‹ Œuvres de M. Villemain (volume 5)Chapitre 6 sur 23 · LE PREMIER SIÈCLE DE NOTRE ÈRE · texte numérisé non relu

LE PREMIER SIÈCLE DE NOTRE ÈRE

L'histoire du polythéisme serait infinie : le tableau seul de sa longue décadence est difficile à retracer. Il faut cependant, pour concevoir quelle fut la tâche accomplie par les premiers défenseurs du christianisme, chercher ce qui les précède et ce qui les entoure ; il faut parcourir l'état religieux et moral de l'ancien monde, pour juger quelle résistance il opposait , ou quels secours il pouvait offrir à la prédication d'un culte nouveau.

La lutte savante et prolongée du christianisme contre les restes de la superstition païenne fera ressortir, dans les siècles suivants, les principaux caractères et les altérations diverses du paganisme. Mais cette manière de le connaître et de l'étudier nous tromperait sur l'état véritable où se trouvaient les croyances humaines à la première époque de l'Évangile, avant que la théurgie, venant au secours du polythéisme , eût essayé de le refaire, pour le défendre. Ce qu'il importe de remarquer d'abord, c'est l'état où le christianisme surprit le monde.

Quand la lumière de la loi nouvelle se leva sur l'Asie , les Romains , devenus le peuple dominateur, voyaient de-

puis longtemps s'affaiblir leurs antiques croyances. C'est une circonstance remarquable, que l'affaiblissement du paganisme et non-seulement l'incrédulité aux faux dieux, mais l'incertitude sur l'existence d'une nature divine , remonte aux plus belles époques de Rome.

Cette révolution fut d'abord lente et presque imperceptible. Les dogmes religieux étaient à Rome sous la garde de l'inquisition politique; on y croyait comme à la patrie ; on les observait comme une loi tutélaire de l'État. Le commerce des Grecs vint tout changer; ils arrivèrent avec leurs systèmes de philosophie si libres et si variés ; et, dans le temps même où Polybe admirait la superstition des Romains, déjà les poètes de Rome, dans leur verve un peu rude, se permettaient d'étranges libertés. Lucile, l'ami de Scipion et le premier satirique de Rome, se moquait des dieux, à peu près autant que des hommes.

Dans un entretien 1 qu'il supposait entre les habitants de l'Olympe , il les faisait plaisanter eux-mêmes sur ce titre de père que les hommes leur donnaient à tous indistinctement. Dans Athènes, le philosophe Stilpon avait été banni par sentence de l'Aréopage , pour avoir osé dire que la Minerve du Parthénon n'était pas une divinité , mais l'ouvrage de Phidias; à Rome, Lucile se moquait impunément des Romains prosternés devant ces vains simulacres imaginés par Numa; et il compare leur idiote terreur à celle des petits enfants 2 qui prennent pour des

1 « Nemo sit nostrum quin Pater optimu' divura,

Ut Neptunu' pater, Liber, Saturnu' pater, Mars, Janu', Quirinif pater, nomen dicatur ad unum. »

9 « Terricolas lamias Fauni quas Pompiliique

Instituere Numœ , tremit has , hic omnia ponit, Ut pueri infantes credunt signa omnia ahena Vivere, et esse homines ; sic isthsee omnia ficta Vera putant : credunt signis cor inesse ahenis; Pergula pictorum ; veri nihil ; omnia ficta. »

hommes en vie toutes les statues d'airain qu'ils aperçoivent. Ainsi croulait l'idolâtrie des Romains , à mesure qu'ils sortaient de leur première ignorance.

Lucrèce fut plus savant et plus hardi que le vieux Lucile. Son ouvrage, considéré comme un monument historique, est une grande preuve de la décadence du paganisme chez les Romains. Les idées philosophiques ne tombent dans le domaine du poëte qu'après avoir longtemps occupé les esprits. Lucrèce écrivait, nous dit-il, pour dégager les âmes des chaînes de la religion *, pour relever les courages abattus par la terreur, pour faire cesser ces offrandes de victimes que les hommes tremblants prodiguent au pied des autels.

Ce ne sont pas précisément des dieux vengeurs du crime , et soutiens du remords que Lucrèce veut faire disparaître : ce sont ces divinités fantastiques et capricieuses qui, aux yeux du polythéiste, peuplaient l'univers comme autant de mauvais génies avec lesquels on n'était assuré d'aucun repos, et qui se jouaient incessamment du sort et de la vie des hommes. Ce qu'il attaque, c'est, pour ainsi dire, cette sorcellerie mythologique dont l'univers était infatué , alors que la fièvre et la peste avaient leurs temples, et qu'il n'y avait pas de grotte, de forêt, de lac qui ne parût receler quelque divinité.

Mais Lucrèce ne s'arrêtait point là. Disciple passionné d'Ëpicure , nourri de tous les écrits de cette Grèce qui avait épuisé tour à tour la fable et le scepticisme, il ne voit dans l'univers et dans l'homme que la matière. Il détruit toute spiritualité, toute liberté, toute conscience, sans s'inquiéter s'il rendra l'homme plus raisonnable ou plus méchant.

On peut croire que ces opinions empruntées par le

1 « Relligionum aniraos nodis exsolvere pergo. » (Lucr. Iib, I.)

poëte romain à la Grèce oisive et subjuguée prirent un plus dangereux caractère , en venant se mêler à la puis sance de Rome. Sans doute les passions de quelques hommes s'accommodent tout aussi bien , pour faire le mal, d'une croyance que d'une impiété. Le sauvage et illettré Marius, ce pâtre d'Àrpinum, instruit dans son enfance à quelques pratiques d'idolâtrie grossières, ne connaissait guère le poëme de Lucrèce , et n'avait pas besoin d'être matérialiste, pour être cruel et sans pitié. Sylla, savant et poli, croyait aux songes, et, dans le péril d'une bataille, adorait une petite divinité dont il portait sur lui l'image ; il n'en fut pas moins aussi féroce et plus implacable que Marius lui-même.

Toutefois, quelle que fût la superstition diverse, mais égale de Marius ou de Sylla, l'incrédulité grecque, la philosophie d'Épicure , une fois accueillie par l'activité malfaisante des Romains , s'envenima de tous les vices des oppresseurs du monde. Dans les écoles d'Athènes ou de Corinthe, un philosophe épicurien, un cynique, un péripatéticien , discutait ingénieusement sur le vice, sur la vertu , sur l'âme , sur les dieux. Tout cela n'était qu'un jeu de l'esprit grec. Mais, à Rome, ces patriciens si ri ches , effrénés dans leurs voluptés comme dans leur pou voir, en trouvant la doctrine d'Épicure parmi les arts dp la Grèce, qu'ils appelaient à eux comme un plaisir, tiré rent de leur science nouvelle un raffinement de coi ruption, de luxe et de cruauté. Le scepticisme d'un phi losophe grec sur l'existence des dieux , sur la réalité de la justice fut mis plusieurs fois en action par un proconsul de Rome inique et spoliateur, dont l'impiété lucrative pillait les temples de Grèce ou d'Asie.

Cette doctrine était au profit des ambitieux qui voulaient opprimer leurs concitoyens; car elle inspirait la mollesse et l'indifférence , le dégoût des périls publics et

des vertus qui maintiennent la liberté d'un peuple. Ces jeunes patriciens efféminés et sanguinaires, ces satellites de Catilina qui vivaient dans la pratique de toutes les infamies et de tous les crimes, et que les historiens nous représentent comme une bande de malfaiteurs autorisés dans Rome , ces impurs héritiers des plus illustres Romains n'avaient pas d'autre doctrine qu'un épicuréisme grossier ; et César, qui les protégeait, et qui voyait en eux le séminaire d'une tyrannie future , se servit de ces mêmes opinions pour défendre dans le sénat romain la conjuration et ses chefs ; il déclara * que tout finissait à la mort ; que l'âme et le corps s'anéantissaient à la fois , et qu'il n'y avait au delà du tombeau , ni joie ni douleur. Caton , défenseur de la liberté et des anciennes mœurs , repoussa l'opinion de César, sans lui opposer aucune tradition religieuse. N'est-il pas visible par ce mémorable exemple, que le polythéisme avait dès lors perdu toute autorité sur les esprits éclairés, et que cette incrédulité qui dans quelques hommes vertueux se bornait au mépris des superstitions populaires, allait dans les autres jusqu'à l'extinction de tout sentiment moral et religieux?

Le grand orateur qui combattit avec tant de force l'indulgence intéressée de César pour les mauvais citoyens , et qui repoussa cette doctrine de crime et d'impunité , en invoquant sur les traîtres la vengeance des dieux et des lois , Cicéron s'exprime comme César dans une occasion non moins publique, dans une cause plaidée devant les magistrats du peuple , la défense du jeune Cluentius ; il traite de fable et d'ineptie la croyance que l'on puisse souffrir dans un autre monde ; il voit dans la mort l'anéantissement de toute sensation , et allègue à cet égard l'opinion universelle.

• Sali, in Catilin. bello.

On nous objectera des foules d'autres passages où Cicéron reconnaît et espère un avenir éternel. Flottant et indécis entre les philosophies diverses , ce beau génie recevait toutes les idées qu'il pouvait orner de son éloquence ; et sans doute, celui de tous les systèmes qui convient le plus à l'imagination comme à la vertu , avait droit de le séduire. Comment Cicéron n'aurait-il pas aimé la croyance qui lui inspira ce Songe de Scipion, où l'immortalité de l'âme se confond si naturellement avec celle de la gloire? Mais nous avons voulu seulement indiquer par un exemple que le spiritualisme n'était à ses yeux qu'une belle conjecture , qu'il n'appuyait sur aucune tradition religieuse, et qui de son temps était généralement regardée comme une fable.

Quant à son opinion sur les dieux du paganisme , elle semble également varier selon qu'il parle en orateur, qu'il discute en philosophe ou qu'il s'épanche avec ses amis dans la libre confiance d'un commerce familier. Orateur, il emploie les pieuses croyances, l'intervention miraculeuse des dieux, l'inviolabilité des autels, la sainteté des rites antiques. Poursuit- il Verres? son ardente prière fait descendre tous les dieux autour du tribunal , pour accabler un spoliateur sacrilège. Défend-il Fonteius? il invoque sur lui les mains tutélaires d'une sœur qui veille à la durée de l'empire et des feux de Vesta.

Mais dans ses ouvrages philosophiques, Cicéron , libre et ingénieux disciple des Grecs, ne voit plus dans la mythologie vulgaire qu'un tissu de fausses traditions ou d'allégories mal comprises. Bien que la diversité des opinions qu'il prête à ses interlocuteurs laisse quelquefois une sorte d'incertitude sur sa propre pensée, il est clair qu'il n'admet rien du polythéisme. Ses ouvrages ne sont à la vérité que des analyses contradictoires de toutes les opinions déjà répandues dans la Grèce;

mais on ne peut douter que Cicéron, leur donnant le crédit de son nom et la popularité de son éloquence , n'ait puissamment contribué à détruire dans sa patrie l'ancien système religieux, dont ces opinions montraient le ridicule et l'insuffisance. A travers quelques précautions qui semblent des égards pour la croyance reçue de l'État, les Tusculanes et la Nature des Dieux renversent tout l'édifice du paganisme , et le réduisent à des fables ou à des symboles. Le traité de la Divination, ouvrage moins spéculatif et moins imité des Grecs , n'est qu'une longue dérision d'une des parties les plus essentielles du culte public romain , des auspices, auxquels Cicéron lui-même présidait, et dont il recommande d'ailleurs l'emploi comme utile à la république. Toutes les espèces d'oracles et de prédictions , toutes les fourberies des prêtres païens et toutes les sottises de la crédulité humaine sont attaquées dans le second livre de ce singulier ouvrage, avec une hardiesse que Cicéron ne cache plus sous le nom d'un interlocuteur étranger, mais qu'il avoue librement pour son compte. Le cynique OEnomaus et la foule d'auteurs grecs qui, suivant Eusèbe, avaient écrit contre les oracles, n'avaient pu mieux faire que Cicéron dans cet ouvrage. Les paroles par lesquelles il le termine, semblent une profession de théisme opposée aux fables du polythéisme et aux vaines terreurs du vulgaire.

« Parlons avec vérité , dit-il : la superstition répandue « chez les peuples a opprimé presque toutes les âmes , et « s'est emparée de la faiblesse humaine. Nous l'avions dit « dans l'ouvrage sur la Nature des Dieux, et nous l'avons « plus particulièrement démontré dans ce dernier écrit, « convaincus comme nous le sommes , que nous aurions « fait une chose utile à nos concitoyens et à nous-mêmes, « si nous avions déraciné une telle erreur. Cependant (car

« sur ce point je veux que ma pensée soit bien comprise), « la chute de la superstition n'est pas la ruine de la reli- « gion. Il est d'un sage de maintenir les observances insti- « tuées par nos aïeux dans les sacrifices et les cérémonies « publiques ; et l'existence d'une nature éternelle , la né- « cessité pour l'homme de la reconnaître et de l'adorer, « est attestée par la magnificence du monde et l'ordre des « choses célestes. Ainsi, de même qu'il faut propager la « religion qui se lie à la connaissance de la nature , il faut « arracher toutes les racines de la superstition. »

On ne peut confondre ce langage avec celui de Lucrèce, qui prétendait également délivrer les âmes des terreurs imbéciles de la superstition. Une cause première, une nature divine remplace ici le mouvement inexplicable des atomes d'Épicure. Était-ce le terme où s'arrêtaient les pensées de Cicéron? son esprit était-il étranger à toute croyance superstitieuse? Consultons ses lettres, monument si vrai de toutes les faiblesses de son âme mobile et passionnée. Apprendrez-vous quelque chose par ce billet familier où Cicéron , annonçant à sa femme qu'il vient d'être malade , ajoute ces paroles assez curieuses? « J'ai été soulagé si vite, qu'il semble que quel- « que dieu m'ait guéri ; aussi ne manquez pas d'offrir, avec « le soin pieux et la pureté qui vous est ordinaire , un « sacrifice à ces dieux , c'est-à-dire à Esculape et à Apol- « Ion. » Mais ce passage est-il sérieux? n'est-ce pas quelque allusion légèrement ironique comme celle de Socrate ordonnant d'immoler un coq à Esculape ? Voilà ce qu'il est difficile de deviner à coup sûr.

Dans le ive siècle , un des apologistes du christianisme, Lactance , accusait Cicéron , tantôt de complaisance pour les superstitions de son temps , tantôt de complicité dans ces mêmes erreurs. «0 Cicéron, lui dit-il, « que n'essayais-tu d'éclairer le peuple? Cette œuvre était

« digne d'exercer ton éloquence. Tu ne devais pas craindre « que la parole te manquât dans une cause si juste, toi <; qui en défendis si souvent de mauvaises avec tant d'a- « bondance et de vigueur. Mais, apparemment, tu redoutes « le cachot de Socrate , et tu n'oses prendre en main la « défense de la vérité. » Ailleurs , l'accusant d'avoir cru lui-même à la vérité des apothéoses , Lactance cite ces paroles que Cicéron avait écrites dans sa douleur, après avoir perdu sa fille : « Si jamais créature mérita d'être divinisée, sans doute c'est Tullie. 0 toi , la plus vertueuse et la plus éclairée des femmes , avec l'approbation des dieux immortels, te plaçant au milieu d'eux, je te consacrerai dans la croyance de tous les mortels1. » Mais ce délire d'une imagination vive et tendre, ce paganisme de l'amour paternel ne prouve rien sans doute sur la croyance de Cicéron aux fables de l'antiquité ; tous ses ouvrages philosophiques sont là pour le démentir. Il était de la religion qu'avait annoncée Socrate ; il continua cette belle tradition des vérités morales ; il en était l'interprète éloquent et convaincu ; mais, fidèle observateur des lois de son pays, passionné pour les institutions et les exemples d'une république qu'il voyait disparaître , cherchant sa force dans les souvenirs du temps passé , il eût craint de détruire, et quelquefois il défendait, un culte qu'il croyait gardien du patriotisme de Rome , parce qu'il en avait été contemporain.

Ainsi , les hardiesses du philosophe étaient réprimées par la prudence de l'homme d'État : précaution faible et peu durable, quand elle n'est pas sincère. Les ou-

1 « Quod si uîlum unquam animal consecrandum fuit, illud profecto fuit, etc. Quod quidem l'aciam, teque omnium optimam doclissimamque, approbanlibus diis immortalibus ipsis, in eorum cœlo localam ad opinionem omnium mortalium consecrabo. » rCicer. Fragm. philosoph.)

vrages de Cicéron n'en sont pas moins la preuve du décri profond où était tombé le polythéisme parmi les esprits éclairés. Vainement Cicéron , par une contradiction plus commune qu'on ne croit, reproche à la jeune noblesse de Rome d'abandonner le soin des auspices , de ne plus remplir les fonctions augurales : elle lisait le traité de la Divination; et les plaisanteries de Cicéron décréditaient ses conseils.

Ce n'était pas seulement l'indépendance d'esprit , le raisonnement subtil et moqueur qui resserrait chaque jour le champ de la crédulité païenne. La cupidité y contribuait comme le bon sens : Cicéron nous le dit en l'approuvant. Malgré la facilité du polythéisme à recevoir de nouveaux dieux , et l'orgueil même que Rome tirait de cette adoption , les chevaliers qui avaient la ferme des impôts dans les contrées soumises à Rome , en dehors de l'Italie , voyant qu'aux termes d'un éditdes Censeurs les terres dépendantes des temples des dieux étaient exemptes de la taxe foncière , s'opposaient à la reconnaissance de divinités nouvelles , et par exemple contestaient en Grèce les honneurs divins rendus à Trophonius. « Ne deviennent jamais dieux immortels, di- « saient-ils1, ceux qui furent des hommes. » Et sur ce principe bien contraire à tout le paganisme, ils soumettaient à l'impôt les terres de l'oracle thébain.

On ne peut douter que cette même époque de froideur et de scepticisme n'ait vu tenter quelque effort pour réformer le culte païen, et le rendre plus satisfaisant pour la raison. Je n'en voudrais d'autre preuve que l'ouvrage de Varron sur les antiquités romaines. Il

" « An Amphiaraus erit deus , et Trophonius? Noslri quidem publicani, quum essent agri in Bœotia deorum immorlalium excepti lege censoria, negabant immorlales esse ullos qui aliquando homines fuissent. » (Gic. de Nat. Deor., 1. 111 c. xix.)

est visible , par les extraits de saint Augustin , que Varron ne se bornait pas à retrouver d'anciennes traditions locales , et qu'il les ramenait à un point de vue philosophique peu favorable aux superstitions populaires.

L'ouvrage entier était partagé en quarante et un livres. Ceux qui touchaientà la religion étaient placés les derniers, parla raison, disait l'auteur, que les États se constituent, avant de se donner une religion. Il divisait la théologie, ou connaissance des dieux, en trois espèces différentes qu'il appelait mythologique , naturelle et civile. « La « première , disait-il , renferme beaucoup de fables con- « traires à la majesté et à la nature d'êtres immortels ; par « exemple , qu'ils soient nés de la cuisse ou de la tête d'un « dieu, qu'ils aient commis des vols, des adultères. >» La seconde se composait des systèmes de la philosophie sur l'essence des dieux. Enfin, la théologie civile se bornait à la connaissance des dieux admis par le culte public et aux devoirs des citoyens et des prêtres pour la célébration des sacrifices. « La première de ces théologies1, « disait Varron , est faite pour le théâtre, la seconde pour « le monde, la troisième pour Rome.» Ainsi Varron, dans cette partie de son ouvrage, suivait deux vues fort différentes , et même contradictoires ; il sapait la croyance et défendait le culte. Son scepticisme avoué, ses objections et ses railleries ne tombaient , il est vrai , que sur cette théologie poétique qu'il renvoyait au théâtre. Mais sous ce nom il frappait indirectement les choses même qu'il voulait maintenir inviolables. La liaison était trop intime , ou plutôt la ressemblance trop marquée entre

1 « Prima theologia maxime accommodata est ad theatrumj secunda ad mundum; tertia ad Urbem. » (August. de Civit. Dei, lib.VI.)

les diverses parties du polythéisme , pour que le culte civil ne souffrît pas des atteintes portées au récit mythologique. Dans la première section de son vaste plan, Varron plaçait cette foule de divinités dérisoires, indécentes , que la crédulité païenne attachait à presque tous les objets de la nature , à presque tous les actes de la vie; il y tenait peu, et les abandonnait. Dans la dernière partie, au contraire, il essayait de faire un choix et d'établir une certitude. Il réduisait à vingt le nombre des divinités principales , dont il formait le culte de la cité. Mais l'interprétation philosophique était venue détruire d'avance cette part réservée du polythéisme. Dans sa théologie naturelle , en effet , qui s'adressait non plus à la patrie , mais à l'humanité , Varron arrivait au panthéisme , à l'idée d'un Dieu âme du monde, ou plutôt d'un monde animé , d'une matière éternellement vivante ; seulement sa consolation de Romain et d'antiquaire était de retrouver cette doctrine dans les premières origines du culte national. Mais cet ancien culte qui lui semblait plus pur, il ne pouvait le rétablir sous la forme abstraite qu'il lui attribuait avec peu de fondement peut-être, et en prenant la simplicité des rites pour celle de la croyance. Il tachait, au contraire, de recueillir et de préserver ce vaste détail de traditions et de cérémonies dont s'était chargée l'idolâtrie. Il avait même consacré à cette étude un traité particulier sur le culte des dieux en dehors de son grand ouvrage. Et dans ce traité en trois livres , dédié à Jules César, grand pontife , il ramenait tout à des observances légales dont la politique devait diriger l'usage. C'était l'inventaire du polythéisme et non pas un obstacle à sa décadence.

Tel avait été le génie de Rome , au temps même où ses mœurs étaient les plus simples et les plus pures , d'as-

servir la religion à la politique. Mais l'illusion était alors partagée par les plus grands hommes de la république ; et de là se communiquait à la foule des citoyens. A l'époque , au contraire , où le mépris d'une croyance absurde vint plutôt des vices que des lumières , le polythéisme cessa tout à coup d'être un instrument pour la politique et un frein pour le crime. Catilina, meurtrier d'un proscrit , souilla de ses mains sanglantes la fontaine lustrale d'Apollon ; César, méprisant l'anathème que la politique du sénat avait inscrit sur le chemin d'Ariminium, et franchissant, à la tête de ses soldats, cette borne milliaire qui n'était plus protégée par une religieuse croyance, pénétra, sans obstacle, jusqu'à la ville sacrée , brisa les portes du temple de Saturne , comme il aurait forcé une citadelle ennemie , et enleva le trésor de la république inutilement placé sous la garde du plus ancien des dieux. Phénomène remarquable, et qui prouve qu'il y a quelque chose de salutaire dans un culte quelconque ! l'homme devint d'abord plus méchant et plus vicieux , en cessant de croire une religion qui semblait permettre tous les vices.

De cette profonde dépravation de mœurs , de cette insouciance pour les anciennes divinités d'un peuple libre , de cette philosophie sceptique et de cette sensualité brutale qui restèrent seules après tant de vertus immolées, sortirent l'esclavage de Rome et le règne d'Octave. Auguste, dans sa jeunesse, avait mêlé quelquefois à la licence de ses mœurs la dérision du culte des dieux. Suétone nous a conservé le souvenir d'un repas de débauche , où des femmes romaines , et quelques confidents d'Auguste , figuraient , avec lui , sous les noms et sous les attributs des principales divinités de l'Olympe. Antoine, dans ses querelles avec Auguste, lui rappela cette voluptueuse apothéose ; et les épigrammes du temps celé-

brèrent amèrement 1 les soupers adultères des nouvelles divinités, et la parodie sacrilège d'Octave représentant Apollon.

On concevra sans peine, dans un esprit aussi corrompu , mais aussi éclairé que celui d'Octave , ce mépris pour les fables du polythéisme , et cette fantaisie licencieuse de multiplier le nombre des dieux par une facile imitation des vices que leur prêtait la fable. Mais on peut croire aussi que l'idée d'une puissance divine agissait peu sur l'âme d'Octave Cœpias, du cruel et ingrat proscripteur de Cicéron , du tyran si précoce qui s'assura l'empire du monde autant par l'inflexible froideur de son caractère , que par la supériorité de son esprit.

Cependant lorsque , maître de Rome , il dépouilla la robe sanglante des triumvirs, et qu'il aspira même au titre de réformateur , le maintien de la religion et la prospérité du culte des dieux furent au nombre de ses premiers soins. Parmi toutes les dignités républicaines dont il formait le mobilier de sa tyrannie , il n'oublia pas celle de grand pontife. Aussitôt après la mort de l'insignifiant Lépide, qui en avait été revêtu, Auguste se saisit de ce titre , afin d'être à la fois chef de la religion et de l'État. Il fit relever les temples abattus ou tombés en ruine, dans la fureur des guerres civiles. Il en dédia de nouveaux ; il porta même la réforme dans les croyances publiques , en faisant brûler un grand nombre de recueils d'oracles pour ne réserver que les livres sibyllins , dans lesquels il fit un choix conforme à sa politique. Il augmenta les collèges des prêtres; il fit de nouveaux avantages aux vestales ; il rétablit d'anciennes cérémo-

1 Impia dum Phœbi Csesar mendacia ludit,

Dum nova divorum cœnat adulteria.

Suetonius in Auguste*.

nies , des processions , des sacrifices annuels dans les carrefours. Il allait assidûment au temple de Jupiter ; et il avait , ou il affectait mille superstitions sur les songes et les présages. Enfin, il était hypocrite dans la religion, comme dans la politique l. Soupçonné d'inceste avec sa fille, et rival débauché d'Antoine, il recommanda les mœurs , le respect de la foi conjugale , la piété pour les dieux.

Les heureux génies, les grands poètes que le sort avait placés sous son règne , servirent cette pensée du maître qui les protégeait. L'épicurien Horace chanta les dieux , qu'il ne croyait pas , pour plaire à l'indigne protecteur de leurs autels. Ces poésies charmantes , ces adulations ingénieuses , qu'il jetait comme un voile sur le souvenir éloigné des crimes d'Octave , associaient souvent la gloire du prince et celle des dieux. Mêlant les illusions d'une poétique reconnaissance à cette facilité de mensonge que donnait le polythéisme , il faisait entrevoir dans Auguste pacificateur quelque divinité bienfaisante , et le saluait du nom de Mercure ou d'Apollon , sans crainte de rappeler l'usurpation licencieuse qu'Octave avait faite des attributs de cette dernière divinité.

Auguste voulait sans doute ranimer la religion des Romains par la célébration de la fête séculaire dont Horace a composé l'hymne sacré. C'était une majestueuse et touchante cérémonie , que la réunion de la plus belle jeunesse de l'empire , élevant vers les dieux ses mains innocentes, pour leur demander de laisser enfin reposer Rome dans la conquête du monde , et d'ouvrir un long siècle de paix après la génération qui venait de disparaître , emportant avec elle la liberté romaine et la guerre civile. Mais l'enthousiasme manque aux vers

1 Suetonius, in Augusto.

TABLEAU D'ÉLOQ. CHR. 2

18 DU POLYTHEISME.

du poëte , et son hymne sacré n'est qu'une flatterie pour Octave.

Nous n'avons aucun des recueils et des commentaires que de savants romains , jurisconsultes et prêtres, avaient écrits sur le culte des dieux, sur les anciens rites de la patrie. On peut seulement affirmer que cette science religieuse chargée de traditions et de subtilités était très-étendue , et renfermait une foule de notions ignorées de la foule.

D'après Varron, extrait par saint Augustin1, c'est merveille de voir combien le culte même le plus simple, le culte du laboureur, était complexe ; commentlagermination , la croissance et la maturité d'un épi de blé étaient placées sous l'invocation d'autant de déités diversement protectrices , et comment toutes les autres circonstances de la culture, de la floraison, de la moisson étaient chacune dans le domaine d'un dieu particulier. Sans doute le paysan d'Arpinum ou de la Sabine , attentif à ces détails de sa religion rustique , connaissait mal d'autres côtés du culte romain , et aurait eu peine à définir la déesse Mens invoquée par le penseur, ou à nommer toutes les divinités dont le jeune patricien s'autorisait dans ses plaisirs, ou que la matrone romaine honorait d'un culte pieux. Le polythéisme , dans son ample et indécise liberté , renfermait en quelque sorte non-seulement les religions des différents peuples, mais les cultes spéciaux des diverses classes d'hommes et des professions diverses. Les noms des grands dieux cependant prédominaient, sauf quelques exceptions singulières qui changeaient leur hiérarchie, et, par exemple, celle qui donnait à Quirinus le pas sur Saturne même. Mais l'idée même qu'on se faisait de ces dieux, leur légende my-

' Sanct. August. de Civit. J)ei, lib. IV, ç. v.

stique et morale n'avait pas laissé de changer beaucoup, de se transformer par l'interprétation allégorique , de se restreindre par la désuétude , ou de s'enrichir par le temps. Faits par l'imagination humaine, les dieux du polythéisme étaient incessamment modifiés par elle. La trace de ce progrès et de ces variantes se trouve dans les poètes surtout , principaux théologiens de l'antiquité et les seuls qu'elle nous ait laissés. Les poètes du siècle d'Auguste sont des témoins précieux sur l'état du polythéisme à cette époque.

La mythologie, qui faisait la partie principale et presque historique des chants d'Hésiode et d'Homère, est devenue, dans Virgile, un ornement ingénieux, dont l'usage , réglé par le goût , sert à flatter l'imagination, sans inspirer ni respect ni croyance. Cicéron s'était plaint qu'Homère eût transporté aux dieux les passions humaines; Virgile n'a pas corrigé cette faute dont la poésie ne saurait se passer ; mais il a , pour ainsi dire , poli et perfectionné les passions qu'il laissait à ses dieux ; il a retranché de leur histoire les inconcevables aventures dont s'amusait la poétique crédulité d'Homère ; il a rectifié ces vieux mensonges transmis par la Grèce, sur le modèle que lui donnaient les idées plus justes et les mœurs plus élégantes d'une civilisation avancée.

On ne voit dans Virgile ni les querelles , ni les amours du roi des dieux. Son merveilleux est à la fois plus vraisemblable et plus chaste. Ses dieux ont de la gravité ; ' Vulcain même est ennobli dans ses vers. L'art de Virgile , et l'effort qu'il devait faire pour accréditer la mythologie de son poëme , ne se montrent pas moins dans ce souvenir de la grandeur romaine, dans ce nom sacré de Rome et ce culte de sa gloire qu'il associe partout à celui des dieux. Le polythéisme n'est plus qu'une tradition in-

certaine , que l'on corrige à volonté et qui se conforme à l'orgueil national et sert à la dignité de l'empire. L'ouvrage même de Virgile semble renfermer le démenti des fables qu'il raconte , et explique la philosophie où devaient s'élever tous les esprits que ne séduisaient plus les riantes folies du polythéisme. Je veux parler de cette sublime allégorie du sixième chant, témoignage si remarquable du progrès qu'avait fait la raison poétique depuis Homère. Où le poëte grec n'avait placé qu'une évocation des morts , qui se retrouve dans les superstitions des peuples les plus simples , Virgile déploie tout le dogme religieux des peines , des récompenses et de la régénération des âmes; il explique la nature par une première cause , par une sorte de panthéisme qui rejette bien loin toutes les fables religieuses de l'antiquité , et en même temps , docile à la politique d'Auguste , il place dans le séjour des peines éternelles celui qui méprise les dieux.

Enfin , le monument le plus complet qui nous reste de la mythologie païenne, les Métamorphoses d'Ovide, semblent le jeu d'une imagination poétique amusant des lecteurs indifférents. Elles n'ont rien de cet enthousiasme de bonne foi et de cette crédulité contagieuse qui , chez toutes les sociétés naissantes , inspirent l'homme de génie et font passer dans des hymnes sacrés les traditions des ancêtres et les antiques superstitions de la contrée. Parmi des hommes peu cultivés , le poëte qui célèbre les dieux de son pays , trouve son enthousiasme dans sa foi. Il est d'abord séduit par ses récits ; la force d'imagination qui l'a rendu poète , le livre plus qu'un autre aux croyances populaires ; il ne cherche pas la religion pour varier ou pour inspirer ses chants, il la mêle involontairement à tout ce qu'il raconte , le merveilleux est historique ; et c'est à cause même de la simplicité de leurs compo-

sitions, que les premiers poètes de l'antiquité sont remplis de fables et de prodiges divins. Rien n'était plus près d'eux, et ne s'offrait plus naturellement à leur esprit.

Mais lorsque , dans le haut degré de la politesse romaine, au milieu d'une société savante , Ovide, avec une admirable industrie, mêlant les fables superstitieuses à la fable philosophique de Pythagore , recueillait les histoires confuses des dieux, rassemblait les nombreuses amours de Jupiter, et faisait de la terre non-seulement le modèle, mais le théâtre de tous les vices des dieux , on doit supposer qu'alors les croyances du polythéisme ne servaient plus qu'à flatter le^ esprits qu'elles ne persuadaient pas. Le poème d'Ovide est, a la fois, le pbis ingénieux commentaire du paganisme, et le signe le plus marqué de sa décadence. N'est -il pas visible, dès les premiers vers, que le poète reconnaît un Dieu suprême ou une nature toute-puissante don! il ne parlera plus, eL qui va faire place au long enchaînement de traditions vulgaires qui mériteront d'être embellies par sa muse ? Ce même Ovide, dans un autre ouvrage, rougit de la morale du polythéisme. Il avertit les mères de ne pas conduire leurs fdles dans les temples , de peur des mauvais exemples donnés par les dieux. Un siècle auparavant, Térence mettait sur la scène un jeune homme qu'un tableau de Jupiter encourage à la séduction , et qui se sent animé et justifié par cette vue. De Térence à Ovide, la raison avait fait quelques progrès, et l'emportait sur la superstition.

Ainsi , dans toutes les productions de la littérature , médailles incontestables de l'esprit d'un peuple , on trouve les signes de la décrépitude et de la ruine du polythéisme sous le règne d'Auguste. Le seul écrivain de cette époque qui paraisse conserver un respect grave et

patriotique pour les anciennes croyances de l'État, Tite Live, en rappelant dans son histoire quelques témoignages de l'esprit religieux des anciens généraux , a soin d'avertir , avec un regret amer, que ces exemples datent d'un autre siècle , avant le triomphe de la philosophie nouvelle , qui méprise les dieux *.

La piété de ces premiers Romains , que regrettait Tite Live , se confondait avec leur amour de la gloire et de la patrie. Leur mort sur le champ de bataille était une offrande aux dieux. Rien surtout n'avait plus profondément imprimé la religion dans ces âmes simples et belliqueuses, que le continuel usage des augures et des auspices. Ces prédictions de victoire si souvent accomplies remplissaient les Romains d'une orgueilleuse superstition. Les entrailles des victimes , le chant ou le vol des oiseaux , toutes ces minutieuses observances que la guerre entretenait sans cesse , formaient autant de puissantes habitudes pour la foi des soldats. Vainqueurs, ils croyaient à des dieux dont ils se sentaient protégés; vaincus , ils attribuaient le revers de leurs armes à des auspices négligés ou mal compris. Le camp était un temple ; et plus la vie guerrière occupait alors de place chez les Romains , plus les croyances du polythéisme avaient d'ascendant sur les cœurs , dont elles étaient sans cesse ou l'espérance ou l'effroi.

La vie civile des Romains n'était pas moins pleine de cérémonies à la fois politiques et religieuses. La convocation des assemblées , l'élection des magistrats , la forme du vote populaire , tout , dans l'exercice de la liberté publique , était précédé , soutenu , consacré par les auspices ; et si souvent l'habileté du sénat abusait de leur influence pour rompre les assemblées et pour déconcerter

1 « Ante doclrinam deos spernentem. » (Tit. Liv. lib. X , c. xl. )

ou servir des intrigues , cette facilité même atteste la superstitieuse bonne foi du peuple. Mais, par l'élévation d'Auguste et le caractère de son pouvoir, la religion n'eut plus de racines dans le patriotisme et les droits les plus chers des citoyens. La longue paix de la puissance romaine , interrompit l'usage des auspices militaires, que, d'ailleurs, la jalousie du prince n'aurait pas confiés à ses généraux , sans doute de crainte que la religion ne vînt armer l'espérance de quelqu'un d'entre eux , et qu'au milieu d'un sacrifice, sous les yeux des légions , un chef ambitieux n'osât lire dans les entrailles d'une victime des prophéties contre l'empereur.

L'autorité des auspices cessa de même dans Rome , lorsque toute élection fut interdite au peuple , et qu'il ne resta plus aucun vestige de ces assemblées qui jadis s'ouvraient dans le Forum , sous la consécration des cérémonies augurales, pour choisir en présence des dieux les magistrats d'un peuple libre. Mais cette nouvelle brèche à la religion de l'État ne date que du règne de Tibère.

Au lieu de ces pratiques religieuses liées à la liberté publique, on eut l'apothéose des empereurs. Le culte, comme l'État, fut prostitué aux caprices de leur pouvoir. Auguste en donna l'exemple : lui qui ne souffrait pas qu'on le nommât Seigneur, il se laissa nommer Dieu. La flatterie des rois alliés lui érigea partout des autels ; et dans Athènes, un temple commencé pour Jupiter Olympien fut consacré au génie de César Auguste. Un collège de prêtres fut institué sous le nom d'Augustales. L'idolâtrie devint plus grande encore à la mort du prince. Les Romains, dans la sévérité de leur ancienne discipline , avaient admis le culte des aïeux, à peu près comme il se pratique de temps immémorial parmi les Chinois. Aucun des grands hommes de la république , ni les Scipion , ni les Camille, n'avait été divinisé publiquement; mais le fils offrait

des sacrifices aux mânes de son père. L'âme de son père était un dieu pour lui. Dans le temps de la vertu romaine , Cornélie , cherchant à détourner son second fils de la route et des périls du premier , lui disait , suivant cet usage du paganisme romain : « Lorsque je serai morte, tu m'offriras le culte des aïeux , et tu invoqueras le génie de ta mère ; tu ne rougiras pas alors d'implorer par des prières ces divinités que , vivantes et présentes , tu auras délaissées et trahies l. »

L'empire des Césars envahit aussi cette illusion touchante de la piété domestique. Tibère offrait des sacrifices, immolait des victimes à la divinité d'Auguste. Ces apothéoses servaient à la tyrannie, en aggravant l'accusation de lèse-majesté, et en rendant sacrilèges tous ceux qu'on voulait perdre. Cette circonstance seule peut expliquer des faits inconcevables pour nous : comment un sénateur romain était accusé pour avoir vendu l'image du prince, pour avoir profané une bague qui portait cette effigie sacrée. Par une contradiction bizarre, les empereurs étaient à la fois dieux et hommes; on les adorait, et on priait pour eux. Les délateurs accusaient Thraséas de n'avoir pas immolé des victimes pour la santé de Néron, pour la conservation de sa voix céleste.

Domitien se donnait le titre de dieu dans ses décrets et dans ses lettres. Il semble qu'une religion déshonorée par de telles apothéoses dût, chaque jour, s'avilir davantage dans les esprits. Au reste , il est assez difficile de déterminer sous quelle forme ceux qui croyaient alors aux dieux concevaient leur existence. Pour la foule et pour le gouvernement, qui, en fait de religion, agit souvent comme la foule , le culte romain n'était , sous quelques rapports , qu'un fétichisme grossier; en voici deux exem-

1 Corn. Nep. in Fragmentis,

pies : Ayant éprouvé de grandes pertes sur mer, Auguste1, dans une cérémonie publique , fit retirer la statue de Neptune , et châtia , pour ainsi dire , le dieu de son infidélité à la fortune de Rome. Quand Germanicus2 mourut, parmi les signes de la douleur publique , l'histoire raconte que dans les villes municipales d'Italie, on brisa, on jeta dans les rues les images des dieux, comme pour se venger sur elles du malheur de la patrie. Ainsi le prince se conduisait à cet égard comme le peuple , et l'un et l'autre comme le sauvage qui brise son idole. Ces exemples, qui datent de la plus grande civilisation romaine, marquent assez combien le polythéisme était incapable de réforme et devait s'adapter à toutes les folies du pouvoir absolu.

Le sacerdoce ne pouvait opposer aucune résistance ; car tous les prêtres dépendaient du souverain pontife, qui était l'empereur. Sous la république les plus grands citoyens avaient rempli les différentes fonctions sacerdotales; mais sous l'empire, en restant toujours le partage de la noblesse , elles tombèrent cependant aux mains des hommes les plus médiocres : on les donnait à qui ne pouvait mieux faire.

Claude 3, dans sa jeunesse, fut jugé si stupide qu'on ne lui accorda d'autre emploi que celui de flamen. Les pontifes ne se distinguaient donc que par le luxe de leur table et la richesse de leurs vêtements aux fêtes des dieux. Un respect plus grand s'attachait aux vestales : elles avaient d'imposants privilèges qui tenaient au souvenir de la république , et d'autres qui étaient ajoutés par l'empire. Un des plus éclatants honneurs rendus à Livie , fut le droit de siéger au théâtre sur le banc des vestales.

1 Suetonius, in Auguste

2 Idem , in Caio.

3 Idem , in Claudio,

Tacite nomme quelques-unes de ces vierges , en désignant leur sainteté par un terme solennel qui rentre presque dans les idées du culte chrétien. Leur sacerdoce était seul réel , parce que seul il imposait des devoirs rigoureux. Un des méchants empereurs, Domitien, rappela ces devoirs par des supplices : sous son règne , plusieurs vestales furent punies de mort et enterrées vives. Ce monstre était un païen zélé ; il remplissait avec ardeur ses fonctions de grand pontife ; mais ce culte absurde et féroce était sans influence sur les mœurs. C'est à cette époque , en effet, qu'il faut reporter les plus grands excès de la corruption romaine , et ces saturnales du pouvoir qui épuisèrent tout ce que la tyrannie peut inventer et l'espèce humaine souffrir.

Quand on voit passer Tibère , Caligula , Claude , Néron , et , après quelque intervalle , Domitien , on conçoit comment cette publicité du crime couronné dut profondément avilir les âmes , effacer toutes les empreintes natives de justice et d'humanité , ébranler la conscience du genre humain , et faire douter d'une providence dont le néant paraissait encore moins inconcevable que la patience.

Tous les écrivains rendent témoignage de cette incrédulité , et la confondent avec l'horrible dépravation de mœurs où tombèrent les Romains sous le règne des premiers Césars. Philon *, qui vivait à l'époque de Caligula, se plaint que le monde était alors peuplé d'athées. Les poètes, les philosophes, nous retracent les vices les plus infâmes comme l'occupation familière des hommes de leur temps. Des prodiges de débauche, que le délire d'une imagination criminelle oserait à peine concevoir dans la solitude du vice , étaient les spectacles et les fêtes

1 Philo, divinar. legum Allegoria , lib. III.

de Rome. La folie du pouvoir absolu livrait les passions d'une Messaline et d'un Néron à tous leurs caprices; et, par un des plus honteux avilissements de l'espèce humaine, les rêves bizarres du vice devenaient des événements publics, et figurent dans les annales de l'historien. La cruauté se joignait à la débauche, suivant le génie du cœur humain corrompu. On jetait des hommes dans les viviers où s'engraissaient les murènes; on achetait le plaisir de couper la tête d'un homme : le sang coulait dans un festin, comme au Cirque. La mort était toujours de quelque chose dans les plaisirs des Romains.

Le plus grand des maux de la tyrannie , c'est de dépraver ceux qu'elle opprime. Ainsi, tandis que les ombrages de Caprée recelaient la vieillesse souillée de Tibère, tandis que les jardins de Claude retentissaient des bacchanales de Messaline , tandis que le palais de Néron , agrandi sur les cendres de Rome , enfermait dans son enceinte jusqu'à de nouveaux repaires de prostitution publique , les premiers citoyens , corrompus par le désespoir d'arriver à quelque chose de grand , dégradés par l'esclavage et par la crainte , se livraient aux distractions de la volupté. Quelques-uns y cherchaient une sécurité, en tâchant de s'avilir autant que le maître qu'ils redoutaient : ils affectaient le vice , comme le premier Brutus avait feint la folie. Le plus grand nombre s'y plongeaient tout entier, abusant ainsi sans péril des richesses de leurs aïeux et des anciennes dépouilles du monde; et comme l'historien grec nous montre, dans la peste d'Athènes , tous les excès et tous les désordres se multipliant par la vue prochaine de la mort, ainsi , devant la dévorante contagion de la tyrannie , chacun se hâtait de rassasier de plaisir une vie précaire et menacée.

La corruption du peuple était peut-être encore plus

hideuse que celle des grands. Les plus honteuses folies des empereurs étaient destinées à lui plaire; leurs infamies étaient pour lui le contre-poids de leurs crimes. N'ayant eu longtemps d'autre culture morale que la discipline républicaine, il perdait tout en la perdant; et depuis qu'il n'était plus citoyen , il était tombé au-dessous même de l'homme.

S'il faut en croire Juvénal, les idées d'une providence vengeresse ne conservaient plus aucune autorité sur cette multitude. Les arguments de Lucrèce contre les punitions d'une autre vie, les confidences philosophiques de César dans le sénat romain, étaient devenus la science du vulgaire; et les enfants mêmes ne croyaient plus aux fables du Tartare.

Mais comme il y a dans l'ignorance une crédulité qui change d'objet et ne se guérit pas, cette multitude, indifférente aux anciens rites de la patrie , était abandonnée a mille sorcelleries bizarres. Ce nombre prodigieux d'esclaves qui formaient dans l'Italie une autre classe de peuple, augmentait encore la masse des vices et apportait avec lui une foule de superstitions étrangères. Cette race d'hommes , vivant au milieu de l'abjection et des supplices, était la pire de toutes, parce qu'elle avait les vices de ses maîtres et les siens. Tous ces mélanges de corruptions diverses élevaient sur l'atmosphère romaine autant de vapeurs impures , dont quelques provinces éloignées avaient à peine évité l'atteinte.

A la régularité de l'ancien culte romain succédaient ces cultes impurs inventés dans la mollesse et l'oisiveté de l'Asie. Dans la vieille mythologie romaine , l'indécence des dieux était, pour ainsi dire, corrigée par la gravité des cérémonies. Le temple élevé même dans Rome à la déesse Vénus semblait une expiation plutôt qu'une offrande. Il

avait été bâti de l'argent des amendes prononcées i pour crime d'adultère. Presque toutes les pompes de l'ancien polythéisme romain étaient imposantes et solennelles; mais la déesse Isis , ses prêtres et ses adorateurs, ne s'annonçaient qu'au milieu de danses licencieuses , et ne favorisaient que de profanes amours. Ces jeunes filles romaines , élevées jadis sous la loi d'une austère pudeur, allaient , du temps de Tibulle , consulter les prêtres d'Isis sur la fidélité de leurs amants. Des hommes dégradés , de vils eunuques d'Asie , étaient les prêtres de ces divinités étrangères ; et tandis qu'autrefois le service des dieux de la patrie était confié aux mains des premiers citoyens , des généraux , des magistrats , un bateleur qui n'était pas Romain , qui n'était pas même homme , était le ministre de ces cultes nouveaux , transplantés à Rome d'Egypte ou d'Asie. Si le peuple se livrait avidement à ces spectacles grotesques, s'il préférait à la majestueuse procession des vestales le sistre et les grelots des prêtresses d'Isis, ou les rapides évolutions, les tournoiements bizarres des prêtres mutilés de Cybèle , les grands , les riches de Rome s'initiaient , avec plus d'ardeur encore, à de honteux mystères , et variaient leur ennui par les inventions de ces charlatans d'Asie.

L'ancienne confarréation du patrioiat, cette espèce d'union à la fois religieuse et aristocratique , était si fort négligée que , du temps de Tibère , on ne put trouver trois patriciens offrant les conditions nécessaires pour le sacerdoce2. Mais Néron se fit prêtre de la déesse syrienne, et lui offrit publiquement des sacrifices, en long

1 Tili Livii lib. X: «Eo anno, Q. Fabius Gurges, consulis filius , aliquot matronas ad populum stupri damnalas pecunia mulctavil; ex quo mulctatitio aère Veneris œdem , quœ prope circum est , faciendam curavit. »

2 ïacit. Annal. t lib. IV, cap. xvi.

habit de lin, et la tête couronnée d'une mitre orientale. Dans cette espèce de folie que font naître le crime et le pouvoir absolu , il s'entourait de magiciens , leur prodiguait ses trésors , et voulait par leur secours évoquer les mânes1.

En même temps , l'horreur de ces temps désordonnés , les fréquentes révolutions du pouvoir, l'ardente curiosité pour un avenir qui semblait toujours une délivrance, l'ambition des prétendants à l'empire, je ne sais quelle frénésie d'un peuple qui avait tout conquis , tout usé , tout souffert , remplissaient les imaginations de mille rêveries bizarres , et donnaient un plein pouvoir à la science menteuse des astrologues. Ils remplaçaient , pour ainsi dire , les oracles et les auspices tombés en désuétude ; et la sorcellerie s'était enrichie des pertes du paganisme.

On ne peut lire les écrivains de ce temps , et remarquer leur langage , qui est lui-même un trait historique dans leur récit , sans voir avec étonnement cette reprise de la superstition humaine , après le poëme de Lucrèce et tant d'autres écrits de Cicéron. On ne trouve partout, dans l'histoire des Césars , que présages , prédictions astrologiques , événements merveilleux. Tibère avait, comme Louis XI, un astrologue près de lui. PlancineetPison employaient contre Germanicus des invocations magiques. Galba prétendait à l'empire d'après une prédiction ; d'autres expiaient par la mort le malheur d'avoir été prédits. Vespasien faisait des miracles et guérissait les aveugles aux portes du temple de Sérapis.

Comme il arrive toujours, et comme on l'a vu dans le moyen âge , cette fausse science de la magie s'appuyait sur des crimes véritables. L'art des empoisonnements

1 Caii Plin. Hist, nat. lib. XXX.

servait à réaliser les prédictions astronomiques. Aucun crime ne fut alors plus commun : il était , comme dit Tacite , un des instruments du pouvoir impérial ; il infestait les foyers domestiques ; il semait des périls cachés et d'odieux soupçons parmi les fêtes et l'élégance du luxe romain.

Ce qui restait du culte ancien était encore souillé par la corruption des mœurs publiques ; et le zèle pour les faux dieux n'était pas moins impie dans ses vœux qu'absurde dans son objet. Ce n'est pas une rencontre frivole que l'accord de plusieurs écrivains de cette époque, qui tous dénoncent également les prières coupables murmurées dans les temples , les offrandes apportées aux dieux pour en obtenir des choses honteuses. On croyait gagner la divinité par de l'or, ou la désarmer par quelques vaines pratiques. Ainsi le culte romain , détruit dans ce qu'il avait eu jadis de patriotique, ne gardait plus que ce qu'il avait de corrupteur : religion immorale et mercenaire, impiété malfaisante , crédulité sans culte qui s'attachait à mille impostures bizarres, étrangères à la patrie, confusion de toutes les religions et de tous les vices dans ce vaste chaos de Rome, dégradation des esprits par l'esclavage , la bassesse et l'oisiveté, voilà ce qu'était devenu le polythéisme romain.

Que faisait cependant la philosophie pour le bonheur et l'exemple du monde? quelle vertu salutaire exerçaitelle au milieu de tant de crimes et de maux ? L'un de ses plus éloquents interprètes , Sénèque , était ministre de Néron ; et bien que sa mort doive absoudre sa vie , bien qu'il ait été victime du tyran dont il fut l'apologiste, on ne peut voir en lui, malgré tout l'éclat de son talent, qu'un esprit faux et une âme faible, combinaison la plus favorable de toutes pour faire sans remords des choses honteuses. Lisez Tacite : Sénèque conseilla près-

que le meurtre d'Àgrippine, et certainement il le justifia.

Ce n'est pas que ses ouvrages ne présentent , dans un degré remarquable , ce genre d'élévation qui tient à l'imagination plus qu'à l'âme , et qui trompe souvent les hommes , en leur faisant prendre l'enthousiasme passager de leurs idées pour la force de leur caractère , et en les engageant , sur cette confiance , dans des épreuves auxquelles ils ne suffisent pas. Sénèque professe une morale sévère , excessive même ; mais il y manque une sorte de sérieux et de vérité ; son style éblouit l'esprit sans échauffer l 'âme. La vertu n'est pour lui qu'un texte d'éloquence ; il la veut extraordinaire plutôt que bienfaisante : il dispose les devoirs de la vie comme un poëte sans goût ordonne les événements d'un drame, pour la surprise et non pour la vraisemblance. Sa morale, quelque rigoureuse qu'il veuille la faire , ne commande point la vertu, parce qu'elle n'exprime pas la conviction.

Cette philosophie n'en respire pas moins un spiritualisme salutaire. Sénèque , comme tous les sages de l'antiquité , désire l'immortalité de l'âme , encore plus qu'il ne l'affirme ; mais il a des idées si hautes de la dignité de l'homme , indépendamment de sa destinée future , il divinise si éloquemment l'âme vertueuse, qu'on est tenté de le placer parmi les sages dont l'enthousiasme moral dut seconder dans le monde les sublimes leçons de l'Évangile.

Quant à l'opinion de Sénèque sur le polythéisme, on jugera si sa raison pouvait croire des fables dont il augmentait lui-même le scandale et l'absurdité en concourant à l'apothéose de Claude. Ce sont là de ces traits qui montrent toutes les dispositions morales d'un peuple. Sénèque composa le discours de Néron pour l'inauguration de Claude au rang des dieux, suivant l'usage ; et,

tandis que le peuple romain éclatait de rire en entendant célébrer la prudence surnaturelle de l'imbécile mari de Messaline , ce même Sénèque, parodiant sa propre éloquence, opposait, dans une satire assez piquante, à la prétendue apothéose de l'empereur, "une transfiguration plus vraisemblable , sa métamorphose burlesque en citrouille ; et le ridicule qu'il jetait sur ce dieu de création nouvelle n'était qu'une partie des sarcasmes dont il accablait tous les dieux de l'empire. Jeu d'esprit plus digne d'un rhéteur que d'un sage, et qui caractérise parfaitement ces époques de servilité où le talent se joue des paroles , et croit s'excuser en se moquant de luimême!

Un des traits distinctifs de la philosophie de Sénèque , c'est l'approbation du suicide , c'est l'enthousiasme aveugle pour ce malheureux courage ou plutôt pour cette maladie de l'âme qui s'accroît dans la corruption et l'inquiétude des vieilles sociétés. Sénèque regarde la mort volontaire comme un acte de vertu ; et jamais sa vive imagination ne trouva de paroles plus passionnées que pour peindre et admirer le trépas de Caton.

On peut voir combien la tyrannie romaine avait hâté , sous ce rapport , une triste philosophie qu'elle rendait nécessaire. Le héros de la sagesse platonicienne avait été Socrate , attendant et recevant la mort pour obéir aux lois ; chez les Romains esclaves , la vertu proclama pour son plus grand modèle Brutus , qui se poignardait en la blasphémant. Plus tard , quand la tyrannie, favorisée par . la grandeur de l'empire et par l'éloignement ou la barbarie des peuples qui n'étaient pas romains, eut étendu comme un vaste filet autour de ses victimes , ce droit de se donner la mort devint le seul lieu d'asile qui fût ouvert dans le monde. Le Romain opprimé, réduit de tant de privilèges glorieux à l'unique possession de lui-

TABLEAU D'ÉLOQ. CHR. 3

même , triomphait d'exercer , par le choix de sa mort , une liberté dernière ; et cet orgueil toujours mêlé dans la vertu des anciens , trouvait une sorte de gloire à s'affranchir à la fois de l'esclavage et de la vie. La philosophie vint encore étendre ces maximes du désespoir : elle approuva l'homicide sur soi-même pour se dérober au fardeau de l'existence , toutes les fois que les infirmités , la douleur ou l'ennui la rendaient importune.

Dans le mépris de Sénèque pour les fables du polythéisme, et dans la rigueur stoïque de ses principes, on reconnaît l'influence du sentiment religieux • . L'idée consolante d'un Dieu préside à sa philosophie ; et l'homme ne paraît pas abandonné sur la terre. La profession ouverte de l'athéisme ne se trouve , à cette époque de la littérature romaine , que dans les écrits du célèbre historien de la nature. Pline, après avoir expliqué toutes les croyances populaires par les dispositions de crainte et de curiosité naturelles à l'esprit humain , se rit des efforts que la philosophie voudrait faire pour concevoir les attributs et les bornes de la Divinité. Cette tristesse amère et réfléchie qui semble appartenir plus particulièrement

1 II est à remarquer, au reste, que Sénèque exprime, sur les peines d'une autre vie, la même incrédulité méprisante que Cicéron dans sa défense de Gluentius. « Songez bien, dit Sénèque, dans la Consolation à Marcia, que les morts n'éprouvent aucune douleur, et que ces terreurs des enfers sont une fable.... La mort est le dénoûment et la lin de toutes les douleurs : nos maux ne vont pas au delà; elle nous remet dans le calme où nous reposions avant de naître. » La même opinion se trouve dans les tragédies attribuées a Sénèque; et Rome entière, la Rome de Claude et de Néron, entendait retentir au théâtre cet axiome d'une philosophie désolante : « Post mortem nihil , ipsaque mors nihil. » On demandera peut-être comment concilier celte doctrine avec tant de passages de Sénèque où l'âme vertueuse est représentée comme une portion de Dieu, comme un Dieu? Par une contradiction, comme il arrive si souvent.

à certains âges de la société, et qui est le premier fruit de l'athéisme , n'a jamais inspiré peut-être une pensée plus désolante que les derniers mots de Pline , au moment où il admet pourtant la supposition de l'existence d'un Dieu. Dans une sorte de dépit contre cet aveu, il prend en pitié ce Dieu , il en énumère tous les inconvénients, toutes les misères , et dans le nombre celle de ne pouvoir à volonté se donner la mort, « faculté, dit-il, qui, dans les maux de la vie , est le plus grand bienfait qu'ait reçu l'homme. » On peut longtemps réfléchir avant de trouver dans la corruption de l'état social et dans le désespoir de la philosophie un plus triste argument contre la Divinité, que cette impuissance du suicide regardée comme une imperfection , et cette jalousie du néant attribuée même aux dieux.

Mais, à côté de ce dur athéisme de Pline, Tacite croyait à l'astrologie ; et il rapporte sérieusement les miracles de Yespasien. Tels étaient les Romains les plus éclairés. Le peuple, la foule corrompue par les crimes de ses maîtres et par ses propres bassesses , avait à la fois tous les vices de la superstition et tous ceux de l'impiété, s'excitait au crime dans les temples, et se moquait de ses dieux au théâtre1. Diane était fouettée sur la scène ; on y lisait le testament de défunt Jupiter ; on y tournait en dérision trois Hercules faméliques. Ce n'était pas assez d'adorer Auguste après sa mort : Caligula se fit dieu de son vivant ; et , par une juste offrande , on lui immola des victimes humaines 2. Un Romain qui , pendant une maladie de Caligula, s'était dévoué pour la santé du prince , fut pris au mot , avec un sérieux barbare : on le promena dans les rues de Rome , et

1 Tertulliani Apologeticus.

- Suetonius, in Caio,

on termina le sacrifice en le précipitant du roc Tarpéien.

Dans le reste du monde soumis à la puissance romaine, l'instinct religieux n'était pas moins profané : les tyrans de Rome avaient partout des temples. Cependant il faut avouer que la civilisation romaine avait en diverses contrées rendu le culte public moins barbare. Ainsi , dans les Gaules et la Germanie , les sacrifices humains avaient cessé; et César, qui se vantait d'avoir fait périr deux millions d'hommes sur le champ de bataille , avait du moins interdit aux druides de verser le sang humain. Rome garda toujours cette politique au dehors.

Tibère lui-même acheva de faire disparaître des Gaules les druides qui , malgré les décrets du sénat romain , sacrifiaient encore des hommes à leur dieu Teutatès , et, indépendamment de ce culte criminel, avaient, aux yeux des Romains , le tort d'entretenir par leur fanatisme l'humeur belliqueuse des habitants.

'Il ne se montra pas moins ennemi des rites barbares que la tradition carthaginoise avait laissés en Afrique. Deux cents ans après que Carthage était devenue romaine, on y offrait encore publiquement des enfants en sacrifice à Saturne *. Pour interdire ces horreurs dans la province conquise , le tyran de Rome fit crucifier les prêtres aux arbres de leur temple , aux palmiers dont les ombres complices avaient couvert leur crime. La milice du pays, convoquée en armes par les magistrats , assistait à cette sanglante punition d'un culte affreux , détesté même de Tibère.

1 « Infantes pênes Africam Saturne- immolabant palam usque ad proconsulatum Tiberii , qui eosdem sacerdotes in eisdem arbe-ribus templisuiobumbratricibus scelerum volivis crucibus exposuit, teste militia patriœ nostrae, quse id ipsum munus illi proeonsuli functa est. » (Tertull. Apolog., c. ix.)

Depuis lors , sous les mauvais comme sous les bons princes , tout en gardant pour son compte , au mépris d'un ancien décret du sénat , la barbare coutume d'offrir chaque année à Jupiter Latial le sang d'un homme1, d'un étranger égorgé sur l'autel , Rome continua de prohiber ou d'adoucir les atrocités religieuses des peuples soumis à son empire; et au temps de Vespasien, un demi- siècle après les exécutions de Tibère, Pline le naturaliste donnait cet éloge à ses concitoyens :

« On ne peut assez apprécier quelle reconnaissance est « due aux Romains , pour avoir fait disparaître ces cuites « monstrueux où tuer un homme était une œuvre sainte, « et le manger une chose salutaire \ »

Les armes et la justice de Rome, les habitudes plus douces du Midi, quelque usage du luxe et même des lettres introduit dans les Gaules, dans quelques portions de la Germanie et de la Grande-Bretagne , corrigeaient les cultes féroces des habitants. De toutes parts s'élevaient parmi ces peuplades sauvages des portiques , des thermes et des temples romains 3. On les poliçait à la fois par les arts et par les vices d'un ingénieux polythéisme ; Rome , alors même qu'elle était l'esclave avilie des tyrans, était la législatrice des barbares. On ne sentait pas dans les provinces le contre-coup de ces fureurs qui décimaient le sénat , de ces folies qui s'étalaient dans le cirque et dans l'amphithéâtre. Sous Néron et sous Claude, le génie romain continuait au loin à civiliser

1 «Latioadhodiernum diem Jovi média inurbehumanussanguis ingustatur. » (Tertull. Scorpiac.)

2 « Nec satis œstimari potest quantum Romanis debeatur, qui sustuleremonstra inquibus horainem occidi religiosissimum erat , mandi vero etiam saluberrimum. » (C. Plinii Secundi Nat. hist. lib. XXX.)

3 Tac. in Agric.

l'univers : les rites sanguinaires des druides et des bardes étaient refoulés dans le fond des forêts ; les cultes pompeux de l'Italie s'étendaient avec les limites des provinces romaines; les statues élégantes des dieux de la Grèce remplaçaient les pierres massives et les grossiers fétiches adorés dans le Nord.

Lyon était une ville toute romaine ; elle avait les mœurs et le savoir des plus belles cités de l'Italie ; des libraires établis dans ses murs y vendaient1 les ouvrages des beaux esprits de Rome. Les provinces septentrionales de la Gaule étaient moins polies; mais elles subissaient chaque jour davantage les lois, les mœurs et la langue des Romains ; un temple même d'Auguste , élevé sur les bruyères incultes de l'Àrmorique, était une espèce de progrès dans la civilisation de ces peuples , qui n'avaient adoré longtemps que des pierres teintes de sang.

Les contrées seules de la Germanie qui résistaient aux armes romaines, conservaient, avec leur indépendance et leur vie à demi sauvage , l'àpreté de leurs cultes sanguinaires. Elles ne connaissaient pas de libation plus agréable aux dieux que le sang des captifs romains ; et le vengeur de la Germanie , Arminius avait fait immoler sur les autels les tribuns et les premiers centurions de Varus. En avançant vers le Nord , dans ces vastes régions qui sont bornées par l'Océan et que Tacite a comprises sous le nom de Germanie , on trouvait partout des rites cruels : seulement les dieux de la Grèce et quelques divinités d'Egypte y étaient mêlés comme le souvenir d'une ancienne migration.

Les Quades 2 immolaient des hommes à Mercure. Les Suèves ouvraient leurs assemblées publiques par le sa-

1 Plinii junioris Epistolx.

7 Tacit. in Germania.

crifice d'une victime humaine. Là, Isis recevait un culte ; ici , la Terre était adorée sous les noms qu'elle conserve encore dans les langues actuelles du Nord. Le pouvoir des prêtres était grand chez ces nations incultes et libres ; seuls ils pouvaient frapper et punir des hommes si fiers. Des prophétesses s'élevaient aussi parmi les vierges consacrées ; on les adorait à la fois comme femmes et comme déesses ; et les noms d'Angaria , de Velleda , consacrés par la superstition des Germains, avaient plus d'une fois effrayé la fortune de Rome. Ainsi le polythéisme des peuples esclaves s'adoucissait ; celui des peuples libres restait féroce , et s'animait par d horribles sacrifices , dans les noires forêts, son dernier asile.

Nulle part le polythéisme n'était aussi florissant que dans la Grèce , si l'on compte les statues , les temples , les monuments consacrés à la religion. Dans l'abaissement de la conquête , dans l'inaction qui la suivait , le culte des dieux semblait même devenu le plus grand intérêt politique des Grecs. Les vieilles haines des cités rivales étaient ensevelies sous un commun esclavage ; mais on disputait encore pour la possession d'un temple ou d'un terrain consacré. Sous Tibère *, Lacédémone plaidait contre Messène , dans le sénat romain , pour la propriété du temple de Diane Limnatide. On produisait de part et d'autre des autorités historiques et poétiques, des édits de Philippe et d'Antigone, de Mummius , de Jules César, et du dernier consul d'Achaïe.

Messène gagna sa cause ; ce fut la seule compensation de tous les maux dont l'avait affligée jadis sa terrible ennemie ; et peut-être Messène dut-elle ce succès à quelque désir d'humilier l'ombre de Lacédémone.

D'autres villes de la Grèce ionienne faisaient de grands

1 Tacit. in Annal, lib. V.

efforts pour conserver à leurs temples le droit d'asile , et le défendaient avec obstination, quelquefois par des émeutes populaires. Le sénat romain , sous Tibère , il est vrai , passa beaucoup de temps à vérifier les titres , et à écouter les traditions fabuleuses sur lesquelles on appuyait ce droit d'asile. Il supprima ou réduisit quelques-uns de ces privilèges , mais avec réserve , et en ménageant la superstition des peuples , qui n'avaient plus guère d'autres droits sous la puissance romaine.

Il semble que la Grèce ne pouvait pas plus se séparer de l'idolâtrie que des arts. Partout sillonnée de monuments et de fictions , elle était comme le Panthéon de l'univers païen ; on n'y pouvait faire un pas sans rencontrer quelque chef-d'œuvre des arts consacrant une tradition religieuse. Mais l'incrédulité s'était depuis longtemps glissée parmi les desservants du temple ; elle s'était encore accrue par les malheurs de la Grèce. Ce peuple de rhéteurs et de sophistes , que produisait la Grèce oisive et subjuguée , était plus hardi que ne l'avait été Socrate.

Sous la conquête romaine , qui remplaçait l'empire macédonien , il ne restait aux villes grecques qu'un régime municipal, au lieu de leurs anciennes institutions. Les Romains s'inquiétaient peu d'une liberté philosophique qui n'ôtait rien à l'obéissance. Il n'y avait plus de tribunes dans la Grèce ; mais les sophistes pouvaient plus librement que jamais , dans leurs écoles , railler le culte des dieux. Les noms de toutes les sectes se conservaient; mais celle d'Épicure et celle des cyniques étaient les plus puissantes et les plus populaires : elles se moquaient à la fois de l'ancienne religion et de l'ancienne philosophie; elles appelaient la licence des mœurs au secours de l'irréligion. Lucien fut le Voltaire de cette école : il finit les disputes par la moquerie de toutes les opinions.

Mais avant que le polythéisme grec fût arrivé à ce point de n'être plus qu'un objet de ridicule pour les Grecs eux-mêmes, il s'était successivement affaibli dans les esprits par mille causes diverses. Dès le temps de Cicéron , c'était une vérité convenue que ceux qui étudiaient la philosophie ne croyaient pas à l'existence des dieux1. Ainsi , cette incrédulité , qui n'avait d'abord été qu'un paradoxe des épicuriens , était devenue l'opinion de toutes les sectes divisées de principes et de systèmes , mais uniformes dans leur mépris pour le culte populaire.

Athènes subjuguée n'était plus qu'une ville d'études et de plaisirs, où l'on raisonnait incessamment sur toutes les questions philosophiques. Avec ses lois , elle avait perdu son ancienne intolérance; on n'entendait plus parler des jugements de l'Aréopage , ni des sentences des Eumolpides.

Elle n'en semblait pas moins la métropole de l'idolâtrie par la perfection de tant de chefs-d'œuvre consacrés dans son sein au culte des dieux. Le polythéisme y paraissait plus épuré que dans le reste du monde ; il n'y contrariait pas autant la morale et la conscience. Pour repousser l'établissement des jeux de gladiateurs dans Athènes , le philosophe Démonax n'eut besoin que d'invoquer cet autel de la Clémence, placé sous les yeux de ses concitoyens, et célèbre dans leur histoire. L'apôtre même du christianisme trouva dans Athènes un asile pour son culte , auprès de ces autels élevés aux dieux inconnus. Cependant, depuis le commerce plus fréquent de la Grèce avec l'Egypte , et depuis la conquête macédonienne, les invasions des cultes étrangers s'étaient

1 « Eos qui philosophise dant operam non arbitrari deos esse. »

De Inventione, lib. I, cap. xxix.

multipliées dans Athènes. Le théâtre autrefois, dans sa cynique liberté, surveillait la religion comme tout le reste; et Aristophane avait fait justice de quelque dieu grossier, venu de Thrace ou de Phrygie ; mais , sous le pouvoir de la Macédoine , sous la protection des rois d'Egypte, et plus tard sous- le joug de Rome, cette liberté du théâtre avait disparu. Un temple de Sérapis1 avait été élevé dans Athènes par complaisance pour les Ptolémées.

D'autres monstres d'Egypte, et enfin les empereurs de Rome, eurent aussi leurs monuments dans la cité de Minerve ; mais l'Athénien regardait avec mépris ces apothéoses barbares ou serviles, en les comparant aux chefsd'œuvre de la vieille idolâtrie consacrée par Phidias ; et le philosophe éclectique , qui mêlait à la fois la sublime morale , l'enthousiasme allégorique de l'Académie et le doute méthodique de l'école d'Aristote , ne voyait dans le polythéisme que des fictions et des symboles.

Cette influence de l'esprit philosophique décréditait dans toute la Grèce les oracles autrefois si célèbres et dotés de si riches présents. La chute des diverses républiques de la Grèce avait également fait tomber beaucoup de fêtes religieuses qui jadis entretenaient la superstition par le patriotisme. Les savants du pays étudiaient encore ces souvenirs dans les anciens auteurs ; ils en parlaient dans leurs histoires; les sophistes y faisaient allusion dans leurs discours; mais tout cela n'était plus vivant dans les mœurs publiques. Les mystères d'Éleusis conservaient seuls encore leur auguste solennité ; mais les leçons qu'on y donnait aux initiés étaient plus contraires que favorables au maintien du polythéisme. Ces cérémonies étaient saintes, puisque, dans

' Pausanias.

son voyage en Grèce , Néron parricide n'osa point en approcher.

Une foule d'autres superstitions touchantes ou gracieuses étaient conservées dans les divers cantons de la Grèce. Plutarque, qui, si l'on peut parler ainsi , fut le dernier des philosophes croyants , comme Lucien fut le plus ingénieux des philosophes incrédules , Plutarque , ramené par son admiration pour les grands hommes de la Grèce vers le culte et les mœurs antiques , nous raconte qu'ayant eu quelques démêlés avec les parents de sa femme , pour en prévenir les suites , il alla sur le mont Hélicon faire un sacrifice à l'Amour. Dans sa vieillesse, il était encore prêtre d'Apollon, et il menait les danses autour de l'autel du dieu. Cela ne l'empêchait pas de raisonner sur le culte d'Isis et d'Osiris avec la liberté d'un esprit sceptique. II peignait également sous de vives couleurs les misères et l'abrutissement de la superstition; mais cette même candeur qu'il a portée dans ses écrits , le laissait païen de bonne foi , et lui faisait adorer paisiblement les anciens dieux de la patrie.

La Grèce , à cette époque , ne doit pas être cherchée seulement dans elle-même. Ses anciennes conquêtes , ses arts , son génie , avaient colonisé une partie de l'Orient. Sa langue était dès longtemps répandue dans l'Asie Mineure et l'Egypte ; des écrivains ingénieux , de brillants sophistes commentaient la philosophie grecque dans Antioche et dans Alexandrie. Il semblait donc que, dans cet accroissement de son empire , le polythéisme grec devait subir mille variations de climats et de mœurs. L'esprit enthousiaste et superstitieux des Orientaux se fût mal accommodé du scepticisme de l'Académie ; et si Lucien naquit à Samosate , en Syrie , ce fut dans Athènes qu'il apprit à railler si librement les dieux.

L'Asie Mineure offrait partout le mélange des dieux

élégants de la Grèce avec les superstitions du pays. Elle était remplie de prêtres errants qui portaient avec eux leurs impures divinités , et étaient astrologues et jongleurs. La licence des mœurs était à la fois excitée par le climat et la religion ; d'antiques traditions conservaient auprès d'Antioche les impurs mystères d'Adonis. Dans Éphèse , le culte de Diane et les merveilles de son temple faisaient vivre une foule d'ouvriers qui vendaient aux habitants et aux étrangers de petites statues de la déesse en or et en argent. Nulle part la superstition n'était plus lucrative.

Mais le pays où elle semblait se renouveler avec une inépuisable fécondité, c'était l'Egypte. L'ancienne religion du pays, le polythéisme grec, le culte romain, les philosophies orientales étaient réunis et confondus comme ces couches de limon que le Nil débordé entasse au loin sur ses rivages. Dans le repos de la conquête romaine, les esprits n'avaient pas d'autre occupation que ces controverses. Alexandrie, ville de commerce, de science et de plaisirs , fréquentée par tous les navigateurs de l'Europe et de l'Asie , avec ses monuments , sa vaste bibliothèque, ses écoles, semblait l'Athènes de l'Orient, plus riche, plus peuplée, plus féconde en vaines disputes que la véritable Athènes , mais n'ayant pas cette sagesse d'imagination et ce goût vrai dans les arts. Alexandrie était plutôt la Babel de l'érudition profane. Là se formait cette philosophie orientale , suspendue entre une métaphysique tout idéale et une théurgie délirante, remontant par quelques traditions antiques à la pureté du culte primordial , à l'unité de l'essence divine, s'égarant par un nouveau polythéisme dans ces régions peuplées de génies subalternes que la magie mettait en commerce avec les mortels.

Le reste de l'Egypte était encore assujetti à mille su-

perstitions bizarres ou mal comprises , qui faisaient sourire de pitié le paganisme romain. D'antiques symboles1 étaient devenus des dieux pour la foule ; de là ces reproches que les poètes de Rome font aux Égyptiens d'adorer des oignons et des chats ; de là aussi ces guerres civiles qui souvent dans l'Egypte armaient une ville contre une autre pour venger l'injure prétendue de quelqu'une de ces innombrables divinités. Dans leur abattement sous le joug romain , les Égyptiens n'étaient capables de courage que par superstition. Un Romain qui par hasard avait tué un chat consacré , fit éclater une sédition que les violences , les rapines des gouverneurs n'auraient point excitée. Il y avait donc à la fois dans l'Egypte les deux extrêmes de la superstition humaine : le plus grossier fétichisme et la plus subtile mysticité ; et c'est par là que ce pays , se prêtant pour ainsi dire aux besoins de la crédulité humaine dans tous les degrés, fut, pendant plusieurs siècles, l'arsenal d'où sortirent toutes les erreurs et toutes les sectes religieuses.

Parmi les peuples indépendants de Rome, et dont les opinions se transmettaient par l'Egypte et la Syrie dans le monde romain , il faut compter la Perse , les Indes , et peut-être même cette contrée lointaine et mystérieuse, qui n'est désignée nulle part dans les annales romaines , la Chine. On sait que le nom de César, et même de curieux détails sur le gouvernement et la puissance de Rome , se trouvent à cette époque de notre ère dans les annales chinoises. Des communications plus anciennes encore semblaient avoir rapproché les traditions de tous les peuples , et fait circuler dans tout l'Orient des dogmes religieux que l'on croirait échappés du christianisme. Ces idées philosophiques qu'avait exprimées Platon , ce

1 Creutser, traduction de M. Guigniaut.

Xoyoç , ou cette raison éternelle qu'il avait célébrée , se retrouvent dans les écrits d'un philosophe chinois , qui voyagea dans la Syrie quelques siècles avant notre ère. On y retrouve aussi ce dogme d'une triade divine1, que l'on entrevoit dans Pythagore , dans Platon , et qui se reproduisait , aux premiers siècles de notre ère , dans les ouvrages de philosophie attribués à Hermès, dans les hymnes , dans les poëmes répandus sous le nom d'Orphée , et jusque dans les prétendus oracles des dieux ; tant l'esprit humain était alors travaillé par la notion confuse d'un dogme tout à la fois antique et nouveau !

Les Indes reposaient sous le joug de leur ancien sacerdoce et dans l'immobilité de leurs castes héréditaires. Les communications qu'elles avaient eues de temps immémorial avec l'Europe , et dont les traces , oubliées par l'histoire, se retrouvent si manifestes dans l'ancienne langue de la Grèce et du Latium , avaient été ranimées par la conquête d'Alexandre trois siècles avant notre ère. Traversée par les armes macédoniennes, l'Inde avait ouvert ses trésors à l'avidité de l'Occident; c'était le nouveau monde de cette époque : on y accourait de la Grèce ; on en racontait mille choses merveilleuses; on y supposait des prodiges et d'inépuisables richesses. Une navigation s'était établie de l'Egypte jusqu'aux bords du Gange ; des sages indiens étaient venus dans la Grèce 2 ; et l'un d'eux, renouvelant le spectacle qu'avait eu l'armée d'Alexandre , s'était brûlé sur un bûcher dans la place publique d'Athènes.

L'Egypte, sous les Romains comme sous les Ptolémées, fut en commerce avec l'Inde. Du temps de Stra-

1 « La raison a produit un, un a produit deux, deux a produit trois, trois a produit toutes choses. » (Mémoire sur la vie et les owvrages de Laotseu, par M. Abel Rémusat.)

2 Strab. lib. XV, cap. i.

bon , les marchands grecs et romains faisaient un continuel trafic dans l'Inde par le Nil et le golfe Arabique. Ces hommes sans instruction ne rapportaient de leurs voyages que des récits vagues et mensongers ; mais l'ancienne réputation des sages de l'Inde, l'éloignement mystérieux de ces climats , et ce besoin de superstitions nouvelles alors répandu dans le monde romain attiraient aussi sur les bords du Gange quelques voyageurs enthousiastes , plus curieux de sciences que de richesses.

Ce fut là qu'Apollonius alla rajeunir les traditions de l'école pythagoricienne. Cet homme singulier, témoignage de l'esprit à la fois novateur et superstitieux de son temps , cet homme , qui fut un moraliste sévère et un charlatan théurgique , visita les brachmanes , et se vantait d'avoir puisé dans leurs entretiens des leçons de sagesse et des secrets magiques. Il avait trouvé dans l'Inde les rois soumis au sacerdoce ; et , de retour dans l'empire romain , il essaya de dominer les âmes par les illusions d'une espèce d'illuminisme , que soutenaient la pureté des mœurs et l'enthousiasme de la vertu.

Mais la mythologie indienne proprement dite restait ignorée des Grecs et des Romains. Si l'on peut apercevoir quelques traits de ressemblance entre les divinités de ces diverses nations , si Y Apollon des Grecs fut dessiné sur le Crishna de l'Inde, ces emprunts à demi effacés sont d'une date inconnue, et n'étaient pas soupçonnés par les Grecs contemporains d'Alexandre. D'une autre part l'Inde ne garda nulle empreinte de la conquête grecque. Les noms de fleuves et de villes imposés par les vainqueurs passèrent avec eux. L'ancien culte, les anciennes mœurs , subsistaient toujours dans l'immuable indolence des habitants. Il paraît cependant qu'au rr siècle de notre ère, ce mouvement d'inquiétude et de curiosité reli-

gieuse qui agitait le monde, passa jusqu'à l'inertie contemplative des Indes , et troubla le repos du brachmane. S'il faut en croire l'étude des monuments originaux, l'annonce d'un avènement miraculeux se répandait alors dans l'Inde comme dans la Judée *.

La Perse , nommée barbare par les Grecs , semblait avoir eu dès longtemps un culte plus raisonnable et plus épuré que le polythéisme d'Europe. Elle n'admettait point les idoles ; et Xercès , dans l'invasion de la Grèce , les fit partout détruire sur son passage ; mais le culte de Zoroastre , cette adoration de l'Être éternel , représenté par le symbole du feu , cette antique religion des mages , bien que respectée par Alexandre , s'affaiblit par le mélange des peuples et l'influence de la conquête. Les rois d'origine grecque eurent des temples dans la Perse : les idoles s'introduisirent avec les arts.

Les mages furent persécutés et se divisèrent en sectes nombreuses ; ce qui avait été le culte de l'État , devint un rite solitaire et caché, qui se chargea de superstitions; et la religion la plus simple enfanta cette imposture qui portait le nom de magie dans tout l'Orient, et qui se répandit parmi les Romains dégénérés.

Lorsque la domination des derniers successeurs d'Alexandre fut remplacée par celle des Parthes, les rois de cette nation eurent aussi des temples dans la Perse. L'empire de Cyrus disparut dans celui des Parthes , dont il prit le nom et dont il adopta en partie les usages et les mœurs ; mais les livres de Zoroastre se conservaient ; l'ancienne religion était chère aux vaincus , et faisait des prosélytes au delà même des limites de la Perse.

Dans le Ier siècle de notre ère , Strabon parle des tem-

1 Asiatical researches, 1. 1.

pies nombreux qu'il avait vus dans la Cappadoce , et où des mages entretenaient un feu éternel , suivant leur antique loi.

L'Arménie i sujette ou protégée des Romains avait également reçu le culte des mages. De là sortait cette philosophie orientale , dont l'inlluence est si manifeste dans les sectes et dans les écrits des premiers siècles de notre ère; là remontait ce culte de Mithra, dont les mystères étaient célèbres aux premiers temps du christianisme , et offraient quelque ressemblance avec les cérémonies de cette loi sainte ; là se conservait cette tradition sur l'origine du bien et du mal , qui devait enfanter la secte des manichéens , longtemps puissante , et que saint Augustin traversa pour arriver au christianisme ; là fermentait une métaphysique ardente, illuminée, qui contraste avec le matérialisme élégant du culte grec ou romain , et les religions sensuelles de presque toute l'Asie.

La haine des Parthes contre Rome fut une barrière aux progrès du culte romain. On ne connut jamais dans la Perse la divinité des Césars; et un roi des Parthes vengea le genre humain, en reprochant à Tibère, dans une lettre publique , les crimes et les infamies que Rome consacrait par des autels 2.

Il nous reste à parler du peuple qui devait changer tous les autres , en étant lui-même immuable , et qui, dès lors répandu sur presque tous les points du monde , doit surtout être considéré dans sa patrie , qu'il occupait encore , et dans son temple que , seul de tous les peuples , il fermait à l'idolâtrie. Les malheurs de la guerre, les captivités, le commerce, avaient commencé la disper-

1 Slrab. lib. XV.

2 Suetonius, in Tiberio,

sïon des Juifs , et jeté les feuillets de leurs livres sacrés dans l'univers. Depuis le temps de Cyrus, ils étaient répandus dans la Perse , dans la Syrie , et jusqu'à la Chine. Depuis Alexandre , et sous ses successeurs , ils se trouvaient en grand nombre dans les provinces de l'Asie Mineure et dans l'Egypte ; depuis Pompée , qui les subjugua, ils pénétrèrent dans l'Italie et dans toutes les parties de l'empire ; mais , en Egypte et en Grèce , ils formaient , sous le nom de Juifs hellénistiques , une classe d'hommes qui ne manquait ni de savoir ni de richesses. Il semble, au contraire, que ceux qui vinrent à Rome étaient confondus avec les plus vils Égyptiens , et ces adorateurs de la déesse Isis , souvent réprimés par le sénat romain. On se moquait de leurs jeûnes rigoureux, de leur circoncision et de leur sabbat Horace y fait allusion ; Auguste en plaisante dans une lettre.

Au commencement du règne de Tibère , ils étaient si nombreux à Rome , et comptés pour si peu de" chose par la tyrannie , que ce prince en fit déporter quatre mille sous le climat insalubre de la Sardaigne. La persécution fut alors assez rigoureuse pour que des philosophes païens qui avaient adopté la diète pythagoricienne craignissent d'être confondus avec ces sectateurs de cultes étrangers , que l'on reconnaissait surtout à l'abstinence de certaines viandes.

Cependant plusieurs décrets du sénat attestent que , dans les provinces éloignées de l'empire , la liberté du culte juif était assurée; et même à Rome, les Juifs ne tardèrent pas à reparaître , perdus dans le chaos de cette ville immense. Quelques-uns d'entre eux célébraient la fête d'Hérode; et tous observaient rigoureusement le sabbat. Le peuple et les poètes s'en moquaient. Pauvres et méprisés , ayant toujours avec eux leurs corbeilles de

voyages * , ils occupaient hors de Rome un lieu jadis consacré , et pour lequel ils payaient une taxe au trésor public. Comme tous les persécutés , ils avaient quelque chose de mystérieux : le peuple les maltraitait et les craignait tour à tour ; ils étaient devins 2 , mendiants , astrologues , et vendaient à bas prix des philtres et des prédictions, au gré de ceux qui les consultaient.

Enfin, quelques Juifs d'une grande naissance étaient admis à la cour des empereurs. Mais, comme il arrive toujours , leur zèle pour le culte et les mœurs de la patrie s'affaiblit à proportion de la richesse et du crédit qui les mêlaient avec les vainqueurs.

Dans la Judée devenue province romaine , et dans les autres provinces de Syrie et d'Egypte habitées par les Juifs, le caractère national se conservait mieux, et se montrait avec plus d'avantage. Partout, dans le monde, les Juifs portaient les cérémonies et les pratiques de leur loi ; mais , en Judée , près du temple , ils retrouvaient l'orgueil de leur patrie, et les promesses immortelles de leur Dieu. Le souvenir des grands combats des Machabées contre les rois grecs d'Assyrie n'était pas encore éteint ; même depuis la conquête romaine , ils avaient eu des rois de leur nation. Leurs privilèges étaient ménagés ; ils avaient leurs sanhédrins , leurs tribunaux ; et Rome ne leur interdisait que le droit de guerre civile entre eux. Les anciennes querelles de Jérusalem et de Samarie qui, sous les fils d'Hérode, étaient devenues plus d'une fois sanglantes, se réduisaient maintenant à des controverses. Dans l'oisiveté de

« Nunc sacri fontis nemus et delubra locantur Judseis, quorum cophinus fœnumque supellex. »

« /Ere minuto.

Qualiacunque voles Juclaei somnia vendunt. »

Juv. sat. vi.

la paix , les sectes fïorissaient animées par le commerce des Orientaux et des Grecs , dont elles empruntaient diverses doctrines , mais en les rapportant à la loi mosaïque si fortement empreinte sur toute la vie du peuple juif.

Ainsi , tandis que les philosophies grecques existaient, pour ainsi dire , hors du polythéisme , et devenaient des espèces de religions morales opposées à la religion purement mythologique de l'État, les sectes juives au contraire tiraient leur source de l'ancien culte du pays, et y rentraient de toutes parts. Pharisiens, Saducéens, Esséniens, tous croyaient à la loi mosaïque, qu'ils commentaient en sens divers : sans doute les Thérapeutes , cette colonie d'Esséniens solitaires et enthousiastes, avaient quelque chose de l'austérité des premiers disciples de Pythagore ; sans doute les Saducéens , qui bornaient l'existence de l'âme à la durée de la vie , et mettaient le bonheur dans les plaisirs des sens, avaient de grands rapports avec la secte d'Épicure, la plus facile de toutes à imiter. Peut-être même les Pharisiens superbes , inflexibles , minutieux observateurs de la règle , sembleraient-ils , au premier coup d'œil , avoir quelques traits e la secte stoïque ; mais ces analogies apparentes ne sont rien devant le caractère profondément mosaïque imprimé sur ces trois sectes. C'était aux livres hébreux que les Saducéens empruntaient de bonne foi leurs dogmes ; c'était dans ces vives peintures d'abondance et de bonheur terrestre , où se complaît l'imagination orientale ; c'était dans ces allégories matérielles dont se voilent les vérités morales de la Bible, qu'ils puisaient leurs doctrines. Ils n'étaient que de serviles interprètes , de grossiers traducteurs de l'Ancien Testament. Ils offraient, pour ainsi dire, leur mollesse et leurs plaisirs, comme un gage de leur foi. Ils ne divinisaient pas la volupté , comme avait fait l'imagi-

nation des Grecs; mais ils la croyaient un hommage à leur Dieu , un signe qu'ils étaient le peuple de son choix.

Les Pharisiens, au contraire, exagéraient la rigueur et les minutieuses observances de la loi mosaïque. Comme ils exerçaient presque tous les fonctions du sacerdoce , ils avaient à la fois l'orgueil de prêtre et celui de sectaire. Leur culte était tout matériel, imposant des pratiques extérieures plutôt que des vertus , prescrivant des jeûnes rigoureux , mais n'inspirant pas le sacrifice des passions et l'humilité. Leur foi était cependant spiritualiste. Ils croyaient à l'immortalité de l'âme, aux peines et aux récompenses d'une autre vie. Plusieurs d'entre eux étaient versés dans les lettres grecques; mais ils n'en conservaient pas moins , avec le zèle exclusif pour leur culte , un grand dédain pour les autres peuples.

Après les autres nations , ce qu'ils méprisaient le plus , c'était la leur. Ils s'en distinguaient par un faste de piété. Ils portaient sur eux des thephilim ou espèces d'écriteaux, sur lesquels étaient inscrits des passages de la loi mosaïque. Cependant leur adroite ambition se ménageait avec les Romains ; et ils gouvernèrent presque toujours sous leurs ordres.

Les Esséniens étaient remarqués par les Romains pour leur vie contemplative et solitaire ; Pline les appelle une nation éternelle , où il ne naît personne. C'était de toutes les sectes et de toutes les opinions , celle qui s'avançait le plus vers cette réforme dont le monde avait besoin. Elle se détachait du judaïsme, qui avait mis autrefois les bénédictions temporelles dans le nombre des enfants. Elle substituait le célibat religieux à la vie patriarcale. La règle des Esséniens cependant n'était pas uniforme à cet égard; quelques-uns tenaient encore à la vie active, se mariaient , s'occupaient de labourage , et habitaient les plaines les plus fertiles de la Palestine et de la Syrie.

Mais une secte épurée , sortie de leur sein , et qui prenait le nom de Thérapeutes, s'imposait la sévère continence si difficile dans les climats brûlants de l'Asie. Elle était répandue en divers lieux, et portait avec elle, indépendamment de l'esprit juif, ce patriotisme monacal entretenu par la constance des mêmes privations et des mêmes sacrifices.

En Egypte , près du lac Mœris , il existait une colonie semblable , décrite par Philon ■ . On croirait lire l'histoire d'un monastère chrétien.

La vie de ces Thérapeutes ressemblait à celle des Trapistes, à quelques austérités près. La prière et les pieux cantiques avant le point du jour, le travail des champs , le repas frugal et tardif avec de l'eau pure , de la farine de froment et des feuilles d'hysope , les longues prières du soir, voilà quelle était la vie de ces solitaires. Dans leurs retraites , les imaginations ardentes s'enflammaient à la lecture des livres hébraïques , et se nourrissaient de rêveries et d'enthousiasme. Des réunions de femmes étaient soumises à la même règle ; elles se rassemblaient dans le même temple que les hommes ; un mur les en séparait, sans monter jusqu'au faîte du temple ; et, du haut d'une chaire élevée , la voix de l'orateur se faisait entendre aux deux côtés de l'assemblée.

Souvent ils se réunissaient pour des repas semblables aux agapes des premiers chrétiens , et réglés également par la frugalité la plus austère. Mais dans leurs chants, dans leurs prières , dans leurs usages , tout était encore israélite. Séparés dans leurs fêtes en deux chœurs , comme pour célébrer la mémoire du passage de la mer Rouge , les hommes répétaient le cantique de Moïse , et les femmes celui de Marie. On eût dit une de ces tribus captives, trans-

' Philo, de Vita contemplativa.

plantées sur les bords de l'Euphrate , et conservant les mœurs et les chants populaires de la patrie.

Cependant ils donnaient l'exemple de ce dégoût de la vie commune, de cette fuite au désert qui marqua les commencements du christianisme , et qui s'accordait si naturellement avec l'état du monde opprimé. Les Thérapeutes étaient Juifs ; mais ils participaient à cette grande réformation qui se préparait par les vices et les malheurs de l'ancienne société; du reste, toutes les sectes et toutes les colonies du peuple juif étaient rapprochées par une attente commune.

Quelques Juifs seulement ne voyaient dans la promesse d'un Sauveur qu'une espérance pour le salut des âmes et pour la réforme du monde. Les Samaritains , depuis si longtemps schismatiques , avaient à cet égard des idées plus élevées et plus pures que les Juifs de Jérusalem ; mais leur foi d'ailleurs était altérée par le mélange des croyances orientales.

Ces dogmes simples de Zoroastre transmis de proche en proche , défigurés par l'ignorance de leurs derniers sectateurs, étaient devenus une nouvelle idolâtrie. Les génies remplaçaient les dieux ; c'était une autre erreur plus abstraite, plus contemplative, plus rêveuse que celle du paganisme romain, mais également faite pour troubler l'âme par la superstition et la crainte. Ces génies de l'Orient, ces intelligences émanées du Très-Haut, ces puissances intermédiaires ou rebelles , n'avaient point de temples ni de statues ; mais le dévot oriental se croyait * sans cesse en leur pouvoir, les redoutait partout , les sentait , les souffrait en lui-même : de là ces possessions si communes dans l'histoire de cette époque. Ce n'était plus cette fureur divine, attribuée par les païens aux interprètes de leurs dieux. Ils vénéraient la Pythie. On exorcisait un possédé de Nazareth ou de Samarie. Ce

n'était pas non plus ces furies vengeresses qui , dans le polythéisme grec , s'attachaient à la suite des grands coupables. Les malfaisants génies dont parle la Mishna , rôdaient autour de l'innocence ; le monde était plein de leurs embûches; ils tourmentaient les corps et les âmes. Cette superstition rendait fou.

Ainsi, dans la pureté même du déisme judaïque , germait à cette époque une croyance qui , mal comprise , ramenait le polythéisme ; mais les Juifs , au milieu de cette corruption de leurs lois primitives, restaient un peuple séparé de tous les autres. La conquête passait sur eux sans les atteindre. Ils ajoutaient à leur culte des superstitions de leur choix ; mais ils repoussaient avec horreur les cérémonies du culte romain.

Leur patriotisme et leur religion étaient tellement confondus, que les premiers Juifs qui se firent chrétiens cessèrent d'être Juifs , et que le reste de la nation n'en fut que plus acharné dans sa haine contre l'univers dissident.

Aussi , ce peuple qui , pendant quatre-vingts ans , avait tranquillement porté le joug de Rome, trouva-t-il tout à coup un courage extraordinaire pour le briser. Il avait laissé prendre son territoire et ses villes. Il avait souffert les pillages et les tyrannies des gouverneurs romains; mais quand l'insensé Caligula voulut placer sa statue dans le temple de Jérusalem, le peuple, quoique sans armes, et déshabitué delà guerre, se souleva tout entier, et fit comme une sédition de prières , de gémissements et de désespoir. Le gouverneur romain n'osa point aller plus avant, et différa l'entreprise , qui fut pour jamais écartée par la mort de Caligula. Mais l'injure était faite, et depuis lors il fermenta chez les Juifs une nouvelle ardeur de délivrance.

Par-dessus toutes les sectes divisées de doctrines , il se

forma le parti des zélés, c'est-à-dire de ceux qui voulaient chasser les Romains, ou périr sous les ruines du temple. De là, ces guerres épouvantables qui firent peur aux Romains eux-mêmes , et leur donnèrent à combattre , ce qu'ils n'avaient pas encore rencontré dans le monde , le fanatisme religieux. Ces Juifs, si méprisés à Rome et sur tous les points de l'empire, colporteurs, marchands, astrologues , nourris d'usures et d'affronts , firent sur leur terre natale une résistance héroïque. Le siège de Jérusalem surpassa en horreur celui même de Carthage ; et , dans l'un et l'autre , un vainqueur naturellement généreux fut l'instrument de la plus barbare destruction.

Chose remarquable! la ruine de Jérusalem semblait la victoire du polythéisme sur le culte d'un seul Dieu. Un nombre prodigieux d'habitants périt. Le temple fut consumé par les flammes. Titus, de retour à Rome, fit porter devant lui , dans son triomphe , les vases sacrés , le voile du sanctuaire et le livre de la loi. Il n'y eut plus de peuple juif; et ses cendres furent, pour ainsi dire, jetées au vent dans tout l'univers. Cependant, ces amas de ruines n'étouffèrent pas la nouvelle croyance qui sortait de la Judée ; au contraire , elle vit dans cette extermination une preuve de sa vérité ; et Rome , après avoir vaincu et dispersé une nation cantonnée dans un coin de l'Asie, eut une religion cosmopolite à combattre.

Infatué de mille rêveries bizarres , le monde romain , par ses vices et par ses lumières , par l'affaiblissement de tous les cultes et l'invasion des idées orientales, par la communication plus facile des peuples, et le contraste ou laconfusion de leurs croyances, s'agitaitde toutes parts, et mûrissait pour un grand changement. Les hommes n'y suffisaient pas. Ils commentaient d'anciennes fables, au lieu d'y croire. Ils vieillissaient le paganisme pour le rajeunir : mais ils ne faisaient qu'ajouter au chaos des opi-

nions , sans trouver une croyance qui pût ranimer l'esprit de l'homme et lier les nations entre elles.

Le christianisme seul eut cette puissance ; il profita de l'ordre et de la paix établis dans l'empire pour se répandre avec une incroyable rapidité. Il marcha, pour ainsi dire , à grandes journées sur ces vastes chemins que la politique romaine avait ouverts d'un bout de l'empire à l'autre, pour le passage des légions. Il s'empara de toutes les dispositions que la haine du joug romain laissait dans le cœur des peuples asservis. Il releva par l'enthousiasme des âmes abattues par l'oppression. Parlant au nom de l'humanité, de la justice, de l'égalité primitive entre les hommes, il devait avoir bientôt pour lui tout ce qui était esclave et souffrant , c'est-à-dire l'univers. Il ne s'adressait pas seulement à la société , mais à l'homme intérieur, à l'homme moral; il lui inspirait l'amour de la vertu, l'innocence des mœurs, l'humilité, la patience ; il agissait à la fois comme un culte et comme une philosophie ; et tandis que les philosophies anciennes n'avaient été que le privilège du petit nombre , il était une consolation offerte à la foule , la calmant et l'éclairant tout ensemble.

Cependant , que d'obstacles s'opposaient encore à la promulgation d'un culte nouveau ! Sur chaque point de l'empire, quelques rites anciens, quelques superstitions locales conservaient tout leur pouvoir. Des peuples entiers étaient plongés dans la plus grossière ignorance , et trop stupides pour se défier d'aucune fable . Les autres s'accommodaient d'un culte sans devoirs , et d'une vie toute de passions et de jouissances. Le vieux polythéisme faisait encore le fond de la société romaine : ses temples et ses idoles étaient partout devant les regards ; ses poètes occupaient l'imagination charmée; ses fêtes étaient le spectacle de la foule ; il se mêlait atout, comme un usage

ou comme un plaisir; il brillait sur les enseignes des légions, il ornait les noces et les funérailles. Plus tard, il ensanglanta les cirques et les théâtres. Il avait survécu à l'incrédulité même qu'il inspirait ; il était devenu une sorte d'hypocrisie publique professée par l'État ; et sa décadence, étayée par le pouvoir, l'intérêt , l'habitude , semblait faite pour durer aussi longtemps que celle de l'empire.

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