DE SAINT AMBROISE
Un des hommes les plus remarquables qui aient paru dans les dernières époques de l'empire est sans doute Symmaque. Défenseur des fables du paganisme, il fut admiré par les chrétiens. Pendant une longue vie, et sous la rapide succession de tant d'empereurs, il remplit les premières dignités de l'État : il cultiva tous les arts de l'esprit, au milieu de la barbarie qui naissait déjà de toutes parts.
Proconsul d'Afrique, préfet de Rome, prince du sénat, pontife, il eut par-dessus tous ses titres la réputation de grand orateur l, et fut comparé à Cicéron. Pour nous Symmaque est un exemple curieux de l'état des lettres et de la civilisation païenne au quatrième siècle ; et à ce titre on peut l'étudier.
Symmaque était zélé pour le polythéisme. L'histoire explique comment, au milieu de la ruine de l'empire, dans la chute de la discipline, dans l'oubli des vertus guerrières , quelques âmes ardentes avaient pu lier les
O linguam rairo verborum fonte fluentem,
ltomani de eu s eloquii!
Os diunum aeierno cinclum quod fulgeat anro!
Prudent, lib. I.
sentiments qu'elles éprouvaient au souvenir et au regret de l'ancienne religion , contemporaine de la gloire de Rome. Le paganisme, si docile sous la main des tyrans, tenait cependant aux plus belles époques de la république. Avant de s'avilir par l'apothéose d'Auguste, il s'était honoré des vertus de Scipion : et ce regret de la liberté perdue, ces nobles traditions, que, depuis tant de siècles, les âmes généreuses se transmettaient dans le silence de l'esclavage, parlaient en sa faveur, et s'autorisaient des malheurs publics. Enfin cettepoésie, cette éloquence, qui devaient être la consolation et le refuge des âmes élevées, étaient toutes remplies des fables et de la philosophie païenne. Lorsmêmequele scepticisme, généralement répandu, décréditait ces ingénieux mensonges, leur séduction agissait encore, à défaut de leur autorité. Elle inspirait à des esprits, même éclairés, une sorte d'attachement pour un culte inséparable de tant de beaux souvenirs, qui faisaient le charme de leurs études. Ainsi , tandis qu'une partie de la foule ignorante tenait encore aux idoles de ses aïeux , regrettait les fêtes licencieuses de l'ancienne religion, et dans sa haine aveugle contre les chrétiens, leur reprochait tous les maux qu'elle souffrait, quelques âmes généreuses, quelques esprits séduits par le charme de l'éloquence et des lettres, s'opiniàtraient pour des fables qu'ils ne croyaient pas, mais qu'ils aimaient, dont leur imagination se laissait doucement flatter, et qu'ils confondaient avec les deux biens qu'avait perdus Rome , la gloire et la liberté.
Dans les époques successives d'une société, comme dans les différents âges de la vie de l'homme, c'est une disposition naturelle à notre esprit d'imputer les maux qu'il souffre à l'absence des illusions qu'il a perdues. Ainsi , philosophe et homme d'État , Symmaque défendait, au milieu du siècle de Théodose, le culte et la
théogonie de Numa. Des intérêts politiques animaient encore son zèle : la fondation de Constantinople, cette grande époque du christianisme, avait laissé dans le peuple et le sénat de Rome un sentiment de regret et de jalousie. Constantin avait endurci dans leurs erreurs ceux qu'il voulait punir ; et le sénat de Rome, humilié de n'être plus l'unique sénat de l'empire, marquait du moins son dépit et sa rivalité par son obstination dans le culte des faux dieux. C'était là que s'était réfugié l'orgueil de l'ancienne métropole du monde. Symmaque , au premier rang des sénateurs de Rome, se trouvait engagé dans la défense du polythéisme, par cet intérêt commun et cet amour-propre d'une grande assemblée, si puissant sur l'esprit de ceux mêmes qui la dominent. Du reste, on ne trouve dans ses écrits nulle expression de haine contre le christianisme : comme Pline le Jeune , il va même jusqu'à louer la vertu des chrétiens. Ce n'est pas le seul trait de ressemblance que l'on aperçoive entre ces deux orateurs, qui, à trois siècles de distance, brillèrent dans le sénat romain. Symmaque, avec moins de goût et de pureté , travaille à reproduire l'ingénieuse élégance de Pline, plus accessible à l'imitation que la grande éloquence des beaux siècles de Rome. Le hasard a voulu que ces deux hommes, qui, chacun dans leur temps, parurent le modèle de l'éloquence, ne nous soient guère connus que par un recueil de lettres1. Les lettres de Symmaque respirent également le goût de l'étude et de la vertu; quelques-unes sont adressées à
1 M. Angelo Maio, si justement célèbre par ses précieuses découvertes et par ses manuscrits palimpsestes, a retrouvé et publié quelques fragments des panégyriques de Symmaque. Mais ces débris d'un genre d'ouvrage insignifiant par lui-même n'offrent aucun intérêt pour l'histoire ou pour le goût. Que faire aujourd'hui des compliments adressés à Valentinien ou à Gratien?
Àusone, qui passait alors pour un grand poète, et que ses vers, et la reconnaissance de l'empereur, son disciple, portèrent au consulat. C'est pour le féliciter de cette dignité, que Symmaque lui écrit, avec ce goût d'allégorie philosophique et religieuse qui caractérise son éloquence : « Nos ancêtres, pleins de sagesse en cela comme « en d'autres choses, ont placé le temple de l'honneur « et celui de la vertu à côté l'un de l'autre, pour indi- « quer, ce qui se réalise en vous, que les récompenses de « l'honneur se trouvent au même lieu que les mérites de « la vertu. Non loin de ce double temple, on aperçoit en- « core l'autel des Muses et la fontaine qui leur est consa- « crée, parce que l'éloquence aplanit souvent la route « vers les grandes dignités. Ces monuments de nos aïeux « expliquent votre élévation au consulat. La gravité de « vos mœurs et votre goût des études antiques vous ont « mérité la haute distinction de la chaire curule. Beau- « coup d'autres, après vous, rechercheront avec ardeur « les arts, et l'éloquence, sœur de la gloire. Mais qui « pourra trouver un disciple aussi puissant, un débiteur « aussi fidèle? »
Les lettres de Symmaque, d'un tour élégant et concis, sont stériles de faits et d'idées : sous le pouvoir absolu, les grandes dignités, les grands talents même ont peu d'occasions de faire des choses éclatantes. Cicéron écrivait à un Romain de son temps : « A qui voulez-vous que « je fasse donner le gouvernement des Gaules? » Rome était libre encore, puisque un homme y pouvait exercer tant d'empire par l'éloquence et la vertu.
On ne peut se défendre d'un sourire, en voyant, deux siècles après, Pline le Jeune, orateur et consulaire comme Cicéron, demander les ordres de l'empereur sur l'importante question de savoir s'il faut réparer les bains publics d'une petite ville d'Asie. Symmaque, non-seule-
ment ne peut s'élever aux grands intérêts de la liberté romaine, qui rendent les lettres de Cicéron si attachantes et si vives; mais il n'a pas même le dédommagement d'une obéissance honorée par les vertus du prince et la grandeur de l'empire. Il n'a point à recevoir les ordres d'un Vespasien ou d'un Trajan. Préfet de Rome, il prononçait des panégyriques à la gloire des tyrans passagers que le caprice des soldats faisait monter sur le trône et bientôt disparaître. Ses lettres sont remplies des noms barbares de ces Francs ou de ces Germains, qu'une fausse politique appelait à la cour des empereurs et aux premières dignités de l'État. On croirait qu'un autre peuple habite l'Italie. Les maîtres n'y sont plus. La terre romaine a changé de face, et sur ce grand théâtre où paraissaient les conquérants du monde, on n'entend que quelques sophistes qui, dans la langue des anciens dominateurs du monde, flattent des soldats et des Barbares. Les décombres d'un vaste monument, l'aspect des colonnes renversées, des murailles ouvertes et noircies, a quelque chose de moins triste que cette dégradation morale d'un grand peuple, tombant en ruine de toutes parts et laissant apercevoir dans ses débris un vestige à demi effacé de son ancienne gloire.
Cette décadence semble suivre la progression même de la servitude. Pline, écrivant à Trajan, ne lui donnait que le nom de seigneur, qui, dans les mœurs du temps, était le terme de bienséance pour tous les citoyens. Les lettres de Symmaque sont chargées de tous les titres de la domesticité du Bas-Empire ; et ces princes, qui duraient si peu, y sont traités, non-seulement de divinité, mais d'éternité.
Symmaque sent avec regret ce qui manque de grandeur à son temps et de liberté à son langage, et ce qui réduit souvent ses lettres à de vaines formules ou à une
brièveté trop discrète. Il se plaint quelquefois de ne pouvoir échanger avec ses amis qu'une redite d'insignifiants saluts. II n'admet pas cette maxime arrachée par dépit à un d'eux, qu'il ne faut désormais prendre rien plus à cœur que les affaires privées ; et il envie le temps d'autrefois, « où nos pères, dit-il1, jetaient dans leur corres- « pondance familière les affaires mêmes de la patrie, qui « maintenant sont petites ou nulles. » A défaut de cette liberté perdue, il voudrait trouver des sujets d'entretien qu'on n'ait pas essayés encore. Ces sujets se rencon traient peu. Rien n'est plus présent à l'homme et n'agit plus sur lui que la société qui l'entoure; il ne peut s'en séparer par l'imagination et l'étude. Symmaque y revient donc souvent, malgré sa réserve. Sans compter les faits de droit municipal et civil que la science a recueillis dans quelques-unes de ses lettres, qui sont des rapports à l'empereur, on peut tirer de presque toutes des inductions pour l'histoire, ou du moins pour la peinture des mœurs. La rareté des grandes actions au milieu de révolutions fréquentes, le défaut de génie dans la culture assidue de l'esprit, l'illusion des formes antiques mêlée à la réalité du pouvoir absolu, la lutte prolongée des souvenirs contre un monde nouveau ressortent et s'expliquent par ce témoignage où tout est expressif, le silence sur quelques points, autant que les détails sur d'autres. Le sénat ne paraît plus occupé de ces grands débats de vindicte publique, où l'ardeur de l'accusation et de la défense rappelait presque l'ancienne liberté du forum. Il n'est plus le tribunal où comparaissent des préteurs et des proconsuls en face des provinces opprimées qui portent plainte. S'il est une fois appelé à délibérer sur le rebelle Gildon, c'est seulement une forma-
1 Symm. Epist., lih. II, episl. 35.
lité pour condamner de loin un ennemi vaincu. Réduit à être le sénat municipal de Rome , tandis que le pouvoir est à Constantinople et à Milan , il n'a plus d'autre soin que ce qui semblait à Juvénal le dernier vœu des Romains, panera et circenses.
Dans le dépérissement de la culture en Italie, par les maux de la guerre civile, l'extension des grands domaines et le nombre croissant des esclaves à la place des libres colons, la subsistance du peuple de Rome, qui dès le premier siècle de l'empire exigeait tant de prévoyance, était devenue plus difficile et plus incertaine. Le mal ou la crainte de la famine agitait souvent cette foule immense. C'était la plus grande inquiétude après les Rarbares. Le sénat s'en occupait par des légations fréquentes à Constantinople et à Milan, et, dans l'intervalle, par des offrandes volontaires. Là se montrait, dans le patriciat romain, un dévouement secourable, et une charité patriotique à côté de celle du culte nouveau. Les lettres de Symmaque attestent combien, pendant sa préfecture, il mettait de zèle à seconder le magistrat chargé particulièrement de cette grande affaire des approvisionnements de Rome; et elles indiquent aussi la facile exagération des alarmes. Au moment où Rome venait de recevoir en hommage à son ancienne grandeur, un riche butin de victoire et des ornements de triomphe que Théodose lui envoyait d'Orient, Symmaque, dans le remercîment solennel qu'il adresse à l'empereur, en décrivant la joie de la ville de Romulus, comme il l'appelle, croit avoir besoin d'ajouter : «J'ose espérer davantage1. Vous enverrez « une flotte qui augmentera les ressources de ce peuple « dévoué. Le sénat, mêlé au peuple, viendra la recevoir « aux embouchures du Tibre. Tous honoreront comme
1 Symm. Epist., lib. X , epist. 22.
« sacrés ces navires nous apportant l'heureux tribut des « moissons d'Egypte. »
Le même souci le suivait dans la retraite. Elle n'était paisible pour lui que lorsque, avant l'approche de l'hiver et les vents orageux de l'automne, il avait, de sa campagne aux bords du Tibre, compté les navires qui, d'Afrique ou de Macédoine, venaient apporter des blés à Rome. Au soin de nourrir ce peuple, accoutumé si longtemps à être enrichi des dépouilles du monde, il fallait joindre des fêtes pour le distraire. C'était la prétention qui lui était restée de sa grandeur démocratique, et une des obligations imposées aux anciennes dignités républicaines conservées sous l'empire. Ces magnificences, ces jeux publics, que Tacite appelle les futilités du pouvoir, occupaient beaucoup Symmaque ; et sa questure, sa préture, l'installation de son fils dans les mêmes honneurs, et enfin son consulat, furent marqués par sa sollicitude et ses libéralités pour le cirque. Ses lettres sont remplies des recommandations qu'il donne pour acheter au loin des chevaux de course, faire venir des bêtes féroces, et fournir des gladiateurs à l'arène. Car, malgré la victoire du christianisme, la passion de ces jeux sanglants reparaissait toujours. 11 semble même qu'elle se liait à ce qui restait d'orgueil militaire aux Romains ; et nous voyons Symmaque, dans une de ses lettres, remercier l'empereur Théodose d'avoir envoyé des captifs sarmates pour combattre dans l'arène « et servir, dit-il encore1, aux plai- « sirs du peuple de Mars. »
D'autres souvenirs païens, qui contrastent moins avec la douceur élégante de Symmaque , et tiennent également à son patriotisme, se trouvent épars dans ses lettres. C'est une pensée commune entre lui et les
1 Symm, Epist., lib. X, epist. 61.
nobles Romains auxquels il s'adresse, et comme un des liens de leur amitié qu'il désigne souvent par des expressions réservées à l'initiation religieuse. On le voit partout fidèle avec gravité aux observances du culte dont il devait être le défenseur public, revenant à Rome pour quelque fête sacrée ou pour une séance du collège des pontifes. Il rappelle ses amis à ce devoir; il blâme ceux qui s'excusent et s'absentent. Il ne veut pas se faire suppléer ni déléguer à personne le soin des choses divines, « dans un temps, dit-il, où s'éloigner des autels « est une manière de solliciter. » Il annonce avec joie la résolution, prise entre les pontifes, de prolonger le temps des fêtes et d'en augmenter la pompe, pour attirer la protection des dieux sur les citoyens ; il a presque les inquiétudes d'un ancien aruspice, en apprenant que, dans une ville d'Italie, des sacrifices réitérés n'ont pas encore expié un présage funeste. Enfin, cherchant à rétablir la croyance par la rigueur, il invoque la sévérité des anciennes lois contre une vestale, coupable d'avoir enfreint ses vœux.
Ce zèle parait sincère. Dans le secret d'une lettre, comme dans un discours public , Symmaque s'écrie : « Dieux de la patrie, faites grâce à notre négligence des «< cérémonies saintes! » et cependant ce paganisme ainsi pratiqué, et rappelé sans cesse par quelques mots, par la mention d'un usage, par un souvenir d'enfance, ou par un devoir cruel, s'est empreint d'un nouveau caractère et date évidemment d'une nouvelle époque. C'est encore l'ancien culte romain ; ce n'est plus la croyance païenne. L'expression abstraite de la divinité revient plus souvent. La miséricorde divine est invoquée en termes presque chrétiens, et au nom des œuvres accomplies pour la mériter. Sous les images conservées des dieux, on sent une autre doctrine. Au milieu du scrupuleux respect pour le
rituel antique, le pontife de Jupiter donne à deux de ses amis cette louange toute philosophique, d'être investis du sacerdoce des lettres et de la vertu, expression qui sans doute aurait étonné les anciens prêtres saliens. Quelquefois même un peu de scepticisme se mêle à son zèle de magistrat idolâtre. Ce silence des oracles, cette interruption avouée de la puissance merveilleuse des temples, qui désespérait Libanius et les païens mystiques d'Orient, fait sourire le sénateur de Rome ; et, dans une lettre où il s'excuse de n'avoir pas répondu à un ami, Ne vois-tu pas, dit-il1, que les oracles d'autrefois ont cessé de parler; qu'il ne se lit plus de réponses écrites dans l'antre de Cumes ; que les feuillages de Dodone ne parlent plus, et qu'on n'entend plus de poèmes sortir des soupiraux de Delphes? Soutire donc que, faible mortel fabriqué des mains de Prométhée, je cesse de confier au papyrus ces paroles fugitives, que depuis longtemps on ne lit plus sur les feuilles des sibylles. » Certes, il y a loin de cette facile résignation et de ce raisonnement ironique aux invocations et aux sacrifices par lesquels Julien et ses amis espéraient forcer le silence des dieux, et rendre à l'oracle de Daphné la voix prophétique que lui avait ôtée, disaient les prêtres idolâtres, le voisinage profane d'une sculpture chrétienne.
Symmaque n'a rien de ces illusions fanatiques. Satisfait des traditions pontificales, et y cherchant une forme de culte plutôt qu'un enthousiasme, il n'a pas, comme quelques nobles Romains de ce temps, joint à son sacerdoce les dignités et les croyances de la secte orientale de Mithra. Il n'imite pas en cela l'homme que du reste il admire le plus, le préteur d'Italie, le docte Prétextât que les témoignages contemporains nous montrent initié a
1 Symm. Episl., lib. IV, epist. 33.
TABLEAU DE L'ÉI.OQ. CHRET. 34
tous les mystères de Grèce et d'Asie , en môme temps que profondément instruit des antiquités religieuses de Rome, véritable illuminé du polythéisme, communiquant autour de lui la foi à sa vertu encore plus qu'à ses dieux, et cher au peuple romain comme une grande image de l'ancienne patrie. Cette manière de ranimer le culte en le chargeant de superstitions nouvelles ne va pas à la prudence de Symmaque. Il évite toute innovation ainsi que tout excès. Il n'a pas contre les chrétiens même d'expression plus forte que celle de rivaux des choses saintes. Il craint de les offenser ; et , lorsqu'il s'agit d'honorer par des hommages publics ce même Prétextât tant célébré dans ses lettres, il s'inquiète que les pontifes aient permis aux vestales de lui consacrer une statue dans Rome ; il voit dans ce témoignage, « avec l'oubli des conditions « du temps présent , dit-il , une infraction au calme sé- « vère et à la vocation sublime de ces vierges saintes , » et ce scrupule, fondé sur le respect qui leur est dû, n'est pas sans doute un ménagement pour elles seules.
Enfin , à cette prudence il joint la tolérance si rare surtout alors. Il a des amis parmi les chrétiens. Si, en recommandant avec instance un chrétien de Césarée qui réclamait contre une charge arbitraire imposée par le fisc à ses concitoyens, il a soin d'ajouter : « Je suis gagné « à sa cause et non à sa secte ; » ailleurs il écrit à un homme puissant : «Je vous présente mon saint ami, l'é- « vêque Sévère, estimable aux yeux de toutes les sectes, « et dont je ne dis rien de plus, par désespoir d'atteindre « à son mérite et par crainte d'offenser sa vertu. »
On croira sans peine, cependant, que ni cette modération, ni les talents de Symmaque ne pouvaient le préserver toujours au milieu des vicissitudes de l'empire et dans la lutte inégale des deux cultes qui divisaient l'Occident. Sa parole applaudie avait quelquefois offensé. Plusieurs de
ses lettres, malgré la réserve habituelle du langage, le font voir inquiet et menacé, cherchant la retraite, déplorant ce qu'il appelle les disgrâces amères de ses discours, ou même invoquant le nom stérile des lois, et se plaignant qu'une oppression militaire pèse sur son domaine. Avant même cette crise de sa fortune et lorsqu'il occupait encore la préfecture de Rome, il fut en butte à des inimitiés puissantes qui tenaient au grand débat de la société romaine entre le pouvoir croissant du christianisme, maître du palais et d'une partie du peuple, et les païens d'Italie, nombreux encore et rassurés à dessein par la présence de magistrats de leur culte. Il fut accusé d'être persécuteur et de vouloir venger l'injure des temples par des outrages à la loi chrétienne. Chargé de l'exécution d'un édit impérial qui ordonnait de punir les dommages faits aux murs de Rome, on supposa qu'il en abusait pour livrer à la prison ou aux tortures les chrétiens dont le zèle n'épargnait pas toujours les monuments profanes marqués à leurs yeux de l'empreinte d'un culte sacrilège. Il en avait, disait-on, fait arrêter plusieurs, et fait amener à Rome des évêques enchaînés. Un ordre public de l'empereur, désignant avec sévérité le magistrat objet de ces plaintes, vint tout à coup prescrire une enquête, et mettre l'accusé en demeure de se défendre.
Le devoir était facile , et la réponse irrésistible. Le préfet de Rome , se défiant des conséquences de l'édit , n'avait fait encore aucun acte. « J'ai prévu , dit-il , « quels soupçons les rivaux pourraient former, et j'a- « vais remis sous le sceau, à la préfecture du prétoire, « les ordres sacrés de l'empereur. Ma conjecture ne « m'a point trompé ; car je suis accusé d'avoir exécuté « avec rigueur ce qu'évidemment je n'ai pascommen- « ce. » En même temps il alléguait , avec l'enquête favorable du prétoire, les lettres et l'autorité de l'é-
vêque de Rome, du pape Damase, qui déclarait que nul des siens n'avait souffert la moindre injure, que nul des sectateurs de sa foi n'avait été détenu ni chargé de chaînes ; et enfin il affirmait que, même pour toute autre cause, et parmi les accusés de divers crimes, il ne se trouvait pas un seul chrétien dans les prisons de Rome. La justification était complète; mais le grief était ailleurs , moins dans les actes que dans l'invincible contradiction des croyances; ou plutôt il tenait à un seul acte de la vie de Symmaque, et au seul grand souvenir qui soit resté de lui.
À mesure que le christianisme s'élevait en puissance et multipliait ses bienfaits sur le monde, le défenseur modéré , mais opiniâtre , des croyances païennes devenait plus suspect et moins facile à supporter. En vain sa dignité morale le rapprochait du culte qu'il méconnaissait; vainement aussi la plus grande partie du sénat s'attachait à l'ancien culte comme au dernier de ses privilèges qui pouvait lui rendre les autres. La foi nouvelle, partout libre et victorieuse, était trop ardente pour n'être pas d'abord exclusive. Aux lois déjà rendues pour appauvrir et gêner le culte païen elle joignait cet ascendant du prosélytisme, plus puissant que les lois. Symmaque, d'ailleurs, en évitant avec précaution de blesser les intérêts et les personnes, ne savait pas contenir dans son àme des vœux plus offensants peut-être pour la fierté du culte vainqueur. Par une illusion commune aux hommes, voulant rendre extérieurement à sa croyance ce qu'elle avait perdu en force et en réalité, il avait inspiré l'idée et reçu la mission de réclamer de l'empire le rétablissement de l'autel de la Victoire dans le sénat romain. Défenseur de cette cause, peu de temps avant l'époque où il fut accusé par la défiance du peuple chrétien, il s'adressait au jeune Valentinien, déjà menacé par l'ambition et la
puissance de Maxime. C'était un dernier effort du paganisme, s'armantd'un péril de l'empire.
La destinée de cet autel de la Victoire avait été fort incertaine et fort changeante. Placé au milieu du sénat de Rome, il avait subsisté même sous Constantin ; il fut enlevé par l'ordre de Constance son fils; Julien le rétablit; Valentinien, grand et heureux capitaine, respecta, malgré son zèle pour l'Église, une dernière superstition qui se confondait avec celle de la gloire; Gralien, son successeur, parmi les sévérités qu'il exerça sur le culte païen, dont il supprima les pensions et les privilèges, détruisit de nouveau cet autel qui choquait la vue des membres chrétiens du sénat. La plus grande partie de l'assemblée réclama dès lors par le conseil et la voix de Symmaque ; mais la protestation des sénateurs chrétiens avait déjà prévenu l'empereur, et Symmaque ne fut pas même écouté. On ne voit cette discussion reparaître que quinze ans plus tard, et dans la faiblesse du règne de Valentinien IL
Un célèbre écrivain de nos jours, saisissant tout ce qu'il y avait de poétique dans le choix d'une pareille divinité, a placé sur une scène animée par son éloquence, le débat de cette grande question, à laquelle il donne pour auditeurs et pour juges le sénat et Dioclétien. Dans la fiction de son ouvrage, le christianisme est encore opprimé, et cependant il élève une voix libre contre la religion de l'empire, qui s'appuie tout à la fois sur les raisonnements d'une philosophie sceptique, sur les traditions de la Fable, sur les souvenirs et les monuments de la gloire de Rome. Dans la vérité historique, cette fameuse controverse pour l'autel de la déesse, autrefois si chère à Rome, ne s'est pas élevée sous les yeux d'un empereur païen et victorieux qui, dans le culte d'une semblable idole, aurait voulu défendre et respecter sa
propre gloire. Ce n'est point le christianisme encore faible et persécuté qui vient ébranler le piédestal de la puissante déesse, devant le trône guerrier de son adorateur; c'est l'idolâtrie qui, cent ans plus tard, vaincue, terrassée, n'osant plus défendre tous ses dieux, ne cherchant plus à les expliquer par de subtiles allégories, s'attache obstinément à un souvenir moins religieux que politique, et, reconnaissant déjà le triomphe et la possession paisible du culte nouveau, cherche à se ménager un étroit asile et une dernière tolérance dans l'orgueil du prince et la dignité de l'empire.
Sous ce rapport, le discours de Symmaque peut servir à caractériser une des époques décisives de la lutte entre les deux religions ; et il montre à quel point les progrès de la loi nouvelle avaient amené l'ancienne religion, chassée successivement de tout le terrain qu'elle occupait, perdant les mensonges de la tradition sacerdotale, les illusions de la théurgie, les subtilités du platonisme, et n'étant plus qu'un antique préjugé, un reste de coutume locale défendu sans chaleur et sans conviction. « Nous redemandons, disait Symmaque1, le système de « religion qui longtemps fut profitable à la république. « Comptez tous les empereurs de l'une et de l'autre secte, « de l'une et de l'autre opinion. Parmi ceux qui sont le « plus près de nous, l'un a observé lui-même les cérémo- « nies de nos aïeux, l'autre les a permises. Si la religion « des anciens ne fait pas autorité, que du moins la dissi- « mulation des modernes soit un exemple. Quel homme « est assez ami des Barbares pour ne pas redemander « l'autel de la Victoire ? Nous avons d'ordinaire une pré- « voyance inquiète, et nous évitons ce qui peut paraître « un fâcheux augure. Eh bien, sachons au moins ren-
1 Symmach , Relatio ad imperatorem.
« dre au nom de la Victoire l'hommage que nous refusons « à sa divinité ! Prince, votre éternité lui doit déjà beau- « coup ; elle lui devra davantage. Qu'ils détestent sa puis- « sance, ceux-là qui n'ont pas éprouvé son secours ! Mais « vous, n'abandonnez pas une protection amie des succès « et de la gloire. Cette puissance a droit sur les prières « de tout le monde. Que si Ton oubliait les hommages « dus à la déesse, on devrait du moins respecter la ma- « jesté du sénat. Faites, je vous en supplie, que les tradi- « tions reçues dans notre enfance, nous puissions dans « notre vieillesse les transmettre à notre postérité. « L'amour de l'habitude est puissant. » Puis, faisant allusion aux serments d'obéissance à l'empereur , autrefois jurés sur cet autel, il s'écriait : « Où prêterons-nous ser- « ment à vos lois et à vos paroles? Quelle religion épou- « vantera l'âme perfide, et lui interdira le mensonge dans « les témoignages? Tout est plein de Dieu, sans doute; et « il n'y a pas lieu d'asile pour les parjures. Mais c'est un « puissant secours contre la pensée du crime, que d'être « pressé par laprésence même d'un objet sacré. Cet autel « est le lien delà concorde, la garantie de la fidélité. Rien « ne donne plus de crédit à nos décisions, que de paraî- « tre rendues sous la foi du serment. Cette assemblée de- « venue profane, sera donc ouverte au parjure ! Et voilà « ce qu'approuveront des princes illustres, qui sont eux- « mêmes sous la sauvegarde du serment public ! Mais le « divin Constance, me dira-t-on, a fait la même chose ! « Imitons plutôt les autres actions de ce prince, qui n'au- « rait rien entrepris de semblable si , avant lui, un autre « avait commis la même faute. La chute de nos devan- « ciers nous corrige ; et la réforme naît du blâme qui « s'attache à l'exemple d'un premier tort. On peut croire « que le père de votre majesté , en essayant une chose « nouvelle, n'était pas en garde contre ce qu'elle avait
>$fi i)¥. SYMMAQUB ET DE SAINT AMBROISE.
d'odieux. La même justification peut-elle nous convenir, si nous imitons une chose désapprouvée? Que votre éternité emprunte plutôt au même prince d'autres exemples, qu'elle pourra plus dignement mettre en usage. Constance n'a rien soustrait aux privilèges des vierges sacrées. Il a conservé le sacerdoce dans les familles nobles. Il n'a point refusé les dépenses nécessaires aux cérémonies du culte romain. Marchant à travers les rues de la ville éternelle, sur les pas du sénat satisfait,
< il a vu nos autels d'un regard pacifique. Il a lu le nom
< des dieux gravé sur les monuments. Il a demandé les
< origines des temples. Il a rendu hommage à leurs fon-
< dateurs; et, tandis que lui-même suivait d'autres « croyances, il a conservé à l'empire ses rites antiques. « En effet, chacun a ses coutumes et son culte. L'intelli- « gence éternelle assigne à toutes les villes différents pro- * tecteurs. De même que les âmes sont partagées aux
mortels naissants, ainsi de célestes génies sont fatalement assignés aux différents peuples. Vient ensuite l'intérêt public, au nom duquel surtout l'homme revendique les dieux. »
L'orateur, s'attachant alors à l'autorité de la tradition et des siècles, introduisait dans son discours, par une figure de rhéteur, l'antique Rome venant plaider pour ses dieux : « Prince, lui fait-il dire, père de la patrie, respec- « tez la vieillesse où je suis parvenue sous cette loi sacrée ; « laissez-moi mes antiques solennités. Je n'ai pas lieu de « m'en repentir : ce culte a mis l'univers sous mes lois ; « ces sacrifices, ces cérémonies saintes, ont écarté Anni- « bal de nos murs et les Gaulois du Capitole. Ai-je vécu « si longtemps pour recevoir l'affront d'un tel blâme? etc. « Ainsi, reprenait l'orateur, nous demandons la paix « pour les dieux de la patrie, pour les dieux indigènes. « 11 est juste de reconnaître, sous tant d'adorations diffé-
« rentes, une seule divinité. Nous contemplons les mê- « mes astres ; le même ciel nous est commun ; le même « monde nous enferme. Qu'importe de quelle manière « chacun cherche la vérité? Une seule voie ne peut suf- « fire pour arriver à ce grand secret de la nature. »
Que ne doit-on pas remarquer dans ce singulier morceau d'éloquence? Quelle fidèle peinture d'un peuple qui n'existe plus que dans les souvenirs ! Quelle notion curieuse sur l'état du paganisme, et sur la manière dont les esprits élevés envisageaient alors les formes religieuses , qu'ils essayaient de défendre ! Quels symptômes de mort pour le paganisme dans cette facile reconnaissance d'un culte naguère persécuté ! Quelle froideur dans cette éloquence pompeuse! Symmaque, dans le reste de cette harangue , réclamait les revenus et les titres enlevés au sacerdoce païen, et le droit de tester en faveur des prêtres et des vestales. « Que le trésor des bons princes, di- « sait-il, se remplisse des dépouilles de l'ennemi, et non « de celles des prêtres. Que les mourants dictent leur vo- « lonté avec confiance, et qu'ils sachent que sous des « princes qui ne sont point avares, les testaments sont in- « violables. Eh quoi! la religion de Rome est-elle mise « hors du droit romain? quel nom donner à cette usur- « pation de fortunes particulières que nulle loi n'a frappe pées? Les affranchis reçoivent les biens qui leur sont « légués. On ne conteste pas aux esclaves les avantages « qu'un testament assure. Les nobles vierges de Yesta, « et les ministres des saints mystères se voient seuls ex- « clus des possessions transmises par héritage. Que leur « sert-il de dévouer au salut de la patrie la chaste pureté « de leurs corps, d'appuyer l'éternité de l'empire sur les « secours célestes , d'étendre sur vos armes et sur vos « drapeaux la salutaire influence de leurs vertus , et de « former des vœux efficaces pour tous? Ils ne jouissent
« pas des droits établis pour tous. Eh quoi! l'obéissance « que l'on rend aux hommes est donc mieux payée que « le dévouement aux dieux? Par là, nous faisons tort à la « république, qui ne gagne jamais à être ingrate. »
A ce langage philosophique et grave , Symmaque ne craint pas de mêler l'ancien argument du peuple qui attribuait à l'oubli du culte des dieux les maux de la guerre, les désastres et les stérilités des saisons. Cependant il associe volontiers la religion nouvelle au privilège de protéger l'empire. « Que les mystères secoura- « blés , secrets appuis de toutes les religions , dit-il , face vorisent votre clémence ; que ceux-là surtout qui « protégèrent vos ancêtres , vous défendent , et soient « honorés par nous. Nous demandons cette forme de « religion qui a conservé l'empire à votre divin père , et « lui a donné, après un règne heureux, de légitimes « successeurs. » Combien cette apologie sans conviction, cette obscure profession de déisme bizarrement unie à certaines formes de culte , devait-elle sembler faible devant la victoire et l'enthousiasme des orateurs chrétiens ! Animés de tous les souvenirs d'une lutte si longue, conservant au milieu de leur triomphe , encore nouveau , toutes les vertus amassées dans la proscription , puissants au nom de la justice , ils accablent sans effort les opinions vacillantes et les préjugés décrépits du polythéisme. Mais, pourquoi dans ce salutaire renouvellement du monde, la persécution , changée de mains , vint-elle plus d'une fois au secours de la parole chrétienne, qui avait presque achevé sa tâche? On s'étonne, en voyant à quel degré de faiblesse étaient réduites les croyances païennes, que les empereurs chrétiens ne les aient pas laissées tranquillement mourir.
L'éloquence de Symmaque ne resta pas sans réponse. L'Église avait alors en Occident un illustre apôtre, un
homme dont la vertu faisait à moitié le génie, une de ces âmes généreuses qui , dans la lutte de la civilisation et de la barbarie, époque la plus féconde en grands crimes, paraissent çà et là sur la terre, pour justifier et consoler l'espèce humaine : c'était saint Ambroise. D'abord engagé dans les fonctions publiques, il avait rempli, sous Valentinien Ier, la charge de gouverneur de Milan. L'histoire de son élévation à l'épiscopatest connue, et marque bien les mœurs du temps. Il était venu un jour avec l'autorité de sa charge , dans l'église de Milan , pour y apaiser une émeute élevée parmi les chrétiens de la ville, qui s'occupaient en ce moment d'élire leur évêque , selon les formes populaires de la primitive Église. La présence de ce magistrat respecté concilia les esprits , en réunissant tout à coup sur lui-même les suffrages des partis opposés. Dans la pieuse ferveur de la société chrétienne, cette rencontre parut un coup du ciel. On choisit Ambroise pour évêque, quoiqu'il ne fût pas encore chrétien ; et peu de jours suffirent à l'accomplissement de toutes les conditions du sacerdoce. Saint Ambroise, por> tant les lumières et le génie d'un homme d'État dans l'administration de l'Église , servit et honora puissamment la cause du christianisme. Nul homme n'a mieux rempli la grande et salutaire idée de ce tribunat religieux, élevé par la loi chrétienne, et qui, dans l'anéantissement de toute liberté civile, de toute justice politique , pouvait seul alors s'interposer entre les violences d'un pouvoir changeant, mais toujours absolu, et les misères du peuple, gouverné sans règle et sans pitié. C'est avec ce caractère auguste qu'il apparaît dans l'histoire , libre et hardi conseiller des princes, défenseur des opprimés dans les deux religions, et faisant du sacerdoce un ministère public de paix, de clémence et d'humanité. On conçoit aisément combien saint Ambroise , animé
de la ferveur et de la sainte jalousie de son culte, devait repousser avec avantage les faibles assertions de Symmaque. « Eh quoi ! dit-il dans une première adresse à « l'empereur, ils se plaignent de la perte de quelques « biens, ceux qui n'ont jamais épargné notre sang; ils « demandent des privilèges, ceux qui naguère , par les « lois de Julien, nous refusaient le droit de 'parler et « d'instruire ! » Saint Ambroise affirme d'ailleurs que le plus grand nombre des membres du sénat romain est chrétien , et que le rétablissement de l'autel de la Victoire serait une persécution contre tant de sénateurs , forcés d'assister aux sacrifices impurs, que l'on offrirait sous leurs yeux , et de respirer la vapeur du sacrilège. Dans une seconde adresse à l'empereur, l'orateur chrétien presse plus étroitement Symmaque, et, joignant aux impérieux démentis qu'il lui oppose, une émulation d'éloquence, il l'imite, en le réfutant: « Ce « n'est pas là, dit-il, ce que Rome vous a chargé de dire; « elle parle un autre langage : Pourquoi, dit-elle, m'en- « sanglantez-vous chaque jour par le stérile sacrifice de « tant de troupeaux? Ce n'est pas dans les fibres palpi- «< tantes des victimes, mais dans la valeur des guerriers « que se trouve la victoire. C'est par une autre science « que j'ai conquis le monde. Ce fut les armes à la main « que Camille, renversant les Gaulois du haut de la roche « tarpéienne, enleva leur étendard déjà flottant sur le « Capitole. Le courage vainquit ceux que les dieux « n'avaient pas repoussés. Ce n'est pas au milieu des au- « tels du Capitole, mais dans les bataillons d'Annibal , « que Scipion a trouvé la victoire. Pourquoi m'objectez- « vous l'exemple de nos aïeux? Je hais le culte de Né- « ron. J'ai regret de mes erreurs passées; je ne rougis « pas dans ma vieillesse de changer avec le monde en- « lier. Il n'est jamais trop tard pour apprendre. Il n'y
« a point de honte à passer dans un meilleur parti. J'avais « cela de commun avec les nations barbares de ne point « connaître Dieu. Vos sacrifices se bornent à verser le « sang des bêtes. Cherchez-vous la voix de Dieu dans « les entrailles des victimes? Venez et entrez sur la terre « dans la céleste milice : c'est là que nous vivons et que « nous combattons. Que j'apprenne les mystères du ciel « par les témoignages du Dieu qui l'a créé, et non par « celui de l'homme qui ne se connaît pas! Qui croirai-je « sur Dieu, plutôt que Dieu lui-même? Comment « puis-je vous croire , vous qui confessez que vous ne «< savez pas ce que vous adorez? » Combien ces vives affirmations, cette certitude de croyance, ne donnaientelles pas d'ascendant à saint Ambroise ! La victoire du christianisme est là. Ses disciples étaient fervents et convaincus; ils savaient, ils croyaient, ils voulaient; tandis que leurs adversaires erraient , accablés d'avance par le doute , entre les fables insoutenables du polythéisme et les subtiles explications de la philosophie, à la lueur faible d'un déisme qu'ils n'osaient avouer. Cette supériorité d'une foi vive, cette puissance d'un pieux dévouement contre une tradition affaiblie n'apparaît pas moins dans le culte que dans la croyance. Devant ces prêtres païens qui réclament des immunités perdues et croient l'autel détruit s'il est pauvre, saint Ambroise montre avec un accent de triomphe le sacerdoce chrétien grandi par la souffrance , et se félicitant même dans sa victoire que les lois aient mis un obstacle aux dons qui pouvaient l'enrichir. A ces vestales, objet de tant d'honneurs et si peu nombreuses , malgré le prix offert à leur vocation , la pourpre éclatante , le pompeux cortège et la liberté d'un vœu temporaire, il oppose ce prosélytisme qui remplissait les monastères chrétiens. « Éle- •< vez, dit-il, vos yeux et votre âme. Voyez ailleurs ce
« peuple d'innocence , cette foule si pure , cette assem- « blée de vierges ; leur tête n'est pas ornée de bande- « lettes; elles n'ont qu'un voile grossier ennobli par son « usage. Elles ne recherchent pas, elles repoussent ce « qui relève la beauté ; elles n'ont ni pourpre ni luxe , « mais l'habitude du jeûne. l'oint de privilèges, point « de recherches délicates , rien enfin que des devoirs « qui raniment en elles des vertus. »
A ces contrastes entre les deux religions, entre les deux sociétés, l'orateur chrétien ajoute enfin ce qui fait l'espérance de tout grand effort. Il ne dédaigne pas l'autorité des temps antiques invoquée par Symmaque; mais il n'y voit qu'un commencement. C'est plus tard que jaillit la lumière , de même que l'univers est sorti par degrés du chaos , ainsi l'espèce humaine se perfectionne ; et le progrès continuel de la vie sociale la conduit vers un culte plus épuré. C'était l'argument des chrétiens. Avec un immortel avenir, leur sainte loi promettait la justice et l'égalité sur la terre. L'imagination de saint Ambroise est du reste animée de toutes les inspirations du génie profane ; son style ingénieux et brillant se pare quelquefois avec trop peu de discrétion des ornements que sa mémoire emprunte aux écrivains de l'ancienne Rome. C'est un chrétien, disciple des poètes profanes. Sa diction porte cependant la marque de son siècle, et n'est exempte ni d'affectation ni de rudesse. Cet ordre habile et secret, cet heureux enchaînement d'idées, qui régnent dans le style des grands écrivains, n'étaient plus connus. Une précision quelquefois obscure et forcée, une grandeur inégale et jamais simple, de l'affectation jusque dans les mouvements de l'âme, voilà les défauts de cet orateur auquel il n'a manqué qu'un siècle plus heureux et des contemporains plus dignes de lui. Mêlant l'irrégularité du génie oriental à
l'imitation des formes élégantes du siècle d'Auguste, il a moins de pompe et de goût que son adversaire, dont le style est resté tout romain et tout profane. Mais que nous font ici les fautes de goût? Il importe bien davantage d'observer les vicissitudes de l'esprit humain, et le génie des grands hommes , au milieu du renouvellement des sociétés.