DANS LE SIÈCLE DES ANTONÏNS
Au temps de la plus grande corruption romaine, deux efforts furent tentés pour relever l'espèce humaine ; deux réformes agirent à la fois, l'une sur le trône, l'autre dans l'univers. Un tel concours est une marque singulière de ce besoin de justice et de vérité que l'homme porte en soi. Le despotisme et l'esclavage se trouvèrent, pour ainsi dire, lassés d'eux-mêmes; et de toutes parts l'esprit humain essaya de remonter à quelque chose de mieux. On vit la vertu stoïque des Antonins, et la charité de la primitive Église. Sans doute on ne peut comparer une influence passagère à un principe toujours vivant, et le gouvernement vertueux de quelques hommes à cette grande émancipation du genre humain que se proposait le christianisme naissant.
Antonin et Marc Aurèle repoussèrent le culte des chrétiens, et le persécutèrent quelquefois. Cependant
de grands rapports semblaient les rapprocher de la loi nouvelle. Elle était, comme leur philosophie, fondée sur l'enthousiasme et sur la morale. On aperçoit même dans le caractère de ces princes un progrès étranger à la vertu stoïcienne , et qui doit peut-être s'expliquer par une influence qu'ils méconnurent eux-mêmes. Les dogmes de la loi chrétienne étaient encore combattus , ignorés ou mal compris par une grande portion de la société romaine. Un préjugé de l'orgueil romain , une vanité philosophique ne permettaient pas à beaucoup d'esprits élevés d'examiner cette religion qui avait eu pour premiers sectateurs des vaincus et des esclaves, des ignorants et des pauvres. Mais au milieu de cette promulgation imparfaite de la loi chrétienne, les vertus primitives de cette religion, que n'avaient pas encore altérées la richesse et le pouvoir , agissaient dans le monde : renouvelées chaque jour par les sacrifices et les souffrances, elles se mêlaient comme un levain salutaire à la masse des préjugés inhumains et des habitudes cruelles qui formaient le fond de la société commune , et qui ne disparaissaient pas toujours dans le caractère des plus grands hommes.
Une cause secrète et continue répandait la pitié dans l'univers ; le monde ne voyait pas la source de ce changement; elle se cachait dans les retraites obscures du christianisme naissant; elle était entretenue par les soins, par la charité de ces hommes nouveaux qui recueillaient les esclaves infirmes rejetés par leurs maîtres, les enfants exposés par leurs parents , les pauvres mourant de faim à la porte des Trimalcions de Rome.
Cette sublime nouveauté d'une bienveillance sans bornes pour nos semblables éclatait avec plus de force encore dans les soins que les chrétiens persécutés se rendaient l'un à l'autre. Leurs ennemis étaient frappés
de ces vertus , sans les comprendre. Lucien *, qui, parmi les Grecs dégénérés, professait un double athéisme en ne croyant ni à la Providence ni à la vertu , raconte avec un étonnement railleur, injurieux pour lui seul, que le législateur des chrétiens leur a mis dans l'esprit qu'ils étaient tous frères ; et il rapporte à cette occasion les prodiges de leur générosité , leurs voyages lointains , leurs sacrifices sans mesure pour secourir celui d'entre eux qui tombe dans l'infortune.
Ne doit-on pas supposer que ces touchants exemples d'union, de fidélité, de dévouement, cette abnégation de la richesse au profit du malheur; enfin , pour parler comme un de nos poètes,
Ces lois qui , de la terre écartant les misères , Des humains attendris font un peuple de frères ,
n'étaient pas sans influence sur cette société desséchée par le temps et par l'égoïsme? La bonté, la tendre pitié , la charité pour les hommes , au nom du ciel , c'est sans doute sur la terre la vertu de Dieu dont parle l'Évangile ; une fois semée dans les cœurs , elle ne pouvait demeurer inactive et stérile. Cette pitié que Dieu a mise au fond de l'homme peut être à demi étouffée par de mauvaises institutions, par de barbares préjugés; mais sitôt qu'elle se réveille dans un cœur, elle trouve mille cœurs qui lui répondent; rien n'est contagieux comme la pitié, rien ne sympathise plus puissamment avec tous les hommes que l'exemple d'une bonté courageuse. Ces bienfaits , ces secours que les chrétiens répandaient furtivement sur les idolâtres , cet amour immense de leurs frères malheureux, ces spectacles de charité qu'ils donnaient sans cesse au monde ne pouvaient être
1 Lucianus , de Morte Peregrini.
perdus dans le travail que faisait alors l'intelligence humaine.
De là s'élevait un sentiment de compassion mutuelle et d'égalité sociale qui dissipait les préjugés féroces de la conquête et de l'esclavage, montait par degrés jusqu'à la philosophie la plus altière , et désarmait à la fois l'orgueil du maître et celui du sage. Ainsi la morale de l'Évangile était réfléchie dans le monde païen par les vertus et les souffrances de ses premiers apôtres. Ce qui , dans la loi chrétienne , répond aux sentiments intimes de l'homme , prenait une secrète influence , avant que ses dogmes eussent triomphé des opinions idolâtres; et le monde païen, dur et corrompu, était insensiblement converti à l'humanité , avant de l'être à la religion.
Il est impossible de ne pas être frappé de cette conjecture , si l'on considère la transformation remarquable que le stoïcisme éprouve dans les écrits d'Épictète et de Marc Aurèle. Fondée sur le mépris de la douleur, du plaisir et de la pitié , l'ancienne philosophie stoïque voulait détruire la nature plutôt que la régler. Elle avait interdit toutes les émotions de l'âme; elle niait la douleur physique ; elle rougissait de la pitié , cette douleur de l'âme, ce contre-coup du mal des autres, que Dieu nous a donné pour nous forcer de les secourir. En établissant qu'il n'y avait pas de degré dans les fautes, et que toute faiblesse était un crime, elle faisait violence à la raison comme au cœur de l'homme. De là, sans doute, devaient sortir des âmes invulnérables ; et , lorsque le génie républicain fut menacé par le glaive d'un dictateur, lorsque tout cédait à la gloire de César, ou que tout rampait sous Tibère , on conçoit que ces âmes aient donné de grands spectacles au monde ; mais enfin leur vertu n'était que le courage de mourir ; leur philosophie
autorisait le meurtre, et se réfugiait dans le suicide. Brutus et Caton , au milieu de leur âpre patriotisme , ne laissent rien voir de cet amour de l'humanité qui respire dans l'austérité des Antonins. La source même de leurs maximes est différente, leurs vertus moins désintéressées ; ils ne sont que de grands hommes : ils ont besoin delà gloire. Le stoïcisme des Antonins, au contraire, est nourri de cette tendre compassion, de cette justice indulgente, de cette affection cosmopolite qui respiraient dans la loi chrétienne.
On peut appliquer la même observation à Épictète; et je ne m'étonne pas qu'elle ait fait imaginer que ce philosophe avait puisé dans la croyance et la pratique même du christianisme des vertus qui ressemblent si fort aux maximes de cette religion. J'ai lu sans surprise, quoique sans conviction, l'ingénieux et savant paradoxe qu'un érudit étranger a publié sous ce titre : Du Christianisme d 'Épictète : il ne paraît nullement probable qu'Épaphrodite , maître du sublime esclave Épictète , soit le même Épaphrodite dont parle saint Paul et qu'il désigne parmi les premiers adeptes du christianisme dans Rome. Il serait d'ailleurs trop bizarre de supposer que le christianisme soit arrivé à l'esclave par le maître. Le recueil d'Épictète est plein des dieux du paganisme , et semble écrit dans l'idée de leur providence ; Épictète n'était pas chrétien; mais l'empreinte du christianisme était déjà sur le monde.
De là ce principe si nouveau , si étranger à l'ancien stoïcisme , cette humilité de cœur dont Épictète parle à chaque page , et à laquelle il demande tous les sacrifices que le Portique avait cherchés dans l'estime démesurée des forces de l'âme et dans l'enthousiasme de l'orgueil. On ne peut assez remarquer ce prodigieux intervalle entre Épictète et Zenon. Une différence de même nature
caractérise la nouvelle philosophie de Marc Aurèle ' : le stoïcisme , qui n'avait épuré l'âme que par l'orgueil , ne savait l'affermir que par l'insensibilité ; Marc Aurèle , au contraire , élève l'âme par la pitié ; la vertu qu'il cherche est consacrée tout entière au bonheur des autres. « Tu « les aimeras , dit-il , si tu viens à penser que tu es leur « frère ; que c'est par ignorance et malgré eux qu'ils font «< des fautes , et que dans peu vous mourrez tous. »
L'éducation de toute sa jeunesse l'avait préparé pour cette grande épreuve du pouvoir absolu. La philosophie était devenue pour lui une sorte de religion qu'il embrassait avec la ferveur d'une âme ardente. Exprime- t-il ses scrupules et ses regrets de n'avoir pas assez profité dans cette science sublime? ses paroles sont presque celles d'une piété inquiète et d'un cœur contrit. La lecture d'un livre du philosophe Ariston le trouble et l'agite. «< Je me punis , dit-il , je m'irrite contre moi-même , je « suis triste , je me consume , je me prive d'aliments 2. »
Cette âme vive , en s'éclairant par la philosophie , conserva toujours la teinte superstitieuse commune à son siècle. Marc Aurèle croyait aux présages, aux songes prophétiques ; il remerciait les dieux de lui avoir annoncé pendant son sommeil des remèdes pour les vertiges et le crachement de sang, dont il fut attaqué à Gaéte et à Chrysa.
Mais , à côté de ces faiblesses , quelle philosophie sublime , quel amour de Dieu et des hommes ! Sur le trône,
1 a Le bon empereur Antonin pratiqua tout le long de sa vie, bien qu'il fût païen, les deux préceptes de notre décalogue, qui sont d'aimer Dieu de tout son cœur et son prochain comme soi-même; et il y a grande apparence qu'il tenoil cette instruction des chrétiens. » (L'Hôpital, Traité de la réformation de la justice, liv. II.)
2 « Pœnas do , irascor , tristis sum , ÇyiXotutco) , cibo careo. »
Marci Aurelii epistolœ a Maio nuper inventœ.
Marc Aurèle obéissait au devoir, comme dans un État libre le prince obéit à la loi fondamentale. Deux siècles avant les empereurs chrétiens, il détruisit ou du moins il désarma ces combats de gladiateurs, dont se repaissait la curiosité romaine ; il ne permit qu'un jeu d'escrime sans péril pour les combattants, réforme bornée malheureusement à son règne , et qui ne corrigea pas les mœurs romaines que la frénésie de Commode vint effaroucher de nouveau.
Marc Aurèle joignit au désir de rendre les hommes heureux l'ambition philosophique de les rendre meilleurs ; il souffrait la censure de ses propres actions , et il les justifiait par des réponses et des écrits publics. Il avait promis , en montant sur le trône , qu'il ne verserait le sang d'aucun sénateur ; il fit plus , il releva la dignité du sénat. Prince guerrier et absolu, il lutta de toute sa vertu contre le vice de l'empire , et tempéra le despotisme par un effort continu sur lui-même. Il consultait les principaux citoyens sur toutes les affaires publiques , et il avait coutume de dire : « N'est-il pas plus juste qu'un seul « suive l'avis de tant d'amis illustres , que de les forcer « tous à suivre la volonté d'un seul? »
Mais où devait aboutir cette modération sublime , ces grands exemples , et ces vingt ans de bonheur pour le monde? à la tyrannie de quelques monstres et aux serviles révoltes des gardes prétoriennes. C'est là que l'on voit tout entier l'épuisement et la stérilité de l'ancienne • société romaine. La dictature élevée sur les ruines de la république ne pouvait devenir le gouvernement naturel de Rome. Elle était née corrompue et incapable de règle et de durée. De là vous voyez dans l'histoire, et surtout dans Tacite , que tous les vœux des Romains se rejettent dans le passé , qu'ils existent, pour ainsi dire, loin d'euxmêmes, et que, préoccupés du regret de ce qu'ils ont
perdu , ils n'ont aucune espérance de perfectionner ce qu'ils possèdent. L'ancienne république, voilà le souvenir ineffaçable et désespérant tout ensemble. Si Germanicus est un moment l'amour des Romains, siDrusus emporte dans sa tombe les regrets de l'empire , c'est que le peuple croyait que ces jeunes princes, montés sur lé trône, auraient tenté de rétablir l'ancienne république. Plus tard , après de longues oppressions , au milieu des brusques changements de l'anarchie militaire , vous entendez le vertueux Galba qui dit à Pison : « Si la masse « de l'empire pouvait se soutenir et garder l'équilibre « sans un modérateur suprême, j'étais digne de recom- « mencer la république. » Cette superstition des Romains pour l'ancien gouvernement fut respectée jusque dans les formes extérieures de l'empire. Jamais la succession au trône ne fut réglée par les lois , et de cette incertitude sortit le pire des fléaux , la tyrannie élective , l'usurpation militaire, les destins du monde mis en loterie dans le casque des soldats, enfin, pour comble de ruine et de honte , l'empire vendu comme un esclave sur le marché des camps. Tacite , dont l'âme nourrissait plus qu'aucun autre ce regret de l'ancienne république , a conçu , mais sans y croire , une forme intermédiaire qui réunirait les avantages du repos et de la liberté. Mais le polythéisme usé et avili ne pouvait plus compatir qu'avec le despotisme; la corruption de ses dieux justifiait les tyrans , et l'apothéose des tyrans déshonorait ses dieux. Il n'est presque aucun des plus odieux empereurs qui n'ait entretenu sa cruauté par des superstitions bizarres. Néron leur demanda l'excuse de son parricide; Commode les souilla de sang humain.
En considérant cet état du monde , l'esprit ne peut se défendre d'une supposition qui fut mal réalisée un siècle plus tard , sous le règne de Constantin. Si Marc Aurèle ,
dont la morale élevée a tant de rapport avec le christianisme , eût adopté le culte dont il avait les vertus , cette révolution ne pouvait-elle pas alors créer la réforme politique , et fonder cette souveraineté juste et modérée que Rome cherchait en vain? Ce qui manquait à l'empire , ce qui rendait les bons princes quelquefois cruels , ce qui donnait tant de férocité aux mauvais empereurs , c'était le caractère incertain et les dangers de leur pouvoir. Ils pesaient sur le monde de la même force dont ils se sentaient repoussés par le monde. La mort violente était presque la condition naturelle du trône ; et de fureurs en fureurs ils allaient jusqu'à ce terme , comme certains de ne pouvoir l'éviter , et d'avance méritant et vengeant leur destin. Peut-on douter que cet état de guerre perpétuelle n'eût été singulièrement adouci par l'adoption du christianisme qui , consacrant les pouvoirs établis et les droits de l'espèce humaine , plaçait la sécurité des princes au même lieu que la liberté des peuples? Les chrétiens alors persécutés répétaient souvent que leurs noms ne se trouvaient dans aucune conspiration contre les empereurs. Cependant leurs écrits respirent l'horreur de l'injustice et de toute tyrannie sur la conscience et les droits naturels de l'homme. Leurs ouvrages semblent des plaidoyers en faveur de l'espèce humaine
Dans nos spéculations sur ces temps antiques , seraitce une recherche oisive de nous demander quelle pouvait être l'influence du christianisme sur la durée de l'empire , s'il fût entré dans les institutions romaines cent ans plus tôt, et sous un prince aussi vertueux que Constantin fut violent et cruel? L'imperfection du stoïcisme , c'était de n'appartenir qu'à quelques grandes âmes , d'être une exception parmi les hommes , et de ne pouvoir descendre jusqu'à la foule. Ainsi de su-
blimes vertus n'étaient rien pour l'exemple du monde ; elles étonnaient , sans corriger ; elles semblaient n'être l'attribut obligé que de ces âmes d'élite qui seules , selon Tacite , ne s'éteignent pas avec le corps * ; mais la loi chrétienne, accessible aux esprits les plus humbles, la loi chrétienne dans sa pureté primitive , espèce de stoïcisme populaire et tempéré , eût établi une liaison entre les hommes les plus obscurs et l'âme élevée de l'empereur; elle eût perpétué des bienfaits qui passèrent avec Marc Aurèle ; elle eût transformé la puissance , pendant que l'empire avait encore de la grandeur et de l'unité.
Il y a peut-être autant d'exagération que d'enthousiasme dans les paroles d'un Grec écrivant à la fin du 11e siècle : « Il n'est point une seule race d'hommes , ou « grecque, ou barbare, ou réunie sous quelque nom que « ce soit, ou vivant sur des chars , ou errant sans asile, ou « abritée sous des tentes, chez laquelle, au nom de Jésus- « Christ , des prières et des actions de grâces ne soient « adressées chaque jour au Père et au Créateur de toutes « choses.» Mais on ne peut douter qu'à cette époque, sous l'empire même de Marc Aurèle, les chrétiens ne fussent très-nombreux dans l'empire ; des légions entières étaient chrétiennes ; des villes , de vastes provinces comptaient à peine quelques sectateurs du paganisme , prêtres ou magistrats , dont la foi toute politique aurait suivi la volonté du prince. La Grèce presque entière croyait échapper à la puissance romaine , en se séparant des dieux de Rome, et reprenait par l'exercice d'un culte nouveau l'indépendance qu'elle avait perdue par la conquête. Une portion de l'Italie et tout le midi de la Gaule ado-
1 « Si ut sapienlibus placet non cum corpore exstinguunlur magnœ animae. » (Tacit. in Agrîcola.)
ptaient la même religion : elle se répandait avec une incroyable rapidité chez les peuples barbares réunis à l'empire. Ils la recevaient plus vite que les lois romaines , parce qu'elle semblait une liberté dans l'esclavage qui venait les engloutir.
Cependant cette même époque, où le christianisme était déjà si puissant par le nombre de ses sectateurs et l'ascendantsalutaire qu'ils exerçaient dans le monde, vitse renouveler contre eux ces persécutions qui depuis deux siècles étaient comme une tradition de l'empire. La sagesse des Antonins ne les préserva pas de ce préjugé. Marc Aurèle lui-même reproche aux chrétiens de chercher la mort , d'y courir avec la précipitation des troupes légères , et de ne pas l'attendre avec la gravité des sages antiques. Il est choqué du courage trop empressé des victimes. Ce courage était celui du stoïcisme exalté par un enthousiasme plus puissant encore. Singulier spectacle dans l'histoire du monde ! le juge et les victimes avaient presque le même langage ! En parcourant les pensées de Marc Aurèle , on croirait souvent relire des chapitres détachés de la défense des premiers chrétiens : c'est le même amour de l'humanité , la même obéissance à la loi morale, le même mépris du plaisir et de la mort.
Au bord du Tibre , dans ce palais de marbre et d'or bâti par Néron , et purifié par Marc Aurèle , dans ce cabinet solitaire , où , loin des courtisans et des soldats du prétoire , le souverain de cinquante millions d'hommes méditait sur ses devoirs , sa main écrivit souvent sur ses tablettes les mêmes maximes , les mêmes vérités morales qu'un obscur chrétien redisait à ses frères au fond des mines et des cachots. Le préjugé politique, la tyrannie du fanatisme païen avaient créé cet immense intervalle ; et d'une extrémité du monde social à l'autre , les vérités , pour ainsi dire, se rencontraient sans se reconnaître.
C'est l'idée que fait naître le titre seul de l'apologie de saint Justin : « A l'empereur Tite, M\\e Antonin, pieux, « auguste, à son fils très-véridique et philosophe; àLu- «cius, philosophe, fils de Lucius par la naissance, et « d'Antonin par l'adoption , prince ami des lettres ; à la « vénérable assemblée du sénat, et au peuple romain « tout entier , au nom de ceux qui parmi tous les hommes « sont injustement haïs et persécutés, moi, l'un d'eux, « Justin , fils de Priscus , je présente ce discours et cette « prière. » Le discours est digne de ce noble début; il y règne une fermeté stoïque qui devait parler à l'âme d'Antonin et à celle de Marc Aurèle. « Vous pouvez nous « faire mourir, dit l'orateur, mais vous ne pouvez pas « nous faire de mal.» Ensuite repoussant avec une froide indignation le préjugé qui, sans examen, voyait un crime dans le nom seul de chrétien , il rappelle les maximes de vertu enseignées dans l'Évangile et révélées par la conscience.
Mais un autre préjugé s'élevait contre les sectateurs de la loi nouvelle; on les appelait séditieux; on les accusait de conspirer la ruine du pouvoir établi. Justin répond par ces mots de l'Évangile : « Rendez à César ce qui est à « César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » « Ainsi, dit-il, nous « adorons un seul Dieu ; mais en toute autre chose nous « vous obéissons avec joie , vous reconnaissant pour « maîtres et souverains , et demandant en même temps « à Dieu qu'il vous accorde la sagesse avec l'empire. »
La peinture que trace l'orateur des premières assemblées du christianisme, où la vieillesse était un sacerdoce, où l'égalité régnait avec la vertu , où les cérémonies étaient simples et la morale sublime, cette peinture, d'une sévérité presque philosophique , devait intéresser l'âme de Marc Aurèle ; et le discours entier semblait lui montrer l'appui que sa philosophie et son amour de
l'humanité auraient pu trouver dans ces hommes nouveaux qui secouaient l'amas de préjugés et de vices sous lequel était courbé le génie romain , et qui s'offraient à lui pour relever l'empire par la justice et la liberté.
Quelques années après , cependant , nous voyons une autre apologie qui s'adresse à Marc Aurèle. Ainsi les persécutions avaient recommencé; et ces routines de barbarie légale , si difficiles à détruire , ramenaient dans les provinces de fréquentes rigueurs contre les chrétiens dénoncés par une populace ignorante ou des magistrats serviles. Mille fables bizarres, mille calomnies grossières se répandaient contre eux, comme on les a vues se reproduire parmi les chrétiens eux-mêmes , contre les novateurs qu'on voulait prendre pour victimes.
Un philosophe d'Athènes devenu chrétien porta de nouveau à l'empereur la réclamation de ses frères persécutés. Son écrit, conservé jusqu'à nous, a pour titre : « Ambassade d'Athénagoras, philosophe chrétien, aux em- « pereurs Marc Aurèle, Antonin et Commode, vainqueurs « des Arméniens et des Sarmates, et, ce qui vaut mieux, « philosophes. » On éprouve une sorte de stupeur en voyant ce grand nom de philosophe donné si solennellement à l'infâme Commode , qui , à la vérité , ne régnait pas encore. Mais il est visible que, dans le besoin universel de réforme qui dominait alors, un pareil titre était une espèce de leurre pour le genre humain, qui convenait à la vertu des meilleurs princes , mais que les plus méchants voulaient se ménager.
Cet écrit tout philosophique est fondé sur le principe que tous les cultes doivent être tolérés , parce que tous sont des hommages à Dieu. Énumérant les objets bizarres d'adoration que se faisait l'idolâtrie : « Ces choses , dit « Athénagoras, vous et vos lois vous les permettez à tout
« le monde, convaincus que rejeter la divinité sous une « forme quelconque est impie et criminel , et que pour « chacun jouir de ses dieux est nécessaire , parce que le « respect envers un dieu éloigne du mal. Mais quand il « s'agit de nous, notre nom seul vous irrite. » Cette contradiction sans doute avait un motif. Les diversités des religions idolâtres ne se détruisaient pas invinciblement l'une l'autre , et pouvaient sympathiser dans le chaos d'une crédulité commune , tandis que le dieu des chrétiens , le dieu immatériel et pur, était par lui-même la négation et la ruine de tout autre dieu. Mais ce motif qui, vaguement senti , excitait la colère de la foule , pouvaitil irriter Marc Aurèle? et son cœur ne devait- il pas être touché de la réponse que faisait Athénagoras au reproche d'athéisme élevé contre les chrétiens , parce qu'ils n'adoraient pas des statues et des images? « Nous pouvons, dit- « il, vous prouver, par les préceptes de notre loi, que nous « ne sommes pas des athées. Quels sont les préceptes « dans lesquels nous sommes nourris? Je vous le dis : « aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, « priez pour ceux qui vous persécutent , afin d'être les « enfants du Père céleste qui fait luire son soleil sur les « méchants et sur les bons. » 11 y a, ce me semble, quelque chose de sublime dans cette manière si simple de prouver la croyance à Dieu par la bienveillance envers les hommes. Ailleurs, le philosophe chrétien réfute les absurdes rumeurs qui imputaient à sa religion des repas homicides et de sales mystères.
Combien cette apologie ne devait-elle pas frapper l'esprit du prince qui , dans son livre de Maximes, se plaint souvent de la vaine crédulité des hommes , et s'élève contre les préjugés de la licence et de la cruauté romaines! « Comment, dit l'orateur, nous qui ne pou- « vons voir le meurtre , de peur d'en être souillés , pour-
« rions-nous donner la mort? Nous qui nommons ho- « micides et coupables devant Dieu les femmes qui se « font avorter, immolerions-nous des hommes ? Nous ne « pouvons à la fois respecter la vie dans le sein de la mère, « croire qu'elle y devient déjà précieuse devant Dieu , et « immoler l'enfant quand il est né. Nous ne pouvons à la « fois nous interdire d'exposer nos enfants, regarder « cette exposition comme un parricide , et les élever « pour leur donner la mort. »
Ces éloquentes prières firent adoucir la cruauté des édits ; mais elles ne changèrent rien à l'ancien ordre de choses. Rome garda son polythéisme décrépit, sa tyrannie religieuse, les vertus sublimes mais passagères de son prince , et le vice incurable du pouvoir absolu. Marc Aurèle calma quelques moments la fièvre de la corruption romaine ; il répara des maux , il suspendit des ruines; mais il ne lui fut pas donné de remettre un principe de salut dans l'empire, et de renouveler la masse du sang romain , tandis qu'il était temps encore , tandis que les fibres n'étaient pas desséchées , et que le cœur de la société conservait du mouvement et de la vie.
La décadence du paganisme et de l'empire acheva son cours ; ils tombèrent en s'étayant l'un l'autre d'ignorance et de tyrannie. Les crimes, les folies se succédèrent : Rome semblait moins vivre encore qu'achever de mourir; il n'y eut point de révolution salutaire. Laissé longtemps hors de la société , le christianisme y fut admis trop tard, et régna sur des ruines. Le jurisconsulte Ulpien , attaché aux anciennes lois et aux anciens rites de la patrie , écrivait sous le règne de Dioclétien que la religion chrétienne était l'innovation la plus pernicieuse, et qu'elle renverserait l'empire. Ce Romain ne voyait pas que l'empire se détruisait de lui-même ; que l'ancienne