‹ Œuvres de M. Villemain (volume 5)Chapitre 18 sur 23 · SAINT JEROME. SAINT PAULIN · texte numérisé non relu

SAINT JEROME. SAINT PAULIN

Il n'est point, dans les fastes oratoires du christianisme, un nom plus célèbre, et qui parle mieux à l'imagination que celui de saint Jérôme. Cependant, éloigné de tous les honneurs ecclésiastiques, à une époque où déjà ces honneurs entraient en partage avec les dignités de l'empire, Jérôme n'eut aucune des grandes occasions de régner sur les esprits,- qui s'offraient naturellement au génie des Athanase, des Ambroise et des Chrysostome. Toujours errant ou solitaire, sans autre titre dans l'Église que celui de prêtre de Jésus-Christ, il ne parut ni à la cour, m aux funérailles d'aucun prince. Il ne fut point chargé d'instruire ou de consoler le peuple de quelque grande cité; enfin, son plus important ouvrage fut la traduction des livres sacrés, tâche immense, plutôt que travail de génie.

C'est donc surtout dans son caractère, dans sa vie, dans les traits épars de son éloquence qu'il faut chercher l'homme tant admiré des premiers siècles chrétiens.

Jérôme était né vers l'an 340, à Stridon , dans la Dalmatie, contrée alors à demi barbare; et il a rappelé luimême plus d'une fois cette origine à laquelle il imputait les torts de son caractère et l'impétuosité de son âme. . Élevé dès l'enfance par des maîtres habiles sous les yeux d'un père riche et généreux, il fut envoyé de bonne heure à Rome avec un jeune ami qui avait partagé ses premières études, et qui, son modèle pour la vertu, son émule pour la science, se cacha plus tard dans la vie religieuse où s'illustra Jérôme.

Au milieu de cette source du savoir d'Occident, au

pied de la chaire pontificale déjà puissante, quoique persécutée, le jeune Dalmate fréquentait les écoles de rhéteurs, à l'époque où, parmi les pompes naguère renaissantes de l'idolâtrie, tout à coup fut annoncée dans le Forum la mort de Julien sur les rives de l'Euphrate, et la retraite de son armée en deuil. Il eut le spectacle des douleurs et des joies qu'excitait ce grand événement, et il se souvint toujours d'avoir entendu un païen télé , un de ses maîtres peut-être, s'écrier avec désespoir : « Comment les chrétiens disent-ils que leur Dieu est « patient et pitoyable? rien de plus terrible que ce cour- « roux ; rien de plus rapide! Voyez : il n'a pu même « différer de quelque temps sa vengeance. »

D'autres images, d'autres souvenirs non moins ineffaçables s'offraient de toute part au futur apôtre de la foi, dans la ville des Scipions et des martyrs. Son âme, naturellement grave et sévère, ne s'effrayait pas des spectacles les plus tristes, et en recherchait la mélancolie. Souvent, avec quelques enfants de son âge, étudiants comme lui, il descendait le dimanche dans les catacombes de Rome, et parcourant lentement les sombres allées de cette ville mortuaire, contemplant ces chapelles antiques entremêlées de tombeaux, il se redisait ce vers de Virgile :

Luctus ubique , pavor et plurima mortis imago.

Et il sentait la foi naître en lui sous l'enseignement muet de ces voûtes sacrées. Il suivait alors les leçons deDonat, commentateur célèbre de Virgile, et celles de Victorin, maître d'éloquence venu d'Afrique à Rome, où sa conversion éclatante au christianisme et la persécution qu'il subit attiraient tous les regards. Il trouvait dans ces deux maîtres l'inspiration de deux écoles , ici

le goût pur de la poésie profane , là les traditions de l'éloquence antique mêlées à la ferveur chrétienne. Luimême confondait tout cela dans sa studieuse ardeur, aimant alors le christianisme, plus qu'il ne le connaissait, cherchant le beau langage dans les orateurs , la vérité morale dans les philosophes, et lisant assez Empédocle et Platon pour en retenir beaucoup de pures maximes qu'il croyait, plus tard, disait-il1, avoir apprises dans les épîtres des apôtres. Enfin il s'exerça souvent à ces déclamations publiques où se préparaient les orateurs de la Rome impériale. Malgré le charme de ces études, il ne défendit pas sa jeunesse contre les dangereux plaisirs de Rome. Il tomba dans des fautes que longtemps après il appelait ses crimes, et dont le regret et l'image le suivirent au désert.

Cependant à Rome même ce dégoût de la vie commune, et cette inquiétude ardente naturelle aux esprits élevés l'avaient bientôt ramené vers des idées plus graves. Il reçut le baptême sous le pontificat de Libère , que les persécutions de Constance et de Julien avaient élevé si haut ; et s'éloignant de Rome, il visita d'abord Aquilée, dont l'Église était célèbre par la réunion de plusieurs savants hommes, et où Athanase exilé avait laissé l'empreinte de sa foi, et une imitation des instituts monastiques d'Egypte. Il s'y lia d'amitié avec Héliodore, qu'il entraîna quelque temps après en Orient, et avec Népotien, dont il a immortalisé le souvenir; enfin il y connut Ruffin, génie ardent nourri de vastes études. De là il passa dans les Gaules, où il trouvait la trace toute récente des combats et du génie d'IIilaire de Poitiers. A Trêves où il s'arrêta, il transcrivit de sa main plusieurs traités de ce savant évêque, recueillit d'autres

1 Sanct. Hieron. Oper. t. IV, p. 4G9.

ouvrages chrétiens, et soutenu par l'ardeur de ces recherches, il acheva sur lui-même l'austère réforme que, dans ses souvenirs, il a datée non de Rome, mais des bords du Rhin. Pendant ce séjour, il apprit la langue celtique, qu'il devait plus tard retrouver en Orient, parmi ces Galates qu'avait prêches saint Paul. Revenu à Aquilée près d'une sainte et savante famille, dont il était l'hôte, il ne s'éloigna que par sollicitude pour sa sœur, qui , restée seule et sans appui dans leur patrie commune, lui faisait craindre pour elle-même des passions dont il avait connu le danger. Pressé de cet intérêt, il retourna à Stridon, régla des affaires de famille, ramena sa sœur à l'austérité de la vie religieuse , et revint à Rome pour n'y pas rester. Sans être entré dans le sacerdoce , et sans autre mission que sa science et son zèle, il faisait déjà servir sa puissante parole au triomphe de la religion , qui n'était plus persécutée par l'empire, mais trouvait encore de grands obstacles dans les souvenirs des temps antiques, les monuments de Rome, et l'air même qu'on y respirait. On vantait l'éloquence de ses entretiens, et les vives paroles dont il éblouissait ses auditeurs, et souvent accablait ses adversaires. Une imagination enthousiaste lui donnait beaucoup d'autorité sur plusieurs femmes romaines d'une illustre naissance. Il les instruisait par ses conseils.

Quelques prêtres de l'Église de Rome accusèrent la pureté de ses mœurs. « Alors , dit un de ses historiens, « prenant pour règle ces paroles de l'Évangile : « Si on « vous persécute dans une ville, fuyez dans une autre, » « il entreprit le voyage d'Orient. » Sans doute aussi, pour cette âme ardente il y avait le désir de voir de près les origines de la foi et les premiers sommets éclairés de sa lumière, d'interroger les Églises d'Orient, leurs doc-

teurs et leurs solitaires. La présence à Rome et le départ prochain d'un prêtre riche et savant de l'Église d'Antioche omirent à Jérôme l'occasion qu'il souhaitait. En compagnie de ce Grec nommé Évagre, il partit avec trois amis, Héliodore, qu'il avait connu dans la viile d'Aquilée, Innocent et Hylas. Débarqués sur les côtes de la Thrace, ils traversèrent, avec de grandes fatigues, le Pont, laBithynie, la Galatie, la Cappadoce, la Cilicie, au milieu d'un été brûlant; et, entrés en Syrie, ils touchèrent enfin la ville d'Antioche. Là Jérôme eut la douleur de se voir enlever, par une maladie violente, deux de ses fidèles amis, Innocent et Hylas. Lui-même fut en proie à des fièvres dangereuses. Héliodore avait poursuivi son voyage jusqu'à Jérusalem. Ne pouvant ni le rejoindre, ni se rendre en Egypte, où l'appelaient d'autres amis , Jérôme languit quelque temps accablé de tristesse et de souffrance, et soutenu surtout par les soins généreux d Évagre. La passion de l'étude ne l'abandonnait pas cependant. Dès ce premier séjour à Antioche, il fréquenta les leçons publiques d'Apollinaire de LaoïJicée , ce sophiste chrétien qui s'était efforcé d'imiter, au profit de la foi nouvelle, les formes de l'antique poésie et de l'antique éloquence, avait lutté contre la puissance et l'esprit de Julien , répondu , par un ouvrage en trente livres, aux attaques de Porphyre, et interprétait l'Écriture sainte avec une liberté d'imagination accusée plus tard d'erreur et d'hérésie. Jérôme l'écouta, cultiva son amitié, profita de sa science, mais en gardant une foi indépendante et pure, qui ne s'écarta jamais de la plus sévère tradition , et qui , comme il le dit lui-même, essayait toutes les doctrines, mais ne s'attachait qu'a la vérité.

Évagre possédait à trente milles d'Antioche une maison de campagne dans le village de Maronie ; il y conduisit

son ami encore languissant, et impatient de trouver la solitude. Là Jérôme connut l'ermite saint Malch, dont il a raconté la naïve et merveilleuse histoire; et il sentit croître en lui par cet exemple la passion du désert. Revenu cependant à Antioche, il continua de s'occuper de l'interprétation des saintes Écritures, sans la chercher encore dans l'étude de la langue originale, mais en s'appliquant surtout à ce sens allégorique qui charmait les Orientaux ; il écrivit dans cet esprit sur le prophète Abdias un commentaire mystique , dont plus tard la subtilité lui semblait puérile, et qu'il a désavoué comme une erreur de jeunesse qu'on ne pouvait louer devant lui sans le faire rougir. Ce n'était pas seulement la science et la gravité qui lui paraissaient manquer à ce premier travail; il jugeait aussi que sa conversion n'était pas encore assez avancée lorsqu'il le fit, et qu'il lui fallait la rude éducation de la pénitence. C'est là qu'il aspirait; et, quoique Héliodore, revenu près de lui, ne voulût pas le suivre dans la solitude, et que son ancien ami Ruffin, émigré comme lui vers l'Orient, lui donnât l'exemple d'une vie paisible et studieuse au milieu de Jérusalem , il quitta bientôt Antioche et s'enfuit au désert. Il choisit sur les confins de la Syrie les sables de Chalcis qu'avait habités d'abord l'ermite saint Malch et où étaient épars quelques couvents de cénobites.

Occupé par la pénitence et le travail, il soutint d'abord avec force cette vie qu'il avait tant souhaitée. Il voulut y rappeler Héliodore qui était retourné près de sa famille en Occident; il lui adressait une lettre éloquente pour lui reprocher sa désertion : et si, plus tard, il a lui-même blâmé comme une vanité de jeune homme et de rhéteur le langage trop orné et les vives images prodiguées dans cette lettre , on n'y sent pas moins sous le luxe des paroles la ferveur du zèle et le génie du temps. « Que fais-

« tu, écrit-il à son ami, dans la maison de ton père1, sol- « dat dégénéré? où est le retranchement, le fossé, la nuit « passée sous la tente? Déjà la trompette a sonné du haut « descieux. » Et il ne craint pas de s'écrier avec une sorte de férocité religieuse : « Si ton père se couche sur le seuil « de la porte pour te retenir, passe par-dessus ton père ; » puis, dans un autre enthousiasme: «0 désert embelli « des fleurs de Jésus-Christ! ô solitude qui jouis plus « familièrement de Dieu ! Que fais-tu dans le siècle, mon « frère, avec une âme supérieure au monde? crois-moi, « je vois ici plus de lumière. Jusqu'à quand es-tu retenu « à l'ombre des toits, dans le cachot enfumé des villes?»

Cette paix du désert était cependant troublée, pour l'enthousiaste Jérôme, par de dangereux souvenirs. Seul , abandonné entre l'imagination et la prière , son âme éprouva des tourments qu'il a retracés avec une éloquence passionnée , mais si chaste , que la vérité du tableau n'en peut altérer l'innocence.

« Combien de fois 2, dit-il, retenu dans le désert, parmi « ces solitudes dévorées des feux du soleil, je croyais « assister aux délices de Rome! J'étais assis seul, parce « que mon âme était pleine d'amertume. Mes membres « étaient couverts d'un sac hideux. Mes traits brûlés « avaient la teinte noire d'un Éthiopien; je pleurais, je « gémissais chaque jour. Si le sommeil m'accablait, « malgré ma résistance , mon corps heurtait contre une «< terre nue. Eh bien! moi qui, par terreur de l'enfer, «.m'étais condamné à cette prison habitée par les ser- « pents et les tigres, je me voyais, en imagination, trans- « porté parmi les danses des vierges romaines. Mon visage « était pâle déjeunes, et mon corps brûlait de désirs.

1 Sanct. Hieron. Oper. t. IV, p. 11.

2 Sanct. Hieron. Oper, t. IV, p. 30.

c Dans ce corps glacé, dans cette chair morte d'avance, c l'incendie seul des passions se rallumait encore. Alors,

< privé de tout secours, je me jetais aux pieds de Jésus-

< Christ, je les arrosais de larmes. Je me souviens que,

< plus d'une fois , je passai le jour et la nuit entière à c pousser des cris et à frapper ma poitrine, jusqu'au moment où Dieu renvoyait la paix dans mon âme. Je redoutais l'asile même de ma cellule; il me semblait complice de mes pensés. Irrité contre moi-même, je m'enfonçais dans le désert; et, si je découvrais quelque vallée plus profonde, quelque cime plus escarpée, là je me jetais en prière, la je mettais mon corps aux fers. Souvent, le Seigneur en est témoin, après des larmes abondantes, après des regards longtemps élancés vers le ciel , je me voyais transporté parmi les chœurs des anges, et, triomphant d'allégresse, je chantais : Nous accourons vers toi , attirés par l'encens de ta prière. »

Une telle peinture annonce assez l'irrésistible ascendant de saint Jérôme. Cette âme, plus tourmentée d'ellemême qu'elle ne pouvait l'être par le monde, se lassa de la solitude , et chercha pour ainsi dire à se reposer dans les ngitations de la vie commune. Il revint au milieu des controverses d'Antioche , et fut ordonné prêtre; mais, effrayé des soins du sacerdoce , il reprit la vie dure et libre du désert. Il voyagea dans les sables de la Syrie et de la Judée, changea de solitude et de cellule, erra parmi les ruines des anciennes cités Israélites, s'arrêta quelque temps à Bethléem, s'appliquant avec ardeur à l'étude de l'hébreu, et commentant les livres saints, par le spectacle des lieux qui les avaient inspirés.

La fatigue de cette étude lui faisait souvent regretter la délicieuse et facile préoccupation qu'il avait autrefois trouvée dans les langues grecque et romaine. Il conser-

vait, dans sa cellule de Bethléem , les chefs-d'œuvre de l'éloquence profane qu'il avait rassemblés jadis avec beaucoup de soin, pendant son séjour à Rome et dans les Gaules. C'était le seul trésor qu'il eût apporté avec lui dans l'Orient. Le charme de ces lectures le ravissait encore; et son christianisme jaloux s'effrayait d'un semblable enthousiasme. C'était à ses yeux un danger nouveau, une tentation de l'esprit , non moins redoutable que celle des sens. On a dit avec raison que l'univers est gouverné par des livres ; cette puissance ne fut jamais plus visible que dans la lutte des deux civilisations, pendant les premiers siècles du christianisme; et rien ne peut en donner une idée à la fois plus singulière et plus vraie que saint Jérôme racontant qu'il luttait par la pénitence et la prière contre le charme de la littérature profane.

Ce récit indique un état remarquable de l'esprit humain, et ce qu'il peut offrir de bizarre fait partie de la vérité : « Homme faible et misérable, je jeûnais avant de « lire Cicéron. Après plusieurs nuits passées dans les « veilles, après des larmes abondantes que m'arrachait « le souvenir de mes fautes, je prenais Platon. Lorsque « ensuite, revenant à moi , je m'attachais à lire les pro- « phètes, leur discours me semblait rude et négligé. « Aveugle que j'étais, j'accusais la lumière! »>

Jérôme raconte que cette anxiété fut suivie d'une fièvre violente qui consuma toutes ses forces et le jeta dans une effrayante léthargie.

« Alors, dit-il, je me crus transporté en esprit devant «le tribunal du juge suprême, qui semblait entouré « d'une si vive et si éblouissante clarté, que, retombé « sur la terre , je n'aurais pu jamais y fixer les yeux. « Une voix me demanda qui j'étais : « Je suis un chrétien, « répondis-je. Tu mens, dit le juge suprême, tu es un

« cicéronien et non pas un chrétien ; où est ton trésor, « là est ton cœur. »

Ce rêve ou cette allégorie singulière n'offre-t-il pas une bien vive image de la puissance du génie sur les imaginations ardentes et studieuses? Jérôme ne nous donne-t-il pas ici le secret de ce paganisme sans conviction, qui se prolongea dans l'empire au milieu de la victoire et des bienfaits du christianisme?

Prestige étonnant de l'éloquence et de la poésie ! ces grands hommes de la Grèce et de Rome faisaient vivre si longtemps après eux des fictions décréditées de leur temps. Leur style, qui avait servi d'ornement à ces fables, en était devenu, pour ainsi dire , le corps et l'essence. C'était leur imagination qu'on adorait; le polythéisme n'était plus qu'une forme de littérature. Mais, dans ce dernier domaine, obligé d'entrer encore en partage avec l'éloquence nouvelle des orateurs sacrés , il n'avait plus qu'un petit nombre de sectateurs obstinés : le monde était chrétien.

Jérôme , qui semble redouter si fort pour lui-même l'enthousiasme contagieux de la littérature profane, remarque ailleurs avec joie combien son empire s'était rétréci. «Quel homme, dit-il, lit maintenant Aristote? « Combien de gens connaissent les écrits ou le nom de « Platon? A peine quelques vieillards oisifs qui les re- « lisent dans un coin; mais nos grossiers apôtres, nos « pêcheurs d'hommes sont connus, sont cités dans tout « l'univers. »

Tandis que Jérôme étudiait le texte sacré de l'Écriture et des prophètes , et qu'il trouvait dans cette poésie sublime l'enthousiasme dont son âme avait besoin, un événement important pour la religion le rappela en Italie.

Le pape Damase avait assemblé, dans Rome , un con-

cile , pour régler les débats élevés sur l'élection de Fiavien , évêque d'Antioche. Les évêques d'Orient s'y rendirent. Jérôme, qui était venu à Constantinople entendre Grégoire de Nazianze, en partit pour accompagner à Rome Paulin d'Antioche et le célèbre Épiphane, évêque de Chypre. Il reparaissait dans Rome avec l'éclat d'une vertu éprouvée, la maturité de l'âge et du génie , et la réputation du grand travail qu'il avait entrepris sur les livres sacrés. Consulté comme un docteur de la foi, ses décisions exercèrent plus d'empire que jamais. Il retrouvait dans la route des vertus les plus austères quelques Romaines qu'il avait autrefois détachées de l'orgueil de leurs grandeurs.

Cette direction des âmes, qui fut si fort en usage dans le siècle de Louis XIV, et que La Bruyère a si bien caractérisée, semblerait donner une idée du pouvoir absolu que Jérôme exerçait sur l'esprit de ces illustres Romaines. Mais la différence des temps et des mœurs dément cette comparaison. Il ne s'agissait pas alors d'inspirer, au milieu des délices d'une civilisation régulière et paisible, quelques vertus conciliables avec les faiblesses de la grandeur et de la richesse ; il ne s'agissait pas de conduire, par une molle tyrannie, les consciences erronées d'un courtisan, d'une favorite. A cette première époque du christianisme, les grands sacrifices, les privations éclatantes étaient le seul signe d'un progrès dans la vie spirituelle. L'état même de la société, cet état violent et précaire , entre le joug du pouvoir absolu et les invasions des barbares , donnait un plus grand exercice à toutes les vertus. La religion, c'était le dévouement au malheur, dans l'époque la plus malheureuse du monde. Servir Dieu , c'était réclamer une part plus grande de périls et de souffrances, dans le naufrage commun de la société.

N'était-ce pas un admirable spectacle que de voir les héritières des noms les plus glorieux de Rome idolâtre, les filles des Seipion, des Marcellus, des Camille, se consacrant aux œuvres de charité, et sacrifiant leurs trésors, leur beauté, leur jeunesse, pour secourir des malades et des pauvres, comme si, par une digne expiation, la Providence eût voulu faire sortir les plus humbles consolatrices de l'humanité, du milieu de ces familles dont la gloire avait opprimé le monde?

Les retraites de la duchesse de Longueville et de la belle La Vallière sont de faibles efforts, si on les compare aux voyages périlleux qu'entreprit cette Paula, qui, suivant l'expression de saint Jérôme, fille des Scipions, descendue des Gracques, préféra Bethléem à Rome , et échangea l'or de ses palais contre une cabane de la Judée. Et lorsque l'on voit, quelques années après, Rome saccagée par Alaric, l'ancien monde au pillage, et des familles romaines fuyant pour chercher un asile jusque dans cette même Palestine , où la piété les avait précédées et avait déjà construit des monastères, on ne peut se défendre de tout respecter dans l'enthousiasme religieux de cette époque, où l'excès même du zèle semblait devenir une prévoyance de la charité.

Pendant le séjour qu'il fit à Rome^ saint Jérôme inspira chaque jour davantage aux femmes des plus opulentes familles cette active bienfaisance , que les malheurs du monde rendaient si nécessaire.

Une femme de la maison des Fabius, Fabiola, instruite par ses pieux avis , consacra de grandes richesses à fonder les premiers hospices publics que l'on ait élevés dans Rome, et se dévouant elle-même au soin des malades et des pauvres , elle fit voir au monde une vertu nouvelle, que la civilisation profane ne soupçonnait pas, et dont l'héroïsme donne réellement aux femmes ce je ne sais

quoi de divin que l'antiquité croyait reconnaître dans leur voix et dans leurs regards.

Le recueil des écrits de saint Jérôme atteste qu'un grand nombre d'illustres Romaines puisaient ainsi dans ses conseils les idées d'une charité sublime. 11 leur expliquait les livres sacrés, et les animait aux vertus les plus austères ; il composait pour elles des épîtres qui sont des traités de la plus pure morale.

Cet ascendant, exercé par un prêtre venu de l'Orient, aurait suffi pour exciter de grandes jalousies, et l'àpre vivacité de saint Jérôme ne les diminuait pas. Il attaquait lui-même avec amertume les vices de quelques prêtres de Rome; car, suivant la loi de l'humanité, déjà l'orgueil, le luxe et l'hypocrisie se glissaient à la suite des vertus qui avaient étonné le monde. Déjà même il avait fallu des lois nouvelles pour réprimer des vices inconnus jusqu'alors. « 1 Voici une grande honte pour nous, écri- « vait saint Jérôme : les prêtres des faux dieux, les bate- « leurs, les personnes les plus infâmes peuvent être lé- « gataires; les prêtres etdes moines seuls ne peuvent « l'être : une loi le leur interdit, et une loi qui n'est pas « faite par des empereurs ennemis de la religion , mais « par des princes chrétiens. Cette loi même, je ne me « plains pas qu'on l'ait faite, mais je me plains que nous « l'ayons méritée ; elle fut inspirée par une sage pré- « voyance, mais elle n'est pas assez forte contre l'avarice : « on se joue de ses défenses par de frauduleux fidéi- «. commis. »

Ailleurs saint Jérôme caractérisait plus librement encore d'autres vices du clergé de son temps : « J'ai honte « de le dire, écrivait-il, mais il y a des hommes qui recher- « chent le sacerdoce et le diaconat pour voir plus libre-

1 Sanct. Hieron. Oper. t. IV, p. 2G0.

« ment les femmes. La parure est tout leur soin ; leurs « cheveux sont bouclés avec le fer; leurs doigts brillent « du feu des diamants ; de crainte de l'humidité, à peine « effleurent-ils la terre du pied. Vous croiriez voir de « jeunes époux, plutôt que des prêtres. »

Ces peintures satiriques , qui trouvaient plus d'une application dans Rome, irritèrent les ennemis de Jérôme ; on réveilla d'anciennes calomnies contre ses mœurs ; l'enthousiasme donne facilement prise aux attaques du vice et de l'envie; on accusa Jérôme dans ses amitiés; on voulut attribuer à de coupables faiblesses ce qui tenait à l'empire naturel d'une âme éloquente et religieuse.

La mort du pontife Damase, en privant saint Jérôme d'un admirateur et d'un appui , vint encore favoriser la haine de ses détracteurs. Il céda, et résolut de retourner dans son humble cellule de Bethléem. Rien n'est plus touchant et plus grave que ses adieux à l'une des illustres Romaines dont il avait mérité la pieuse confiance. Après avoir repoussé en quelques mots les calomnies de ses détracteurs : « Noble Asella, dit-il, c'est ainsi que je vous « écris à la hâte , au moment de m'embarquer , triste et « les yeux pleins de larmes ; je rends grâces à Dieu d'a- « voir été jugé digne d'être haï par les hommes. Insensé! « j'ai voulu chanter le cantique du Seigneur sur une « terre étrangère , et, abandonnant le mont Sinaï , j'ai « recherché le secours de l'Egypte. J'avais oublié l'Évan- « gile, qui nous apprend qu'au sortir de Jérusalem, le « voyageur est dépouillé, meurtri, laissé pour mort. Mes « ennemis ont jeté sur moi la honte d'un faux crime. « Mais je sais qu'à travers la bonne ou la mauvaise re- « nommée , on arrive également au royaume des cieux.

« Saluez Paula et Eustochie, qui sont toujours, en dé- <; pit du monde , mes sœurs en Jésus-Christ. Saluez Àl- « bina leur mère, Marcella, Marcellina, Félicité, et dites-

« leur : « Nous serons tous un jour devant le tribunal de « Dieu , où chacun montrera la conscience qu'il a eue « pendant sa vie. » Adieu , modèle de la vertu la plus « pure , souvenez-vous de moi , et , par vos prières , « apaisez les flots sur ma route. »

Embarqué au port de Rome où l'avaient accompagné de nombreux amis, Jérôme retourna par un long circuit dans l'Orient, descendit dans l'île de Chypre pour jouir de l'hospitalité d'Épiphane revenu d'Italie longtemps avant lui, revit également Paulin dans Antioche, et arriva enfin à Jérusalem qu'il appelait désormais sa patrie. L'Egypte , cette terre de la science et de la solitude, manquait encore au long noviciat de l'interprète des livres saints. Il repartit bientôt de Jérusalem pour visiter la Thébaïde et Alexandrie , parcourut les déserts de Nitrie , sans tout admirer dans la vie des solitaires , et vint écouter le savant aveugle Didyme qui, dans la chaire de l'école chrétienne qu'avait illustrée Origène, portait avec les dogmes de la théologie les souvenirs de la philosophie grecque, et quelque chose des sciences cultivées par Hipparque et Ptolémée. Sous ce maître auquel Jérôme donne, par plaisanterie, le nom de voyant, que les Hébreux réservaient à leurs prophètes , il apprit ce qu'il ignorait encore après l'enseignement de Constantinople et de Rome ; et, pressé d'en faire usage pour son grand travail sur l'Écriture sainte, il revint dans sa chère Bethléem. Il y reprit avec ardeur cette étude de la langue hébraïque qui, après avoir été dans sa jeunesse une sorte de frein et de pénitence imposée à son imagination trop ardente, fut une des occupations de sa vie, et fit en partie le caractère de son éloquence. Il acheta chèrement, alors les leçons d'un savant Israélite qui n'osait le voir que dans la nuit par crainte d'irriter ses compatriotes , en leur paraissant livrer à un chrétien, à un étranger les

mystères de l'idiome sacré. Ce secours et une opiniâtreté de travail plus grande que l'impatience qu'il éprouvait parfois, le rendirent enfin maître de cette langue difficile, dont les rudes aspirations remplacèrent, dit-il, pour lui, l'harmonieuse éloquence qu'il avait tant aimée. Jaloux de devenir l'interprète des monuments de la foi aux lieux où elle était née , il ne sortit plus de Bethléem, ou du moins de la Judée; mais, de Rome, on accourait vers lui. Quelques-unes de ces femmes illustres dont il avait inspiré la piété , Paula et sa fille Eustochie arrivaient à Bethléem et y fondaient plusieurs monastères. C'était une colonie romaine transplantée sur cette terre barbare et sacrée.

Paula, avant même de quitter Rome , avait étudié la langue hébraïque. C'était dans cette langue qu'elle redisait à Bethléem les chants du Psalmiste, et elle la parlait sans aucune trace de prononciation romaine. Sa fille Eustochie partageait son ardeur de savoir, comme sa charité. Bientôt se réunirent près d'elles des religieuses de patries et de conditions diverses , riches et pauvres , mais soumises à la même règle et au travail commun. Cependant , Jérôme traduisait de la langue grecque les homélies d'Origène, et les traités de Didyme, revoyait, pour en multiplier les copies correctes, la version célèbre des Septante , et poursuivait la traduction latine de la Bible entière , en y mêlant des préfaces et des commentaires empreints de l'éloquence du texte original. De savants hommes venaient le consulter d'Italie, d'Espagne et d'Afrique. Attentif à toute nouveauté qui s'élevait dans la foi, il était des premiers à la combattre; et, de Bethléem, il instruisait Rome. Il semble même porter dans cette mission une sorte d'àpreté contre la ville éternelle , bien qu'il en respecte religieusement la primauté pontificale. Mais, soit le souvenir des calomnies qu'il

avait encourues , soit le dégoût des scandales qu'il avait blâmés, soit la haine d'un chrétien contre ce qui restait encore de paganisme indélébile dans les magnificences du Capitole et du Forum, il ne peut presque nommer Rome sans colère. Dans son langage1 , comme dans celui des dissidents , au xvie siècle, Rome est Babylone, la prostituée couverte de pourpre. Il se plaint d'y avoir rencontré un sénat pharisien qui se préparait à le condamner; et il exhale sa pieuse joie d'avoir fui les jeux impurs des Lupercales, pour revoir l'hôtellerie de Marie, et la grotte où est né le Sauveur. Cette terre de Judée, ce soleil, ces souvenirs sacrés ont pour son âme un charme irrésistible ; et on sent qu'il ne saurait plus vivre ailleurs qu'à Bethléem. Il voudrait réunir dans cet asile ceux qui lui sont le plus chers. Tantôt il écrit lui-même pour les appeler, tantôt il emprunte la douce autorité de Paula et d'Eustochie. Il se sert de ces captives de la foi, de ces voix pures formées par sa parole pour attirer d'autres âmes à la solitude. Rien de plus poétique et de plus touchant que la lettre où Paula et Eustochie invitent Marcella , dont les conseils avaient déterminé leur vocation religieuse, à venir les rejoindre à Bethléem. Les deux grandeurs de la religion nouvelle sont en. présence, celle de son berceau'et celle de son empire. « Il y a là2, disent Paula et « Eustochie en parlant de Rome , une sainte Église, les « trophées des apôtres et des martyrs , la vraie confes- « sion du Christ , la foi prêchée par l'apôtre , et le nom « chrétien grandissant chaque jour sur l'abaissement du « paganisme. Mais le mouvement même, la grandeur, la « puissance de Rome, le besoin de voir et d'être vu, « de saluer et d'être salué, de parler et d'entendre,

1 Sanct. Hieron. Oipc.r. t. IV, p. 493.

2 Sanct. Hieron. Oper. t. IV, p. 351.

« de regarder même malgré soi cette foule immense « d'hommes , tout cela détourne de la vocation et de « la paix religieuse. Ici, au contraire, dans cette cam- « pagne du Christ , tout est simplicité , tout est silence. « Où que vous alliez, le laboureur appuyé sur sa charrue « murmure les louanges de Dieu, le moissonneur se dé- « lasse par le chant des psaumes , et le vendangeur en « taillant sa vigne redit quelque chose des accents de « David. Ce sont les chants d'amour de ce pays, les « mélodies du berger , l'accompagnement du labou- « reur. »

Jérôme à cette lettre de Paula et d'Eustochie ajoutait ses conseils. Il invite aussi Marcella à quitter Rome avec son arène sanglante et ses licencieux théâtres, pour la paix et les ombrages de Bethléem. C'est Bethléem qu'il recommande. Jérusalem, sa curie, sa garnison romaine, ses spectacles, tout cela lui paraît trop ressembler à Rome elle-même : l'affluence des étrangers n'y permet pas le repos et le recueillement de l'âme. Il la visitait rarement; et il loue presque un saint du christianisme de n'avoir passé dans cette ville qu'un seul jour, quoiqu'il ait longtemps vécu dans la Judée. II s'indigne même à la pensée de croire un lieu plus saint qu'un autre , et d'enfermer dans une étroite enceinte celui que le ciel ne contient pas. « Les vrais adorateurs, dit-il, adorent Dieu « sans être à Jérusalem ni sur le mont Garizim. » C'est ainsi que, répondant à Paulin , célèbre par son éloquence, il ne le presse pas de quitter l'Italie, et lui montre comment il peut y bien vivre. Mais, ce qu'il ne croit pas nécessaire à la vertu, il le conseille pour l'inspiration ; et, en admirant avec quel art savant, quel éclat de pureté cicéronienne, et quelle abondance de pensées Paulin a célébré l'empereur Théodose , il ne peut se défendre de ce vœu : « 0 s'il m'était donné de conduire un tel génie

« non sur les monts d'Aonie et les cimes de l'Hélicon « que chantent les poètes, mais à travers Sion , le Tha- « bor et les sommets du Sinaï, s'il m'était donné d'en- « seigner ce que j'ai appris, et de transmettre comme « un dépôt les mystères des prophètes, il naîtrait pour « nous quelque chose que la Grèce savante ne possède « pas. » Puis, caractérisant avec rapidité les principaux apologistes latins du christianisme, Tertullien , Cyprien, Lactance , Hilaire : « Je viens à toi , dit-il , mon com- « pagnon et mon ami , mon ami , avant que je te conte naisse. » Et il indique dans l'histoire des lettres chrétiennes, et dans l'interprétation de l'Écriture, une grande place à prendre que lui-même a remplie.

Paulin ne quitta pas l'Occident, où il devint plus tard évêque de Noie ; mais il reçut encore de Bethléem des encouragements et des réponses à ses scrupules et à ses doutes. Jérôme gardait dans sa retraite cette âpre fierté qui lui avait fait tant d'ennemis à Rome. On le croira même, affranchi par l'âge et la solitude il était plus impétueux et plus sévère dans ses derniers écrits. Cette inquiète vigilance , il ne la portait pas seulement autour de lui; et ce n'est pas un faible témoignage de l'activité religieuse de ce temps que de le voir du fond de la Judée réfuter les doctrines d'un moine d'Italie , Jovinien , qui tendait à supprimer le mérite des abstinences chrétiennes. Cet Épicure de la loi nouvelle, comme l'appelle saint Jérôme, sans créer de schisme apparent , et sans attaquer le dogme, jetait dans l'Église un grand trouble, en détachant les âmes du joug de la règle , et en niant ce qui faisait une des forces du christianisme. Jérôme vit le danger ; et sa pureté d'âme, comme sa prévoyance, se montre dans l'énergie de sa censure. Ce n'est pas seulement au nom des maximes chrétiennes qu'il réclame. Vertus païennes , préceptes de philosophie , exemples

empruntés aux sages de l'Inde et de la Grèce , aux barbares et aux peuples civilisés , tout lui sert à établir le principe de la domination de l'esprit sur les sens, et du perfectionnement moral par les privations matérielles. Jovinien avait gagné beaucoup de partisans à sa doctrine déguisée sous le nom d'élégance de mœurs et d'urbanité. Le solitaire lui oppose de graves raisonnements et d'amers sarcasmes. Adressé de Bethléem à Rome, cet écrit parut d'abord excessif. Les amis auxquels Jérôme le confiait pour le publier, le supprimèrent dans la crainte d'offenser les esprits par un éloge exclusif du célibat porté jusqu'à la réprobation du mariage. Mais l'ouvrage fut connu, des copies s'en répandirent en Judée et en Italie. Et Jérôme, que Pammachius, le gendre de Paula, avait averti de ses objections et de ses doutes, lui répondit, avec un peu d'orgueil mondain peut-être : « Je ne « suis pas aussi heureux que la plupart des auteurs de « notre temps , je ne puis à volonté corriger mes erreurs. « Aussitôt que j'ai écrit quelque chose, amis, ennemis, « avec un zèle divers, mais une égale ardeur, le jettent « dans le public, et prodiguent l'éloge ou le blâme. » Mais ce qu'il ne pouvait plus changer, il le défend ; et il rétablit le vrai sens de ses paroles, qui, malgré la véhémence naturelle à son génie, n'impliquaient en effet qu'une préférence, mais non pas une exclusion. Jovinien, condamné, resta sans défenseurs ; et on put voir dans cet exemple, avec la rapide communication d'idées entre tous les points de la société chrétienne, l'ascendant que gardait Jérôme au fond de sa retraite.

Il y avait trouvé près de lui un plus redoutable adversaire, dont l'animosité n'éclata que plus tard. Ru ffin, après vingt années de séjour en Orient , quittant le monastère qu'il avait fondé sur le mont des Oliviers, et où souvent il recevait la visite savante de Jérôme, était parti pour

revoir Rome et l'Italie. Versé dans la langue grecque , qu'il avait étudiée longtemps en Egypte, il rapportait avec lui les ouvrages d'Origène, qu'il avait en partie traduits, et dont le génie était déjà célèbre en Occident, mais suspect d'erreur et d'hérésie. À Rome, il ne tarda pas à traduire le plus important et le plus difficile de ces ouvrages , le Livre des Principes. Et dans la préface il se recommandait de l'exemple et de l'approbation de Jérôme. Les docteurs de l'Église latine, les amis, les ennemis du solitaire se troublent et s'agitent à cette nouvelle. On écrit de Rome à Bethléem pour obtenir un désaveu, en adressant à Jérôme la traduction accusée d'hérésie. Jérôme répond en blâmant les erreurs d'Origène, dont il admire la science, l'ardeur, le génie, mais qu'il ne suit pas dans toutes ses opinions; et il blâme la témérité de Ruffin, malgré sa répugnance à combattre un homme qu'il a loué. En même temps il lui écrit à lui-même pour se plaindre de ses insidieux éloges , et il semble lui parler encore avec un reste d'amitié. Mais Ruffin s'indigne contre un ancien ami dont les explications l'accusent; et la controverse s'engage, d'Aquilée à Rome, avec une véhémence et une rapidité qui nous étonnent. Rien ne montre mieux quel vaste auditoire avait le christianisme dans le monde, et en même temps combien il était encore en défiance contre les restes de l'ancienne société et l'opposition de l'ancien culte. Parmi toutes les accusations que Ruffin élève contre Jérôme , il lui reproche le travail même qui fit en partie sa gloire. Il le trouve imprudent et coupable de traduire de nouveau les livres saints : « Ne voyez-vous pas, s'écrie-t-il , « combien cette entreprise doit ajouter à l'incrédulité des Gentils? Ils n'ignorent pas ce qui se passe « parmi nous. Lorsqu'ils sauront que notre loi est cor- « rigée ou changée ? ne diront-ils pas entre eux : « Ces

gens-là se trompent, et ils ne possèdent pas la vérité.

< Voyez , quand ils le veulent , ils corrigent leur loi et

< l'amendent. Évidemment, il y avait d'abord erreur,

< puisqu'on l'a corrigée; et évidemment aussi, on ne

< peut regarder comme divin ce que l'homme change à

< son gré ? » Voilà le service que nous a rendu ta science , c'est de nous faire juger dénués de raison par les Gentils. »

En même temps Ruffin reprochait à Jérôme d'avoir conservé une coupable préférence pour la littérature profane. Et, lui rappelant ce rêve bizarre que Jérôme a raconté, il l'accuse de manquer à son serment, et sans doute il disait vrai. L'accusation et la faute, le repentir et la rechute sont un trait caractéristique de cette époque de l'esprit humain.

Ruffin, si savant lui-même, paraît cependant parfaitement sincère dans son indignation contre la préoccupation studieuse qu'il reproche à son ancien ami . « S'il le nie, ditil1, je puis citer en témoignage beaucoup de nos frères qui, dans leurs cellules, sur le mont des Oliviers, ont copié pour lui des dialogues de Cicéron. J'ai tenu leurs cahiers dans mes mains, et je les ai relus; et je sais qu'il leur donnait un plus fort salaire pour ce travail que pour toute autre copie. Il ne pourra nier lui-même que, venant pour me voir de Rethléem à Jérusalem, il apportait avec lui un dialogue de Cicé-

< ron , et que, dans son paganisme grec, il me donna un dialogue de Platon , que j'ai gardé quelque temps. Mais pourquoi m'arrêter longtemps à une chose manifeste? Jérôme, dans le monastère de Rethléem, il n'y a pas longtemps, faisait encore œuvre de grammairien profane , et il expliquait son cher Virgile et les

1 Sanct. Hieron. Oper. t. IV, p. 420.

« auteurs lyriques, comiques, historiques à des enfants «v qu'on lui confiait pour leur enseigner la crainte du « Seigneur. »

La défense de Jérôme n'est pas moins véhémente que l'attaque. Ce n'est pas, il faut l'avouer, de part et d'autre la majestueuse controverse de Bossuet et de Fénelon. Et cependant la situation était plus grande peut-être. Ce réfugié romain qui , entre la crèche et le calvaire , au pied des monuments de la foi, se dévouait à l'interprétation des saintes Écritures , ce savant , qui ne voulait être rien dans l'Église que son disciple et son défenseur, ce voyageur qui , dans Bethléem , donnait l'hospitalité et la science aux fugitifs de l'Italie, il y avait là sans doute une admirable autorité à prendre. Mais Jérôme paraît quelquefois oublier, dans l'amertume du sarcasme, la sainteté de sa mission et la dignité de son génie. Quelques paroles touchantes lui échappent cependant; et c'est lui dont le cœur, aigri par tant d'injures mutuelles, est le plus près de la conciliation et de la paix. Ruffin ne répondit plus; et il acheva ses jours en Occident, chassé de l'Italie par une invasion de barbares, et retiré dans un coin de la Sicile , loin de Rome et de Bethléem.

Un autre souvenir de ce temps, c'est le commerce épistolaire de Jérôme et d'Augustin ; l'un , athlète vieilli dans les travaux et les querelles, mais plein d'ardeur encore; l'autre, plus jeune, d'un caractère moins énergique et plus doux, mais également infatigable apôtre, et plus persuasif, parce qu'il était plus aimé ; tous deux représentant , avec une nuance orientale, le génie romain dans l'Église universelle.

On souhaiterait que ces deux hommes, si bien faits pour être en communion de pensées , aient pu se voir et s'entendre , et que la fiction d'un écrivain célèbre qui

les a mis en présence, soit une anecdote de l'histoire. A part l'anachronisme auquel s'est plue son imagination en les supposant tous deux du même âge, troublés à la même époque des mêmes passions, quel intérêt véridique n'aurait pas eu leur entretien , si la jeunesse de l'un s'était rencontrée avec la vieillesse de l'autre, comme le permettait la réalité ! Quels élans de douleur et de génie seraient sortis de l'âme d'Augustin visitant avec le solitaire de Bethléem les lieux sacrés dont Jérôme était comme le gardien et l'interprète? Et si le poids des années n'eût pas retenu Jérôme, s'il eût visité la province d'Afrique, combien ce Dalmate rempli des souvenirs de Rome , et fier de voir dans sa retraite de Juilée une descendante des Scipions, aurait conçu de grandes pensées à l'aspect de Carthage devenue romaine et chrétienne , devant la chaire d'Augustin converti ! Et que de choses ces deux âmes tant éprouvées auraient eu à se confier l'une à l'autre ! Il n'en fut pas ainsi : Augustin, comme il le dit, ne vit Jérôme que par les yeux d'Alype; et c'est de loin seulement, et à travers la distance des mers, qu'ils se transmirent leurs pensées.

Augustin commença cette tardive liaison, moins par des félicitations sur les travaux du solitaire , que par la demande d'un nouveau travail qu'attendaient de lui les Églises d'Afrique ; c'était la traduction de ces grands docteurs de l'Église d'Orient, Àthanase, Grégoire, Basile, Chrysostome, dont le génie n'était qu'à demi connu dans l'Occident, et qu'Augustin lui-même lisait peu dans leur langue. Cette œuvre lui paraissait plus utile que de continuer à traduire sur le texte hébraïque les livres saints que la version des Septante rendait accessibles à tout l'Orient grec, et que, d'après cette version, on avait déjà retraduits en latin.

A ce jugement , à ce vœu , Augustin joignait une censure. Il blâmait Jérôme d'avoir justifié le mensonge, en supposant simulée la réprimande que l'apôtre Paul adressait à Pierre.

Augustin ne peut admettre cette feinte. Il voudrait consulter Jérôme sur d'autres questions religieuses ; mais une lettre ne suffit pas ; il attendra davantage du prêtre qu'il envoie près de lui, pour recueillir ses précieuses paroles. « Et cependant , écrit-il *, ce prêtre « ne pourra jamais entendre de ta bouche autant de « choses que je le voudrais ; et à son retour, lorsque je « recueillerai de son sein les trésors que tu y auras « versés, il ne comblera pas le vide qui est en moi; il « n'apaisera pas la soif que j'ai de tes pensées. » Cette lettre ne parvint pas d'abord à Jérôme ; celui qui devait la porter fut retenu en Afrique. Une seconde lettre n'obtint pas de réponse. Augustin craignit que ce silence n'eût pour motif la publicité qu'avait reçue sa lettre, dont quelques copies s'étaient répandues dans Rome. Il écrivit pour s'en excuser, tout en renouvelant l'objection qu'il avait faite. Jérôme répondit en homme blessé de la rétractation qui lui était demandée dans la lettre arrivée juqu'à lui. Du reste, il ne discute pas; et cette réserve n'est pas sans amertume et sans fierté. « A Dieu ne « plaise2, écrit-il au jeune docteur africain, que j'ose « effleurer en rien les livres de ta béatitude. Il me suffit « de défendre les miens, sans attaquer ceux d'autrui. « Ta prudence sait d'ailleurs fort bien sans doute que « chacun abonde dans son sens, et qu'il y a un jeu pué- « ril, semblable au travail des jeunes rhéteurs à chercher « la célébrité, en accusant les hommes illustres. Je n'ai

• Sanct. Hieron. Oper. t. IV, p. G03.

2 Sanct. Hieron. Oper. I. IV, p. G08.

TABLEAU DE l.'ÈLOQ. CHU. 23

« pas la folie de me tenir pour offensé par la différence « de tes interprétations sur l'Écriture, et tu n'es pas « sans doute blessé que j'aie un avis contraire au tien. « Ce qu'il y a maintenant à faire pour toi, c'est d'aimer « celui qui t'aime, et dans l'arène des saintes Écritures « de ne pas venir, jeune homme , provoquer un vieillard. « Nous avons eu notre temps et nous avons fourni notre « carrière du mieux que nous avons pu. Aujourd'hui, « pendant que tu t'élances et franchis de longs espaces , «< nous avons droit au repos. Et en même temps , s'il « m'est permis de le dire avec tout respect pour toi , « afin que tu ne paraisses pas seul emprunter quelque «< chose aux poètes, souviens-toi de Darès et d'Entelle, « et du proverbe vulgaire : Le bœuf fatigué enfonce le « pied plus fortement. »

Avant d'avoir reçu cette réponse, Augustin avait écrit à Jérôme une autre lettre , où il insistait sur ses objections, et paraissait surtout blâmer l'entreprise d'une traduction nouvelle des livres saints. Il y opposait le même scrupule que Ruffin, le danger d'inquiéter le peuple en offrant à sa foi des expressions auxquelles il n'était pas accoutumé. Et, à l'appui de cette crainte, il citait les réclamations et le tumulte élevés dans une église d'Afrique où l'évêque avait lu, d'après la traduction de Jérôme, un passage du prophète Jonas, qu'on l'accusa d'avoir falsifié, et qu'il fut obligé d'abandonner sur le témoignage des Juifs qui dominaient dans la ville, et qui déclarèrent que l'ancienne version chantée dans la liturgie et traduite des Septante était plus conforme au texte original des livres saints. On peut voir là quelle était la civilisation de ces villes d'Afrique où des Grecs, des Latins, des Juifs, étaient en présence avec leurs langues et leurs traditions diverses pour défendre ou discuter la foi nouvelle.

Jérôme, en répondant à l'évêque d'Hippone, se montre

peu jaloux d'engager le combat contre un tel adversaire. Quelques traits assez vifs lui échappent cependant, mais il les émousse; et, soit humilité, soit lassitude , il revient au contraste de son âge et de son modeste sacerdoce avec la jeunesse et la dignité d'Augustin. « Cesse % lui dit-il, de provoquer un vieillard qui se cache au fond de sa cellule. Si tu veux exercer ou montrer ta science, cherche des jeunes gens éloquents et célèbres, comme il y en a beaucoup à Rome, qui puissent et qui osent lutter contre toi. Pour moi, soldat autrefois, vétéran aujourd hui , je dois célébrer tes victoires et celles des autres, et non avec un bras débile rentrer dans la lutte. » Puis, il ajoutait : « Il ne convient pas que moi, qui, depuis la jeunesse jusqu'à cet âge, suis resté dans un monastère, travaillant à grand'peine avec de saints religieux, j'ose écrire contre un évoque de ma communion, contre celui-là même que j'ai commencé d'aimer avant de le connaître , qui le premier m'a provoqué à l'amitié , et que je me suis félicité de voir s'élever après moi dans la science de l'Écriture. »

A ce refus de discuter > à ces plaintes modestement hautaines Augustin répondit avec douceur, avec respect, mais en insistant sur l'objection qu'il avait faite. Puis, avec cette effusion de cœur dont personne ne fut mieux doué, il déplorait la controverse prolongée de Jérôme et de Ruffin, ce mal d'une discorde si éclatante entre deux personnes longtemps unies et dont l'amitié était connue de presque toutes les Églises; il s'en affligeait comme d'un trouble, il s'en inquiétait comme d'un fâcheux pronostic sur l'instabilité des affections humaines. Lui qui avait souvent souhaité de voir Jérôme, il ne sait plus

'• Sanct. Hieron. Oper. t. IV, p. G12.

quel vœu former; il ne conçoit pas comment la haine est née de l'amitié entre ceux qui, dégagés des soins du monde, suivaient librement le Seigneur, et vivaient ensemble sur cette même terre que le Seigneur a foulée de ses pas, et où il disait : « Je vous donne ma paix ; je vous « laisse ma paix après moi. » « Malheur à moi , s'écrie « Augustin , de ne pouvoir vous trouver ensemble quel- « que part! Ému, affligé , inquiet comme je le suis, « je me jetterais à vos pieds, je pleurerais de toutes mes « forces, je vous supplierais de toute mon affection. »

Ainsi pressé et averti , et recevant à la fois plusieurs lettres d'Augustin , Jérôme se défendit enfin , et en réclamant surtout son droit d'interpréter l'Écriture sainte, d'après ce qu'il appelle la vérité hébraïque. Cependant il incline au repos , et il prie Augustin de ne pas forcer un vétéran à de nouveaux combats. « Toi qui « es jeune, dit-il en finissant, et élevé sur le trône « épiscopal, instruis les peuples et enrichis des moissons « nouvelles d'Afrique les maisons romaines. C'est assez « pour moi , qu'avec un auditeur et un lecteur dans « le coin d'un pauvre monastère , je murmure quel- « ques mots. » Augustin répondit encore, réfutant les objections et ne se blessant pas de l'humeur , plus calme que le solitaire , sans être moins absolu dans son opinion , et se bornant à lui demander la liberté dans l'amitié.

On aime à penser que ces deux beaux génies de la société chrétienne restèrent unis, et qu'à si longue distance ils communiquaient. Un des disciples d'Augustin, celui-là même qui, sous son inspiration, traça le premier essai d'une histoire universelle ramenée à l'unité par la pensée de la Providence , Orose , prêtre espagnol, après avoir visité Alexandrie, vint à Bethléem apporter à Jérôme les paroles d'Augustin , et des lettres

où il le consultait sur l'origine de l'âme. Faisant un si grand voyage pour ajouter aux leçons d'Augustin celles de Jérôme , Orose trouva le solitaire plein d'admiration pour l'évêque , et malgré son âge et la fierté de son génie, aimant à reconnaître cette autorité nouvelle dont il s'était blessé d'abord.

Tandis que Jérôme poursuivait son grand travail, dirigeait la science et la foi de ses fidèles de Bethléem , correspondait avec ses amis d'Occident, les barrières de l'empire étaient forcées, l'Italie en proie aux barbares, Rome assiégée et bientôt prise par Alaric. Le contre-coup de ces désastres était porté jusqu'en Judée par l'arrivée de quelques-unes de ces familles romaines tombées de leurs grandeurs dans l'exil et la misère. C'était à l'époque même où l'éloquent interprèle de l'Écriture méditait sur le plus terrible de ses prophètes et avait devant les yeux les menaçantes visions d'Ézéchiel. Les journées laborieuses de Jérôme , ses veilles solitaires sont troublées par la présence de tant de malheureux concitoyens qui lui arrivent de si loin, « et viennent, « dit- il, mendier à Bethléem. » 11 apprend successivement la mort de ses plus chers amis, le péril et la désolation de Rome. Il en est accablé; il n'a plus d'autre pensée; il se sent captif dans l'esclavage de ses frères. Il oublie , dit-il , son propre nom et ne sait que pleurer. Cependant, pauvre comme il est, il donne asile aux fugitifs dans son monastère; il laisse là toute étude pour consoler et secourir. Puis, après qu'il s'est longtemps occupé de tout , tenant sa cellule ouverte aux fugitifs que le ciel lui envoie, il reprend son travail; il le prolonge comme à la dérobée pendant les heures de la nuit; il cherche à tromper par cette œuvre le trouble ardent de son âme; et, l'imagination toute remplie des malheurs qu'il a vus et des souffrances qu'il

a soulagées , il interprète les antiques malédictions prononcées sur le peuple juif à la lueur lointaine des feux destructeurs qui ravagent l'Occident.

Par là, sans doute, il faut expliquer le caractère de grandeur et de mélancolie si fortement empreint dans les traductions de saint Jérôme. 11 n'a pas eu seulement l'inspiration des lieux, cette inspiration puissante qu'il avait entretenue par la recherche assidue de tous les souvenirs, parcourant avec de savants Israélites tous les coins de la terre de Judée. Il a de plus l'inspiration des malheurs de son siècle, de ces malheurs égaux à tout ce que les prophètes lui donnent à décrire, et il les sent avec une âme grande et généreuse que l'ardeur de la foi et l'austérité de la pénitence n'ont endurcie que pour ses propres douleurs, et qui garde à celles d'aulrui la corn^passion la plus tendre.

Au milieu de ces travaux, Jérôme avait dépassé quatrevingts ans. Il semble que cette vie sainte, celte vieillesse avancée devait être inviolable et s'éteindre dans le repos. Il n'en fut pas ainsi : les malheurs de Rome n'étaient que le commencement des désastres de tout l'empire; et les provinces les plus éloignées recevaient le contre-coup de cette calamité, en môme temps qu'elles en recueillaient les victimes. Partout le jour des barbares était venu , chacun de ces peuples se jetant sur le côté de l'empire qui lui était donné en proie. La Palestine fut ravagée par les Ismaélites ou Sarrasins qui débordaient à travers le désert qu'avait d'abord habité Jérôme. Leurs courses vinrent menacer Bethléem ; et le solitaire ne se crut préservé que par un miracle de la Providence divine ; mais un autre péril s'élevait près de lui. La guerre ci- Vile des sectes était partout, comme l'invasion des barbares; et, dans cette activité convulsive qui se mêlait à l'agonie de la société romaine , on voyait les mis-

AU QUATRIÈME STÈCLE. 359

sionnaires du schisme comme ceux de la foi chercher d'un bout de l'empire à l'autre des refuges et des alliances. Le principal contradicteur d'Augustin, cet opiniâtre et hardi sectaire dont le nom rappelle l'orageux océan près duquel il était né , Pelage , était arrivé de la Bretagne sous le soleil du Thabor. Condamné par tous les évêques d'Occident, mais absous par quelques évêques d'Orient, il venait consacrer sa personne et sa secte par l'approche des lieux saints, et chercher le nom de Jérusalem à opposer au nom de Rome. Il trouva dès l'abord un appui dans l'évêque Jean que sa jalouse inimitié contre le solitaire de Bethléem rendait favorable à tout novateur. Un grand parti se forma pour cet étranger dans la ville de Jérusalem. Sa doctrine, qui consiste surtout dans un sentiment orgueilleux des forces de l'âme, plaisait à l'imagination élevée de quelques-unes des femmes romaines que le zèle de la foi avait conduites en Orient. Son éloquence les charmait. En Afrique, il avait adressé une lettre célèbre à Démétriade, fdle d'un consulaire , et la plus riche héritière de Rome, qu'elle avait quittée pour un couvent de Carthage. A Jérusalem il intéressait à sa cause la pieuse et savante Mélanie.

La partialité pour les opinions de Pelage ne resta pas renfermée dans ce cercle de quelques âmes d'élite. Le peuple môme y prit part, selon le génie de ce temps. Jérôme, averti de l'influence que prenait Une doctrine repoussée par l'Église de Rome, la combattit dans une lettre àCtésiphon, et dans un écrit en forme de dialogue où il opposait un défenseur de la grâce et un disciple de Pelage. Les différences étaient si subtiles et la question si haute qu'on a peine à comprendre comment cette métaphysique chrétienne mettait le feu aux passions populaires. Mais Jérôme, en reprochant aux Pela-

giens de se fier exclusivement à la force de la volonté, et de ne pas admettre la nécessité de la grâce, les accusait de supprimer la prière, de s'égaler à Dieu, et de renouveler les vices de toutes les sectes depuis le pharisaïsme jusqu'au stoïcisme. L'animosité croissait par ces reproches. Les ennemis que s'était suscités Jérôme, quelques hommes corrompus qu'avait blessés son âpre censure, saisirent cette occasion de se venger de lui. Une troupe de gens armés au nom de Pelage, sortant de Jérusalem vint assaillir dans Bethléem les deux couvents bâtis près de la grotte du Sauveur, et habités par les pénitentes et les disciples du solitaire. Un diacre et quelques serviteurs furent tués dans ce tumulte , les monastères pillés. Paula et Eustochie, échappées du milieu de ces scènes d'horreur, se retirèrent avec leurs religieuses et Jérôme dans une tour fortifiée, dont les agresseurs ne pouvaient s'emparer. L'autorité du gouverneur romain de Jérusalem fit enfin cesser ce désordre; mais la fondation de Jérôme était en partie détruite. Son courage fut grand au milieu de cette épreuve; et quand il eut réussi à faire éloigner par le gouverneur romain l'hérésiarque Pelage, son esprit prend même une expression de gaieté. « Sachez, écrit-il à un ami, que sans secours humain, mais par un jugement de Dieu sans doute, Catilina est chassé non-seulement de la ville, mais de la Palestine entière. Nous sommes seulement chagrins qu'il soit resté avec Lentulus bon nombre d'affiliés de la conjuration qui sont encore au port de Joppé. » La sécurité se rétablit cependant; et quoique les ruines ne fussent pas réparées, l'intrépide vieillard reprit ses études au milieu des fidèles rassemblés près de lui, et il put appeler de nouveau quelques amis éloignés. Une grande douleur vint l'éprouver encore. La fille de Paula , Eustochie , venue avec elle des palais de Rome

dans une cabane de la Judée, Eustochie, du cœur le plus noble et d'un esprit admirable, lui est enlevée par une mort prématurée. La douleur du solitaire fut extrême. C'est alors qu'il reçut l'envoyé d'Augustin et lui montra toute l'affliction dont il était accablé , et qu'il n'essayait pas même de combattre.

Il écrivit cependant bientôt à Augustin pour le féliciter de ses nouveaux ouvrages et de sa renommée croissante. Ce fut un des derniers soins de sa vie : ce rare et lointain dialogue entre ces deux hommes nous avertit de chercher ce qui les réunit et ce qui les sépare, et de marquer ici quelques traits de leurs grandes physionomies. Un premier contraste se présente à la lecture même des lettres qu'ils s'adressaient. On dirait presque deux idiomes différents. Jérôme, malgré la précipitation dont il s'accuse et la négligence de ses rapides dictées, conserve en grande partie la belle diction romaine. Augustin a tous les défauts d'une langue gâtée par l'affectation et la barbarie. L'un , transplanté sur une terre tout orientale entre des Syriens et des Hébreux, empruntant souvent les idiotismes de leurs langues lorsqu'il traduit les livres saints, gardait dans ses propres écrits la pureté de cette langue latine qu'il parlait à Rome dans sa jeunesse. Augustin , sur cette côte d'Afrique où le 'punique n'était presque plus entendu de personne , ne parle que la langue latine , mais telle que l'Afrique la faisait dans l'impétueuse ardeur de Tertullien.

Si nous passons aux choses mêmes, au génie, à l'influence de ces deux hommes, de grandes différences nous frappent, au milieu d'une égalité de gloire et de vertu. Tous deux sont nourris des lettres profanes, ont aimé avec passion la poésie, et la cherchent encore dans la religion. Jérôme, à part même sa science hébraïque, par son étude approfondie de la langue grecque , l'em-

porte sur son jeune rival. C'est un plus grand lettré. Sur une partie cependant de cette littérature séculière qui, avouée ou désavouée, objet d'enthousiasme ou de repentir, occupait tant de place dans la pensée chrétienne, le caractère d'esprit d'Augustin, la subtile profondeur qu'il môle à l'imagination lui rendent la supériorité. Il est plus philosophe; il se plaît à la métaphysique; il s'en sert pour expliquer, ou plutôt pour croire les mystères du dogme. Jérôme, qui avait beaucoup lu là philosophie grecque, beaucoup lu les traités philosophiques de Cicéron, de Brutus et de Sénèque, ne leur emprunte que des choses qui tiennent aux mœurs, et ne s'engage pas dans les spéculations sublimes sur le temps, l'infini, les idées éternelles. Augustin, avec quelques dialogues de Platon et les traités philosophiques de Cicéron , s'est élevé à Une hauteur de vues métaphysiques qui fait pressentir Descartes et Malebranche. Par cela même il a été un plus grand docteur de la foi, dont Jérôme était un impétueux et brillant défenseur. Le caractère de ces deux hommes fut en effet d'être également fidèles à la tradition et craignant bien plus la nouveauté que l'obéissance. Mais en se conformant avec un respect égal aux dogmes de l'Église, l'un s'occupait surtout de les imposer avec passion, l'autre y découvrait des raisons profondes. Jérôme, épris d'admiration pour le génie d'Origène et traducteur éloquent de quelques-uns de ses écrits , tout en reprochant d'abord aux prêtres romains de ne blâmer ce savant homme que par envie de sa gloire, l'abandonnait sur toutes les choses condamnées dans ses ouvrages. Augustin , défenseur infatigable de l'orthodoxie chrétienne, en était pour ainsi dire le premier gardien, et par sa prévoyance à combattre tout commencement d'opinion dissidente , souvent devançait Rome, jamais ne l'inquié-

tait. Dans cette grande jurisprudence du christianisme qui soutient et développe l'œuvre primitive, nul n'a fait davantage. Il fut pour l'Occident le fécond et populaire interprète des principes qu'Athanase avait promulgués en Orient. Ici, tout autre parallèle cesse pour lui; et le vieux athlète de Bethléem ne peut que regarder avec admiration cette lumière qui de l'Afrique envahie par les Vandales éclaire l'Italie.

Tous deux , témoins précieux pour l'histoire des mœurs et des usages de leur temps, en sont des peintres hardis , Jérôme avec plus de force, Augustin avec plus de bienséance. Augustin n'a guère adressé qu'aux manichéens des reproches que Jérôme ne craint pas d'infliger aux prêtres mêmes de son Église. Son âme ardente s'emportait aisément à l'hyperbole de Juvénal, et tirait de sa vertu même une liberté de langage qui rappelle trop parfois ce qu'elle flétrit. Et cependant, nulle part aussi les charmes de la retraite pure et laborieuse ne sont retracés sous de plus douces images. Partout, au milieu des expressions ardentes du solitaire, on aperçoit une grande science du cœur, une grande expérience de ce gouvernement des âmes , qu'un pape du moyen âge appelait l'art des arts. Cet art qu'il enseigne dans quelques lettres à des religieux , il en faisait l'épreuve sur ces illustres romaines, d'autant plus dévouées à son génie qu'elles avaient elles-mêmes un esprit supérieur. Mais là, comme ailleurs, son autorité n'eut pas cette étendue qu'un naturel plus heureux donnait à la parole d'Augustin. Il est le directeur obéi avec passion par quelques âmes solitaires, plutôt que l'apôtre aimé du monde qu'il contredit et qu'il corrige. C'est qu'il n'a point cette tendresse d'âme, dont Augustin ne se guérit jamais, et qui le rendait si compatissant à l'erreur, au milieu d'un système de prédestination en apparence inexorable. Au-

gustin aimait l'humanité et se fit écouter d'elle , lui enseignant avec affection la plus sévère doctrine. Jérôme aimait surtout le sacrifice et l'effort. Par là il eut moins de pouvoir, et ses écrits parlent moins au cœur. De même qu'il ne s'adressa pas aux hommes réunis, et ne fut ni prédicateur, ni évêque, les pensées qu'il a laissées après lui ne conviennent qu'au petit nombre. 11 offre de grands traits à l'imagination; il unit à la rêverie du solitaire la verve du controversiste ; mais il est peu lu, parce qu'il console peu. Quelques-unes de ses lettres cependant, quelques souvenirs, quelques aveux épars jusque dans ses discussions les plus vives, ont plus d'un rapport avec les Confessions d'Augustin. On y sent parfois cette douceur qui touche d'autant plus dans une âme forte et sévère. Mais on y sent surtout un génie qui combat, qui souffre et qu'on admire. Ce qu'il était, il le fut jusqu'à la dernière heure de sa longue vie. Entre les soins de la charité et l'ardeur du travail, il vieillit sans faiblir, ou du moins la faiblesse du corps n'atteignit pas son âme. C'est à la fin de sa traduction des prophètes , c'est en parlant d'un des moins célèbres, Sophonias, que son génie mélancolique éclate avec une incomparable éloquence, et que la prédiction accomplie sous ses yeux dans les malheurs de la Judée lui arrache les plus pathétiques accents. Sa vue s'obscurcissait, sa tête était chancelante, ses membres languissants, et sur le lit où il était retenu, il se redressait avec effort en saisissant d'une main une corde attachée à la voûte. Cependant il continuait sa tâche, dictait aux uns, écoutait et consolait les autres, et veillait encore sur ces monuments de la foi dont il était devenu l'immobile gardien. C'est au milieu de tels soins qu'il cessa de vivre et passa du travail à l'éternelle paix.

Mort en 420 , après les désastres de l'invasion d'Ala-

rie, il en a reeueilli toute la tristesse dans ses derniers écrits; et on sent qu'il ne peut se sauver de telles pensées qu'en remontant vers Dieu. C'est le caractère qui donne un intérêt si profond à l'éloquence latine de ce temps, depuis Jérôme jusqu'à Salvien. Elle n'a pas les grâces et l'élégance du génie grec à son déclin, ou plutôt dans sa renaissance chrétienne; mais elle a plus de force et de mélancolie. Elle s'est corrigée à la rude école des barbares qui désolaient l'empire. Elle est inspirée par tous les maux qu'elle dépeint ; et son imagination pleine de sombres couleurs s'est agrandie du spectacle de la réalité.

Jérôme fut en querelle ou en amitié avec tous les hommes célèbres de cette époque; il les a lui-même caractérisés dans son catalogue des auteurs chrétiens, modèle d'une biographie éloquente et rapide. Mais nous ne rappelons ici que ceux dont le talent est original , ou qui peuvent nous éclairer sur l'esprit de leur siècle.

À ce titre, on ne saurait oublier Paulin, évoque de Noie, auquel on a le premier attribué l'héroïsme de charité renouvelé par Vincent de Paule. On raconte, en effet, que Paulin se livra lui-même en esclavage1, pour racheter le fils d'une pauvre veuve. Mais ce fait paraît difficile à placer dans sa vie, et ne s'accorde pas avec la destinée d'un consulaire qui jouissait d'une immense fortune.

Né dans l'ingénieuse ville de Bordeaux, vers l'an 353,

1 Ce touchant sacrifice est mis en scène, sous d'autres noms, dans le poème des Martyrs. En général, il n'est aucune fiction de ce bel ouvrage qui ne soit empruntée aux souvenirs et aux mœurs de l'Église primitive. Le poète est à cet égard d'une admirable fidélité, moins peut-être par une élude lente et détaillée, que par celle première vue de génie qui appartient à quelques hommes. Sous ce rapport, la critique fui très-superficielle. On s'étonna, par exemple, de la foi païenne attribuée au père de

Paulin sortait d'une famille sénatoriale , et remplit les premières dignités de l'empire. Il fut consul avec Ausone, près duquel il avait étudié l'éloquence. Il épousa une des femmes les plus riches de la province d'Espagne, et il réunit sur sa tète tout ce qu'un homme pouvait avoir de crédit, de richesse et de félicité, sous le despotisme des empereurs.

De laborieuses épreuves s'y mêlèrent et lui donnèrent la satiété du monde, tout en augmentant sa pitié pour le malheur. En butte à des haines dont il n'explique pas la cause, il chercha, dit- il, le repos des champs et le culte de Dieu dans la douce paix du foyer domestique. La femme à laquelle il était uni l'engageait à la retraite religieuse ; et dans ses voyages, dans les soins nombreux de sa vie publique , il avait senti l'influence de quelquesuns des hommes puissants du christianisme, saint Àmbroise à Milan , saint Martin dans les Gaules, et à Rome d'autres hommes moins célèbres, mais inspirés du génie même de l'Église dominante.

Déjà dans la maturité de l'âge il reçut le baptême, et, s'éloignant du centre de l'empire, alla vivre quelques années en Espagne. Là, il vendit de vastes domaines pour en distribuer le prix aux pauvres; et, dans la simplicité de la vie la plus austère , il offrit un grand exemple de cette inépuisable charité qui gagnait tant de cœurs au christianisme. Ce n'était pas que ce sacrifice poussé si loin ne trouvât des censeurs. Saint Ambroise en expri-

Cymodocée, et l'on mit en doute la vérité des contrastes que faisait naître le combat des deux cultes. Que dire cependant, lorsque l'on voit, par les monuments originaux, que ce combat durait encore à la fin du ive siècle , et lorsqu'on lit, dans saint Jérôme, l'agréable description d'une famille de Rome, où le grand-père était pontife de Jupiter, et tenait sur ses genoux sa petile-fille enfant, qui récitait des prières chrétiennes?

mant l'admiration que lui inspire une telle vertu prévoit les plaintes, les reproches qui vont s'élever contre cette imprudence, cet oubli des grandeurs, cet abandon du sénat par un homme d'une si ancienne maison et d'une éloquence si renommée. Paulin éprouva d'abord, en effet, les rigoureux anathèmes du monde qu'il avait quitté. Il devint comme étranger à ceux auxquels il avait été le plus cher. Malgré le poids de cette disgrâce, sa résolution ne fut pas ébranlée. Un des premiers combats qu'il eut à rendre fut contre les reproches d'un ancien ami, son maître dans les lettres. Esprit élégant et léger, comprenant peu la forte croyance qui saisissait les âmes, et tout païen d'imagination , Ausone lui adressait des vers pour le rappeler au monde et à la littérature. Imitateur de l'ancienne poésie, il avait soin de surcharger son style d'allusions mythologiques par bon goût plutôt que par croyance. Il redouble cette fois en écrivant à Paulin , comme s'il y avait eu pour le séduire quelque vertu dans ces mots de la Fable qu'avait employés Virgile. Par une contradiction assez étrange et commune alors, il môle à ces souvenirs des images chrétiennes. En rappelant Paulin dans leur patrie commune, en décrivant la demeure champêtre de patricien et de poëte où il l'attend, il n'oublie pas l'église fréquentée du hameau; et il espère que le Fils de Pieu touché de ses prières ramènera son ami. La pensée païenne revient cependant. Blessé du silence de son ami , et le croyant entraîné à la religion par sa femme, il lui disait : « Mon « cher Paulin, si tu crains d'être trahi, d'être accusé à « cause de mon amitié , que ta femme l'ignore; tu peux « dédaigner les autres, mais ne dédaigne pas ton père; « c'est moi qui fus ton premier maître et ton premier « guide dans les honneurs; c'est moi qui t'ai conduit le « premier dans la société des Muses. »

Il renouvelait dans une autre épître ses plaintes et ses prières : « Qui t'empêche, dit-il, d'écrire au moins un « salut, un adieu, et de confier ces signes heureux à des « tablettes? » Puis, s'indignant de la silencieuse froideur de son ami, il lui souhaitait poétiquement tous les malheurs qu'il pouvait trouver dans ses classiques souvenirs ; il le condamnait à errer triste et farouche, comme le Bellérophon d'Homère, et s'écriait en finissant : « 0 Muses, « divinités de la Grèce! entendez cette prière, et ren- « dez un poëte aux Muses du Latium. »

Paulin répondit, et môme en vers, pour consoler un peu son ami. Rien de plus poétique et de plus intéressant que ce contraste : « Pourquoi, dit-il, ô mon père! « rappelles-tu en ma faveur les Muses que j'ai répu- « diées? Ce cœur consacré maintenant à Dieu n'a plus de « place pour Apollon et pour les Muses. Je fus d'accord « avec toi, jadis, pour appeler, non pas avec le même « génie, mais avec la même ardeur, un Apollon, sourd « dans sa grotte de Delphes, et pour nommer les Muses « des divinités , en demandant aux bois et aux mon- « tagnes ce don de la parole qui n'est accordé que par « Dieu. Maintenant une autre force, un plus grand Dieu « subjugue mon âme. »

Il y a surtout un grand charme dans les derniers vers d'une seconde épître de Paulin à Ausone; c'est, comme déjà nous l'avons vu, le spiritualisme au lieu de la mythologie ; c'est l'amitié ennoblie par une espérance pure et céleste.

« Rien ne t'arrachera de mon souvenir, écrit Paulin à « son ami : pendant toute la durée de cet âge accordé aux « mortels, tant que je serai retenu dans ce corps, quelle « que soit la distance qui nous sépare, je te porterai dans « le fond de mon cœur. Partout présent pour moi, je te « verrai par la pensée, je t'embrasserai par l'âme; et,

«< lorsque, délivré de cette prison du corps , je m'envo- « lerai de la terre , dans quelque astre du ciel que me « place le Père commun, là je te porterai en esprit, et le «< dernier moment qui m'affranchira de la terre ne m'ô- « tera pas la tendresse que j'ai pour toi. Car cette âme « qui, survivant à nos organes détruits, se soutient par « sa céleste origine, il faut bien qu'elle conserve ses affec- « tions, comme son existence. Elle ne peut oublier non « plus que mourir. »

Pendant qu'il répondait par des sentiments si tendres au reproche d'insociable sévérité que s'attirait souvent le zèle des premiers chrétiens, Paulin allait être engagé par le lien le plus fort à la foi qu'il avait adoptée. Comme il était à Barcelone et assistait dans l'église aux solennités de Noël, la foule, par une sorte d'élection populaire, demanda qu'il fût ordonné prêtre. Entraîné par ce vœu public, il céda, malgré son effroi du saint ministère, et reçut les premiers degrés du sacerdoce , se réservant d'être attaché , non à une Église particulière , mais à la chrétienté; car il songeait à revenir en Italie, et se regardait surtout comme disciple d'Ambroise. Un de ses premiers soins fut d'écrire à un autre homme célèbre du temps, son compatriote Sulpice Sévère, qui, jeté dans la vie religieuse, se sentait troublé de l'étonnement et du blâme qu'il avait excités. Paulin l'encourage par son exemple, et se montre animé de l'ardeur même que le peuple a portée dans son ordination. Bientôt il quitta l'Espagne, visita saint Ambroise à Florence, puis vint à Rome, où, parmi des témoignages empressés d'estime, il trouva quelques signes de jalouse défaveur. Il y resta peu de temps, et se retira dans une petite campagne, près du tombeau de l'évêque saint Félix , aux portes de la ville de Noie, où trois siècles auparavant Tibère faisait la dédicace du temple d'Auguste. Il vécut seize ans dans

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cet asile avec sa femme Thérasia , devenue sa sœur. C'est en commun avec elle qu'il écrivait à Augustin pour le remercier de ses ouvrages et lui demander son amitié. On sent à la première réponse d'Augustin quel attrait de cœur et quelle estime lui inspirait Paulin. 11 l'associe déjà à tous les soins de sa famille chrétienne. Il le prie de s'unir à lui pour détourner par ses conseils le fils de Romanien , le jeune Licentius, de la passion de la poésie et des dangereuses distractions qui le retiennent à Rome. Paulin s'acquitta de cette œuvre , comme il avait répondu aux reproches d'Ausone. Il adressa des vers à celui qu'il voulait éloigner de la poésie. Ces vers manquent de force ; mais il y a quelque charme dans cette voix grave qui avertit le jeune poëte , et lui parle sa langue pour le ramener à des pensées plus austères.

Paulin , dans sa retraite , n'eut pas l'autorité qui s'attache aux grands orateurs chrétiens du même siècle. Un ouvrage qu'il avait entrepris sur le paganisme , et qu'attendait Augustin, ne fut pas achevé. Plus pieux que théologien et apportant du commerce du monde un reste de tolérance , il ne se mêla pas aux grandes controverses et ne fut l'adversaire ni l'appui d'aucun dissident. Consulté par Augustin sur quelques problèmes spéculatifs de la croyance chrétienne , il ne porte pas dans ses réponses la profondeur et l'imagination de l'évêque d'Hippone. Il est moins puissant par la méditation que par la charité. Lorsqu'il célèbre dans ses vers quelque souvenir religieux, il donne souvent à ses expressions une grâce touchante. Ce n'est plus l'art ancien , et le christianisme n'avait pas encore renouvelé la poésie. Au lieu de ces odes d'Horace si élégantes , vous trouverez des vers où le chrétien solitaire s'adresse à un évêque venu de son diocèse à demi barbare, au fond de la Dacie,pour assister à la fête annuelle du martyr dont Paulin semblait garder

le tombeau. Rien ne saurait mieux peindre l'hospitalité des temps antiques ranimée par le christianisme. Au moment où cet évêque s'éloigne après quelques mois de séjour, Paulin lui adresse ses vœux , le suit en espérance dans son dangereux voyage, et le voit rendu à ces rudes nations qu'il civilise par la foi, à ces climats glacés qu'il adoucit par la charité. Il se confie à sa promesse de revenir célébrer le même anniversaire. Et il le revit en effet, selon l'esprit aventureux de ce temps, où sans cesse de grands périls étaient bravés, de grandes fatigues souffertes , pour satisfaire à quelque pieux devoir. Paulin ne s'éloigna pas de la ville de Noie : et bientôt il y fut retenu par les malheurs qu'il avait à secourir. Élu évêque par les habitants, il se vit en présence de la plus affreuse calamité. C'était le temps de l'invasion des Goths en Italie. La désolation s'étendit partout. Noie fut prise d'assaut et saccagée.

L'évêque tomba dans les mains des barbares; mais échappant à leur avarice par sa charité qui avait tout donné d'avance, et se faisant respecter par sa vertu, dès qu'il fut libre , il trouva dans les richesses sauvées par l'Église de quoi délivrer d'autres captifs. Ce fut l'occupation de ses dernières années; et de là. sans doute la légende qui raconte que, volontairement substitué à un pauvre captif, il avait été conduit en Afrique, et employé à la culture d'un jardin, puis remis en liberté , et renvoyé avec de grands honneurs par le roi des Vandales. Mais tout dans ses écrits témoigne qu'il ne quitta pas l'Italie ; et Augustin , qui célèbre sa vertu et l'invite plusieurs fois à venir en Afrique , n'aurait pas oublié un dévouement semblable. Paulin demeura le consolateur des maux de sa patrie : et jusqu'à ses derniers jours il resta près de ceux qu'il pouvait servir et dont il partageait les souffrances.

De tels hommes jetés çà et là dans l'empire étaient une sorte de refuge et de protection publique. Ces peuples barbares , qui envahissaient l'Italie , avec un instinct de destruction , étaient adoucis par la religion des vaincus. Souvent leur fureur s'arrêtait à la porte de la basilique chrétienne, où se réfugiaient les enfants et les femmes. Dans la superstition du temps, on célébrait comme un miracle ce témoignage involontaire du sentiment religieux inné dans le cœur de l'homme.

Le culte des saints et des martyrs ramenait pour le peuple une sorte de polythéisme local. On en trouve quelques traces dans les lettres et dans les poëmes de saint Paulin. Ces pieuses croyances y remplacent la métaphysique élevée du christianisme oriental ; mais la morale est la môme. Le seul discours qui reste de l'évêque de Noie est une éloquente exhortation à l'aumône. L'orateur fait de la charité le premier devoir du chrétien, et le premier titre devant Dieu. Ainsi , sur tous les points du monde, le christianisme était l'espérance des malheureux; et leur nombre même augmentait sa puissance.

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