SERMENT DU PEUPLE FRANÇAIS
Si Loduuigs sagrament , que son fradre Karlo jura , conservât; et Karlus , meos sendra, de suo part non lo stanit; si io returnar non Tint pois, ne io, ne neuls cui eo returnar int pois, in nulla ajudha contra Lodhuwig nun li iver.
Si Lodwig garde le serment qu'à son frère Charles il jure, et si Charles, mon seigneur, de son côté, ne le maintient, si je ne puis l'y ramener, ni moi, ni aucun autre, je ne lui donnerai aucune aide contre Lodwig.
1 Ce texte ne ressemble pas à celui donné en fac-similé du Nithard, publié par Roquefort, ni à celui de M. Aug. Thierry, ni à bien d'autres. Celui de Roquefort offre beaucoup de confiance.
Est-ce une langue déjà faite, Messieurs? n'est-ce pas un essai informe de création? Plusieurs verbes, plusieurs mots construits ensemble , sont encore tout latins : douât, jurât, conservai , démo, meos, indamnosit. Il n'y a plus de désinences variables dans les noms , et il n'y a pas encore d'articles. Cependant la forme des langues modernes perce déjà tout entière dans ce roman; la plupart des mots sont provençaux , espagnols , avec quelques aspirations un peu rudes du Nord. Remarquez-vous aussi cette juxtaposition des mots , pro Deo amur, employée pour marquer le rapport , à la place des désinences et des articles? Même chose dans notre langue : Fête-Dieu, Hôtel-Dieu, sont de vieilles locutions encore usitées, qui portent témoignage de leur origine , et qui se trouvent dans l'anglais , avec le même procédé d'inversion qu'offre l'idiome roman.
Cette langue ne tarda pas à se polir. Elle eut alors des règles fort ingénieuses ; il en est une que je me hâte d'indiquer, parce que , longtemps méconnue de nos érudits, elle a été mise en lumière parla sagacité de M. Raynouard. Cette règle consistait à mettre Y s au singulier dans le cas direct, à l'ôter dans les cas obliques; à la supprimer également au pluriel dans le cas direct, et a la replacer dans les cas obliques. Ce procédé fut-ii systématique ou accidentel? Vous en jugerez. Des gens expéditifs comme les Barbares devaient, au lieu de murus, dire mars : aux autres cas du singulier, mûri, muro, ils supprimaient seulement la voyelle sans rétablir cette sf
qu'ils ne trouvaient pas. Même chose au nominatif pluriel mûri; niais dans les cas obliques du pluriel, mûris, muros, cette s, reparaissant, était conservée. Ainsi une lettre finale, tantôt supprimée, tantôt remise, donnait un moyen facile de remplacer les désinences latines et de varier les cas. N'en faut-il pas conclure qu'il y a dans l'esprit humain une industrie native qui, malgré l'ignorance d'une époque, trouve des procédés ingénieux et faciles pour exprimer tous les résultats de la pensée , et parvient à égaler, dans un idiome fort imparfait, les plus grandes finesses des idiomes les plus savants?
Après les serments de 842, le plus ancien monument un peu étendu de la langue romane, c'est un poème sur Boëce, publié par l'active érudition de M. Raynouard.
Le souvenir de Boëce, philosophe et poète dans un siècle déjà presque barbare, ministre et victime de Théodoric, s'était conservé non-seulement parmi les lettrés, mais dans le peuple : ce poème en langue vulgaire l'atteste.
Un autre monument non moins curieux, est une espèce de poème religieux à l'usage des Yaudois. On peut y découvrir, avec d'anciens rudiments de la langue romane , les premiers indices de quelque indépendance religieuse depuis la grande invasion du pouvoir pontifical. C'est en langue vulgaire que commence à se manifester l'esprit de réforme morale et d'émancipation qui devait amener plus tard cette guerre sanglante des Albigeois, où l'humanité fut défendue par les troubadours avec
tant de courage. Ainsi , Messieurs , vers le ix° et le xe siècle vous apercevez en France ce que l'Italie n'offrait pas encore, au moins dans les monuments connus jusqu'à présent , c'est-à-dire un idiome nouveau , complet , assujetti à certaines règles ingénieuses et faciles , employé dans les actes publics , et servant à exprimer déjà, par le chant et la poésie , des passions populaires et des idées nouvelles.
En Espagne la même révolution dans la langue avait dû s'accomplir; les traces en sont rares, excepté pour la partie de l'Espagne qui , touchant aux provinces méridionales de la France, en parlait la langue. Le plus ancien monument de la langue espagnole , c'est une ordonnance d'un roi more, rendue en 734, pour assurer aux chrétiens conquis la liberté de leur culte et l'inviolabilité de leurs évêques. Dans cette pièce, écrite en latin barbare, sont mêlés plusieurs termes de la langue romane. Chose singulière ! c'est dans la charte de servitude et de tolérance qu'un roi more , amené du fond de l'Afrique pour régner à Tolède , donnait en langue latine à des vaincus de race cantabre, que vous retrouvez la première trace de leur idiome chrétien et moderne.
Messieurs, j'ai fort imparfaitement rempli cette partie de ma tâche , qui consistait à vous donner une idée du travail de l'esprit humain dans la première formation des langues de l'Europe latine.
J'avoue que ces développements paraissent bien arides, qu'ils ont dû souvent lasser votre attention , précisément
parce qu'ils sont à la fois longs et courts, qu'ils sont un détail , et cependant un sommaire. Il est difficile , en parlant devant un auditoire si nombreux, de réduire ces choses au plus grand degré d'exactitude et de précision , et il est impossible, dans un tel sujet, de ne pas laisser, même en abrégeant, trop de remarques minutieuses; mais il fallait passer par ce défilé raboteux pour arriver à des objets plus riants, pour entrevoir cette ingénieuse littérature du Midi, ce premier éclat de l'imagination provençale qui contraste avec l'esprit tout clérical , l'esprit d'imitation et de servitude conservé dans les écrits latins des religieux du moyen âge.
L'intelligence de l'Europe à cette époque se divise en deux grandes fractions. Ici , l'esprit ecclésiastique officiel et dominateur qui parle la langue latine ; là , l'esprit jeune, nouveau, hardi, chevaleresque, qui parle les langues nées d'hier. Pour arriver à ce premier point, il fallait étudier la décomposition pénible de cette langue latine qui avait autrefois conquis l'Europe, et qui la gouvernait encore par la théologie.
Une fois sortis de ces épines , nos recherches et nos découvertes seront plus attrayantes; et, comme involontairement j'ai l'esprit frappé de ces romans de chevalerie dont nous parlerons, je ne puis me défendre de songer en ce moment à ce grand nombre de romans qui commencent à peu près comme nos études sur le moyen âge. Le chevalier est d'abord obligé de franchir des landes arides , des buissons , des marais ; il tombe dans les fossés
bourbeux d'un gothique château ; mais enfin il arrive ; il découvre des salles resplendissantes de lumière, des princesses enchantées sur des trônes enrichis de diamants ; il entend des musiques célestes ; c'est tout un monde nouveau qui se révèle à ses yeux. Je souhaite que la riante apparition de la poésie provençale ait pour vous un charme semblable , et vous dédommage ainsi des aridités et du désert que je vous ai fait traverser.