SAINT ATHANASE
Le premier nom qui s'offre à nous dans les fastes chrétiens du ive siècle, c'est Athanase. Sa vie, ses combats, son génie servirent plus à l'agrandissement du christianisme que toute la puissance de Constantin. Cet homme lutta tour à tour contre les païens, les sectaires, les évêques jaloux de sa gloire , les empereurs offensés de son altière indépendance ; et, dans cette orageuse carrière, il n'eut pas un moment de repos ou de faiblesse. En lui se montre un caractère nouveau , et qui n'appartenait pas aux premiers temps du prosélytisme chrétien , celui d'une politique aussi profonde que l'âme était intrépide. Ce n'était plus cette première ferveur d'enthousiasme qui courait au-devant de la mort, ou la recevait avec joie. Athanase cherche le triomphe, et non le martyre. Tel qu'un chef de parti , tel qu'un général expérimenté qui se sent nécessaire aux siens , Athanase ne s'expose que pour le succès , ne combat que pour vaincre , se retire quelquefois pour reparaître avec l'éclat d'un triomphe populaire.
Élevé au milieu des querelles religieuses , renommé dès sa jeunesse dans le concile de Nicée, dont il rédigea en partie les décrets , élu patriarche d'Alexandrie par le suffrage d'un peuple enthousiaste, exilé dansles Gaules par Constantin , proscrit par Constance, poursuivi par Julien, menacé sous Valens , il mourut sur ce siège patriarcal d'où il avait été cinq fois violemment banni , et d'où il
fut vingt années absent. Vous jugez bien que les écrits d'un tel homme ne seront pas seulement des ouvrages de théologien. S'il combat souvent sur des dogmes obscurs, impénétrables, son but éclatant et simple est de fonder cette unité religieuse que la victoire même des chrétiens , et que le partage de l'empire en deux vastes États rendait plus difficile ; il en a, dès le premier jour, calculé la puissance ; et il poursuit sans cesse l'accomplissement de cette œuvre.
Quoique prédestiné surtout à défendre et à célébrer la pure doctrine du christianisme, Athanase lutta contre l'idolâtrie , qui , de son temps , par les illusions et le génie de Julien , faillit reprendre l'empire. Le lieu même de sa naissance et de ses premiers travaux le portait à cette controverse. Car si, de bonne heure, la foi chrétienne avait de la Judée gagné l'Egypte, si même un des apôtres avait passé du premier synode de Jérusalem au siège naissant d'Alexandrie , nulle part cependant le polythéisme n'était plus tenace et plus inépuisable que sur cette terre des Pharaons , où rien ne périssait , ni la réalité, ni le mensonge, où l'antiquité mystérieuse des monuments conservait l'antiquité des croyances, où la vie était si forte qu'elle semblait une émanation divine partout répandue , et où l'imagination superstitieuse du peuple faisait incessamment pulluler de nouveaux dieux , comme les fanges échauffées du Nil multiplient les reptiles.
Le génie grec en venant s'imposer à l'Egypte par la conquête et par les colonies , loin de détruire ces vieux ferments de crédulité, y mêla seulement les divinités gracieuses de l'imagination et de la poésie ; et quand leur culte vint à faiblir avec l'amour même de l'art , quand la philosophie et le christianisme eurent commencé à décréditer des dieux que leur élégance rendait corru-
pteurs, les divinités monstrueuses de l'ancienne Memphis n'en reprirent que plus de puissance. Sérapis dura plus qu'Apollon.
Inspiré par la vue de ce panthéon bizarre de l'Egypte , le discours d'Athanase contre les Grecs, c'est-à-dire contre l'idolâtrie , se distingue entre les ouvrages des autres Apologistes par la méthode savante et la sagacité habile à décomposer tout l'édifice des fables païennes , en assignant à chaque erreur sa date et son principe. Cette analyse toujours nette et vraisemblable a parfois beaucoup d'élévation philosophique. Arrivé à la dernière forme d'idolâtrie , l'apothéose des hommes après celle des astres , des éléments, et presque de tous les êtres de la nature, « on se «rejettera, peut-être, dit-il1, sur cette allégation que « certains inventeurs sont devenus dieux pour avoir fait du « bien aux hommes , Jupiter en trouvant la poterie , Nep- « tune la navigation , Vulcain l'art de forger , Minerve le *t tissage, Apollon la musique, Diane la chasse, Junon la « parure , Cérès l'agriculture , et d'autres les autres arts. « Mais ces arts et leurs analogues, ce n'est pas à quelques « hommes, c'est à la nature commune de l'humanité qu'il « faut les attribuer ; car les hommes les découvrent, en se « dirigeant d'après elle : de là cette maxime vulgaire, que « l'art est une imitation de la nature. Si donc quelques- «« uns excellent aux choses où ils s'appliquent , il ne faut « pas pour cela les croire des dieux , mais bien plutôt des « hommes. L'homme , en effet , naissant capable de « science , il n'est pas étonnant que quelques hommes , « attentifs à l'instinct de leur propre nature, aient in- « venté les arts. »
En même temps que le philosophe chrétien enlève ainsi à l'idolâtrie son meilleur prétexte , il flétrit la pire des apo-
1 Sanct. Aihan. Oper. 1. 1, p. 18.
théoses , celle où l'homme cherchait la consécration de ses vices qu'il transférait aux dieux. A cette corruption Athanase oppose les grandes idées de l'unité d'un dieu suprême , et de l'immortalité de l'âme humaine. « L'âme « ne meurt pas1, dit-il; mais le corps meurt, quand elle » s'en éloigne. L'âme est à elle-même son propre moteur. «* Le mouvement de l'âme, c'est sa vie. Lors même qu'elle « est prisonnière dans le corps, et comme attachée à lui , « elle ne se rapetisse pas à ses étroites proportions, elle « ne s'y renferme pas ; mais souvent , alors que le corps « est gisant immobile , et comme inanimé , elle reste « éveillée par sa propre vertu ; et sortant de la matière, « quoiqu'elle y tienne encore, elle conçoit, elle contemple « des existences au delà du globe terrestre ; elle voit les « Saints dégagés de l'enveloppe des corps , elle voit les « Anges et monte vers eux dans la liberté de sa pure inno- « cence. Tout à fait séparée du corps, et lorsqu'il plaira à « Dieu de lui ôter la chaîne qu'il lui impose, n'aura-t-elle « pas, je vous prie, une bien plus claire vision de son « immortelle nature? Si aujourd'hui même, et dans les « entraves de la chair, elle vit déjà d'une vie tout exté- « rieure, elle vivra bien davantage après la mort du corps, « grâce à Dieu qui par son Verbe l'a faite ainsi. Elle com- « prend, elle embrasse en elle les idées d'éternité, les « idées d'infini, parce qu'elle est immortelle. De même « que le corps , qui est mortel , ne perçoit rien que de « matériel et de périssable, ainsi l'âme, qui voit et mé- «. dite les choses immortelles , est nécessairement im- « mortelle elle-même, et vivra toujours : car les pensées « et les images d'immortalité ne la quittent jamais ; et « sont en elle comme un foyer vivant qui nourrit et « assure son immortalité. »
1 Sanct. Alhan. Oper. 1. 1, p. 32.
Ces hautes spéculations, familières sans doute à l'école philosophique d'Alexandrie comme à son école chrétienne , ne sont pour Athanase qu'un premier pas vers le dogme dont il est le plus exigeant interprète. Il ne les compterait pour rien , si elles ne le conduisaient pas au symbole de Nicée tout entier : c'est ainsi que de ce discours contre les idolâtres , chef-d'œuvre de bon sens social et de logique , il passe immédiatement aux profondeurs de la théologie et à la proscription absolue du rationalisme d'Arius.
Telle fut la grande œuvre accomplie par le génie d'un homme, et consacrée par vingt ans de persécution. C'est pour cela qu'il lutta contre tous les chefs de l'empire, depuis Constantin jusqu'à Julien, depuis le protecteur intéressé de l'Église jusqu'à son mystique adversaire. C'est par là qu'il a été non-seulement le promoteur le plus efficace de la foi et du culte , mais un des plus hardis précurseurs de cette politique religieuse qui gouverna le monde au moyen âge. Rome a dit en canonisant Grégoire VII , « qu'il n'avait pas existé , depuis le temps « des apôtres , plus puissant défenseur de l'Église. » Si , dans les mille années qui séparent ces deux dates mémorables , il fallait citer un homme qui tînt de l'ancien monde et du nouveau , qui rappelât l'enthousiasme du christianisme naissant et fit pressentir la puissance du christianisme adulte , qui fût le premier citoyen de la cité chrétienne, un législateur, un héros, un saint, Rome ne trouverait pas de plus grand nom que celui du patriarche et du banni d'Alexandrie , que celui du Grec Athanase.
L'effort de sa vie , la subtilité de son génie , la constance de sa volonté , l'entraînement de sa persuasion , ses combats et ses sacrifices se concentrèrent particulièrement sur la sublime métaphysique du christianisme ,
la partie divine de la croyance ; mais cela même était le christianisme tout entier , et l'avenir religieux du monde.
Les sectes nombreuses et bizarres , produites dans les premiers temps du christianisme par l'ébullition de l'esprit oriental , commençaient à disparaître ; mais une secte nouvelle s'élevait , plus méthodique , plus simple , plus faite pour devenir universelle : c'était la doctrine d'Arius , doctrine encore enveloppée à sa naissance de subtilités scolastiques , mais qui recelait au fond le pur théisme , quoique désavoué par elle.
Un siècle plus tôt , cette secte , en décréditant le polythéisme et en donnant à la philosophie qui le combattait la forme et l'ascendant d'un culte, eût aidé peutêtre à la rapide diffusion du christianisme , et facilité son empire ; mais alors elle effaçait le caractère distinctif de la foi nouvelle , elle détruisait sa victoire ; elle la faisait rentrer, elle l'ensevelissait, pour ainsi dire, dans la croyance plus ou moins confuse , mais générale, dont se rapprochaient tous ceux même qui n'étaient pas chrétiens.
Ces motifs font d'autant mieux comprendre les efforts extraordinaires opposés à l'arianisme1, et le génie de l'homme qui terrassa plus que tout autre cette puissance nouvelle protégée souvent par les empereurs.
Il ne s'est rien conservé des écrits d'Arius. Les vainqueurs ont aboli les monuments de leur adversaire ; mais le fondateur d'une secte si fameuse, l'homme qui tant de fois chargé d'anathèmes sut gagner à sa cause un nombreux parti dans le peuple , dans les évêques , à la cour des princes , et qui divisa le christianisme triomphant , était sans doute doué de tous les talents qui font un grand sectaire. Cependant il fut surtout aidé par le
1 Sanct. Athan. Oper. t. I, p. 47.
TABLEAU DE l'ÉLOQ. CHR. 7
sentiment secret qui commençait à rendre redoutable aux empereurs la puissance et l'ambition du sacerdoce chrétien. Constantin lui-même, avant de mourir, avait senti quels maîtres il s'était donnés. Constance , son fils , moins puissant et moins autorisé sur le trône d'Orient, redoutait encore plus cette tutelle. Les évêques accusés d'arianisme, la minorité vaincue dans le concile de Nicée, montraient plus de complaisance pour le pouvoir impérial , et cherchaient son appui contre les censures de leurs orthodoxes mais impérieux collègues. Constance aima mieux protéger les ariens que d'obéir aux catholiques.
Athanase resta dès lors en butte à tout le travail de haines et de calomnies qu'inspire l'esprit de secte. Ce n'est pas seulement d'erreurs , mais de crimes qu'il était accusé ; et de quels crimes ? de violences impures , de meurtres et d'opérations magiques. Justifié avec éclat dans un concile de Tyr, il n'en fut pas moins dégradé comme coupable et retenu dans la ville de Trêves. Rétabli par le fils aîné et le premier successeur de Constantin , il est banni de nouveau sous Constance, qui partage l'empire avec son troisième frère , ami des catholiques comme Constance l'était des ariens. Bientôt les guerres civiles, élevées dans l'empire par les compétiteurs des deux fils de Constantin, mêlent des intérêts de parti politique aux intérêts de secte. L'empereur d'Occident est tué par Magnence , que les soldats revêtirent de la pourpre impériale. Constance venge son frère, renverse Magnence qui menaçait d'envahir aussi l'Orient, et devient seul maître de l'empire. Aussitôt les catholiques et les ariens s'accusèrent mutuellement près du vainqueur d'avoir favorisé son rival.
Les ariens d'Egypte dénoncèrent Athanase , que sa puissance sur l'esprit des peuples rendait assez suspect à l'empereur. Ils lui reprochaient d'anciens efforts pour
calomnier Constance près de son frère , et des lettres écrites à Magnence pour lui livrer la province d'Egypte. A ces graves accusations se joignait, selon l'esprit du temps, un crime purement théologique : Athanase était accusé d'avoir tenu l'assemblée des fidèles dans une église qui n'était pas encore consacrée.
Condamné dans Antioche par un synode d'évêques ariens , absous dans Alexandrie par un synode d'évêques orthodoxes , absous de nouveau dans Rome par un concile que présidait le pape , et auquel souscrivit dans Sardique une assemblée des évêques d'Orient et d'Occident, Athanase est frappé par un dernier concile tenu dans Milan , sous les yeux d'une cour arienne ; et il reçoit du gouverneur d'Egypte l'ordre de quitter son siège. Pendant qu'il prétexte des retards , et qu'il cherche à faire parvenir des apologies à l'empereur, des troupes sont envoyées sur Alexandrie pour enlever l'archevêque du milieu du peuple. Athanase , par son génie, par sa prévoyance, parles soins qu'il prodiguait aux malheureux, était le bienfaiteur d'Alexandrie. 11 faut l'entendre raconter lui-même la violence qu'il subit. On reconnaîtra sans peine , dans ce récit , avec quel art l'intrépide pontife se rendait populaire.
« Il était nuit1, dit Athanase ; et il y avait dans l'église « du peuple qui faisait la veille de la fête du lendemain. « Le chef militaire Syrianus apparut tout à coup avec des « soldats, au nombre de plus de cinq mille, ayant des « armes et des épées nues, des arcs , des flèches, des lancées; et il les range autour de l'église. Moi, qui ne « croyais pas juste, dans un si grand désordre, d'aban- « donner mon peuple, et qui préférais m'exposer le pre- « mier au péril, m'étant assis dans la chaire, j'ordonnai
1 Sanct. Athan. Oper. I. 1, p. 384.
« au diacre de lire le psaume, La miséricorde de Dieu est « grande dans les siècles : je dis au peuple de répondre , « et de se retirer ensuite chacun dans sa maison ; mais le « chef s'étant élancé dans le temple , et les soldats assié- « géant de toutes parts le sanctuaire pour me saisir, le « peuple et les prêtres me pressent , me supplient de « prendre la fuite ; je refuse de le faire, avant que chacun « d'eux soit en sûreté. M'étant donc levé , et ayant prié le « Seigneur, je les conjurai de se retirer : J'aime mieux, «< disais-je, être en péril, que de voir maltraiter quel- « qu'un de vous.
« Plusieurs étant déjà sortis , et les autres se prépa- « rant à les suivre, quelques solitaires et quelques prêtres « montèrent jusqu'à moi, et m'entraînèrent ; et ainsi, j'en « atteste la suprême vérité , malgré tant de soldats qui <• assaillaient le sanctuaire , malgré ceux qui entouraient « l'église, je sortis sous la conduite du Seigneur, et j'é- « chapnai sans être vu, glorifiant surtout le Seigneur de « ce que je n'avais pas trahi mon peuple , et de ce que « l'ayant mis d'abord en sûreté , j'avais pu être sauvé « moi-même , et me dérober aux mains qui voulaient « me saisir. »
Proscrit et fugitif, Athanase adresse à l'empereur une apologie où il se défend avec le même calme , la même hauteur de courage que s'il était encore dans le palais épiscopal d'Alexandrie ; il y reprend les accusations de ses ennemis ; il les réfute , comme s'il s'agissait encore de prouver son innocence. Rien n'est plus beau surtout que sa réponse à l'accusation d'avoir écrit à Magnence. « Le reproche, dit-il, d'avoir voulu irri- « ter contre vous votre frère d'heureuse mémoire , avait « du moins quelque prétexte , aux yeux des calom- « niateurs. En effet, j'avais le privilège de le voir libre- « ment; il me défendait contre vous. Présent, il m'ho-
«< norait ; absent, il m'a souvent appelé. Mais cet infernal « Magnence , Dieu m'est témoin , son Christ m'est témoin « que je ne le connais pas. Quelle familiarité pouvait donc « s'établir d'un inconnu à un inconnu? quel motif m'in- « duisait à écrire à un tel homme ? Par où pouvais-je « commencer une lettre à lui? était-ce ainsi : Tu as « bien fait de tuer celui qui me comblait d'honneurs «< et dont je n'oublierai jamais l'amitié. Je t'aime d'avoir « égorgé ceux qui , dans Rome , m'ont accueilli jadis « avec tant de faveur l. » En même temps l'éloquent évêque multiplie les preuves , les faits , les vraisemblances qui démentent la calomnie de ses ennemis; et, sans se plaindre de son exil et de ses malheurs , il supplie Dieu d'éclairer le cœur de Constance.
L'empereur fut inflexible ; et la persécution s'étendit sur les amis , les partisans d'Athanase , sur le peuple de sa communion , avec une fureur qui rappelait l'ère sanglante des martyrs. Pendant six ans, c'est-à-dire pendant le reste du règne et de la vie de Constance , Athanase erra de déserts en déserts, souvent poursuivi de près par les ordres des gouverneurs romains. Ces vastes solitudes sans verdure et sans chemin qui ferment la haute Egypte, ces îles de granit dont les pyramides dominent le cours débordé du Nil , ces débris de cités , ces monuments mystérieux que déjà on appelait antiques, quelquefois ces villes alors modernes et populeuses, où la foule cache encore mieux que la solitude, tout dans l'Éygpte servait tour à tour d'asile au patriarche fugitif. Mais sa retraite préférée était dans les monastères et dans les ermitages de la Thébaïde, dont il animait les études ou partageait les austérités, passant d'une assemblée de cénobites et de l'agitation de quelque oasis heureuse aux
1 Sanct. Âthan. Oper. t. I , p. 299.
veilles pénitentes du solitaire sur les sables arides, partout gouvernant les âmes, et souvent occupé de guérir les défiances, d'apaiser1 les divisions qui naissaient de la vie religieuse , comme elles seraient nées du monde , et s'élevaient entre le cloître et le désert. C'est de là qu'il encourageait quelques évêques d'Egypte zélés pour sa cause, qu'il adressait des lettres apostoliques à son église d'Alexandrie , qu'il répondait savamment aux hérétiques , qu'il lançait des anathèmes contre les persécuteurs. Copiés par des mains fidèles, ses écrits, comme autrefois ceux d'Origène, étaient en un moment répandus dans toutes les sociétés chrétiennes d'Orient. Du fond de sa cellule, il était le patriarche invisible de l'Egypte; il avait pour le servir, pour le cacher, pour le défendre, cette milice du désert enthousiaste et muette.
La mort de Constance et le triomphe passager du polythéisme suspendirent seuls la proscription d'Athanase. Julien , par une ostentation de tolérance, rappela d'abord tous les évêques exilés par la faction arienne. Le retour d'Athanase2 fut dans l'Egypte une fête telle que l'empire romain n'en connaissait plus, depuis l'abolition des anciens triomphes. Un peuple immense se précipitant hors des murs d'Alexandrie , les rivages du Nil couverts de spectateurs, le fleuve sillonné de mille barques, la mer au loin éclairée des feux qui resplendissaient sur les hautes tours du Muséum , ce furent là les moindres honneurs qu'Athanase reçut dans sa patrie.
Le peuple admirait en lui un saint , un grand homme, le défenseur de la foi de Nicée, le rempart des églises d'Orient; son nom balançait la victoire du paganisme renaissant avec Julien; aussi l'empereur, effrayé de
1 Sanct. Greg. theolog. Oper. 1. 1 , p. 397.
2 Ibid., p. 405.
cette puissance , et croyant voir dans Athanase la destinée du christianisme , se hâta de l'arracher d'Alexandrie par un nouvel exil.
Les décrets du prince respirent la haine et l'inquiétude ; il s'indigne de l'audace de celui qu'il appelle l'ennemi des dieux. « L'impie , il a osé , dit-il, sous mon em- « pire, baptiser encore des femmes grecques d'une illustre « naissance. » Et il ordonne de le bannir d'Alexandrie et de toute l'Egypte. Mais le patriarche, un moment fugitif, revint se cacher dans Alexandrie même, sous la complicité du silence et du respect d'un peuple entier. L'épreuve fut courte cette fois, et impuissante comme le passage même de Julien dans le monde. A sa mort espérée et prévue dans toute l'Église, Athanase reparut vainqueur et comblé d'hommages par le nouvel empereur Jovien , qui régna peu.
Une dernière persécution l'attendait sous l'empire de Valens, zélé pour l'arianisme. Il fut encore banni , et passa quelques mois caché aux portes d'Alexandrie, dans le tombeau de son père ; mais il fallut le rendre aux vœux d'un peuple dont il était adoré , et qui ne pouvait croire l'idolâtrie abattue et le christianisme vainqueur, en l'absence d'Athanase. Il revint s'asseoir sur la chaire pontificale; et désormais trop grand pour être persécuté ou protégé par l'empire, après tant d'épreuves, il mourut en paix dans son lit , nous dit la légende romaine.
Son éloge funèbre fut prononcé par les plus illustres orateurs d'Orient , par Jean Chrysostome , dont le discours , digne d'un tel sujet sans doute , n'est pas arrivé jusqu'à nous, et par Grégoire de Nazianze, que l'élégance d'un génie trop orné et les découragements d'une rêveuse tristesse ne préparaient pas à retracer avec assez de grandeur l'austère simplicité et la foi toujours agis-
saute d'Àthanase. Sa mémoire resta vénérée dans l'Église, non comme celle des martyrs qui , les premiers, avaient cimenté de leur sang la croyance chrétienne, mais comme celle d'un fondateur d'empire; car il avait affermi et pour ainsi dire fondé la tradition même , dont il fut pendant un demi-siècle le puissant interprète et l'incorruptible témoin , sans jamais s'inquiéter du péril , se lasser du combat, ni s'enivrer du triomphe.
Il n'est besoin de dire que dans les écrits inspirés au patriarche d'Alexandrie par les vicissitudes d'une lutte si longue , l'instruction morale occupe peu de place , quoiqu'il ait donné parfois aux préceptes sur les mœurs une admirable expression de sévérité chrétienne conforme à sa vie entière. Mais il fut avant tout un chef religieux ; et pour la domination , comme pour la résistance , le dogme abstrait et surnaturel est bien plus puissant que la simple prescription morale. C'est pour les choses difficiles à comprendre , élevées , inaccessibles, que les esprits se sont le plus passionnés. C'est par les mots mystérieux et sacrés que les peuples se mènent et s'agitent ; et la morale même la plus pure est une chose trop naturelle pour suffire toujours à ce besoin qu'éprouve un ardent génie d'imposer sa conviction, et d'entraîner les âmes à sa suite.
L'intrépide , le magnanime Àthanase a donc souvent rempli ses ouvrages d'une épineuse scolastique. A part le récit animé de ses épreuves qu'il décrit du même cœur qu'il les a souffertes , à part l'accent énergique de son inflexible volonté , ce n'est pas l'éloquence qu'il faut chercher en lui , mais la sévère exactitude du langage dans l'exposition des dogmes. Son génie précis et impérieux se trouva singulièrement approprié à l'âge même de la religion , pour ainsi dire , à cette époque de crise et de maturité, où toute-puissante, mais di-
visée , elle avait à se rendre compte d'elle-même et à confirmer, en les développant, ses dogmes vainqueurs de l'idolâtrie , mais de toutes parts attaqués dans le sein même de l'Église , et sur les ruines qu'ils avaient faites. On dirait, à l'entendre, un législateur plutôt qu'un apôtre. Tant il analyse et discerne avec une subtile rigueur les éléments de la croyance dont il éclaire les âmes ! C'est le dialecticien des mystères. Mais cela même , ce choix exact des termes, hors desquels commence l'erreur, cette immuable gravité de la parole théologique tient au caractère d'Athanase autant qu'à sa doctrine. Ce fut le secret de sa puissance. En mettant tout le christianisme dans Y ontologie divine , en rejetant parmi les impies quiconque n'admettait pas l'ordre entier des vérités ineffables, en laissant un abîme infranchissable entre Arius et l'Église, il arma l'unité chrétienne pour des siècles; et par la consistance qu'il donnait à la foi, il prépara la persuasive et confiante ardeur des orateurs sacrés de son temps. Qu'il reste donc en tête de cette grande époque! et qu'il y soit inscrit pour quelque chose de plus rare encore que l'éloquence , pour l'élévation de l'âme, la persévérance des desseins et la grandeur des résultats. Né pour l'action et pour l'empire , il est le maître de ceux dont la parole surpassera la sienne ; et il inspire leur génie , comme il a fixé leur symbole .
On regrettera seulement qu'il ne se soit pas conservé quelques-uns des discours que dut prononcer Athanase •au retour de ses fréquents exils, au milieu de l'enthousiasme populaire. On y chercherait par quels ressorts le primat d'Egypte agissait sur ces races mélangées, sur cette population multiforme qui remplissait Alexandrie; comment il disposait des passions de cette multitude qui parfois se décimait elle-même par des guerres nationales
d'un quartier à l'autre , qui livrait bataille dans les rues aux soldats romains , égorgeait , dans son palais , l'archevêque arien , et sous un patriarche moins pur qu'Athanase , traînait dans une église et immolait près de l'autel la belle Hypathie arrachée de sa tribune savante.
Parmi tant de doctes traités, de protestations et de lettres d'Athanase , il ne se trouve rien de ses sermons , des paroles évangéliques ou militantes dont il entretenait le zèle de ce peuple mobile et farouche qui, pour lui seul, fut toujours si fidèle. Mais il nous est resté un écrit d'Athanase, monument curieux de son temps, de son génie et de ses instincts populaires. On le conçoit en effet : précisément parce qu'il fut le grand docteur de la foi , Athanase ne dut pas la considérer seulement dans ses hauteurs théologiques, mais la suivre aussi dans ses applications pratiques. Une des plus puissantes œuvres du christianisme, un de ses plus éloquents exemples, c'était la vie des solitaires de la Thébaïde. On voit, par un passage des Confessions d'Augustin , quelle curiosité, quelle émulation ces merveilles du désert excitaient dans la société civilisée , parmi les oisifs des villes de Gaule et d'Italie. De plus près , cette prédication silencieuse agissait plus fortement : elle ravissait le peuple qui en était témoin, qui y touchait, pour ainsi dire, par la vie pastorale et le travail des champs. Athanase qui, dans sa jeunesse, avait passé du désert au concile de Nicée , qui , dans ses persécutions , avait éprouvé la foi constante des pieux ermites, et mesuré par la fuite la profondeur de leurs solitudes , devait leur garder un grand souvenir et compter pour beaucoup l'appui que leurs pénitences extraordinaires donnaient à l'Église. Il ne faut donc pas s'étonner qu'il ait écrit, dans le palais patriarcal d'Alexandrie , une vie de l'ermite Antoine , de cet humble et
puissant coopérateur qu'il avait suivi longtemps au désert 1 « lui versant, dit-il naïvement, l'eau sur les mains, « pour se laver. »
Athanase recueillit ces souvenirs durant une des trêves de sa vie, sous le court et tolérant empire de Jovien, entre l'avortement de la restauration idolâtrique de Julien et les persécutions nouvelles de l'hérétique Valens. Il adressait son récit sous forme de lettre aux religieux d'un monastère de Gaule ou d'Italie, qui lui avaient demandé cette faveur, et dont le messager, venu d'au delà des mers, attendait sa réponse, pour se rembarquer avant la saison orageuse, et rapporter en Occident ces nouvelles du désert.
Écrivant à la hâte , et sans avoir encore le témoignage des religieux demeurés les derniers près du solitaire, Athanase conseillait de compléter son travail par des questions à tous les voyageurs qui revenaient d'Egypte. Tant la Thébaïde et ses austérités cachées étaient alors l'entretien du monde ! Cette histoire d'un ermite, racontée par un des plus grands hommes publics de l'Église, est un monument singulier d'élévation d'esprit et de crédulité. On sait comment Antoine , né d'une famille égyptienne et chrétienne, après une éducation plus pieuse que lettrée, se trouvant libre et riche , un jour sous l'impression plus vive de quelques versets entendus à l'église , avait tout quitté, vendu ses terres, et distribué sa fortune aux pauvres , sauf une part réservée à sa soeur qui se fit religieuse. Pour lui , réduit à l'indigence , travaillant de ses mains , s'appliquant à imiter les privations de quelques anachorètes dispersés dans les oasis du désert, il se préparait à de plus rudes austérités, et s'avançait graduellement vers le grand désert, où la vie religieuse ne s'était
> Sonet. Athan. Oper. t, I , p. 794.
pas encore établie , et dont elle n'avait , pour ainsi dire , touché que les bords. Son ardeur voulait aller plus loin : et là commencent les obstacles que les retours de la nature et la puissance même d'une imagination austère mais brûlante suscitaient au jeune néophyte. Athanase les décrit tels que le peuple les racontait , et tels sans doute que le solitaire les avait sentis, c'est-à-dire comme des tentations du malin esprit qui fatigue de mille embûches , obsède de mille fantômes une vertu qu'il trouble , mais qu'il ne peut vaincre. Rien n'étonne le pieux panégyriste dans les prodiges incessants qu'il rapporte. Antoine , encore voisin des villes , mais déjà solitaire , habitait la nuit un tombeau. Là , durant sa veille pénitente , il luttait corps à corps contre plusieurs démons , sans doute comme l'enthousiaste Luther imagina qu'il disputait toute une nuit contre Satan lui-même, dont il croyait entendre la voix dans les doutes de sa conscience et les violentes agitations de sa pensée.
Athanase affirme même que ces luttes terribles laissaient le jeune ermite accablé de contusions et de blessures, quoique vainqueur, et que souvent le combat n'avait cessé que par un secours direct de Dieu , par un rayon de lumière qui perçait la sombre voûte du sépulcre , par un ange invisible qui descendait des cieux et disait à l'intrépide lutteur : « J'étais là ; j'attendais , re- « gardant ta résistance, ô Antoine ; et puisque tu n'as pas « été vaincu, je serai toujours ton auxiliaire. » Antoine avait alors trente-cinq ans d'âge et de pureté; et les feux d'une vie abstinente , sous le ciel d'Egypte, la lutte de la chair contre la volonté expliquent assez le prestige de ses souffrances et le mérite de sa victoire.
Fort de ces épreuves, il s'enfonce enfin dans le désert, et vient habiter une ruine , d'où les amis qui s'approchaient pour le visiter, entendaient souvent sortir comme
AtJ QUATRIEME SIÈCLE. 109
le retentissement d'une lutte et les cris d'adversaires acharnés. Mais quand ils pénétraient jusqu'à lui, la vision bruyante s'était tue ; et ils le trouvaient seul , chantant quelque psaume de bénédiction et de délivrance.
Antoine vécut là vingt ans, attirant les âmes au désert , multipliant par son exemple et ses conseils les ermitages et les monastères. Aux pauvres moines qui venaient le contempler et s'instruire près de lui , il faisait de pieuses instructions en langue égyptienne. Tel était l'habile et profond partage du prosélytisme chrétien ; la vie du désert , imitation ou débris de la gravité mystérieuse de l'antique Egypte, dont elle conservait la langue dégénérée en idiome de pâtres et de laboureurs , attachait puissamment le peuple à la foi chrétienne , tandis que dans les ports et dans les cités , dans les conciles, les églises, les écoles, la langue grecque conquérait à cette même foi les puissants , les savants , les étrangers et la jeunesse.
Athanase a traduit et conservé un de ces discours de l'ermite Antoine , du successeur des prêtres de l'antique religion , dans l'idiome populaire issu de leur langue sacrée. C'est une belle profession d'humilité , de simplicité , de ferveur et de bon sens , terminée par cette idée fixe de démons tentateurs que le saint anachorète ne cessait de voir ou de redouter, quoique les repoussant toujours. Son but est de fortifier ses pieux visiteurs dans le détachement du monde et l'amour du désert, sans leur conseiller ni l'étude, ni la direction active des âmes, ces deux soutiens de la vocation religieuse. « En fait de « science, leur dit-il, c'est assez des saintes Écritures. Mais « pour la foi il est bon de nous y fortifier par des exhor- « tations mutuelles. Ainsi donc, mes fils, dites-moi comme « à votre père ce que vous avez dans l'âme ; et moi , comme « votre ancien, je vous dirai ce que j'ai appris de l'expé-
« rience : et d'abord , ayons tous pour premier souci de « ne pas abandonner notre œuvre , de ne pas céder à la « peine , de ne jamais dire : il y a longtemps que nous « portons le poids de la vie ascétique ; mais plutôt de croî- « tre en ardeur, comme si chaque jour était notre premier « jour. La vie de l'homme est très-courte comparée aux « siècles à venir; la plus longue n'est rien devant l'éter- « nité. Dans le monde, toute chose se vend ajuste prix, « et les échanges se font entre valeurs égales ; mais la vie « éternelle s'achète à vil prix. L'Écriture nous dit en effet : « les jours de la vie de l'homme sont de soixante et dix « ans ; dans les plus forts, de quatre-vingts ans, et au delà, « peine et douleur. Si donc nous persévérons pendant « quatre-vingts ans ou cent ans au plus, dans la vie ascéti- « que , pour ces cent ans , nous n'aurons pas seulement « cent ans de béatitude, mais l'éternité : nous aurons tra- « vaille sur la terre , et nous hériterons dans le ciel.
« Ainsi donc , mes enfants , ne nous lassons pas et ne « nous plaignons pas de trop attendre , ou de trop faire. « En regardant le inonde, ne croyons pas que nous ayons « renoncé à quelque chose de grand : car le monde entier « n'est rien à côté du ciel. Un homme qui donnerait une « drachme d'airain pour cent drachmes d'or, donnerait « peu et gagnerait beaucoup. Ainsi ferait celui qui , maî- « tre de toute la terre , y renoncerait pour la promesse du « ciel. Que si toute la terre est loin de valoir le royaume « des cieux , celui qui abandonne quelques journaux de « terre fait à peine un sacrifice. Songez, d'ailleurs, que si « nous n'y renonçons par vertu, il faudra les perdre par la « mort, et souvent au profit de ceux qui nous plaisent le «< moins, comme dit l'Ecclésiaste. Que personne donc ne « se laisse envahir par la cupidité. A quoi bon acquérir ce « que nous ne pourrons emporter avec nous? Pourquoi ne « pas nous donner plutôt ce qui nous suivrait toujours ,
« la prudence, la justice, la tempérance, la force , la cha- « rite, l'amour des pauvres, la foi dans le Christ, la dou- « ceur d'àme, la bonté hospitalière? Si nous acquérons ces « vertus, nous les retrouverons ailleurs pour nous rece- « voir et nous introduire dans la patrie des bienheu- « reux. >•
En lisant ces pensées venues de si loin jusqu'à nous, à travers deux idiomes éteints , on conçoit la puissance du solitaire sur ceux qui tâchaient d'imiter sa retraite, et l'admiration de ceux qui n'osaient y prétendre. La vie du désert, c'était un degré de plus dans le sacerdoce, un progrès de souffrance et de sacrifice atteint par quelques hommes dans un temps où le sacerdoce même semblait ne pas suffire à la ferveur du zèle et au besoin d'expiation. Antoine cependant n'y borna pas l'emploi de sa longue vie. Il sortit parfois du désert ; il fut mêlé au monde ; il fut tenté du martyre. Dès le temps du féroce Maximin, il était rentré dans cet espoir à Alexandrie; mais , épargné ou repoussé du supplice , on ne sait par quelle cause, il revint au désert, s'y enfonça plus avant; et, après une marche de trois jours et de trois nuits au delà de son ancienne limite , il arriva près d'une cime aride , au pied de laquelle coulait une source limpide entre quelques palmiers sauvages. 11 y planta sa dernière tente , vivant de quelques pains que lui apportaient les moines du voisinage, ou que lui laissaient les Sarrasins qui traversaient le désert. Puis, afin de n'occuper personne de lui, sur le penchant du mont qu'il s'était choisi, entre le sable et le rocher, il défricha un petit coin de terre, qui ensemencé suffit à sa nourriture. Là encore ses visions l'assaillirent; et à défaut d'hommes, elles lui apparaissaient sous l'image des bêtes féroces errantes à travers les sables de sa brûlante solitude. Son àme cependant avait gardé toute sa vigueur. De cette
montagne où il était priant comme Moïse, il allait gouverner les monastères , consoler les affligés , guérir les malades. Dans quelques grands jours, il redescendait au milieu du monde , comme une image de l'Église primitive; et, à la demande d'Athanase, qui comprit la puissance d'un tel auxiliaire contre Arius, il vint dans Alexandrie, pour confondre l'hérésiarque. Parvenu à l'âge de plus de cent ans, son antiquité augmentait encore, dans le respect des hommes , la majesté mystérieuse de sa solitude. En même temps la fierté de sa foi égalait sa simplicité et l'élevait au-dessus de toutes les grandeurs passagères. Les deux empereurs, fils de Constantin, lui ayant écrit pour le féliciter des miracles qu'on lui attribuait de son vivant. « Ne vous étonnez pas, dit-il1 aux « religieux dont ce message avait troublé le calme, qu'un « empereur, fils d'un homme, m'ait écrit; admirez seu- « lement que Dieu ait écrit sa loi pour les hommes , et « nous l'ait envoyée par son fils. »
Dans cette ferveur d'un continuel enthousiasme, le patriarche du désert atteignit sa cent cinquième année, au milieu des colonies de solitaires formées à son exemple , et des nombreux monastères qui , fondés pendant sa longue vie , s'honoraient de recevoir sa discipline et sa loi. Déjà célèbre aux jours de la plus affreuse persécution, il dépassa le milieu du siècle qui vit la grandeur de l'Église. A sa dernière heure , après avoir recommandé à deux assistants de sa mort d'ensevelir son corps dans la terre pour ne pas imiter les rites superstitieux de l'ancienne Egypte , il disposa de ses vêtements , son seul héritage. « Partagez-les, dit-il. Donnez à l'évê- « que Athanase une de mes tuniques et le manteau que «j'avais reçu de lui, et qui s'est usé sur moi; donnez
1 Sanct. Athan. Oper. t. Il , p. 836.
» mon autre tunique à l'évêque Sérapion, et gardez pour « vous ma robe de poil de chèvre. Adieu, mes enfants. «< Antoine quitte ce monde et ne sera plus avec vous. » Plusieurs années après cette mort paisible, le grand archevêque d'Alexandrie répondait au legs pieux du solitaire par l'écrit où il a célébré la sainteté de sa vie. Leurs deux noms furent réunis , et représentèrent les deux forces extrêmes de la religion , la science et la simplicité , l'élévation métaphysique et la foi naïve travaillant au même triomphe , et dominant sur les âmes , depuis le muséum d'Alexandrie jusqu'aux cellules silencieuses du désert.
Tableau de l'éloq. chr.