dit-il1, à des

1 Sanct. August. de Civitate Dei, lib. II, cap. vi.

n dieux tutélaires de ne point cacher aux peuples qui les « adoraient, les règles d'une vie honnête, mais de les leur « communiquer à haute voix et d'annoncer publiquement « des peines pour les coupables et des récompenses pour « les justes. Quelque chose de semblable a-t-ii jamais « retenti dans les temples des dieux? » Et signalant alors toutes les impiétés superstitieuses des cérémonies païennes, tous les mauvais exemples que le culte donnait aux mœurs , il prévient la seule défense que le polythéisme pouvait tirer de quelques initiations plus austères comprises dans la variété de ses cultes ; et il insiste avec force sur le silence des prêtres païens, et leur impuissance à donner aucun enseignement moral.

« Qu'on ne vienne pas, dit-il , nous vanter je ne sais quels chuchotements murmurés à l'oreille de rares initiés et transmis comme par une religion qui se cache pour enseigner les bonnes mœurs et la probité ; mais qu'on nous montre, qu'on nous cite des lieux consacrés aux réunions du culte païen , où le peuple, au lieu de jeux célébrés par des chants et des danses obscènes , entendît ce que les dieux ordonnent afin de réprimer l'avarice, l'ambition, la débauche, et où les misérables humains apprissent ce que Perse les accusait d'ignorer. « Qu'on nous dise en quels endroits de telles leçons étaient données au nom des dieux et suivies par les hommes attachés à leur culte, comme on voit nos églises s'ouvrir pour un semblable usage , dans tout lieu où s'étend la foi chrétienne. »

Augustin avoue bien cependant que les écoles de philosophie ont fait quelque chose de cette œuvre négligée dans les temples païens. Il reconnaît que chez les Grecs des hommes d'un esprit pénétrant ont découvert de grandes vérités dans l'ordre moral ; mais il en conclut seulement, à part les erreurs où les a fait tomber la

faiblesse humaine , que c'est à eux qu'il aurait fallu décerner les honneurs divins prostitués à des idoles impures. «< Combien, dit-il1, la lecture publique des ouït vrages de Platon dans son temple ne serait-elle pas « meilleure et plus honnête que les mutilations des prê- « très de Cybèle dans les temples des démons ! »

Cette réforme des mœurs par la parole , cette action populaire , Augustin s'y dévoua comme à la science qu'il avait tant aimée. Les occasions en étaient fréquentes. Le christianisme vainqueur était de toutes parts entouré des images de la vie païenne. Il les retrouvait parfois dans ses propres solennités. A Carthage et dans les autres villes d'Afrique la mémoire des martyrs était célébrée par des festins sur leurs tombeaux et des libations poussées jusqu'à l'ivresse. Augustin, qui par une lettre pressait Aurèle, évêque de Carthage, d'interdire cette profanation dans son Église, la fit cesser dans celle d'Hippone. Ce fut un grand effort, et pendant deux jours une sorte de débat entre la sévérité du prêtre et l'impatience du peuple , qui voulait sa fête accoutumée. Augustin l'emporta par ses exhortations et ses larmes. Telle était l'émotion qui dominait son âme et faisait sa puissance sur les imaginations d'Afrique. La parole chrétienne était le gouvernement de ces hommes mobiles et passionnés. Tantôt elle ne faisait que corriger une coutume grossière ; tantôt elle inspirait une admirable charité : elle était à la fois , sous la dictature et la conquête , une tribune amie du peuple et la voix du censeur qui réprimait les fautes que la loi n'atteint pas. Elle allait plus loin , s'attachant à la pensée de l'homme et élevant des natures incultes et violentes à l'idée de perfection et de sacrifice. C'est ainsi qu'Augustin fut quarante ans le guide de l'Église d'Hip-

1 Sanct. August. de Civitate Dei, lib. II, cap. vu.

pone, et de là le consolateur de beaucoup de souffrances dans cette grande province romaine , souvent déchirée par les sectes, l'anarchie et l'invasion barbare.

Hippone même était divisée en deux partis religieux, et les Donatistes y avaient un évêque qui , dans sa communion , comme Valère et Augustin dans la leur, n'était pas seulement pontife , mais arbitre et juge d'une foule d'intérêts civils. Le premier acte d'Augustin, évêque, fut une avance envers lui. Se retranchant le titre qu'il ne lui donne pas, il ne met en tête de sa lettre que ces mots : « Augustin à son honorable et très-chef seigneur Proculéien ; » mais il lui propose de chercher ensemble la vérité, ou dans une discussion publique, devant des juges choisis et le peuple assemblé, ou dans une conférence sans témoins, ou par des lettres qui seraient lues aux fidèles des deux communions. Le combat ne fut accepté sous aucune forme. Mais il faut croire que la vertu d'Augustin adoucissait près de lui ceux que ses écrits combattirent tant de fois ailleurs ; caria violence des sectes troubla rarement Hippone. Aimé de tous, infatigable dans la charité comme dans l'étude , il veillait à l'éducation des jeunes enfants, au soulagement des pauvres, à la paix de la cité, en même temps qu'il travaillait pour la chrétienté d'Occident. Il ne quittait jamais Hippone pour longtemps ; mais de ce modeste asile ses regards se portaient sur l'Afrique et sur le monde. Rien ne peut donner l'idée de cet ardent apostolat : prédication morale, traités dogmatiques, controverses avec les sectaires, les docteurs de sa communion et les païens , il suffisait à tout.

Nous avons parlé de ses discussions avec le solitaire de Bethléem , et de l'espèce de trêve que lui demandait ce puissant contradicteur. Près de lui , Augustin trouvait d'autres luttes, sans cesse renaissantes. Dans ce

siècle où tout le monde était passionné de théologie , la petite ville d'Hippone , habitée par des mariniers indigènes et des familles romaines, devenait un amphithéâtre scolastique où quelque docteur manichéen se présentait pour entrer en lice contre le célèbre évêque. C'était un grand spectacle. Le peuple y assistait avec curiosité. Des greffiers publics recueillaient les objections et les réponses.

Ce qui se passait à Hippone se renouvelait dans d'autres villes d'Afrique. Augustin avait sur divers points de la province romaine des amis et des correspondants qui ne sont pas indignes de lui , et qui font comprendre cette civilisation qu'avaient propagée Rome et l'Évangile. Ce n'étaient pas seulement quelques évêques instruits en Italie , ou quelques grands officiers , un proconsul , un tribun militaire apportant à Carthage l'esprit de la cour de Milan , et des grandes familles de Rome ; ce n'étaient pas seulement quelques hommes élevés avec Augustin, ou formés dans son Église , Nébride dont il eut sitôt à déplorer la perte , Alype qui fut évêque de Tagaste et sans cesse près de lui , Ëvode qui , longtemps après leurs doctes entretiens, lui posait dans ses lettres de nouveaux problèmes sur Dieu et la raison , Possidius le témoin de sa vie et appelé à l'épiscopat dangereux d'une ville encore idolâtre. En dehors de ces rangs et loin de Carthage et d'Hippone , à Milève , à Constantine , presque dans tous les diocèses qui couvraient l'Afrique romaine , il se conservait trace de science , il y avait dans l'évêque et dans quelques prêtres romains ou schismatiques un goût d'études spéculatives. C'était l'œuvre de la controverse religieuse, entée sur la civilisation romaine et devenue l'éducation presque générale.

Dans ces villes de la Numidie , dont la victoire retrouve aujourd'hui l'enceinte marquée par des ruines ,

étaient ordinairement réunis des indigènes gardant leur vieille langue comme une liberté dernière, des Grecs amenés de loin par la navigation et le commerce, ou venus de la Cyrénaïque par l'intérieur du pays , des Juifs qui se croyaient dans leur patrie sous ce ciel brûlant , et conservaient avec leurs rites sacrés l'usage encore intact de leur idiome national; enfin des Romains d'Afrique issus d'anciens colons. Au milieu des constructions du pays qui portaient ce nom de mapalia que leur donne Virgile , s'élevaient , comme le signe de la conquête , les gradins du cirque , le prétoire , quelques temples aux divinités de Rome ou de l'ancienne Afrique , et à Madame les statues des dieux encore debout sur la place publique, puis l'église chrétienne, et presque toujours deux églises partagées entre deux communions dissidentes. Dans l'une d'elles, souvent un débat s'engageait entre l'évêque et quelque docteur étranger.

Augustin , dans ses missions hors d'Hippone , rencontra plus d'une fois cette épreuve et la soutint devant un auditoire partial et tumultueux. Quelque chose de l'intérêt profond qui, dans la France du xvir siècle, attachait aux controverses religieuses les esprits les plus élevés d'une société polie , occupait avec plus de véhémence les habitants d'une ville d'Afrique , ou plutôt l'attrait qu'ont aujourd'hui tant d'àmes pour ces questions dominait alors, mais sans partage , sans autre soin social et comme le seul enseignement , la seule passion du temps.

A ces éléments de lutte intellectuelle que la division des sectes jetait dans la province romaine d'Afrique , il faut joindre les débats intérieurs qui s'élevaient dans son Église ; l'influence des monastères y commençait , et elle entraînait des abus à réformer. L'ardeur d'imagination tournée en austérité qui, sous le ciel d'Egypte et de Syrie , dévouait tant d'hommes à la contemplation et à

'ascétisme , ne devait pas être moins puissante en Numidie. Il ne s'était pas cependant formé dans les sables du désert une autre Thébaïde , et les hauteurs de l'Atlas ne recelaient pas de solitaires comme les montagnes voisines d'Antioche. Mais des couvents s'établissaient dans les villes ; et à Carthage , cette Rome d'Afrique , ils étaient nombreux. Dans quelques-uns, les religieux vivaient du travail de leurs mains, selon le précepte de l'apôtre littéralement interprété : « Celui qui ne veut pas travailler ne doit pas manger ; » mais dans d'autres, ils étaient oisifs et voulaient vivre d'offrandes , alléguant ces paroles de l'Évangile : « Voyez les oiseaux du ciel : ils ne sèment pas ; et les lis des champs : ils ne filent pas. » Les laïques même prenaient part à cette question du travail ou de l'oisiveté des moines, et leurs débats violents troublaient l'Église de Carthage. Augustin, à la prière de l'évêque, écrivit pour blâmer une erreur de discipline que condamnait sa vie entière. A cette pieuse paresse, il oppose les rudes occupations de l'épiscopat chargé de tant de soins, de l'embarras de tant d'affaires à concilier ou à juger. S'il est exempt lui-même de cette tâche qu'il impose aux cénobites , combien ne la préférerait-il pas à la sienne ! combien n'aimerait-il pas mieux quelques heures de travail matériel , et le reste du temps libre pour la prière et la lecture !

Mais ce qu'il combat surtout avec une vivacité d'expressions qui rappelle les âpres censures de saint Jérôme , c'est la fainéantise de moines errants qu'on s'étonne de voir ainsi multipliés , et ainsi décrits à cette époque de ferveur primitive , et en présence de sectes rivales, dont la censure ne devait rien pardonner. Augustin redoute cet exemple pour l'honneur de la vie religieuse qu'il voudrait propager par toute l'Afrique : « Serviteurs de Dieu, dit-il en s'adressant à l'évêque

« Aurèle et aux religieux qu'il représente, soldats du « Christ, méconnaissez- vous les ruses de l'insidieux en- « nemi qui a dispersé en tout lieu sous l'habit de moines « tant d'hypocrites parcourant les provinces, sans mis- « sion, sans résidence, ne s'arrêtant nulle part? Les uns « portent des reliques de martyrs ou prétendues telles, « et les font valoir ; d'autres vantent leurs amulettes et « leurs préservatifs ; d'autres, ne se faisant faute de menti tir, racontent qu'ils ont des parents et des proches dans « telle ou telle contrée , et qu'ils vont les visiter. Tous « demandent, tous exigent qu'on leur donne, ou pour «< subvenir aux besoins de leur pauvreté lucrative , ou « pour récompenser leur feinte vertu. »

Mais le grand combat d'Augustin , la lutte de sa vie entière était contre les sectes. Celle qui par ses bizarres doctrines s'éloignait le plus de la foi chrétienne, tout en lui dérobant, comme plus tard le mahométisme, une partie de ses traditions , le manichéisme, qu'on vit ailleurs et dans d'autres temps pousser aux plus grandes violences ses fanatiques sectateurs, était alors paisible en Afrique. 11 y formait plutôt une société mystique qu'une religion populaire. La hiérarchie de ses élus , astreinte à la diète pythagoricienne, semblait par quelques-unes même des rêveries dont elle était préoccupée , incliner à un esprit de douceur et de paix. Elle recherchait les discussions savantes en y portant l'élégance et la subtilité qu'Augustin avait remarquée dans la parole de Faustus. D'autres exemples prouvent que le manichéisme avait d'habiles interprètes même parmi les simples auditeurs. Mais c'était surtout contre ses prêtres que discutait Augustin. Rien n'expliquera mieux que le titre seul d'une de ces conférences à quel point la rigueur des anciens éditsde l'empire était oubliée, et la libre discussion publiquement reconnue. « Le cinq des calendes de septembre,

sous le consulat des hommes très-illustres Arcadius Auguste, consul pour la seconde fois, et Ruffin, cette discussion a été soutenue contre Fortunat , prêtre des manichéens, dans la ville du territoire d'Hippone , dans les bains de Sossius, en présence du peuple. »

Quelques années après, Augustin, évêque, renouvelait la même épreuve contre Félix , autre manichéen ; et en même temps il réfutait par ses écrits d'anciens ouvrages de Manichée ou de ses premiers disciples, et un livre de Faustus contre le christianisme. Les objections de ses adversaires ou recueillies aux débats, ou transcrites de leurs ouvrages ne sont pas, sauf la vérité, trop inférieures à ses réponses , pour la méthode , l'expression et même la connaissance des livres saints. Il y avait donc dans cette secte si erronée dès l'origine, et si dégradée au moyen âge, un degré de culture savante que la persécution étouffa dans la suite. Augustin , tout en la combattant avec force , en reprochant des folies à sa doctrine et des vices honteux à quelques-uns de ses affiliés , a par moment quelque retour d'intérêt et d'indulgence pour des erreurs qu'il a partagées. D'autre part, les manichéens, tout en accusant sa désertion, l'admirent et le regrettent ; mais ils lui reprochent de défigurer leur doctrine et même d'altérer le christianisme, dont ils se prétendent les plus véridiques interprètes : « Tu te « fâches contre la vérité, lui écrivait l'un d'eux, comme « Hortensius contre la philosophie. En lisant et en re- « lisant tes écrits, j'ai trouvé partout le grand orateur, « et presque le dieu de l'éloquence ; je n'ai trouvé nulle « part le chrétien. Je t'ai vu armé contre tout, en n'af- « firmant rien. Enfin je ne puis le taire à ta sainteté « très-patiente, tu m'as paru, et c'est un fait assuré, n'a- « voir jamais été manichéen , n'avoir pu connaître les « dogmes secrets de ce mystère , et poursuivre sous le nom

« de Manichée, Annibal ou Mithridate. Je l'avoue, les « marbres dont resplendit le palais de la famille Anicia « brillent de moins d'art et d'élégance que tes ouvrages. « Si tu voulais te mettre d'accord avec la vérité, quel orne- « ment tu serais pour nous ! » La naïveté de ce langage est instructive : on y voit, qu'à part même la croyance religieuse , ce qu'il y avait de sobre et de sensé dans la philosophie d'Augustin , déplaisait aux imaginations ardentes des manichéens. Pour eux, celui qui rectifie le doute illimité, mais admet l'examen, est sceptique. Évidemment, c'est le débat de l'illuminisme contre la religion.

Augustin combattit cette secte une grande partie de sa vie ; et il n'est presque aucun de ses ouvrages où il ne se souvienne du manichéisme pour le réfuter ou pour se prémunir contre toute opinion qui en approche. Sa doctrine de la grâce est une réponse à l'erreur fondamentale des manichéens. Son livre contre Faustus est une défense méthodique du christianisme dont cet habile rhéteur de Milève acceptait les monuments et niait la doctrine. Les objections extraites de son ouvrage et les réponses se suivent comme dans un débat public ; et elles remettent sous nos yeux dans sa plus vive image, ce libre conflit de croyances où s'agitaient les esprits en Afrique, au ive siècle. Augustin semble s'y plaire , comme Bossuet dans les controverses de son temps ; et quoiqu'il ait eu plus d'une fois à défendre la ville d'Hippone de quelque invasion manichéenne , il n'invoqua jamais pour la repousser d'autre force que la discussion.

Plus nombreux et plus puissants, les donatistes ensanglantèrent souvent l'Afrique , où leur secte était née , et où elle se renfermait , comme une passion locale , comme une haine renouvelée de Carthage contre Rome. On est tenté de croire à cette lutte instinctive , quand on voit dès l'origine l'ardent apologiste du christianisme Tertul-

lien, se séparer si volontiers de l'Église romaine, et la résistance à la chaire pontificale se mêler à l'orthodoxie même du martyr saint Cyprien. La première dissidence des donatistes, ne portait également sur aucun des dogmes de la foi ; elle était une prétention d'orgueil et de sévérité plutôt qu'un dissentiment de croyance. Elle commença par une protestation contre quelques évêques, qui , dans des temps de persécution , avaient livré le dépôt des Écritures saintes , et n'avaient pas été pour cette faiblesse irrévocablement condamnés par la sage indulgence de Rome. Deux hommes du nom de Donat, l'un évêque de Calame , et appuyé sur le crédit d'une femme riche et puissante de Carthage, l'autre devenu évêque de cette ville , étendirent successivement ce schisme qui d'abord était la lutte des rigoristes contre les modérés. Bientôt , quoique accusé d'avoir aussi dans son sein des hommes qui avaient cédé dans les jours d'épreuve, ce parti divisa toute la province.

Lorsque la puissance impériale eut changé de culte et substitué la faveur pour les chrétiens à la persécution, les donatistes , par une destinée commune aux opinions extrêmes, se trouvèrent encore ses adversaires. Constantin , en les frappant de restrictions et d'amendes, les fortifia. Leur schisme devint par moments une guerre civile. Enlevées par des édits, reprises par des émeutes, leurs églises finirent par leur être laissées. Et cette secte, si voisine de la communion romaine que ses affiliés venaient demander l'appui d'Augustin contre le manichéisme, demeurait profondément séparée de l'Église , dont elle avait tous les dogmes.

Prétendant qu'elle avait seule par la fermeté de sa discipline gardé le dépôt de la vérité, et qu'elle était l'Église universelle , elle nommait un évêque de Rome , et le faisait résidera Rome, comme le représentant de son

droit absolu ; en même temps par une autre conséquence extrême de son principe, elle baptisait de nouveau tout chrétien qui passait dans ses rangs. Bientôt, et du temps même d'Augustin , les donatistes comptèrent en Afrique non pas autant de sectateurs, mais autant d'évêques qu'en avait l'Église romaine. Telle était leur puissance, et le fonds d'orthodoxie conservé par eux que ceux de leurs évêques qui revenaient à l'unité , étaient admis avec leurs titres , leurs honneurs et sans ordination nouvelle. Mais cet exemple était rare ; et les deux communions rapprochées par le symbole , divisées par la discipline , quelquefois en présence dans un orageux concile , plus souvent assemblées à part , luttaient sur presque tous les points de l'Afrique. Cette rivalité n'était ni toujours ni partout la même. Les donatistes subdivisés eux-mêmes en sectes diverses , et invoquant parfois les rigueurs de l'empire contre ceux qui se détachaient de la secte principale, avaient dans leur sein, comme tous les partis, des hommes éclairés et des hommes violents. Les premiers, qui se composaient de beaucoup de membres de ce clergé si nombreux et de riches citoyens des villes, soutenaient des discussions, écrivaient des livres, et s'attachaient surtout à montrer que leur dissidence n'était pas une hérésie. Mais à côté de ces hommes, et jusque dans l'épiscopat donatiste , il y avait des esprits ardents à la vengeance ; et ils trouvaient pour instrument tout un peuple en qui les souvenirs de la persécution , l'animosité nationale et l'ardeur du ciel d'Afrique avaient excité au plus haut degré l'emportement des haines religieuses. C'étaient ceux qu'on nommait circoncellions , comme pour exprimer énergiquement par un mot cette guerre de Barbares rôdant autour des demeures qu'ils incendient.

Ces hommes , presque tous laboureurs ou pâtres des

AU QUATRIÈME SIÈCLE. 46b

villages de Mauritanie et de Numidie, n'avaient qu'un fanatisme farouche entretenu par les discours de quelques prêtres plus féroces que leurs ignorants sectateurs. A certaines époques ils abandonnaient par troupe leur demeure, erraient dans les campagnes, dévastaient les propriétés de la secte dominante , et quelquefois massacraient les prêtres catholiques qui tombaient dans leurs mains. Ils se croyaient alors visités par l'esprit divin, et prenaient leurs meurtres pour des holocaustes agréables à Dieu.

La rigueur des lois , et même la cruauté des soldats romains, ne pouvait rien sur ces hommes ; on les tuait sans les émouvoir. Ils se vantaient du nombre de leurs saints. Souvent, parmi eux, des hommes et même des femmes se donnaient la mort par le fer, ou en se précipitant , comme pour devancer le martyre.

Augustin passa la plus grande partie de sa vie à combattre la doctrine des donatistes , et quelquefois invoqua contre eux les édits et les magistrats. 11 veut cependant toujours que l'on s'abstienne à leur égard de la peine de mort, lors même qu'ils ont répandu le sang de leurs adversaires. Tel est le vœu qu'il a consigné dans une lettre au tribun de la province , vœu mémorable qui mériterait d'être inscrit dans notre législation moderne.

Augustin*, au tribun Marcell in , très-auguste seigneur et très-cher Jils , salut en Dieu.

« J'ai appris que ces circoncellions, et ces clercs du '« parti donatiste , que l'autorité publique avait transférés « de la juridiction d'Hippone à votre tribunal, avaient « été entendus par votre excellence ; et que la plupart « d'entre eux avaient avoué l'homicide qu'ils avaient

' Sanct. August. Oper. t. II, p. 396.

« commis sur le prêtre catholique Restitute , et les bles- « sures qu'ils ont faites à Innocent , prêtre catholique , « en lui crevant un œil et en lui coupant un doigt. Cela « m'a jeté dans une grande inquiétude que votre excel- « lence ne veuille les punir avec toute la rigueur des lois, « en leur faisant souffrir ce qu'ils ont fait !

« Aussi j'invoque par cette lettre la foi que vous avez « en Jésus-Christ ; et, au nom de sa divine miséricorde, « je vous conjure de ne point faire cela, et de ne point « permettre qu'on le fasse. Quoique nous puissions en « effet paraître étrangers à la mort de ces hommes qui « sont soumis à votre jugement, non sur notre accusation , « mais sur l'avis de ceux auxquels est confié le soin de « la paix publique , nous ne voulons pas que les souf- « frances des serviteurs de Dieu soient vengées , d'après « la loi du talion, par des supplices semblables. Non « que nous voulions empêcher qu'on ôte aux hommes « coupables le moyen de mal faire, mais nous souhaitons « que ces hommes , sans perdre la vie , et sans être mu- « tilés en aucune partie de leur corps , soient par la surit veillance des lois , ramenés , d'un égarement furieux , « au calme du bon sens, ou détournés d'une énergie « malfaisante , pour être employés à quelque travail « utile. Cela même est encore une condamnation : mais « peut-on ne pas y trouver un bienfait plutôt qu'un sup- « plice , puisqu'en ne laissant plus de place à l'audace du « crime, elle permet le remède du repentir? Juge chré- « tien, remplis le devoir d'un père tendre; dans ta co- « 1ère contre le crime, souviens-toi cependant d'être « favorable à l'humanité ; et en punissant les attentats « des pécheurs , n'exerce pas toi-même la passion de la « vengeance. »

Augustin terminait cette lettre touchante par des rai-

sons prises dans l'intérêt du christianisme, et qui lui commandaient la douceur : « J'atteste, disait-il, que cela « seul est utile, est salutaire à l'Église catholique; ou « pour ne point paraître sortir de ma juridiction, je l'at- « teste du moins de l'Église d'Hippone. Si tu ne veux « pas écouter la prière d'un ami , écoute le conseil d'un « évêque. » 11 adressait pour le même sujet une lettre non moins expressive au proconsul d'Afrique. « Épargne, « lui disait-il, ces coupables convaincus ; laisse-leur la « vie et le temps du repentir. »

Cependant le même homme qui a écrit ces belles paroles en faveur des circoncellions coupables , approuva i les rigueurs , les prohibitions , les amendes employées pour convertir à la religion les donatistes même paisibles. Il répéta2 dans ses controverses, et dans ses lettres, qu'il était bon de forcer les hommes à sortir d'erreur. Il justifia les décrets des empereurs à cet égard, et vanta :i les conversions arrachées par de telles violences. Nous ne rappellerions pas cette triste doctrine, si, dans le xviie siècle , l'intolérance religieuse ne s'en était fait un argument et une autorité.

En présence de ces sectes chrétiennes , tyranniques ou persécutées , le paganisme conservait dans l'Afrique d'assez nombreux adorateurs. Il avait encore, malgré les édits impériaux , des temples , des prêtres et des sacrifices. Quelques-uns de ces rites4 empreints de la barbarie punique , se liaient à des souvenirs antérieurs à la conquête romaine, et se conservaient dans plusieurs villes, comme un reste d'indépendance et de patriotisme. Les païens d'Afrique donnaient aux chrétiens même natio-

1 Sanct. August. Oper. t. IV, p. 78.

2 Ibid., t. IV, p. 595.

3 Ibid., t. IX, p. 213.

4 Ibid.

naux le nom de romains ; et cela seul explique la résistance à un culte qui semblait celui du vainqueur.

Grossier et féroce dans la foule , ce paganisme s'était fort épuré dans quelques hommes plus instruits ; et les ouvrages d'Augustin nous offrent à cet égard de curieux monuments. Moins occupé des païens que des donatistes, il eut cependant des discussions fréquentes avec les premiers ; il les recevait même à sa table ; et le goût des sciences le rapprochait de quelques-uns de ces hommes zélés pour la philosophie grecque , et l'érudition mythologique.

Leurs lettres conservées parmi les siennes sont un curieux témoignage. Un savant grammairien de Madaure , Maxime , lui écrivait , pour expliquer son paganisme , et donner un sens philosophique aux fables dont il était charmé : « Qu'il existe , dit-il 1 , un Dieu « souverain, sans commencement, sans postérité, qui « est comme le père tout-puissant de la nature, il n'est « personne assez déraisonnable, assez aveugle pour ne « pas le reconnaître avec certitude ; eh bien ! les vertus « de ce Dieu répandues dans l'œuvre de la création , « nous les invoquons sous des noms divers , parce que « nous ignorons le nom propre qui lui convient à lui- « même. En effet, le mot Dieu est un nom commun à « tous les cultes ; ainsi , tandis que nous adressons à des « parties de ce grand être différents hommages , nous « paraissons l'adorer tout entier. » A ce langage élevé le philosophe de Madaure mêle un reste du dédain littéraire dont s'étaient armées les écoles païennes contre le culte nouveau. Il répugne aux noms peu poétiques de quelques saints honorés dans les églises de Numidie. Il s'indigne à l'idée de voir préférer à Jupiter foudroyant

1 Sanct August. Oper. t. II, p. 19.

Mygdon, à Junon , à Minerve, à Vénus, à Vesta Sanaes, à tous les dieux immortels l'archi-martyr Namphanion. Les honneurs qu'on rend à leurs tombeaux lui semblent des apothéoses décernées à des coupables ; et quand il voit des insensés abandonner les temples et négliger les mânes de leurs ancêtres pour ce culte profane, il reconnaît, ditil, le présage du poëte :

Rome devant ses dieux a juré par les ombres.

« 11 croit voir renaître cette guerre d'Actium, où les « divinités monstrueuses d'Egypte lançaient contre les « dieux romains des traits qui ne pouvaient atteindre. » Malgré cette illusion de rhéteur prêtant à des souvenirs d'étude la puissance d'une conviction religieuse , il hésite, il s'inquiète , et il consulte Augustin , qu'il appelle un sage, et dont il semble tout à la fois invoquer et craindre le génie. Il le prie de mettre de côté son éloquence, ses arguments empruntés àl'école de Chrysippe, sa dialectique qui ne laisse de certitude à personne , et de lui faire connaître en réalité quel est ce Dieu que les chrétiens revendiquent pour eux seuls, et qu'ils voient présent dans leurs mystérieux sanctuaires. « Pour nous, dit-il1, avec un retour

< d'orgueil païen, nos dieux, nous les adorons au grand jour, au vu et au su de tous les mortels ; nous les rendons

« propices par de gracieuses offrandes , et nous tâchons

< que notre culte soit connu et approuvé de tous. Mais je « suis trop vieux pour m'engager dans ce combat, et je

m'en rapporte volontiers à la sentence du poëte de Mantoue :

« Trahit sua quemque voluptas. »

« Cependant je ne doute pas, homme illustre , déserteur

1 Sanct. August. Oper. t. II , p. 20.

< de ma religion, que cette lettre, si par hasard elle tombe t dans des mains étrangères , ne périsse par les flammes,

< ou de toute autre manière ; s'il en arrive ainsi , on aura « détruit un papier, et non ma doctrine, dont l'original « subsistera dans tous les cœurs religieux .

« Puissent te conserver les dieux , par l'entremise des-

< quels , nous tous mortels qui habitons la terre , nous ho-

< norons et nous adorons sous mille modes divers , et dans

< une discordante harmonie , le père commun des dieux « et des mortels. » Malgré la gravité de ces dernières paroles , Augustin trouva la lettre peu sérieuse ; il ne s'arrête pas à cette profession de foi théiste , cachée sous le superstitieux respect des fables qu'avait consacrées l'antique poésie; et il répond aux raisonnements et au dépit du vieux lettré avec cette supériorité qui permet l'ironie. Quant à la dérision jetée sur la rudesse obscure et barbare de quelques noms chrétiens , il la renvoie sans peine à tant d'ignobles déités du paganisme romain : et puis , comme il l'indique , la vulgarité de ces noms qui blessait le savant attirait la foule ; c'étaient pour elle des patrons indigènes et populaires. « Pouvais-tu bien, dit-il1, t'oublier « toi-même à ce point qu'homme africain , écrivant pour « des Africains, lorsque tous deux nous sommes en « Afrique, tu croies devoir repousser outrageusement les « noms puniques ? Si en effet nous voulons interpréter « ces mots , Namphanion ne signifie-t-il pas un messager « de bonne nouvelle? » Et par ce seul exemple il montre ce qui reste caché dans une foule de détails du même temps, combien l'unité du christianisme servait souvent à consoler de l'unité de l'empire , et rendait aux différents peuples confondus parla conquête des souvenirs distincts et nationaux qu'ils ne pouvaient trouver ailleurs.

1 Sanct. August. Oper. t. II, p. 21.

Augustin ne combat pas moins facilement l'objection du rhéteur de Madaure contre le secret dont s'entourait le culte chrétien. Il y oppose les initiations furtives de quelques cérémonies païennes, et la publicité honteuse de quelques autres, telles que les célébraient alors même sur les places publiques les décurions et les primats de la ville de Madaure.

Mais n'espérant pas sans doute vaincre les illusions opiniâtres de Maxime , il s'abstient de répondre à sa question principale , et n'essaye pas de révéler le dogme à qui semble si peu préparé pour le recevoir. « Sache seule- « ment, lui dit-il1, pour que tu n'en ignores et que tu ne sois « pas entraîné à des insultes sacrilèges , que les chrétiens « catholiques dont l'église est établie même dans votre « ville , ne rendent de culte à aucun mort , et n'adorent « comme divinité rien de ce qui a été fait et créé par Dieu, « mais Dieu seul, qui a fait et créé toutes choses. »

La discussion s'arrêta là sans doute entre le prêtre chrétien et le vieillard trop charmé de sa langue païenne pour la désapprendre. Bien des années après, malgré la rigueur croissante des édits impériaux , la ville de Madaure, dans ses magistrats et dans son peuple , était encore attachée au polythéisme ; mais elle aimait et révérait Augus tin , jadis élève de ses écoles et maintenant évêque céièbre dans toute l'Afrique. Une lettre écrite au nom de ses habitants pour lui recommander un d'eux , le saluait de ces mots 2 : m A notre père Augustin , salut éternel dans le « Seigneur ! » Mais cette expression et quelques autres , qui lui avaient paru d'abord l'annonce d'une conversion publique, n'étaient qu'une imitation des formes déjà dominantes. Augustin le sentit avec douleur, sans être

1 Sancî. August. Oper. I. Il , p. 22.

- Sanct. August. Oper. t. ÏI , p. 841,

moins favorable à ceux qu'il appelait ses parents et ses frères ; et sa réponse est une exhortation fervente à l'abandon d'un culte désormais sans excuse devant le monde, et «contre lequel, dit-il1, les puissances du siècle, « qui jadis persécutaient les chrétiens par zèle pour les « idoles, tournent maintenant leur colère et leurs lois. »

À côté de cette philosophie du paganisme , mêlée aux souvenirs littéraires de Maxime de Madaure , on peut voir la mysticité du même culte dans les confidences d'un autre contemporain, auquel Augustin avait demandé quelques détails sur sa croyance. Il se nommait, d'un nom romain , Longinien , était prêtre des dieux dans la province d'Afrique , mais appartenait à cette école de polythéisme , plus orientale que latine , qui sous Julien avait voulu ranimer le sacerdoce païen par un mélange de traditions antiques et d'ascétisme contemplatif. Rien n'indique pour nous quel lieu il habitait , Carthage ou quelque ville de Numidie; mais nous voyons par la lettre que lui écrit Augustin , et par sa réponse , qu'ils avaient eu plus d'un entretien sur les questions religieuses. C'est donc un nouvel exemple du degré de culture morale et de lumières conservé loin de Rome et dans les ruines mêmes du culte déchu. C'est en même temps un précieux témoignage de ce commerce paisible d'idées , de ce désir d'union dans la vérité qui rapprochait de nobles âmes séparées de toute la distance d'un grand culte à un pieux effort de libre méditation.

Voici comment s'écrivent l'un à l'autre ces deux hommes :

A Longinien , Augustin.

« On cite ce mot d'un ancien2, que pour ceux qui veu-

1 Sanct. August. Oper. t. II, p. 841.

2 Sanct. August. Oper. t. II , p. 845.

lent avant tout être hommes de bien , le reste de la science est facile. Cette maxime, qui est de Socrate, si je me souviens exactement, avait été précédée dès longtemps par la maxime révélée , qui enseigne brièvement et tout ensemble à l'homme l'obligation d'être bon et la manière de l'être : Tu aimeras ton Dieu de tout cœur, de toute âme, de toute pensée, et ton prochain comme toi-même. Pour qui est pénétré de ce précepte , il ne s'agit pas de trouver facile le reste de la science ; toute la science utile et nécessaire est acquise. Comme je crois donc avoir vu dans la sincérité de tes entretiens avec moi que tu veux avant tout être homme de bien , le Dieu meilleur que tout et de qui l'âme humaine reçoit la bonté, j'ose te demander comment tu juges qu'il faut l'adorer ; car sur le devoir même de l'adorer je connais déjà ton sentiment.

« Je demande aussi ce que tu penses du Christ, car je sais que tu n'en tiens pas peu de compte ; mais croistu qu'on ne peut arriver à la vie heureuse que par la voie qu'il a montrée ; et , sans refuser de le suivre , tardes-tu seulement? Ou penses-tu qu'il existe soit une, soit plusieurs autres voies pour arriver à ce bien si précieux? voilà ce que je désire savoir, sans être importun , je pense; car je t'aime pour le motif que j'ai dit; et je crois, non sans raison , être aimé de toi. »

Celui auquel s'adressait ce langage d'une si affectueuse tolérance répond avec une vénération un peu timide à son respectable seigneur et très-saint père Augustin : « Tu « m'imposes, dit-il1, un grand fardeau et une mission « difficile , par la nécessité de répondre à tes questions « dans ce temps, sur de tels sujets , et avec les principes » de mon opinion, c'est-à-dire d'homme païen. »

1 Sanct. Âugust. Oper. t. II, p. 846.

Il l'essaye cependant; et selon le système des mystiques rénovateurs du polythéisme , il remonte non pas à la sagesse de Socrate , ni à quelques livres hébreux , dit-il , mais aux traditions d'Orphée et de Trismégiste , et à une révélation primitive faite par les dieux aux trois parties du monde, à la naissance des siècles, « avant, dit-il « encore , que l'Europe eût un nom , que l'Asie en reçût « un , et que la Libye possédât un homme de bien comme « tu l'as été et le seras toujours ; car de mémoire d'homme , « à moins que tu ne prennes pour vrai le fabuleux récit « de Xénophon , je n'ai ouï citer, ni rencontré dans les « livres, ni vu mortel , ou s'il en est un , personne après « lui, qui comme toi travaille incessamment à connaître « Dieu , et qui par la pureté de l'âme, rejetant le poids « du corps , puisse aussi facilement s'élever à lui et le pos- « séder par l'espoir d'une conscience irréprochable, et « non par une douteuse croyance. »

Paraissant ainsi envelopper l'évêque chrétien lui-même dans cette doctrine orphique, qui consiste tout entière à se rapprocher de Dieu par l'exaltation et la pureté de l'âme , il ajoute humblement : « Par quelle voie arriver « jusque-là? Il t'appartient plus de le savoir et de me l'in- « cliquer à moi-même , sans secours étranger, que de l'ap- « prendre de moi. Comme je m'avoue trop faible encore « pour m'acheminer à cette demeure du souverain bien « où m'appelle mon sacerdoce , dans l'espérance de le « pouvoir un jour cependant , je rassemble les provisions « du voyage.

« La sainte et antique tradition que je garde, la voici « en peu de mots : La meilleure voie vers Dieu est celle « de l'homme de bien qui , pieux , pur, équitable , chaste, « véridique dans ses paroles et dans ses actions , éprouvé « sans être séduit par les changements des temps , forti- « fié par la compagnie des dieux , et mûri par les puis-

« sances de Dieu, c'est-à-dire pénétré par les vérités de «l'unique, de l'universel, de l'incompréhensible, de « l'ineffable et de l'infatigable Créateur, par ces vertus « que vous nommez des anges , hâte sa course vers lui de « toutes les forces du cœur et de la pensée. Telle est la « voie par laquelle, purifié selon les pieuses maximes et « les expiations saintes des antiques mystères, l'homme « s'élance avec une constante ardeur.

« Quant au Christ, le Dieu matériel et spirituel de ta « croyance, par lequel tu es sûr d'arriver à cet Etre su- « prôme et bienheureux , véritable père de toutes choses, « je n'ose et je ne puis te dire ce que je pense , parce que « là où j'ignore je crois très-difficile de définir. Mais « comme tu as bien voulu , en retour de mon respect pour « tes vertus , me laisser voir depuis longtemps que tu «« m'aimes, j'ai pour témoignage d'une vie pure mon soin « vigilant de ne pas te déplaire , à toi dont l'âme eom- « mimique chaque jour avec Dieu, et la certitude qui t'est « donnée que pour être heureux de t'aimer j'observe fidè- « lement la règle et la ligne de ton jugement sur moi . » En même temps il lui demandait ses écrits, et dans des paroles presque chrétiennes, il lui souhaitait de continuer à jouir de l'amour de Dieu et à lui plaire par une constante sainteté.

Il manquerait quelque chose au caractère de cette lettre et à la peinture de l'état moral qu'elle atteste , si nous ignorions comment l'accueillit Augustin. Évidemment cette religion du cœur, distincte des formes de la croyance, lé touchait. Il se félicite, dans sa réponse au pontife idolâtre , de la semence salutaire qu'il voit croître et s'élever entre eux. « La réserve à nier ou à affirmer sur le Christ « lui paraît, dit-il , un tempérament qu'il accepte volon- « tiers dans un païen. » Il est prêt d'ailleurs à l'instruire et à lui communiquer tous ses ouvrages; mais il veut

auparavant éclaircir un seul point. Et alors, répétant les paroles mêmes de Longinien sur l'efficacité des vertus morales pour s'élever vers Dieu , et en même temps sur l'emploi nécessaire des rites antiques , il rapproche ces deux idées , il en cherche toute la portée , comme si à la question qu'il avait posée dans sa première lettre en succédait une autre plus générale et plus haute , celle que Platon avait abordée dans YEutyphron, la sainteté de l'âme considérée à part des formes religieuses. « Je sens dans tes « paroles, ajoute-t-il1, qu'à tes yeux il ne suffit pas, « dans la voie qui conduit à la divinité, que l'homme de « bien contente les dieux par la piété, la justice, lapu- « reté , la chasteté , la vérité de ses paroles et de ses actes, « et s'avance entouré de ce cortège vers le grand Dieu « créateur de tout ; il faut encore qu'il soit épuré par les « pieuses cérémonies et les expiations que prescrivent « les rites antiques. Je voudrais donc savoir quelle chose , « suivant toi , est à épurer par des cérémonies saintes dans « celui dont la vie pieuse, équitable, pure, véridique « honore les dieux , et par eux le Dieu unique , le Dieu « des dieux. » Alors insistant sur cette double contradiction d'une purification nécessaire , quand il y a pureté de l'âme , et d'une purification possible par des cérémonies , quand cette pureté n'est pas, il presse le pontife païen d'expliquer une telle difficulté, et lui indique encore d'autres questions qui s'y rapportent. « L'homme doit-il « être vertueux pour participer aux saints mystères , ou « doit-il y participer pour devenir vertueux? La vertu, « quel qu'en soit le degré , n'est-elle pas insuffisante pour « atteindre à la vie heureuse qui vient de Dieu , si on n'y « joint le secours des cérémonies saintes? Ou bien la pra- « tique de ces cérémonies fait-elle une partie même de la

1 Sanct. August. Oper, t. II , p. 847.

« vertu , de sorte que ce ne soient pas deux choses , « et que dans la vie honnête soit comprise la vie sanc- « tifiée? »

Nous n'avons pas la réponse ; mais la demande en dit assez. Il n'y avait pas seulement ici le débat amical du pontife chrétien avec l'interprète spiritualiste d'un culte idolâtre transformé sans le savoir ; il y avait la question qui naissait dans le sein même du christianisme, et que l'ignorance a parfois obscurcie, la question de la prééminence des œuvres. La poser, c'était la résoudre; car c'était dire que la grandeur des pratiques religieuses est surtout dans les vertus qu'elles soutiennent et qu'elles consacrent. J'ai peine à croire que le païen contemplatif, dont nous avons cité quelques belles paroles, n'eût pas admis cette vérité , et que sa réponse n'eût pas offert une affinité de plus avec la doctrine de celui dont il sentait si profondément la vertu.

Mais le peuple païen n'entendait rien à ce culte extatique ou rationnel auquel s'élevaient quelques âmes d'élite. Persécuté après avoir été si longtemps oppresseur, il s'emportait à de cruelles violences. A Suffecte en Numidie , pour venger le renversement d'une statue d'Hercule, les païens de la ville avaient massacré soixante chrétiens. Non loin d'Hippone , à Calame, dans une ville qui avait pour évêque l'ami et le biographe d'Augustin , Possidius, animé de la même douceur que lui, un édit de l'empereur Honorius, qui prohibait la licence des fêtes païennes, excita de grands troubles. Les païens, nombreux dans la ville, ayant formé le bruyant cortège d'une de ces fêtes , le firent passer devant l'église ; un tumulte s'éleva, et l'église fut assaillie. Sur la plainte de l'évêque demandant au conseil de la ville l'exécution de Pédit, les violences se renouvelèrent. Les membres du conseil , tous attachés à l'ancien culte , hésitaient ; et

la foule, imputant aux opérations magiques des chrétiens un violent orage qui dans l'intervalle avait éclaté sur la ville , attaque de nouveau l'église , y met le feu , poursuit l'évêque et fait plusieurs victimes. L'effroi qu'éprouvèrent ensuite les auteurs de ce désordre, et l'intervention réclamée d'Augustin , nous montrent un nouvel aspect du caractère païen à cette époque, non plus le lettré enthousiaste ou le contemplatif, mais le vieux citoyen tenant aux anciens rites comme à une liberté locale, et s'occupant de sa patrie plus que des questions religieuses.C'estlapensée de deux lettres écrites par Nectaire, riche habitant de la ville de Calame. Il ne nie pas les excès commis par ses concitoyens ; il ne peut les excuser devant la loi; mais il réclame l'indulgence, et croit Augustin le médiateur naturel pour l'obtenir. « L'évêque, dit-il1, ne « doit contribuer qu'au salut des hommes , ne prendre « aux jugements qu'une part favorable, et mériter de- « vant Dieu par ses vertus le pardon des fautes d'autrui. « Je te demande donc, de toute la force de mes prières, « que celui qui n'est pas coupable soit défendu , s'il faut « le défendre , que toute rigueur soit écartée des inno- « cents. Fais ce qui t'est demandé selon ta nature. Les « dommages peuvent être compensés par des amendes. « Nous prions seulement qu'on épargne les supplices. » Augustin était parti pour Calame , afin de se ranger près de l'évêque son ami , et d'apaiser les violences et les ressentiments. Il entendit tour à tour les deux partis, donna des conseils de paix aux chrétiens , et ensuite reçut les païens sur leur demande , et leur parla longtemps de ce qu'il fallait faire et pour détourner leur péril présent, et pour acquérir leur salut éternel. Ce n'est qu'après cette médiation bienveillante, et de retour dans

1 Sanct. August. Oper. t. II , p. 223.

Hippone , qu'Augustin répondit à la lettre du vieux citoyen de Calame. On retrouve dans son langage le génie du temps et cette controverse ornée qui se mêlait à tous les intérêts de la vie. En honorant le zèle de Nectaire , et sans refuser tout à fait l'intercession qui lui est demandée, il déplore les vices de la société païenne; il en veut la réforme , et trouve miséricordieuse la punition qui peut y contribuer. Ce dévouement que Nectaire témoigne pour sa patrie , ces maximes sur le devoir du bon citoyen, qu'il emprunte à la République de CÀcèron, étaient inséparables de vertus civiles et privées qui maintenant, dit Augustin, ne sont plus enseignées que dans les auditoires de peuples formés par les églises chaque jour plus nombreuses.

Ainsi le christianisme revendiquait avec la vérité religieuse l'ascendant politique. Sans nier les fortes vertus de l'ancienne Rome, il s'en prétendait désormais dépositaire , et dans les règles qu'il donnait pour la vie spirituelle, il songeait à comprendre les devoirs de la vie publique. Les paroles d'Augustin attestent qu'à la même époque un effort était fait par la prédication païenne pour mettre dans la religion qu'elle essayait de défendre la morale qui lui avait manqué jusque-là. « Je sais , dit-il1, avec « une nuance d'ironie, que tout ce qui a été ancienne- « ment raconté sur la vie et les mœurs des dieux doit être « compris et expliqué tout autrement pap les sages : on a « maintenant pour les peuples réunis dans les temples « de très-salutaires interprétations de ce genre; hier ou « avant-hier nous en avons entendu. »

Quel que fût le caractère de ce tardif effort, il disparut entre l'influence chrétienne et l'invasion barbare : et on ne doit pas s'étonner que l'évêque d'Hippone , qui écoutait

; Sanct. August. Oper. i. II, p. 228.

avec bienveillance l'enthousiasme solitaire d'un païen réformateur, dédaigne cette réforme pour la foule, dont elle ne corrigeait pas les passions et la licence , et dont elle ne pouvait expliquer le culte sans le détruire.

Le zélé patriote de Calame ne se découragea pas cependant; et quand il vit les rigueurs de la justice impériale menacer ses concitoyens, il invoqua de nouveau le secours d'Augustin. « Ta lettre éloquente1, lui écrit-il, « m'a fait entendre la voix du philosophe , non pas de « celui qui doutait dans l'Académie, mais du consulaire « Tullius, lorsque, sauveur de tant de citoyens, il apportait « du forum son drapeau victorieux dans les écoles éblouies « de la Grèce.» S'efforçant alors de se rapprocher d'Augustin, sinon dans le dogme chrétien, au moins dans la croyance d'un dieu suprême et d'une vie éternelle , il en parle avec ce caractère d'esprit civique et romain qui forme une nuance distincte dans le spiritualisme païen , dont nous avons recueilli quelques traits. « J'écoute avec « reconnaissance , lui écrit-il , en réponse à ses exhorta- « tions au christianisme , ton conseil d'aspirer à la patrie « céleste. Tu ne veux pas m'assigner pour seule patrie »< celle que renferme une enceinte de murailles , ni celle « que la philosophie appelle le monde et déclare eom- « mune à tous les hommes , mais celle qui est habitée par m le grand Dieu et par les âmes qui ont bien mérité de lui , « celle que tous les cultes poursuivent par des sentiers « divers, et que nous ne pouvons décrire par la parole, « mais peut-être atteindre par la pensée. Bien que ce soit « là pour nous la patrie qu'il faut surtout désirer et ché- « rir, je ne crois pas qu'il faille abandonner celle où nous « sommes nés , qui nous a versé les premiers rayons de « la lumière , qui nous a nourris , qui nous a élevés , et ce

1 Sanct. August. Oper. t. II , p. 287.

« qui revient surtout à ma cause , qu'on ne peut bien ser- « vir sans trouver après la mort un asile préparé dans les «-- cieux. »

Mêlant à ces nobles pensées une exagération de l'école stoïcienne, il argumente de l'axiome que toutes les fautes sont égales pour réclamer une impunité commune; et après une vive peinture des inquiétudes et de l'effroi de ses concitoyens sous l'enquête impériale, il supplie Augustin, comme s'il était maître tout-puissant, de considérer Dieu, l'opinion des hommes, la popularité qui s'attache à la bonté , et de chercher la gloire de pardonner plutôt que celle de punir.

Possidius, dans l'intervalle, avait quitté Calame pour se rendre à Rome. C'était cet évêque lui-même qui, venant près d'Augustin s'embarquer au port d'Hippone , lui avait remis la lettre de Nectaire. Ce fait seul indique assez que, pénétré des sentiments de son maître, il allait en Italie solliciter non des punitions rigoureuses, mais des secours. [1 n'y avait pas à craindre pour les païens de Calame cette colère de la puissance impériale que Chrysostome avait redoutée pour Antioche. Augustin peut répondre avec calme aux vives supplications du zélé patriote. En relevant son paradoxe sur l'égalité absolue des fautes, exagération qui, d'ailleurs, dans le stoïcisme était un principe de sévérité et non d'indulgence, il l'avertit d'invoquer plutôt la douceur de la loi chrétienne; et en maintenant la nécessité de punir, il fait espérer une modération que sans doute il inspira.

• Nulle rigueur, en effet, n'ensanglanta Calame. Revenu de Rome, et désormais en paix avec les païens, Possidius se vit en butte aux complots des Donatistes. Sauvé de leurs violences, il intervint en leur faveur, et fit atténuer la peine qui frappait un de leurs chefs. C'est ainsi que dans cette ville divisée en sectes ennemies il passa de

longues années, calmant les haines par la charité, et surmontant les périls parle courage, jusqu'au jour où l'invasion des Vandales ne lui laissa plus d'asile qu'Hippone assiégée.

Cette modération qu'Augustin communiquait autour de lui , il la portait dans les idées comme dans les sentiments; et il s'en servait pour résoudre la foule de questions que l'ardeur du zèle et l'ignorance faisaient naître incessamment. Quelques exemples seuls peuvent en donner l'idée. Un riche citoyen d'Afrique, Publicola, écrivait à l'évêque d'Hippone une lettre 1 pleine de ces scrupules, dont se trouvait hérissée la vie du chrétien. Sur une frontière de la province, les barbares, qui se chargent de transporter les contributions, s'engagent dans les mains du tribun ou du décurion par un serment à leurs dieux; ils s'obligent sous le même serment à garder les moissons des métairies voisines et à conduire les voyageurs. N'y a-t-il pas péché pour les chrétiens qui acceptent cet engagement? Les moissons n'en sont-elles pas infectées, et le propriétaire atteint de la faute de ses métayers, quand ceux-ci sont chrétiens? Les difficultés n'étaient pas moins grandes pour l'intérieur de la province, où le chrétien rencontrait non plus l'idolâtrie grossière de quelques peuplades indigènes, mais les restes transplantés du polythéisme romain, et les monuments dont il avait orné sa conquête. Une hostile défiance s'attachait même aux ruines. Un chrétien peut-il boire de l'eau d'une source, ou d'un puits qui a servi pour les sacrifices, ou qui se trouve dans l'enceinte d'un temple devenu désert? peut-il se baigner dans des thermes où il est offert de l'encens aux idoles? peut-il prendre du bois dans les forêts sacrées? A toutes ces inquiétudes, Au-

1 Sanct. Auyust. Oper. I. II , p. 107.

gustin 1 répond avec la même sagesse : « Celui, dit-il, qui « a juré par les faux dieux pécherait deux fois s'il était « parjure. Profiter de sa fidélité, ce n'est pas s'associer à « la forme de son serment, mais à ce qu'il fait de bon en « gardant sa promesse. » Quant aux scrupules sur la fontaine sacrée, sur les offrandes qui auraient servi au culte des idoles, il ne peut s'empêcher de sourire. « Si cette « crainte était fondée, dit-il, les apôtres n'auraient dû « prendre aucun aliment dans Athènes, puisque la ville « entière était consacrée à Minerve. » Enfin, de toutes les abstentions qu'inspirait l'horreur du paganisme, une seule l'arrête, mais par un motif d'équité; il ne veut pas que les chrétiens prennent pour leur usage les débris des temples et des idoles, les arbres des bois sacrés, par crainte non de profanation, mais d'avarice; et il condamne le zèle intéressé des destructeurs.

Aux objections du paganisme mourant, à sa transformation mystique, aux derniers combats rendus autour de ses ruines , il faut joindre pour Augustin les doutes qui s'élevaient au sein même du culte vainqueur, et dont il était souvent le confident et l'arbitre. Parmi les hommes engagés au christianisme, ou qui devaient lui appartenir par tradition domestique, il y avait des esprits sceptiques, sans être dissidents. Cela se rencontrait surtout chez quelques hommes habitués à l'étude. Ainsi, dans une de ces réunions d'amis lettrés telle que l'offrait dès-lors une ville d'Afrique, après avoir raisonné sur les théories de l'art oratoire et les différents systèmes de philosophie, on touchait à la science du christianisme, au fond même de ses dogmes. Ce n'était pas l'obstination du préjugé païen, ou la prétention d'une secte rivale , mais une certaine résistance du libre penser dans des hommes que ne do-

1 Sanct. August. Oper. t. II, p. 111.

minait d'ailleurs aucune passion de parti. Tel paraît un noble Romain, Volusien, d'une famille attachée au christianisme, l'ami du tribun Marcellin qui, se sentant trop faible de science pour lui répondre, réclame l'appui d'Augustin. Les deux amis adressent leurs lettres à l'évêque. Volusien 1 avait résumé dans la sienne les objections qu'il avait recueillies, la difficulté de concilier la grandeur du Dieu de l'univers avec son incarnation mortelle, les miracles qu'on lui attribue et qui semblent petits pour un Dieu. Marcellin ajoute d'autres questions sur le caractère même de la loi nouvelle. Pourquoi a-t-elle été substituée à l'ancienne loi, puisqu'elle reconnaît le même Dieu? n'est-elle pas en désaccord avec la constitution de l'État, lorsqu'elle prescrit de ne jamais rendre le mal pour le mal, de tendre l'autre joue a qui vous a frappé, et de donner la tunique a qui a pris le manteau, toutes choses contraires à la loi civile; et à la protection de la province romaine contre l'ennemi? Il demande une réponse, une solution éclatante de ces objections. « Car, pendant qu'on « les faisait, dit-il, un propriétaire considérable du pays « d'Hippone était là présent qui louait ironiquement ta « sainteté, et soutenait que t'ayant adressé ces questions « il n'avait obtenu rien de satisfaisant. »

C'est le travail des esprits que nous marquons parce détail, et non la démonstration des vérités religieuses. Les deux réponses d'Augustin ne sont pas ce que la conviction etlascience les auraient faites dans le siècle de Bossuet et de Leibnitz. Le raisonnement est moins sévère par cela même que la foi est plus vive. Mais on est frappé de l'affectueuse tolérance d'Augustin dans l'ardeur de cette foi ; il aime la sincérité de Volusien; il ne blâme pas cette libre con-

1 Sanct. Augusl. Oper. t. II , p. 399. - Sanct. August. Oper. t. II , p. 408.

férence ; il en discute les hardiesses ; et puis il esquisse à grands traits ce qui répondait à tout, le spectacle dont le monde était saisi, et qu'il se donnait à lui-même par son changement de croyance. « Le Christ vient; dans sa «naissance, sa vie, ses paroles, ses actions, ses souf- « frances, sa mort, sa résurrection, son ascension, s'ac- « complissent toutes les annonces des prophètes. Il « envoie l'Esprit-Saint ; il en remplit les fidèles assemblés « dans une maison , en prière et en attente du don qui « leur était promis. Animés de l'Esprit-Saint, ils parlent « tout à coup les langues de tous les peuples; ils accusent « hardiment l'erreur; ils publient la vérité, ils exhortent « à la pénitence, et promettent la bonté divine. Leur « prédication de la vraie religion est suivie de signes « et de miracles. L'infidélité se soulève violemment « contre eux ; ils souffrent selon les prédictions ; ils « espèrent selon les promesses ; ils enseignent selon la «loi. Peu nombreux, ils sont partout disséminés; ils « convertissent les nations avec une merveilleuse facilité ; « ils se multiplient au milieu des ennemis, croissent par « la persécution, et s'étendent par les entraves jusqu'aux « extrémités de la terre. Du sein des plus ignorants, des » plus humbles et des plus isolés sortent la lumière, « la gloire, la foule, les plus éclatants génies et les plus « éloquentes paroles. Toutes les habiletés des logiciens « et des docteurs, ils les soumettent au Christ, et les font « servir à prêcher la voie du salut. Dans les alternatives « du malheur et de la prospérité , ils pratiquent sans cesse .« la patience et la modération. Dans le déclin du monde, « qui fatigué touche à son dernier âge, ils attendent avec « plus de certitude qu'il n'est prédit l'éternel bonheur « de la cité céleste : et cependant l'infidélité des nations « frémit contre l'Église du Christ. Celle-ci triomphe en « souffrant, et professe sa foi au milieu des cruautés

« qu'on lui oppose. Pour faire place à l'immolation de « la vérité révélée , et longtemps cachée sous le voile « des promesses mystiques, les sacrifices qui en étaient « la figure sont tombés avec la ruine même du temple. « Réprouvée par les infidèles la nation juive, arrachée de « ses demeures, est dispersée dans tous les lieux du « monde, afin de porter partout les livres saints, et pour « que le témoignage de la prophétie qui avait annoncé le « Christ soit fourni par ses adversaires, et qu'on y lise la « prédiction de leur incrédulité même. Les temples et les « statues des démons, les rites sacrilèges sont tour à tour « abolis. Les hérésies contre le Christ, et cependant au « nom du Christ, se multiplient, comme elles avaient été « prédites pour exercer la doctrine de la religion sainte. « Tout cela se voit accompli tel qu'on l'a lu dans les pro- « phètes, ou est attendu tel qu'ils l'ont annoncé. Quelle « âme éprise de l'éternité et touchée de la brièveté de la « vie présente lutterait contre la hauteur et la lumière « de cette divine autorité? »

Dans sa réponse au tribun Marcellin , au magistrat, dont ses conseils avaient plus d'une fois inspiré la modération , il triomphe par l'objection même qui lui est faite. Cette douceur, cette abnégation de l'intérêt privé qu'on reproche au christianisme est le principe d'union que les plus sages législateurs cherchaient pour la cité. Bien compris, il fonderait, il consacrerait l'État mieux que ne l'ont fait les plus grands hommes. C'est une réponse anticipée à l'assertion réfutée par Montesquieu que des chrétiens parfaits ne seraient pas de bons citoyens. C'est en même temps l'annonce de ce nouveau droit des gens introduit dans le monde avec le christianisme. « Si la république terrestre ', dit

1 Sanct. August. Oper. t. II, p. 415.

« Augustin, observait les préceptes chrétiens, la guerre « même ne serait pas faite sans humanité, et sous l'accord « paisible de la religion et de la justice, les vaincus se- « raient plus facilement ménagés. » Puis il ajoute admirablement : << Si la loi chrétienne blâmait toutes les « guerres, il eût été dit aux soldats qui, dans l'Évangile, « demandent la voie du salut, de jeter leurs armes, et d'a- « bandonner la milice. Mais il leur a été dit seulement : Ne m rançonnez personne ; ne faites dommage à personne ; « que votre solde vous suffise. Celui qui prescrit de se con- « tenter de sa solde n'a pas interdit la guerre. Que ceux « qui croient la doctrine chrétienne contraire à l'État , « forment une armée de soldats tels que le veut cette « doctrine , qu'ils donnent des sujets , des maris , des « pères, des fils, des maîtres, des serviteurs, des rois, des « juges, des gardiens du trésor et des receveurs d'impôts, « tels que la loi du Christ a commandé de l'être, et qu'ils « osent dire qu'elle est ennemie de l'État, ou plutôt « qu'ils avouent que bien obéie elle en est le salut. » Mais ces sages maximes n'étaient pas toujours entendues comme le demande Augustin; et le changement de croyances, la transfusion d'un nouveau principe dans tout l'ordre social, et le passage de la contemplation religieuse à la vie active et guerrière s'accomplissait plus lentement que la ruine de l'empire. Le christianisme rencontrait une société affaiblie par un long despotisme, et où la division intolérante des sectes jetait encore un affaiblissement né de la réforme même.

Tandis que les disciples de Chrysostôme étaient persécutés dans la Grèce, que les restes de l'arianisme agitaient la Gaule et l'Italie, que les fureurs des Donatistes opprimés ensanglantaient l'Afrique, et que partout de jeunes Grecs et de jeunes Romains restaient oisivement plongés dans la contemplation et la prière, du fond du

Nord accouraient à cheval, et sur des chariots de guerre, des hommes féroces, impitoyables, acharnés à détruire. Ils chassaient devant eux un peuple timide. Convertis, sans êtres humanisés, dans leur christianisme grossier qu'enflammait l'esprit de secte, ils brûlaient les villes et les temples; tout fuyait, tout périssait devant eux; ils étaient aux portes de Rome avec Àlaric à leur tête.

Deux fois ce chef rançonna Rome sans la prendre. Il lui donna même un roi, tandis que le faible Honorius cachait dans Ravennes sa pourpre impériale. Puis enfin Àlaric, lassé de faire de Rome un jouet, la brisa. Chose singulière! avant ce dernier coup, Rome était redevenue presque païenne ! La peur s'était réfugiée vers les antiques idoles. Des cérémonies défendues par les lois de Gratien et de Théodose avaient publiquement reparu. Le préfet de Rome avait appelé des aruspices toscans; et le dernier de ces consuls, vain simulacre de l'ancienne république, ressuscita, par une autre parodie, les cérémonies augurales le jour de son installation. Cette année même, en 410, Rome fut prise d'assaut, et désolée par le meurtre et le pillage; il n'y eut d'asile que dans les églises chrétiennes.

La manière dont cette calamité fut ressentie par tous les peuples, est un des traits mémorables de cette époque. Reaucoup de familles illustres avaient fui, et elles portaient avec elles, en Afrique et en Asie, le récit et l'image de ce grand désastre ; mais le monde, ce monde romain composé de vaincus , apprit cette nouvelle avec une sorte de joie. Le génie chrétien secondant la vieille jalousie des nations , triomphait de voir tomber la ville enivrée du sang des martyrs. Alors même, un nombreux concile était assemblé dans Carlhage, et réclamait l'exécution des lois contre les Donatistes. Le bruit de la chute de Rome y retentit, comme un grand coup de la Providence

excitant plus de respect religieux que de douleur. On aperçoit ce sentiment à travers l'éloquente pitié qu'exprime l'évêqued'Hippone dans plusieurs sermons prêches au peuple de Carthage. Cependant une grande récrimination s'élevait de la part de tous ceux qui n'étaient pas chrétiens. Assez nombreux encore aux deux points opposés, dans l'aristocratie sénatoriale et dans les villages, les païens regardaient cette calamité comme une vengeance des dieux, et une punition de la victoire du culte nouveau. Dans l'affaiblissement du polythéisme et le besoin qu'avaient ses sectateurs d'attacher à leur croyance vieillie de plus vivants symboles, Rome, par sa grandeur matérielle, par ses palais et ses temples, était devenue pour eux un type religieux, une divinité dont la ruine ajoutait le sacrilège à tous les malheurs. Ces mêmes voix qui , depuis un siècle imputaient au christianisme tout désastre accidentel, tout fléau passager de l'empire, lui reprochaient bien plus cette grande et dernière catastrophe. Elles rappelaient, en l'accusant, les anciennes prospérités de Rome sous le culte des dieux, et le génie de la république qu'elles prenaient pour la puissance même de ce culte.

Augustin répondit d'abord dans les chaires des basiliques de Carthage par les souvenirs de l'histoire romaine. Avant la victoire d'Alaric, Rome avait brûlé sous les Gaulois et sous Néron. Dans ce siècle même elle avait repoussé loin de ses murs l'invasion des barbares encore païens ; et ceux qui venaient aujourd'hui de la vaincre étaient chrétiens malgré leur hérésie. En même temps il laissait voir son espérance que Rome serait encore la métropole du monde, et qu'après le désastre expiatoire qui frappait l'ancienne ville des faux dieux elle serait la ville éternelle des peuples régénérés. Il voulut faire plus, et au milieu des soins que sa charité prodiguait

aux victimes échappées du sac de Rome, il entreprit de répondre par un grand ouvrage d'histoire et de philosophie à toutes les plaintes du paganisme. C'est la Cité de Dieu, monument original de l'interprétation du passé par le génie nouveau qui changeait le monde, et vivant parallèle des deux civilisations qui précédaient le moyen âge. Les infatigables travaux de l'ambition , les conquêtes , la gloire y sont jugés par l'abnégation chrétienne ; c'est l'oraison funèbre de l'empire romain prononcée dans un cloître. Quand un voyageur moderne passe à Rome, son imagination est assaillie par les plus grands contrastes des choses humaines : il voit des processions de moines dans le Forum ; il entend de pieuses psalmodies près des lieux où parlaient Cicéron et César; il aperçoit sous la Rome nouvelle , sans armes et sans empire , cette Rome guerrière, dont il ne reste que des ruines et des épitaphes; mais, dans une révolution si prodigieuse, il reconnait cependant la grandeur de cette domination spirituelle qui fut exercée par la Rome pontificale. Tel est presque le spectacle que l'ouvrage d'Augustin fait passer sous nos regards. Sans doute la marque du temps se trouve dans une foule d'arguments subtils ou de mystiques hyperboles ; mais on y sent cette première sève de christianisme dont parle Rossuet ; une ardente conviction anime tout l'ouvrage , et cette conviction est l'arrêt de mort de l'ancienne société. Il est peu de livres où l'on puisse découvrir plus de détails précieux sur les mœurs et la philosophie antiques; mais un plus grand objet vous saisit : on regarde cette cité céleste que la croyance des peuples substituait aux intérêts de gloire et de patrie ; on conçoit alors que l'empire devait périr, quand tout ce qui restait d'énergie morale dans le monde civilisé se tournait vers ces pieuses contemplations , et cédait l'univers aux Rarbares.

Cette disposition d'esprit apparaît dans les témoignages mêmes d'admiration qu'excita d'abord l'ouvrage d'Augustin. Un de ces Romains lettrés qui prirent part au gouvernement de l'Afrique , Macédonius , près duquel l'évêque d'Hippone exerça souvent le droit d'intercession charitable que réclamait l'épiscopat, avait reçu les trois premiers livres de la Cité de Dieu. Saisi par cette lecture qui , dit-il , l'enlève à d'autres causes de sollicitude, il voit, comme Augustin , dans la chute de Rome un argument contre le polythéisme ; et se résignant à cette preuve achetée si cher : « Tu t'es servi , lui écrit' « il 1 , du très-puissant exemple d'une calamité récente ; « et bien que tu aies ainsi beaucoup fortifié ta cause , je « n'aurais pas voulu de cet appui , si le choix eût été « libre. Mais puisque de là venait la plainte de ceux que « tu avais à convaincre de folie , il a fallu chercher là les « témoignages de la vérité. Je t'écris ceci occupé par « d'autres soins qui bien que frivoles , quand nous regar- « dons à la fin des choses , sont nécessaires selon la con- « dition humaine. Si j'ai du loisir et si je survis, je t'é- « crirai encore d'Italie pour rendre à cette œuvre d'une « si haute doctrine un hommage toujours insuffisant. »

A l'époque même où il commençait ce vaste ouvrage, qu'il reprit à divers intervalles et n'acheva que bien des années après , Augustin était l'âme d'un nouvel effort tenté pour rétablir entre les chrétiens d'Afrique l'unité religieuse. Sur un édit d'Honorius réfugié dans Ravenne, les évêques catholiques et donatistes étaient convoqués à Carthage, tandis que Alaric, maître de l'Italie, menaçait la Sicile et se préparait à envahir l'Afrique, pour y fonder le siège de son empire et faire de Carthage la capitale de Rome et d'une partie de l'Occi-

1 Sanct. August. Oper. t. Il , p. 635.

dent. Mais assaillie par une tempête dans le court passage de Reggio à Messine , sa flotte à demi détruite est rejetée sur le rivage. Frappé de ce désastre et atteint de maladie, il meurt, laissant l'Afrique à conquérir par un autre Barbare moins généreux que lui. Ses lieutenants, inquiets pour sa conquête d'Italie et pour sa cendre , le font ensevelir dans le lit d'une rivière dont les flots un moment détournés reviennent cacher sa tombe. Carlhage, toute remplie de fugitifs de Rome qui oubliaient leur malheur, en se pressant aux jeux du cirque et du théâtre, n'a plus à craindre l'invasion du vainqueur d'Italie, et jouira pendant quelques années encore de son luxe et de la paix. Près de six cents évêques s'y rendirent, divisés en deux partis presque égaux de catholiques et de Donatistes. Afin d'éviter les orages d'une assemblée si nombreuse, par un ordre du tribun Marcellin qui devait la présider, dix-huit évêques sont choisis de chaque côté pour soutenir ou conseiller le débat, et en assurer la reproduction fidèle.

En acceptant cette épreuve , les évêques catholiques , dans une lettre écrite par Augustin au tribun Marcellin, avaient annoncé , s'ils étaient vaincus, l'intention d'abandonner l'épiscopat et de se laisser conduire par ceux auxquels ils seraient redevables du bienfait de la vérité ; et s'ils étaient vainqueurs, s'ils prouvaient qu'en Afrique et au delà des mers l'Église n'avait pas failli , ils offraient d'y recevoir à leur rang les évêques donatistes, de partager avec eux l'épiscopat , ou de l'abdiquer en commun pour le tenir d'une élection nouvelle. Mais dans cette lutte , égale en apparence , l'avantage était tout d'un côté. Malgré l'habileté de quelques adversaires sortis du barreau de Carthage pour entrer dans la hiérarchie donatiste , Augustin domina par sa parole une controverse où les dogmes fondamentaux n'étaient pas engagés , et

où le dissentiment naissait tout entier d'une querelle de discipline. La discussion, demeurée célèbre sous le nom de Conférence de Carthage , fut terminée après trois jours par une décision du tribun Marcellin qui déclarait les Donatistes convaincus d'erreur et ordonnait leur réunion à l'Église, en même temps que l'interdiction de leur culte. A l'issue de ce débat, Augustin s'en fit l'historien dans un récit abrégé que la passiou du temps rendait populaire. Puis il reprit avec ardeur l'œuvre laborieuse de ramener à sa conviction , de gagner, d'adoucir ceux dont la sentence impériale avait proclamé le retour. Mais sa vie entière ne devait pas voir le terme d'un tel effort. Le procès se ranima le lendemain du jugement; et la réunion imposée suscita des haines plus fortes. Ce fut alors qu'Augustin eut le plus de violences à déplorer et de rigoureuses punitions à prévenir ou à tempérer par ses prières. Il n'y manqua jamais; et quoique sa doctrine , d'abord si favorable à la tolérance religieuse et n'admettant que la persuasion , sans contrainte, eût fléchi devant l'ardeur des uns et les fautes des autres, son cœur généreux ne changea pas; et à défaut d'un principe de liberté de conscience invoqué naguère par les chrétiens , mais oublié depuis leur victoire, et peu compris de tout le monde, il garda le zèle de la charité. Par là, sans doute, il exerça sur les âmes plus d'empire que tout autre : des villes où dominait depuis longtemps la secte donatiste , touchées par la parole d'Augustin , revinrent à la communion dont il était l'a- * pôtre. Dans une de ses lettres, il félicite d'un changement semblable les principaux habitants de la ville de Cirte. Mais longtemps après, dans d'autres villes importantes, telles que Césarée, il retrouvait ses adversaires de la Conférence de Carthage encore puissants sur les esprits , et lui opposant leurs réponses ou la protestation

de leur silence devant un peuple divisé ; et il avait sans cesse à recommencer une controverse qui ne s'arrêta que sous le joug accablant des Vandales.

Cette division des sectes fut le fléau de l'Afrique romaine ; elle y fomentait les rivalités des grands officiers de l'empire , comme elle y attirait l'invasion barbare. Au milieu du triomphe de l'Église sur les Donatistes , le tribun Marcellin, son zélé défenseur, succombant aux calomnies du parti qu'il avait vaincu pour elle, était condamné comme coupable de trahison et périssait à Carthage , pleuré et consolé par Augustin. Mais , pendant que les Donatistes opprimés étaient encore assez puissants pour se venger de leurs ennemis par la main même de l'empire qui prohibait leur culte , une autre secte s'élevait , et , en peu de temps , de Carthage elle touchait à Jérusalem , et elle agitait les Églises d'Orient et d'Occident. C'était la doctrine de Pelage, ce nouveau travail de la pensée humaine sur elle-même , cet effort de la volonté libre prétendant se soustraire à l'appui même de Dieu , rêve d'orgueil et de force qui vient se jeter entre les invasions des Goths et des Vandales. Cette doctrine , rapidement portée de Rome en Orient par un moine de la Grande-Bretagne, n'excitait pas, comme la secte des Donatistes, une sorte de guerre civile; elle ne devait pas, comme l'Arianisme, diviser le monde romain et devenir l'initiation chrétienne d'une partie des peuples barbares ; elle semblait une abstraction toute morale qui commandait d'autant plus la vertu à l'homme qu'elle lui en reconnaissait la puissance; enfin, elle touchait de près à l'opinion qu'Augustin avait défendue dans le traité du Libre arbitre, en revendiquant l'action spontanée de l'âme sous le regard éternel de Dieu ; mais là il s'était arrêté ; et cette âme , que la prescience de Dieu n'enchaînait pas , il la concevait et la voulait soutenue par sa

grâce , afin qu'elle fût reconnaissante autant qu'elle était libre.

Survenait un logicien sévère qui de la liberté de l'âme concluait sa force absolue , et prétendait que la volonté se suffisant à elle-même rendait superflu tout secours de la bonté divine. Mais si l'âme créée libre était par elle seule capable de tout bien , si sa nature même faisait sa vertu , elle ne naissait donc pas affaiblie et déchue ; ainsi sous les noms de la liberté et de la grâce s'agitait la question entière du christianisme. Le principe de la liberté de l'âme était le fondement de la morale ; mais la croyance au secours divin , l'effort pour le mériter, l'espoir de l'obtenir était le lien même du culte. Par là s'explique l'infatigable ardeur d'Augustin contre la doctrine de Pelage , ses lettres , ses écrits , ses appels au pontife de Rome pour faire censurer ceux qu'il appelle de subtils et éminents génies , d'autant plus égarés qu'ils se sont avec plus d'orgueil confiés à leurs forces. Pour lui , comme s'il eût été dans la vocation de son génie méditatif de combattre sans cesse , il commença sur ce problème abstrait de la grâce une controverse qui ne cessa plus. Ce dernier combat devint même le titre principal et le caractère dominant de sa théologie. C'est qu'en effet nul sujet de contemplation n'était mieux approprié aux deux puissances diverses de sa nature, la sagacité métaphysique et la tendresse de cœur. Par l'une , il portait dans cette question l'étude attentive des facultés de l'âme ; par l'autre , il s'élevait à Dieu avec ces . élans de confiance et d'amour que la science ne donne pas. A la fois philosophe et mystique , plus il étudiait l'homme, plus il sentait la nécessité du secours divin.

Ne vous étonnez donc pas que, dans l'activité de sa vie épiscopale et le calme de sa conviction , il ait gardé le génie curieux et spéculatif de sa jeunesse.

Pour lui le travail métaphysique se mêlera toujours à la foi religieuse. 11 osera chercher dans l'intelligence humaine , non pas seulement l'idée, mais la similitude de Dieu et concevoir le mystère de la nature divine à l'aide des puissances unies et diverses qu'il aperçoit clans l'âme. Et ce ne sera pas seulement une image, un symbole rapidement jeté dans un pieux discours. Il s'y arrêtera par une décomposition savante des phénomènes de l'âme , des impressions qu'elle reçoit par les sens , de la science intime qu'elle porte en elle et de la pensée qu'elle produit par la parole. Combattant à côté de la secte naissante de Pelage les restes puissants de l'arianisme , il écrit un nouveau traité sur le dogme qu'avait défendu avec tant d'ardeur Hilaire de Poitiers. Sa foi n'est pas moins vive; mais son langage est différent. Ce que la tradition impose , il veut le démontrer à la raison. Et il remplit une grande part de son ouvrage par l'analyse des facultés intellectuelles et morales de l'homme. L'intelligence 1 se connaît et s'aime; et cette connaissance, cet amour font partie de son unité. Ce sont des conditions inséparables. L'âme s'applique tout entière à chacune d'elles en restant elle-même indivisible ; et en même temps l'idée qu'elle conçoit dans les choses spirituelles , étant conforme à une vérité nécessaire, est comme un verbe éternel qu'elle enfante. C'est là pour Augustin une première image de l'essence divine ; il croit en reconnaître une autre dans les éléments mêmes de l'âme, la mémoire, la pensée, la volonté, trois formes du même être qui se pénètrent et se confondent. Cette comparaison , que Bossuet a reproduite avec toute la puissance de son langage et le respect majestueux de sa foi , n'est pas dans Augustin un simple

1 Sanct. August. Oper. î. VIII, p. 879.

élan mystique, un effort de l'imagination pour atteindre l'incompréhensible. Elle lui sert à expliquer les attributs de la pensée humaine. On dirait qu'il les voit mieux , et comme agrandis au foyer d'une plus vive lumière ; et au lieu de s'éblouir de cet éclat religieux dont il les entoure , il les discerne et les définit en eux-mêmes avec la méthode d'observation la plus attentive. Soit qu'il démontre la nature une et complexe de l'àme , soit qu'il analyse ce qu'elle reçoit des sens, et ce qu'elle perçoit directement, soit qu'il suive à la trace l'aptitude dont elle est douée pour trouver par elle-même la vérité dans les choses intellectuelles , tandis qu'elle a besoin de l'apprendre d'autrui dans les choses matérielles, soit enfin qu'il expose l'action de l'âme sur elle-même, la manière dont elle se saisit et s'examine , partout il jette sur ces mystères des clartés qu'a suivies ou retrouvées Leibnitz.

On peut s'étonner sans doute de quelques subtilités qu'il ajoute à la hardiesse de sa première pensée. Les communications de l'homme avec le monde extérieur, l'objet, la perception, l'attention sont encore pour lui une image du type divin , une trinité mystérieuse. Mais lorsqu'il abandonne ce langage figuré, avec quelle précision il détermine la double nature de l'homme, et dégage le principe pensant et de la matière , et de la force vitale !

Déjà dans d'autres écrits, où cette science d'observation était le moins attendue , il avait marqué par des nuances profondes la séparation des sens et de lame , de l'instinct et de l'intelligence. Il avait montré non pas au nom de la foi , mais par l'expérience, que lame est une chose distincte , et ses agents corporels ses instruments, ses organes une autre chose. Il en avait vu la preuve dans cette puissance de distraction qui fait

TABLEAU DE l'ÉLOQ. CHRÉT. 32

que 1 ame préoccupée n'aperçoit pas l'objet placé devant les yeux , et cesse d'agir par la volonté sur le mouvement même du corps qu'elle anime. En même temps qu'il décrivait le mécanisme des nerfs, il avait montré comment l'âme, lorsqu'elle veut concevoir Dieu, ou s'étudier elle-même, se détourne de toutes les impressions des sens , les jugeant non-seulement inutiles, mais contraires , et comment elle a par elle seule d'innombrables objets d'attention étrangers à tout l'ordre des corps. Enfin dans des observations jetées çà et là sur les facultés des animaux , il avait montré où elles s'arrêtent , et le domaine réservé de l'âme humaine. Ces vues diverses se résument ici dans une page toute philosophique. « Voyons, dit-il1, où est placé le point de réunion de « l'homme extérieur et de l'homme intérieur. Tout ce « que nous avons dans l'existence de commun avec la « brute appartient à l'homme extérieur. En effet, ce « n'est pas seulement le corps qu'il faut appeler l'homme « extérieur, c'est aussi cette portion de la vie qui sou- « tient l'organisme. Lorsque les images des objets dé- « posées dans la mémoire reviennent par le souvenir, « c'est encore un acte qui appartient à l'homme exté- « rieur ; et les, animaux mêmes peuvent recevoir par les « sens l'impression des objets du dehors , en garder le « souvenir, et entre ces objets rechercher ce qui leur « est utile, fuir ce qui leur est déplaisant. Mais noter « ces impressions , les retenir non-seulement sous une « sensation immédiate , mais en les confiant exprès à la « mémoire ; et lorsqu'elles commencent à s'effacer par « l'oubli , les graver de nouveau par le ressouvenir et « la réflexion , de sorte que la mémoire ayant d'abord « fourni matière à la pensée, ensuite la pensée affer-

1 Sanct. August. Opcr. t. VIII , p. 913,

« misse la mémoire , se créer enfin une vue fictive des « objets , en recueillant et en rapprochant de çà et de là « ce qui était dispersé , et dans cet ensemble discerner « le vraisemblable du vrai , non pour les choses spiri- « tuelles, mais pour les choses matérielles, cette épreuve « et toute autre semblable , quoique faite sur des objets « sensibles et par l'entremise des sens , ne se fait pas en « dehors de la raison et n'appartient qu'à l'homme. « L'œuvre d'une raison plus haute encore, c'est de « juger des objets corporels d'après des règles idéales « et éternelles. Ces règles , si elles n'étaient pas au- « dessus de la raison humaine, elles ne seraient pas im- « muables , et si notre intelligence n'y mettait pas « quelque chose du sien , nous ne pourrions pas d'après « elles juger des objets matériels : or, nous en jugeons, « suivant des rapports de proportions et de formes « que l'esprit sait toujours subsistant. »

Mais cette beauté de la matière , cette perfection de la forme . dont Augustin s'est occupé dans d'autres écrits , n'est pas à ses yeux le principal objet de l'attention de lame. Bien que dans l'image qu'elle en conserve , et dans les jugements qu'elle en porte, l'âme obéisse à des règles éternelles de convenance et d'harmonie, elle a d'autres sujets d'admiration plus élevés et plus dignes d'elle. Là surtout se complaît la pensée d'Augustin. Les arts ne sont pour lui que le degré inférieur de la grandeur morale; c'est à cette grandeur qu'il a voué son amour. Voilà ce qu'il exprime avec un charme d'imagination ou plutôt un mouvement de cœur qui vient animer tout à coup les abstractions de son langage : « Quand je me rappelle1, dit-il, Carthage que j'ai vue, « et quand je me figure Alexandrie que je n'ai pas vue,

' Sanct. Âugust. Oper. t. VIII , p. 883.

« et que parmi ces formes imaginaires ma raison en af- « fecte de préférence quelques-unes, toujours les mêmes , « là sans doute s'exerce et brille d'en haut le jugement « de la vérité affermi sur les règles incorruptibles qui « lui appartiennent; et s'il est mêlé de quelque ombre « des images terrestres, il n'en est pas cependant obscurci « et troublé. Mais voici ce qui importe davantage : res- « terai-je soit au-dessous, soit au milieu de ces vapeurs , « et comme exclu de la clarté des cieux , ou comme on «> l'éprouve au sommet des plus hautes montagnes, jouis- « sant de l'air libre et pur, verrai-je la lumière la plus « sereine sur ma tête et l'épaisseur des nuages à mes « pieds? D'où vient en effet que mon cœur s'enflamme « d'une ardeur fraternelle, quand j'apprends qu'un « homme a souffert pour la beauté et la vérité de la « foi? Si cet homme m'est montré, je veux l'attirer à « moi, le connaître, l'engager par l'amitié. Si j'en ai « l'occasion , je m'approche de lui , je lui parle , je pro- « longe l'entretien; je lui exprime mon affection dans « les termes les plus forts. Je veux en lui le même sen- « timent , la même expression qu'il trouve en moi ; et «je forme par la confiance cette union spirituelle, ne «< pouvant si promptement rechercher et voir le fond « du cœur. Je l'aime donc fidèle et courageux , lui por- « tant un pur et fraternel attachement. Mais s'il avoue « dans nos entretiens ou révèle sans le vouloir qu'il a « sur Dieu quelque croyance grossière , qu'il en attend « une récompense charnelle, qu'il a souffert pour cette « erreur, ou par l'espoir d'une somme d'argent , ou par « le vain désir d'une gloire humaine, mon affection « heurtée et comme repoussée se détourne de qui ne la « mérite pas, et reste attachée au modèle idéal qu'elle « avait cru voir en lui , et pour lequel je l'avais aimé. » Rien de plus éloquent que cette analyse en action de

la puissance du sentiment moral. Et on n'a jamais mieux peint cette sympathique perception de la vertu semblable à celle du grand et du beau dans les arts , et plus infaillible encore. Mais l'école de Platon suffisait pour inspirer ce langage. Cherchons sur quel autre point le philosophe chrétien se sépare du sage d'Athènes, et ce qu'il ajoute aux traditions de l'Académie. Il faut l'entendre discuter cette doctrine de la réminiscence par laquelle Platon expliquait les germes de vérité naturels à l'âme humaine, en donnant pour preuve des connaissances qu'elle avait acquises dans une vie antérieure l'exemple de cet enfant qui, interrogé sur quelque problème de géométrie, avait répondu comme s'il possédait cette science. « C'est que sans doute, dit Augustin, les « questions étant posées graduellement et avec art, l'en- « fant voyait ce qu'il fallait voir, et disait ce qu'il avait « vu. Si c'était le souvenir de choses connues dans une « autre vie , tous ou à peu près tous ne seraient pas ca- « pables du même effort, en étant interrogés par la « même méthode ; car tous n'ont pas été géomètres dans « cette autre vie. Mais il faut croire plutôt que la nature de « l'intelligence est ainsi faite , qu'à la suite de vérités in- « tellectuelles enchaînées naturellement , par une dispo- « sition du Créateur, elle voit telles conséquences, à la « clarté d'une certaine lumière incorporelle , de même « que l'œil discerne les objets placés dans le rayon de « la lumière matérielle qu'il perçoit et pour laquelle il « est conformé. »

C'est là combattre Platon avec une forme d'imagination qui semble lui avoir été en partie dérobée. Restait à expliquer le travail intérieur de cette âme créée capable de trouver la vérité , ou plutôt en ayant déjà le dessin et la trace en elle-même. Pour Augustin, si la vérité n'est pas une réminiscence, elle est une int ni-

tion primitive, une inspiration; et par là il touche de bien près à l'opinion qu'il a contredite. L'homme trouve en lui-même la vérité , mais il ne peut la trouver que par la réflexion, par l'attention interne de l'âme sur elle-même. Jusque-là, il la possède sans la connaître, ou plutôt il la connaît sans y penser. Il croit l'avoir découverte au moment où il l'a comprise ; et il la remet en dépôt dans la mémoire. « Mais, dit Augustin, il est une autre et plus secrète profondeur de la mémoire, où lorsque nous y avons pensé pour la première fois

< nous avons trouvé cette vérité, et où s'engendre le Verbe intérieur qui n'est d'aucune langue , science

< venue de la science , vision dérivée de l'immortelle i vision , conception qui se manifeste par la pensée ,

mais émane d'une conception qui résidait dans la * mémoire et s'y cachait. » Ne sont-ce pas là les idées innées comme les entendait Descartes et comme les reconstruit l'analyse moderne , le rapport mystérieux de l'âme avec les vérités nécessaires, et sa puissance naturelle de les reconnaître et d'y croire? Sous le symbole religieux dont Augustin enveloppe cette étude des facultés de l'âme , il porte même une grande précision de langage.

« Lorsque l'homme * , dit-il encore avec une proie fondeur pleine de clarté , commence à réfléchir sur « la nature de son esprit et à trouver le vrai , il ne le « trouve pas ailleurs que dans lui-même, et il trouve « non ce qu'il ignorait, mais ce dont il ne s'avisait pas. « Que saurions-nous, en effet, si nous ignorions ce « qui est dans notre âme, nous qui ne pouvons rien sait voir que par elle? Mais telle est la puissance du travail « de la pensée que l'âme ne se met en présence d'elle -

» Sanct. Augusl. Oper. I. VIII , p. 052.

« même que lorsqu'elle se pense ; et il est tellement « vrai que rien n'apparaît à l'esprit sans la réflexion « que celui qui pense tout ce qu'on peut penser ne peut « se voir qu'en se méditant. Dire comment l'esprit qui « ne peut se séparer de lui-même ne se voit pas cepen- « dant, lorsqu'il ne se médite pas, comme si son essence « était autre chose que sa présence, je ne le puis. On le « dit avec raison de l'organe de la vue. L'œil occupe une « place marquée dans le corps, porte ses regards au « dehors , les élève jusqu'aux cieux et ne se voit pas, si « ce n'est devant un miroir ; il n'en est pas de même de « l'esprit qui se place en sa propre présence , en pensant « à soi. Dirons-nous qu'alors c'est une partie de lui- « même qui regarde l'autre , comme une partie de nous- « même nos yeux regardent d'autres parties de notre « corps. Mais quoi de plus absurde à dire ou à penser? « D'où se séparerait l'âme, sinon de soi? devant qui « pose-t-elle, sinon devant elle-même? Autrement, elle « ne sera donc plus là où elle était , quand elle ne se « voyait pas. Mais, si elle se déplace pour être vue, où « se fixe-t-elle pour voir? se dédouble-t-elle en quelque « sorte de manière à être là où elle peut voir, et là où « elle peut être vue, spectatrice d'elle-même et spec- « tacle pour elle, etc., etc.? Il reste à supposer que cette « vue de l'âme est conforme à sa nature , et que lors- « qu'elle se médite, elle ne se déplace pas, mais rentre « en soi par un retour insensible, et que lorsqu'elle ne « se médite pas, elle ne se voit pas, il est vrai, elle n'a « pas intuition d'elle-même, mais elle se sait, comme par « un souvenir qui lui est resté, de même que pour celui « qui possède plusieurs sciences, elles sont en dépôt dans « son souvenir, et il ne s'en présente quelque chose à son « esprit que lorsqu'il y pense , le reste demeurant en- « veloppé dans cette notion mystérieuse de la mémoire.»

En méditant ainsi sur ces facultés humaines élevées si haut par leur imparfaite ressemblance avec l'être divin , Augustin rencontre plus d'une inspiration de la sagesse antique; ses souvenirs le ramènent à ce traité de Hortensius, première passion de sa jeunesse , où l'enthousiasme de l'orateur philosophe avait éveillé celui du chrétien et de l'apôtre. Il l'admire, il l'aime encore ; mais il a maintenant une certitude plus haute que les espérances qu'il avait recueillies dans cet ouvrage. Cicéron, au milieu de sa noble ardeur, avait gardé ses doutes ; et, en aspirant à l'immortalité de son nom , il n'était pas assuré de celle de son âme. « Si ce qui est en nous le sentiment, la « raison, disait-il, est mortel et éphémère, il y a grande « apparence qu'après les devoirs de la condition humaine « remplis, la lin sera douce et qu'il n'y aura rien de pé- « nible à s'éteindre et à se reposer de la vie ; ou si, comme « l'ont voulu les sages antiques , les plus grands et les « plus célèbres , nous avons des âmes immortelles et « divines, plus elles auront été actives dans leur car- « rière , c'est-à-dire dans le perfectionnement de la « raison et la recherche de la vérité , moins elles se « seront mêlées aux vices et aux erreurs des hommes, « plus le retour au ciel leur sera facile. Ainsi, soit « que nous voulions nous éteindre en paix après avoir « vécu dans de telles pensées, soit que nous espérions « passer sans retard dans un séjour meilleur, mettons « à ces nobles études tout notre etfort et tout notre « soin. >»

Ces dernières et nobles paroles , où se retrouvait une moitié de la vie d'Augustin, n'obtiennent pas grâce, on peut le croire, pour le doute exprimé par le philosophe. En honorant cet amour de la vérité donné pour but à l'existence, Augustin n'y voit pas un appui suffisant aux malheureux mortels ; et son dernier livre nVsl

plus rempli que de sa foi et de sa confiance au Dieu qu'il s'est démontré à lui-même.

Mais pendant que la controverse et la méditation se partageaient ainsi les plus grandes âmes, pendant que les sectes luttaient avec autant de violence que de subtilité, et que les docteurs d'Afrique étaient profondément occupés de ces débats, l'empire d'Occident, abaissé par la prise de Rome , tombait en pièces de toutes parts.

Les Goths régnaient dans la Grèce et la moitié de l'Italie; les Vandales désolaient l'Espagne; les Francs ravageaient les frontières de la Gaule ; et les Huns étaient en marche pour écraser peuples civilisés et peuples barbares.

L'Afrique ne pouvait échapper à tous ces fléaux. Le comte Boniface , gouverneur de cette province, et l'un des premiers généraux de l'empire , fut calomnié dans la cour de Ravenne, où les soupçons et l'intrigue s'augmentaient en proportion de la faiblesse. Ce gouverneur romain, ayant perdu sa femme, voulut entrer dans la vie religieuse ; mais quelque temps après , il prit en mariage une nièce de Genséric , roi des Vandales établis en Espagne. Cette alliance augmenta les mécontentements de la cour de Ravenne, qui destitua le comte Boniface , et sur son refus de se soumettre , le fit déclarer ennemi de l'empire. Le Romain offensé prit les armes , et , pour se défendre , appela les Vandales. Ces Barbares passèrent en Afrique au printemps de l'année 428 , sur des vaisseaux prêtés par le gouverneur romain. Ils prirent possession de la Mauritanie , qu'il leur cédait; mais bientôt, peu satisfaits de leur partage , ils désolèrent les cantons voisins , et menacèrent toute la province alors florissante.

Rien de plus curieux pour l'histoire que le langage d'Augustin à ce général romain qui perdait son pays par ambition et par colère. On y voit quel pouvoir l'esprit

religieux exerçait sur des hommes emportés par les passions les plus violentes. Augustin, après quelques pieuses paroles, arrive ainsi à la cruelle apostasie du gouverneur d'Afrique :

« Souviens-toi1, lui dit-il, quel tu étais, tant qu'a « vécu ta femme de religieuse mémoire , et dans les pre- « miers jours de sa mort ; à quel point la vanité du siècle « te déplaisait , combien tu désirais le service de Dieu. « Nous en sommes témoins , nous à qui tu ouvris alors « tc«a âme et tes pensées ; nous étions seuls avec toi , moi « et mon frère Alype ; car je ne pense pas que les soins « terrestres, dont tu es occupé , aient eu assez de pou- « voir pour effacer entièrement ces choses de ton sou- « venir; tu voulais abandonner tous les emplois publics « pour te retirer dans un saint repos, et vivre dans cette « vie où les solitaires se consacrent à Dieu.

« Qui t'en a détourné , sinon la réflexion que tu as « faite , d'après nos avis , que tu serais bien plus utile « aux églises, en continuant à les défendre du ravage des r Barbares , et en ne prenant toi-même du monde que <» ce qui est nécessaire au soutien de la vie , sous le « bouclier d'une austère continence , et défendu au mi- « lieu des armes temporelles par les armes de l'esprit , « qui sont plus fortes et plus sûres. »

Après avoir rappelé ces promesses oubliées , Augustin touche avec un art singulier à la trahison du gouverneur : « Que dirai-je de la désolation de l'Afrique , du ravage « que font les Barbares , pendant que tu es retenu par « des intérêts de famille , et que tu n'ordonnes rien «pour détourner ces maux? Qui aurait supposé, qui « aurait craint que Boniface , comte du palais et de <( l'Afrique , occupant cette province avec une si grande

1 Sanct. August. Oper. t. II, p. 814.

armée et un si grand pouvoir, les Barbares deviendraient si hardis , avanceraient si loin , désoleraient un si grand espace , et rendraient déserts tant de lieux habités? Qui n'aurait dit , quand tu prenais la puissance de comte, que non-seulement les Barbares seraient domptés , mais qu'ils deviendraient tributaires de la puissance romaine? et maintenant tu vois à quel point l'espérance des hommes est démentie ; et je n'ai pas besoin de t'en parler davantage ; car tu peux penser à cet égard plus que je ne puis dire. » Augustin combat le ressentiment que le général romain avait contre les ministres de l'empire. Il n'oppose point à sa colère des principes de devoir politique et de fidélité, mais seulement le pardon des injures prêché par l'Évangile. « Ne sois pas tenté1, dit-il, d'être un de ces fléaux « par lesquels Dieu frappe les hommes qu'il veut punir. « Songe qu'il garde des peines éternelles à ces méchants, « qu'il emploie pour infliger aux autres des peines tem- « porelles. Tourne-toi vers Dieu ; contemple le Christ « qui a fait tant de bien , et souffert tant de maux. Tous « ceux qui veulent faire partie de son royaume aiment « leurs ennemis , font du bien à ceux qui les haïssent , « et prient pour ceux qui les persécutent. Si tu as reçu « de l'empire romain des bienfaits , quoique terrestres et « périssables , car il ne peut donner que ce qu'il a lui- « même , ne rends pas le mal pour le bien : si au con- « traire tu en as reçu d'injustes traitements , ne rends « pas le mal pour le mal. Laquelle est vraie de ces deux « suppositions , je ne veux pas l'examiner, je ne puis le « juger ; je parle à un chrétien, et je lui dis : Ne rends « pas le mal pour le bien , ni le mal pour le mal. » Ces idées de perfection religieuse , seules puissantes

1 Sanct. August. Oper. t. II, p. 630.

/>(j8 TABLEAU DE L'ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE

à cette époque, agirent sur le cœur du général romain. Il rompit sa coupable alliance. Il rentra sous le pouvoir de l'empereur, et prit les armes pour chasser les Vandales. La guerre fut affreuse ; ces Barbares , animés par une haine de secte qui servait de prétexte à leurs rapines et à leurs fureurs, saccagèrent toute cette côte d'Afrique remplie de cités commerçantes. Ils massacraient les prêtres et les femmes. Trois villes seulement , Carthage , Hippone et Cirthe, échappèrent à leurs ravages.

Dans ce chaos de misères, Augustin prodiguait les exemples de courage et de charité. Une de ses lettres donne mieux que toutes les histoires une idée des maux de l'Afrique. Elle s'adresse à des prêtres qui demandaient s'il leur était permis de fuir, et de quitter leur diocèse , à l'approche de l'ennemi. Sa réponse est qu'ils ne doivent se retirer qu'avec le peuple , et qu'après le peuple. « 11 « faut qu'ils se trouvent à ce dernier moment de péril , « où la foule se presse dans l'église, les uns demandant « le baptême , les autres le sacrement de pénitence , tous «c la consolation et les secours célestes. » Telle était l'image de cette société mourante sous les coups des Barbares.

Augustin réfute ensuite l'excuse égoïste de quelques prêtres qui prétendaient se réserver pour le reste du peuple. «Pourquoi, dit-il, supposons -nous dans un « péril commun , sous le fer de l'ennemi, que tous les « prêtres vont périr, et que tous les laïques ne périront « pas? Pourquoi n'espérons-nous pas qu'il survivra quel- « ques laïques, et aussi quelques prêtres pour leur donner « des secours? et cependant , s'il doit s'élever un combat « entre les ministres de Dieu , pour savoir qui doit fuir « et qui doit rester, afin que l'Église ne soit pas entiè- « rement désertée ou par la fuite, ou par la mort de « tous ses prêtres , cette contestation , à mon avis , doit

« être réglée par le sort qui désignera ceux qui peuvent « fuir et ceux qui doivent rester *. »

Augustin prit pour lui-même le conseil de dévouement qu'il donnait. Il refusa de quitter Hippone , assiégée par les Barbares , et s'enferma dans cette ville , où le gouverneur d'Afrique , moins heureux contre les Vandales qu'il ne l'avait été d'abord contre l'empire, vint se réfugier avec les débris de ses troupes.

Augustin , alors âgé de soixante-seize ans , l'esprit encore occupé de controverses sur la prédestination et la grâce, prodiguait ses soins aux combattants et aux blessés; il les animait de sa foi. Son nom était vénéré même des Vandales. Ces Barbares attaquèrent faiblement des murs défendus par la présence du saint pontife , et bientôt consacrés par sa mort ; car dans le troisième mois du siège , accablé d'inquiétudes et de soins , il expira le cœur déchiré par les maux de son pays , et les yeux attachés sur cette cité céleste , dont il avait écrit la merveilleuse histoire.

L'année suivante , Carthage fut prise et ruinée par Genséric ; cette seconde église orientale , si savante et si agitée , qui s'étendait depuis Carthage jusqu'au désert , fut anéantie pour des siècles. Augustin avait été le dernier grand homme de l'Afrique ; et la barbarie commençait après lui.

A peine , dans cette rapide esquisse , avons-nous désigné la moindre partie de ses ouvrages. Nous ne pouvions rappeler que ces grands traits d'éloquence qui firent partie des actions de sa vie, ou qui donnent l'image de son temps. Dans l'immensité de ses écrits, dans la variété de ses controverses , il suffît de voir ce caractère d'universalité religieuse reproduit par Bossuet

1 Sanct. Augusl. Opcr. t. II, p. 640.

dans les siècles modernes. En effet , malgré le mérite inégal des ouvrages, malgré tout ce que la rouille du ive siècle mêle au génie d'Augustin , la vie et les travaux de Bossuet font seuls comprendre l'évêque d'Hippone; avec cette différence que, jeté dans un siècle plein de catastrophes et de désordres, Augustin eut besoin d'un caractère plus actif et plus hardi , et que son imagination effarouchée par tant de désastres fut souvent aussi bizarre que celle de Bossuet est sublime.

Mais ce qu'on ne peut méconnaître , c'est l'influence qu'à si grande distance un de ces hommes exerça sur l'autre. Cette influence n'est pas seulement celle de la doctrine transmise par un puissant interprète; c'est l'ascendant d'un esprit vaste et libre sur un génie plus sévère qui se plaît à son entretien et s'anime de son ardeur. Après la Bible , il n'y a pas eu pour l'éloquence originale de Bossuet une source d'inspiration plus féconde que les ouvrages de saint Augustin. Il les étudiait sans cesse ; il les admirait en les transformant. Il n'en reçoit pas seulement comme de Tertullien quelques traits d'imagination poétique, dont il augmente l'énergie en la rendant plus naturelle ; il tire de ce modèle incorrect mais grand , tout un ordre de vues métaphysiques et religieuses qu'il embellit de son langage ; il en garde l'empreinte dans la méditation et dans la controverse. La Cité deDieu était le premier essai du Discours sur l'histoire universelle. Mais ce qui semblait un amas de ruines inégales ou de marbres encore informes est devenu le monument d'un art sublime. Les sermons de Bossuet , son œuvre sinon la plus grande , au moins la plus naturelle , sa vocation première et sa pensée soudaine, attestent encore mieux sa prédilection pour l'évêque d'Hippone. Quelque hardiesse de cette imagination africaine y brille toujours et fait partie de l'éclat qu'on admire ou

dans la grandeur irrégulière des idées , ou dans la nouveauté des images , ou dans la vivacité des expressions toutes frémissantes encore de l'accent oratoire. Ce n'est pas tout. Bossuet a vu dans saint Augustin le philosophe autant que le théologien . C'est par son autorité peutêtre qu'il a été conduit vers Descartes et qu'il a gardé sous l'enthousiasme de la foi une raison si ferme et si haute. Ne soyons donc pas étonnés que dans cette église du ive siècle, parmi ces grands orateurs des deux empires, personne n'ait autant parlé qu'Augustin à l'âme de Bossuet. Le grand orateur moderne cherchait dans les lettres chrétiennes quelque chose de plus élevé que l'art et le génie.

On ne retrouve pas dans l'évêque d'Hippone ce beau langage et ces grâces éloquentes de l'Asie chrétienne. Il ne parle pas pour Antioche et pour Césarée ; il est plus sérieux et plus inculte : souvent il est barbare , sans être simple , parce que la barbarie d'un peuple en décadence a quelque chose de subtil et de contourné. Mais son âme est inépuisable en émotions neuves et pénétrantes. C'est par là qu'il ravissait les cœurs , qu'il faisait tomber les armes des mains à des hommes féroces accoutumés à s'entre-déchirer dans une fête annuelle. Nul art, nulle méthode ne règne dans ses discours. Ils diffèrent autant des belles homélies de Chrysostôme , que les mœurs rudes des marins d'Hippone s'éloignaient des arts et du luxe de Constantinople.

Lorsque saint Augustin parlait dans Carthage , son style devenait plus pompeux et plus fleuri ; mais sa puissance était toujours la même, celle qu'il demande à l'orateur chrétien , le don des larmes. Cette tendre vivacité d'âme qui jette tant de charme dans ses Confessions, revit jusqu'au milieu des épines de sa théologie. Moins élevé , moins brillant que les Basile et les Chrysostôme ,

il a quelque chose de plus profond. Il est moins éloquent , mais plus évangélique ; car il parle davantage au cœur de l'homme.

Nous avons achevé ce court tableau de l'éloquence chrétienne au ive siècle. En la prenant dans Alexandrie, au pied de la chaire d'Àthanase, nous l'avons suivie dans toutes les contrées du monde alors connues, de Bethléem aux villes de la Gaule , de Constantinople à Milan , d'Àntioche à Carthage. Partout elle nous a guidés sur les pas d'une civilisation singulière qui réunissait tous les contrastes d'enthousiasme et de satiété, de luxe et d'ignorance. Elle a été pour nous comme le flambeau de ce monde intermédiaire , qui n'appartient plus à l'antiquité , et pas encore à l'histoire moderne.

L'espace d'un siècle a vu se multiplier toutes ces tribunes chrétiennes qui furent remplacées par les Goths et les Vandales. Bien des réflexions naissent de ce spectacle. La domination religieuse y paraît la puissance du génie autant que celle de l'Église. Ces hommes , dont la voix s'élève et entraîne les peuples , étaient les premiers hommes de leur temps par le talent , par la vertu, par la science. On cherche en vain qui leur comparer dans le domaine désert du polythéisme. Ils sont les orateurs de la grande réforme du monde, les interprètes de la sublime nouveauté qui transporte tous les esprits. On croit leur parole , parce qu'on l'admire; et on l'admire d'autant plus qu'on la croit. Ils ont tout ensemble plus de lumières et de foi que leurs contemporains , et les dominent par ce double empire ; leur zèle n'est pas un calcul qui s'appuie sur l'ambition et la crainte ; le soupçon d'hypocrisie n'approche pas de leurs âmes. Leur religion est secourable et populaire.

Et cependant ce pouvoir ecclésiastique qui s'élevait , soutenu par de si grandes vertus , vit périr l'état social ,

et fut impuissant à le sauver. Les choses religieuses et les intérêts civils trop confondus ôtèrent aux hommes cette active énergie qui maintient les empires. On oubliait les fortes vertus pour les abstinences monacales , la patrie pour le cloître , et la guerre pour la controverse. Ce siècle de splendeur théologique fut l'avant-scène de la barbarie : tant il est vrai que la religion , secours divin des âmes, n'est pas un instrument politique qui suffise à tout, et ne peut suppléer, pour les États, ni le travail, ni la liberté , ni la gloire!

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