TABLEAU
DE
Le IVe siècle est la grande époque de l'Église primitive, et l'âge d'or de la littérature chrétienne. Dans l'ordre social , c'est alors que l'Église se fonda , et devint une puissance publique; dans l'éloquence et les lettres, c'est alors qu'elle produisit ces sublimes et brillants génies , qui n'ont eu de rivaux que parmi les orateurs sacrés de la France au xvir siècle. Que de grands hommes en effet, que d'orateurs éminents ont rempli l'intervalle d'Athanase à saint Augustin ! Quel prodigieux mouvement d'esprit dans tout le monde romain ! Quels talents déployés dans de mystiques débats! Quel pouvoir exercé sur la croyance des hommes! Quelle transformation de la société tout entière , à la voix de cette religion qui passe des Catacombes sur le trône des Césars , qui dispose du glaive, après l'avoir émoussé par ses martyrs , et n'est plus ensanglantée que par ses propres divisions !
Dans nos temps modernes, et surtout dans la France au Tableau de l'éloq. chr. 6
xvir siècle, le christianisme était en quelque sorte aidé par la civilisation , s'épurait avec elle, et brillait de la même splendeur que les arts. Nos orateurs sacrés du xvne siècle sont soutenus, sont inspirés par tous les génies qui les entourent. Ils réfléchissent dans leur langage cet éclat de magnificence et de politesse qu'ils reprochent à la cour de Louis XIV ; ils en sont eux-mêmes revêtus et parfois éblouis. Si Bossuet prédomine par la grandeur et l'enthousiasme, on sent cependant qu'il est nourri des mêmes pensées que ses contemporains , et qu'il appartient à l'heureuse fécondité de la même époque.
Mais dans le ive siècle , la sublimité de l'éloquence chrétienne semble croître et s'animer, en proportion du dépérissement de tout le reste. C'est au milieu de l'abaissement le plus honteux des esprits et des courages , c'est dans un empire gouverné par des eunuques1, envahi par les Barbares, qu'un Athanase, un Chrysostome, un Ambroise, un Augustin font entendre la plus pure morale et la plus haute éloquence. Leur génie seul est debout, dans la décadence de l'empire. Ils ont l'air de fondateurs* au milieu des ruines. C'est qu'en effet ils étaient les architectes de ce grand édifice religieux, qui devait succéder à l'empire romain.
Il ne peut être sans intérêt de recueillir quelques traits du génie de ces hommes, en examinant, sous un point de vue philosophique et moral, ce qui n'a été trop souvent qu'un objet d'apothéose ou d'ironie. Il serait surtout curieux de confronter avec leurs temps, de replacer au milieu des passions et des idées du ive siècle ces hommes qui, dans les histoires officielles de l'Église, n'apparaissent que comme les témoins impassibles d'une invariable tradition.
' Sanct. Gregorii theolog. Oper. 1. 1, p. 399.
On dirait, à lire ces récits, que l'ordre religieux et civil était réglé, dans le ive siècle, comme du temps de Louis XIV, que les hommes vivaient de même façon, et qu'un martyr des premiers temps ressemblait à un évêque de cour. Mais dans la réalité, que de différences séparent ces époques ! que de tableaux singuliers et nouveaux naîtraient d'une vue impartiale jetée sur ces temps antiques ! J'entends cette impartialité de l'imagination, non moins que du jugement, qui consiste, en cherchant la vérité dans les faits, à ne pas teindre le récit des couleurs d'une autre époque.
Souvent j'ai passé de longues veilles à feuilleter les recueils de la doctrine et de l'éloquence des premiers siècles chrétiens ; il me semblait que je devenais spectateur de la plus grande révolution qui se soit opérée dans le monde. Lecteur profane, je cherchais dans ces bibliothèques théologiques les mœurs et le génie des peuples. La vive imagination des orateurs du christianisme, leurs combats, leur ardeur faisaient revivre sous mes yeux un monde qui n'est plus, et que leurs paroles expressives et passionnées semblent nous avoir transmis, bien mieux que ne l'a fait l'histoire. Les questions les plus abstraites se personnifiaient par la chaleur de la discussion et la vérité du langage : tout prenait de l'intérêt et de la vie, parce que tout était sincère. De grandes vertus , des convictions ardentes , des caractères fortement originaux animaient ce tableau d'un siècle extraordinaire tout passionné de métaphysique et de théo- • logie , et pour qui le merveilleux et l'incompréhensible étaient devenus l'ordre naturel et la réalité.
A cette existence toute rêveuse et tout idéale venaient se mêler, par un contraste perpétuel, les incidents de la vie commune, les passions, les vices ordinaires de notre nature. Le mélange des civilisations et
des peuples que rapprochait une religion cosmopolite , augmente encore la singulière variété de ce spectacle. Le christianisme agissait diversement , était reçu à divers degrés chez des nations courbées également par le joug romain , mais distinctes d'origines, de mœurs et de climats. Leur caractère primitif reparaissait à la faveur de l'enthousiasme religieux qui les affranchissait des liens terrestres. Le Syrien, le Grec, l'Africain, le Latin, le Gaulois , l'Espagnol portaient dans leur christianisme les nuances de leurs caractères ; et souvent les hérésies, alors si nombreuses, étaient plus nationales que théologiques.
Les écrits des Pères sont une image de toutes ces variétés. Au milieu des controverses et des subtilités mystiques, on y surprend tous les détails de l'histoire des peuples, tous les progrès d'une longue révolution morale, le déclin et l'obstination des anciens usages, l'influence des lettres prolongeant celle des croyances , les croyances nouvelles commençant par le peuple , et s'étayant à leur tour du savoir et de l'éloquence , les orateurs remplaçant les apôtres , et le christianisme formant au milieu de l'ancien monde un âge de civilisation , qui semble séparé de l'empire romain , et qui meurt cependant avec lui.
Là paraît ce génie grec longtemps abattu par le joug romain , mais ranimé par l'ardeur du prosélytisme , et se proposant de convertir le monde à sa foi, au lieu d'amuser ses maîtres par une vaine éloquence. Il se montre presque en même temps sur tous les points de l'empire ; il brille dans l'Egypte , dans la Cyrénaïque , et surtout dans cette Grèce asiatique dont il ne reste rien , et qui fut si célèbre par son luxe et sa richesse. Il est puissant encore sur sa terre natale , aux lieux mêmes d'où jadis il éclaira l'Italie par Pythagore et conquit l'Orient par Alexandre.
Athènes est toujours , au ive siècle , la ville des arts et des lettres. Pleine de monuments et d'écoles, elle attire toute la jeunesse studieuse de l'Europe et de l'Asie. Elle est peuplée de ces enthousiastes du premier âge , qui sont à la fois avides de science et de merveilleux , qui veulent tout pénétrer, tout comprendre , qui cherchent la vérité avec une inquiète candeur, et la défendent avec fanatisme. Cette jeunesse suit les mouvements de ses maîtres, s'associe à leurs combats, à leurs triomphes avec la même ardeur , la même agitation *, dont jadis palpitait la foule attentive à la course des chars.
Bruyante et studieuse , elle remplit la ville d'Athènes de ses jeux, pour célébrer la venue d'un nouveau disciple ; et elle passe de longues heures aux leçons de l'Académie. Athènes est à la fois remplie d'églises chrétiennes et de temples d'idoles. Le polythéisme s'y conserve, protégé par les arts. Les défenseurs futurs des deux cultes se trouvent confondus, sans le savoir, dans les mêmes écoles. Ces jeunes hommes, si graves et si doux, admirés de leurs camarades dont ils évitent les folies, ces deux inséparables qui , parmi les séductions d'Athènes , ne connaissent que le chemin de l'église chrétienne et celui des écoles , c'est Grégoire de Nazianze et Bazile ; on les cite dans toute la Grèce ; ils excellent dans les lettres et l'éloquence profane.
Près d'eux passe souvent, sans leur parler, un jeune homme , à la démarche irrégulière et précipitée , au regard brillant et plein de feu , laissant tomber les boucles de sa chevelure, le cou légèrement penché, la physionomie mobile et dédaigneuse. Il porte le court manteau des philosophes ; mais la foule qui le suit annonce sa fortune ou plutôt ses périls ; c'est le frère du dernier César, de
1 Sanct. Gregorii theolog. Oper. t. I, p. 169.
Gallus récemment immolé à la jalousie de l'empire ; c'est Julien , qui , désarmant les soupçons de l'empereur Constance, est venu dans Athènes pour étudier les lettres dans leur sanctuaire, et peut-être consulter en secret sur sa destinée les philosophes et les hiérophantes. Il est chrétien ; et , contre l'usage fréquent alors , il en a reçu le signe dès l'enfance, dans le sacrement du baptême. En le confiant à la direction d'un évêque de cour, l'ambitieux et plus tard schismatique Eusèbe , l'empereur l'a même contraint de prendre un degré dans l'ordre ecclésiastique et de remplir l'office de lecteur dans la cathédrale de Nicomédie. Peu maître des libéralités qu'il reçoit , Julien a souvent enrichi de ses dons les tombeaux des martyrs ; et il faisait bâtir en commun avec son frère une église chrétienne. On doute de sa foi cependant; et son amour d'Homère est l'espérance des Grecs encore attachés à l'ancien culte. Ils vantent son génie , sa passion des sciences. Ils annoncent de lui de grandes choses, que semblent justifier son rang, ses talents, sa jeunesse préservée par un merveilleux hasard des cruautés de Constance.
Dans l'Asie se montre Antioche , avec ses églises et ses théâtres , ce mélange d'imagination et de mollesse qui favorise également les austérités et les plaisirs; c'est là que les disciples du culte nouveau ont reçu pour la première fois 1 ce nom de chrétien répandu deux siècles après sur tous les points du monde ; c'est là que Libanius, païen par amour d'Homère, ouvrait son école que suivit Chrysostome ; c'est là que Julien , devenu maître de l'empire et toujours sophiste , écrira des satires contre les chrétiens, ses sujets. Antioche est placée sur les bords du fleuve Oronte, dans une plaine enchanteresse, que
1 Sanct. Gregorii theolog. Oper. 1. 1, p. 88.
couronnent d'âpres sommets, où vivent épars quelques solitaires. Le christianisme a tout obtenu d'elle, excepté l'abandon de ses courses de chars et de ses théâtres; mais aucuns jeux sanglants n'attristent cette ville charmante. Les fêtes, les bals nocturnes, les réunions de science et de plaisir occupent ses paisibles habitants. Les divisions des sectes n'amènent aucune violence ; elles se raillent l'une l'autre , sans se persécuter.
Libanius composera sans crainte le panégyrique de Julien, après sa mort, et sur les ruines du polythéisme ; mais la foule se presse sur les pas du jeune et éloquent Chrysostome. Le sanctuaire retentit des applaudissements * qu'excitent ses discours. On le suit dans les campagnes, aux portes de la ville ; de vastes toiles sont tendues dans les airs pour défendre de l'ardeur du soleil une foule enivrée du charme de ses paroles.
Telle est la vie de ces Grecs d'Asie devenus sujets de Rome et chrétiens , sans avoir presque changé leurs mœurs, leurs usages et leur génie.
Mais ailleurs, dans les écrits d'Athanase, apparaît Alexandrie, aussi tumultueuse, aussi pleine d'orages qu'Antioche est paisible : c'est l'entrepôt de tous les commerces, la patrie de toutes les sectes. Elle est habitée à la fois par les plus contemplatifs et par les plus industrieux de tous les hommes. Près de cet observatoire fondé par les Ptolémées, près de cette bibliothèque immense et qui s'accroît sans cesse , sont des ateliers sans nombre. Personne ne paraît oisif, excepté les philoso- • phes. On est occupé toutlejouràtisserlelin, à fabriquer le papier, à souffler le verre, à forger les métaux2; les aveugles même travaillent. Dans cette foule d'habitants ,
1 Sanct. Chrysost. Oper. t. II , p. 280 , 290.
2 Historiée August. script, t. Il, p. 234.
d'étrangers, de voyageurs, il n'est aucune opinion, aucune secte , aucune singularité de mœurs et de doctrine qui nese cachesans peine, ou ne se produise impunément. Là, jamais la persécution lente et régulière n'a pu s'établir contre le christianisme ; il y a eu des massacres militaires ; mais rarement des condamnations et des martyres. Une population nombreuse et hardie fait trembler les gouverneurs romains. Nulle ville n'est à la fois plus studieuse et plus agitée ; les mœurs des habitants ont quelque chose de féroce , et leurs mains sont souvent sanglantes. On se dispute par les armes la possession d'un temple. On combat plus encore pour l'archevêché. Le crédit de cette dignité est grand sur l'esprit du peuple. Alexandrie, par son commerce , fournit de blé Rome et l'Italie ; et quand on voudra perdre Athanase auprès de l'empereur, on l'accusera du projet d'affamer Rome , en suspendant par son pouvoir le départ des flottes d'Egypte.
Constantinople , ses mœurs , son luxe , la cour impériale et ses vices paraissent mieux encore dans les grands orateurs du ive siècle. C'est la métropole du monde et de la religion ; c'est là que brillent tour à tour sur le siège épiscopal Grégoire de Nazianze et Chrysostome ; mais en même temps c'est le centre où viennent aboutir les sectes inventées par l'esprit subtil d'Alexandrie et la philosophie de la Grèce ; c'est là qu'on vient les mettre en valeur, en les produisant à la cour, et en tâchant d'y gagner quelque chambellan ou quelque eunuque du palais. Là donc se montrent dans toute leur nudité les misères de l'empire d'Orient, le despotisme capricieux des princes, les intrigues du palais, la corruption d'une grande ville faite trop vite, qui n'était ni grecque ni romaine, et semblait une colonie plutôt qu'une capitale. Mais Constantinople, par sa nouveauté même, n'avait rien dans ses monuments, dans ses fêtes, dans ses usa-
ges, qui rappelât l'idolâtrie. Elle était de la même date que le triomphe du christianisme ; et, par là, elle plaisait aux empereurs chrétiens, ne les gênant d'aucun souvenir de culte ou de liberté.
À Rome , au contraire , le christianisme n'avait qu'une demi-victoire. Les deux sociétés, les deux religions, le passé et l'avenir étaient en présence et en guerre. Les temples , les cirques , les théâtres , les rues même de Rome toutes pleines de monuments païens, entretenaient le zèle religieux d'une partie des habitants. La plupart des familles sénatoriales surtout tenaient encore à l'ancien culte, comme à la gloire de leurs aïeux. Le peuple remplissait les églises chrétiennes et les cimetières des martyrs. Les esclaves , les pauvres embrassaient avec ardeur la foi nouvelle qui leur donnait consolation et secours , et leur faisait trouver en tout lieu cet autel de la Clémence que le monde païen n'avait souffert qu'une fois , dans Athènes.
Déjà cependant on accusait les vices des prêtres , la pompe et le faste des évêques. Au milieu du ive siècle * le siège épiscopal de Rome fut disputé par un combat sanglant. Ces dignités ainsi conquises étaient enrichies d'offrandes , et étalaient un luxe que censuraient les païens , et auquel un d'eux oppose 2 l'exemple de quelques évêques des provinces « que leur frugalité , dit-il , « la pauvreté de leurs vêtements , leur front baissé vers « la terre , leur candeur et leur modestie recommandent « au Dieu éternel et à ses vrais adorateurs. »
Il est à remarquer que, pendant ce siècle, l'Eglise de Rome ne produisit pas un seul grand écrivain , un seul grand orateur comme ceux qui naissaient en Afrique , en
1 Ammian. Marcell. lib. XXVII, c. iv.
1 Ibid.
Grèce , en Asie ; mais elle travaillait à s'étendre au loin : elle cherchait à dominer les Églises d'Afrique , de Gaule et d'Ibérie. Elle visait au gouvernement des hommes plutôt qu'à la gloire de bien parler et de bien écrire ; elle tâchait de se rendre arbitre des querelles nombreuses excitées par l'esprit sophistique des Grecs ; elle offrait sa communion aux docteurs d'Orient persécutés pour des controverses , et les gagnait , en leur donnant asile. Presque aucune secte ne se formait dans l'Église de Rome. Son génie était en cela l'opposé du génie grec; il se tenait aux anciens formulaires , innovait peu , redoutait le changement comme une hérésie ; et, sans égaler la gloire de l'Église d'Orient , devait à la longue l'emporter sur elle par une sorte de prudence temporelle et de ténacité.
Le génie grec, plus libre et plus hardi, et devenu depuis les conquêtes d'Alexandre plus oriental qu'européen , portait dans le christianisme les subtilités, les allégories. L'Egypte et l'Asie Mineure en étaient le principal théâtre ; mille sectes , mille opinions bizarres y naissaient de l'imagination superstitieuse des habitants. Les Romains , ou plutôt les peuples qui parlaient la langue latine, avaient quelque chose de moins savant , de moins ingénieux ; ils n'étaient que des théologiens grossiers auprès des Grecs d'Alexandrie ; mais ils étaient plus calmes et plus sobres dans leurs opinions. Ils se défiaient de la métaphysique raffinée que les Orientaux mêlaient aux dogmes de la foi ; et ce schisme , cette répugnance mutuelle , qui , plusieurs siècles après , sépara les deux Églises , avait sa racine dans les premiers âges du prosélytisme chrétien. On devrait en retrouver aussi la trace dans les monuments oratoires des deux littératures ; mais le parallèle ne saurait être exactement suivi. Nonseulement l'Église orientale avait une incontestable su-
périorité d'imagination et d'éloquence ; mais parmi les écrivains de l'Église latine , tous ceux qui brillèrent d'un grand éclat semblaient appartenir à l'Orient ; les uns , en effet, tels que saint Jérôme, avaient vécu dans la Syrie, dans la Judée , et respiré l'enthousiasme aux rives du Jourdain ; les autres , Tertullien, Arnobe, Augustin , nés sous le ciel brûlant de Carthage , étaient plus orientaux que latins. La langue romaine se transformait dans leurs écrits, et y prenait comme une empreinte de ce génie arabe fervent et subtil , frappé tour à tour des soleils d'Afrique et d'Asie.
Sous ce rapport, ils étaient plus novateurs que les Grecs ; ils formaient, au milieu de l'Occident, une époque plus singulière et plus distincte du passé. Mais essayons de marquer ces divers caractères , en parcourant l'histoire et les écrits des grands hommes qui , dans l'Orient et l'Occident , firent du ive siècle une époque si mémorable pour la religion et les lettres.