TROISIÈME LEÇON
Innovations grammaticales de la langue vulgaire. — Les articles; l'emploi des verbes auxiliaires. — Détails a cet égard. — Littérature latine contemporaine du développement de la langue romane. — Caractères de ces deux civilisations, presque étrangères l'une à l'autre. — Poésies des troubadours, au commencement du xiie siècle. — Guillaume, duc d'Aquitaine ; Bernard de Ventadour. — Quelques mots sur Berlram de Born. Traduction d'un de ses cbanls guerriers. — Liberté hardie de la plupart des troubadours.
Messieurs ,
Je ne vous tiens pas encore tout à fait quittes de la grammaire et de la philologie. On m'a conseillé, en termes ingénieux, de passer vite à la poésie des Troubadours ; mais il faut me pardonner encore quelques recherches techniques. Ce ne sont pas des remarques curieuses ou savantes ; mais ce sont de petits événements de grammaire , qu'il n'est pas permis d'oublier dans l'histoire des antiquités de notre langue. Je tâche seulement de distribuer nos études en ce genre, de manière à ne
surcharger aucune séance par un détail trop long et trop exclusivement ennuyeux.
Aujourd'hui , quelques mots encore sur plusieurs des éléments de la langue nouvelle. Nous marquerons, dans ceux mêmes qui semblent le plus modernes , un rapport intime avec la langue latine ; et leur uniformité , dérivant de la même source , nous montrera le mouvement simultané des dialectes du Midi , pour se développer sous l'influence de la langue et des souvenirs romains.
Parlons d'abord de l'article ; comment l'article roman est dérivé du mot latin , et quel rôle il devait jouer dans les langues modernes.
Que l'article roman , dans ses variétés , que le masculin el, elh, lo, que le féminin la, M, ilh, que le pluriel els, elhs, los, U, las, conservés ou légèrement altérés dans nos langues du Midi , viennent directement du pronom latin Me, cela n'a pas besoin d'être dit. Mais remarquons que , dans les meilleurs auteurs de l'antiquité , ce pronom Me avait reçu quelquefois , comme représentant du substantif, des applications fort rapprochées de notre usage moderne. Si un jeune étudiant de nos collèges écrivait cette phrase latine : Romani sales salsiores sunt quam illi Atticorum, on l'accuserait de gallicisme. Eh bien , c'est une phrase de Cicéron. Cette manière d'employer Me, de lui donner dans la phrase construite la place du nom , cette anticipation sur les formes de nos langues se retrouve dans le style du plus grand et du plus pur écrivain de l'ancienne Rome. Dans beaucoup d'autres pas-
sages des auteurs latins, le pronom Me est appliqué d'une manière emphatique. C'était un acheminement vers l'emploi qu'il a pris dans nos langues modernes , et qui se lie naturellement à ce besoin de méthode et de précision qu'éprouvent à la fois la civilisation et la barbarie, les peuples métaphysiciens et les peuples grossiers.
En effet, cet usage de l'article essayé par les plus élégants auteurs latins , c'est par les auteurs semi-barbares qu'il a été plus nettement caractérisé , et qu'il est entré dans les langues modernes. Ces chartes, ces contrats, dont je vous ai parlé , renferment sans cesse des applications de Me, Ma, Mud, qui représentent nos articles. Mi Saxones per solvant de illos navigios, etc. — Dono prœter Mas vimas, quomodo Me rivulus currit, totum illum clausum. Au milieu des phrases les plus incorrectes et de la plus bizarre confusion des cas , un instinct de clarté, déjà tout moderne , ramène sans cesse l'emploi de ce mot.
Je m'arrête , Messieurs. Quelque chose de plus important que l'article et un attribut particulier des langues modernes , c'est l'emploi du verbe être et du verbe avoir, usités comme auxiliaires. La plus grande révolution qui se soit opérée dans la syntaxe , depuis les Grecs et les Romains, consiste dans ce double procédé. On ne peut nier, cependant, que le principe ne s'en trouve dans la forme même de ces langues antiques. Non-seulement le verbe avoir, mais l'acception singulière qu'il a prise dans rios langues modernes dérive du latin : elle y était rare ,
peu apparente, peu nécessaire, suppléée par d'autres modifications ingénieuses et variées ; elle y était cependant. On a remarqué plusieurs phrases latines où le verbe habere, construit avec un participe, a précisément la même place et la même force que le verbe avoir dans nos langues modernes. Urbem quam parte captant, parte (Vrvtam habet, disait Tite Live : « La ville qu'il a prise en partie, en partie détruite. » — Prœmisit omnem equitatum quem ex otnni provincia coactum habebat : « Il fil partir en avant la cavalerie qu'il avait rassemblée de toute la province. » Et si l'on conteste sur ces exemples, où habere pourrait être remplacé par le verbe tenere, il en est d'autres de plus précis encore , de plus littéralement modernes. Vectigalia parvo pretio redempta habet : « Il a racheté le tribut à bas prix. » — De Cœsare satis diction habeo : « J'en ai dit assez sur César. » Là, certainement, il n'y a pas la possession exprimée : on ne possède pas ce que l'on a dit. Le verbe habere a perdu , dans cette phrase, sa force primitive, et a pris un sens accessoire comme dans nos langues modernes.
Ce n'est pas tout. Une singularité qui semble moderne encore , c'est l'emploi impersonnel du verbe avoir,, et , dans ce cas, la substitution du verbe avoir au verbe être. On en trouve aussi la trace dans la vieille langue latine. Ouvrez Plante , témoin d'autant plus important , que son langage familier a dû se conserver dans la langue populaire; vous y voyez : Quia istic habet? « Qu'y a-t-il là? qui est là? » On a rapproché cette construction du verbe
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grec lyeiv ; on a sous-entendu le pronom personnel se. N'importe , voilà dans l'usage courant et littéraire une application du verbe latin habere semblable à notre tournure impersonnelle il y a.
La langue romane offrit d'abord ces types , qu'elle recevait directement du latin. Ses verbes actifs se conjuguèrent avec le secours du verbe avoir, qui servit à former à la fois le passé et le futur. Je sais qu'on peut supposer à cet usage une origine gothique : on peut dire même, si l'on veut, que le verbe gothique haben est plus ancien que le verbe latin habere. Il est certain que cette forme et son acception comme auxiliaires appartiennent à cette vieille langue du Nord qui remonte jusqu'aux Scythes, et qui offre des affinités remarquables avec le sanscrit et le grec.
Quand Ovide exilé nous parle de cette langue gétique et sarmate qu'il avait si bien apprise , et dans laquelle , avec sa facilité de bel esprit romain , il faisait des vers et des panégyriques pour le roi du pays :
Jam didici getice sarmaticeque loqui ;
quand il célèbre ce roi , qui était poëte lui-même ; quand il rappelle que dans cette langue barbare , mais anciennement cultivée, on trouve des traces de la langue grecque altérées par la rudesse de la prononciation gétique :
In paucis rémanent graise vestigia lingiue, Hœc quoque jam getico barbara facta sono ;
peut-on douter du commerce primitif de toutes ces langues? peut-on s'étonner que le gothique ait eu anciennement des analogies avec le latin, qui porte des caractères si fréquents de grécité? Peu importe l'étymologie immédiate , le latin habere et le gothique haben ont une même source, sont un môme mot ; seulement l'usage auxiliaire que ce terme avait plus souvent dans la vieille langue teutonique a prédominé dans la formation de nos idiomes modernes.
Les Grecs et les Latins avaient également appliqué le verbe être d'une manière accessoire , mais en hommes qui pouvaient se passer de cette ressource, et qui trouvaient d'autres moyens dans les inflexions variées de leurs verbes. Pour former le passif, ils ne se servaient pas tout d'abord du verbe être, ils ne l'admettaient que pour un ou deux temps, le passé et le futur passé, amatussum, amatus ero. L'idiome vulgaire, qui naissait du latin, employa tout de suite, et pour tous les temps passifs, le verbe être : cela était plus expéditif et plus simple. On répétait un verbe que l'on savait, au lieu d'en apprendre un nouveau. On joignait au participe passé de chaque verbe les diverses modifications du verbe être : c'est le procédé de la langue romane et le nôtre.
Cette méthode amena bientôt une autre simplification un peu barbare : c'est l'alliance du verbe être et du verbe avoir. Par quel travail l'esprit est-il arrivé à dire j'ai été? Quel rapport y a-t-il entre cet avoir, qui indique primitivement la possession , et le lait d'une action accomplie ,
et par conséquent d'une action passée ? Si quelque chose exclut la possession , c'est le passé. L'esprit moderne est arrivé là par un détour. D'abord il a été beaucoup plus barbare et plus logique ; il a dit : je suis été , sonostato ; sans doute parce que dans la latinité barbare on avait dit sum status, les deux verbes étant à la fois rapprochés et distincts. Ces deux verbes essere et stare se retrouvaient dans le roman méridional ; ils se conservaient encore dans le français déjà formé des Assises de Jérusalem. On y lit : il fut été mort.
Les peuples grossiers procèdent à peu près comme les enfants. Si vous avez parfois étudié le langage des enfants, comme s'y plaisait Rousseau, vous avez pu observer que leurs barbarismes sont logiques. Nous autres écrivains, académiciens , nous disons sans scrupule : Je vais là ce soir ; irez-vous ? Notre phrase est incorrecte ; un mot important est supprimé ; la précision du langage demandait y irez-vous ? L'élision a prévalu, et l'habitude a rendu la phrase complète, malgré la grammaire. Un enfant ne manque pas de dire, par sa logique naturelle, irai-je-ïy ? Il est plus correct, et même un peu harmonieux, moyennant ce t qu'il a introduit.
Les peuples barbares procédaient comme cet enfant ; ils altéraient, ils suppléaient, ils raccommodaient la langue latine par des ressources à peu près semblables. Ce premier travail une fois achevé, quand leurs sens se sont un peu raffinés, que leur goût est devenu plus sévère et plus délicat, que la pratique môme de cette langue, ma-
niée par eux, a servi à l'épurer et à l'assouplir, alors ils ont abandonné quelques-unes de ces constructions barbarement méthodiques , et les ont remplacées par des irrégularités et des équivalents. On s'est lassé de cette forme, je suis été, d'autant plus que les deux verbes, qui étaient d'abord distincts par leur double origine, s'étaient confondus en un seul. En français on a abandonné un des verbes être, et, choqué du double emploi du second , on l'a remplacé par le verbe avoir. La langue romane offrit d'abord, dans la conjugaison de ses verbes, ce procédé simple et facile qui se retrouve dans tous les idiomes actuels de l'Europe latine : là naquit notre grammaire analytique et simple.
Ainsi, Messieurs, depuis le ixe siècle, il existait en France, et, avec des nuances plus ou moins fortes, dans toute l'Europe méridionale, un idiome entièrement formé sur le type latin , qui avait supprimé les désinences des cas, simplifié les verbes, suppléé les inflexions variées du passif par les verbes auxiliaires , créé des règles commodes et ingénieuses : c'est un grand travail de l'esprit humain. Relativement à l'extension de cette langue dans la France du Nord , on ne peut contester l'autorité des serments de 842 ; la langue de cet antique document se rapproche tout à fait du roman méridional. L'orthographe de ce morceau, l'emploi fréquent des k, les sons durs de quelques mots étaient peut-être communs alors au roman français du Midi et du Nord ; peut-être aussi doit-on y voir comment la langue méridionale était altérée dans le
Nord, où cependant il n'est pas douteux, par cet exemple, qu'elle ne fût comprise et usitée.
Maintenant que l'analyse abrégée des principales parties de cet instrument nouveau a lassé votre attention, n'est-il pas temps de rappeler ce qu'il produisit d'ingénieux sous des mains habiles ? Nous passons tout à coup du travail le plus aride au plus intéressant des spectacles, la naissance du génie chez un peuple nouveau. Mais il est plus facile d'expliquer des règles de grammaire que de retrouver l'intelligence de ce premier enthousiasme poétique, emprunté à des temps si différents du nôtre, à des mœurs qu'il faut étudier. Que de choses seront perdues pour nous dans cette vivacité naïve , et dans cette mélodie déjà savante qui charmait la France méridionale au xne siècle î
Mille questions d'histoire et d'antiquités modernes , mille curieuses recherches devraient se lier à l'étude de cette poésie vulgaire ; et je suis encore plus gêné par la foule des souvenirs, que je n'étais tout à l'heure refroidi par la sécheresse des détails. Mais d'abord cet art , ce génie nouveau qui s'élève avec une langue nouvelle , pouvons-nous le considérer en lui seul , et ne tenir aucun compte des études et des réminiscences latines qui développaient , à la même époque , l'esprit des hommes , sous l'influence toute-puissante de l'Église? N'y a-t-il pas dans cette situation , pour ainsi dire, double des intelligences , dans ce travail à la fois latin et moderne , ecclésiastique et populaire , qui se faisait alors , et qui
était indépendant l'un de l'autre, un trait caractéristique du moyen âge, qui n'appartient à aucune autre époque?
Aujourd'hui notre civilisation courante est devenue le fond de nos pensées les plus intimes. La vie est si savante, si développée, si munie d'inventions ingénieuses, qu'elle est bien plus forte que les souvenirs du passé. C'est dans le temps présent qu'on vit ; c'est avec les pensées de tout le monde que chacun pense ; les études variées, les souvenirs viennent se perdre dans le sentiment actuel de la civilisation, et servent seulement à l'orner et à l'enrichir. Mais il y eut dans le moyen âge un état du monde tout différent, où la science était autre chose que la civilisation ; où il existait deux civilisations : une civilisation de réminiscence et de solitude, qui s'entretenait par la contemplation religieuse et l'étude de quelques monuments de l'antiquité ; une civilisation de gaîté, de désordre, qui était la vie des châteaux et des cours. Cela ne peut plus se retrouver. Il y a sans doute ici de bien studieux jeunes gens, dévoués à de longs travaux ; mais jamais ces travaux les emportent-ils tout à fait hors de leur temps ? sont-ils dans un autre monde , dans un autre ordre d'idées que celui qui préoccupe les esprits ?
Il n'en était pas de même aux xr et xue siècles. Un homme , dans la solitude du cloître , séparé du monde par la vie religieuse , défendu des violences par les barres qui fermaient la porte du couvent, etpar le respect religieux qui en défendait l'entrée, étudiait d'abord les livres saints. Beaucoup d'esprits restaient , pour ainsi dire , opprimés 1. 6
sous le poids de cette étude ; et , dans les longs travaux du cloître , le chant grégorien et la prière prenaient toute leur pensée. Mais d'autres esprits plus actifs rêvaient au delà; ce n'était pas la vie extérieure qui les occupait, c'était la vie antique. Ils ne quittaient pas leur cellule pour errer en imagination au milieu des tournois et des fêtes du moyen âge ; c'était un monde inconnu pour eux ; on le voit dans la sécheresse des chroniques écrites par des moines : mais ils vivaient avec ces Pères de l'antiquité chrétienne , Augustin , Jérôme , qui eux-mêmes étaient , par l'étude , contemporains des grands hommes de l'antiquité païenne. Aussi , un moine savant du xir siècle , sous son costume qui aurait si fort étonné Cicéron , avait cependant un grand nombre d'idées philosophiques, morales, littéraires, en commun avec Cicéron. Par l'imagination et la pensée, il ressemblait bien plus à ces grands lettrés de l'antiquité qu'à ce baron ignorant et féroce , tout bardé de fer, qui ne savait que piller et tyranniser ses vassaux.
Par exemple, à la fin du Xe siècle, dans ce temps où la trêve de Dieu obtenait à peine qu'il y eût deux jours de la semaine sans pillage et sans guerre, un savant, un philosophe, comme Gerbert, se formait dans les monastères d'Aurillac et de Bobio. Il relisait les plus précieux manuscrits de l'antiquité latine , ceux mêmes que nous n'avons plus. Il étudiait la métaphysique, l'histoire, les lettres. Il apprenait, d'après quelques traités grecs et latins, les éléments de la géométrie. Il travaillait même à
des ouvrages d'une mécanique ingénieuse; il fabriquait des horloges de bois et des sphères. Il les échangeait pour des manuscrits : « Nous ne t'envoyons pas la sphère , écrivait-il à un de ses amis. Nous ne l'avons pas encore achevée. Et ce n'est pas une chose de peu de travail à faire, au milieu de tant d'occupations. Si donc tu tiens à ces grandes études, adresse-nous le volume de YAchilléide de Stace soigneusement transcrit. Cette sphère, que tu n'obtiendras jamais gratis , à cause de la difficulté d'un tel ouvrage , tu pourras me l'arracher par ton présent. » Yoilà quelles étaient les distractions de ce moine du Xe siècle, qui, à la vérité, fut accusé de magie, et qui devint pape. N'est-il pas évident que de pareilles études , de pareils souvenirs, qui le transportaient dans un monde si différent du monde barbare, et même du monde chrétien, devaient déposer dans son esprit une foule de pensées étrangères à son siècle, et faisaient de lui un homme autre que ses contemporains ?
Les plus remarquables exemples de ce retour à l'antiquité par l'étude se trouvent précisément à l'époque où naissait et se développait le génie moderne dans une langue vulgaire. Vers les Xe et xr siècles la langue latine, dès longtemps bannie de l'usage vulgaire , quoique réservée encore aux actes publics , et souvent même à la prédication , était devenue langue savante , mais pourtant familière, et, pour ainsi dire, domestique dans les couvents. Elle y était étudiée avec soin , et parlée naturellement. Elle n'était plus ce qu'on la vit au vne siècle,
emportée par une décadence progressive qui la précipitait vers la barbarie. A cette époque les savants mêmes, Grégoire de Tours, écrivaient dans un style grossier, dont les constructions sont souvent défectueuses , mêlées de termes qui n'appartiennent pas à la langue latine. Mais aux xe et xr siècles , vous voyez des moines , des religieuses , des évèques parler une langue qui n'est pas la langue latine du siècle d'Auguste , qui a son originalité propre , mais qui en même temps a quelque chose de correct et de savant.
Par exemple , il est un écrivain , fort peu connu de vous peut-être ; c'est un Allemand qui vivait au milieu du xir siècle, c'est Lambert cl' Âffschensbourg . Il a écrit une histoire des guerres de l'Italie contre l'Empire ; il a raconté la vie de plusieurs papes de cette époque ; il a retracé le caractère des empereurs d'Allemagne ; il a expliqué leur politique ; il a montré les luttes des grands vassaux d'Allemagne contre la puissance impériale, tout cela dans un style plein de nerf et de vigueur, imité de l'antiquité , sans être servilement calqué , reproduisant des pensées modernes sans tomber dans la barbarie , altérant quelquefois par cette élégance le vrai caractère de la vie féodale , mais offrant cependant le modèle d'une pensée forte et d'une langue généralement expressive et naturelle : ce phénomène littéraire s'explique aisément. Doué d'un génie heureux, cet homme, dans son couvent, avait lu sans cesse Tite Live, Tacite, Salluste ; et par cette méditation assidue il s'enlevait à son temps, dontcepen-
dant il écrivait l'histoire : de tels récits sans doute laissent à désirer. Historiquement, la barbarie du style vaut mieux pour nous donner l'image et comme le reflet de la vie contemporaine. Mais ce que nous cherchons en ce moment, c'est le travail raffiné de quelques hommes dans un siècle grossier, ce retour à l'éloquence par l'étude et le goût : cela même devient un trait caractéristique de l'esprit du temps. On en trouve d'autres exemples, parmi lesquels je citerai les drames latins d'une religieuse allemande du xie siècle , Urotsvithe , qui , dans des sujets chrétiens, imite avec assez d'art le style de Térence.
Enfin, quand cette langue latine, conservée comme un instrument savant, tombait sous la main d'un homme de génie, alors elle prenait une énergie , une élévation singulière. Croyez-vous, par exemple, que lorsque ces hommes d'action et de conseil qui entouraient Guillaume le Conquérant , Lanfranc et d'autres, s'exprimaient en latin, ils n'y portassent pas la vigueur et la plénitude de leur pensée? Je ne sais pas si Guillaume le Conquérant dictait lui-même ses lettres en latin; mais, certes, ce n'était pas un secrétaire obscur, un clerc de paroisse, qui les traduisait. Rien qui soit d'une éloquence diplomatique plus serrée, plus vive, plus originale que la lettre par laquelle Guillaume, répondant à Grégoire VII, lui promet le tribut et lui refuse l'hommage.
Le latin ecclésiastique prend un caractère plus grand encore sous la plume de Grégoire VII. Le recueil des lettres de ce pape est un monument unique dans l'his-
toire de l'esprit humain. Le style en est original, comme la pensée. Ce n'est pas le latin incorrect et lourd de Grégoire de Tours. Ce grand pape était plus instruit même dans les lettres. Il déteste l'antiquité païenne; on dit même qu'il en a brûlé quelques monuments : mais il en a presque l'éloquence. Il est là dans sa langue naturelle; il s'en sert pour écrire à des femmes, à Béatrix, à Mathilde : car il arrivait alors pour le latin ce qui arriva pour le français dans une partie des contrées de l'Europe. Le français fut étudié comme langue morte, et parlé comme langue familière et vivante. Frédéric et Walpole écrivaient le français avec invention , comme une langue vivante , et avec pureté, parce qu'ils l'avaient apprise littérairement. Même résultat pour le latin à cette époque ; même mélange d'une réalité active qui communique tant de vie au langage, et de cette étude sérieuse et attentive que le viie siècle avait presque entièrement ignorée, qui s'était ranimée comme par un effort du génie de Charlemagne, et qui, interrompue de nouveau, reparaissait avec plus de force au xr siècle, sous l'influence de quelques savants hommes.
C'est surtout à l'empire de l'Église que la langue latine avait servi d'interprète. C'est dans les grands débats entre les empereurs et les papes qu'on pourrait trouver veine d'éloquence. Chose remarquable! le savoir était égal dans les champions des deux causes ! Ainsi l'Italie pontificale influait doublement sur la civilisation du monde : elle influait par ses exemples ; elle influait par
la résistance et par l'émulation haineuse qu'elle provoquait. Le croiriez- vous? la chancellerie des empereurs d'Allemagne , à Bamberg, à Mayence, avait des hommes presque inconnus de l'histoire , et qui , sur la querelle de l'Empire et du sacerdoce , sur l'indépendance des princes , sur les droits réels ou prétendus des rois d'Allemagne en Italie , raisonnent avec une subtilité diplomatique, une précision, une clarté, une science de langage tout à fait remarquable; et cela, dans la barbarie des xr et xir siècles. C'est seulement dans ces débats réels que le talent se retrouve. Lorsque la passion n'est pas là pour animer cette lettre morte d'une langue ancienne, lorsque ces écrivains font des vers et des panégyriques, ils peuvent rester corrects , et employer grammaticalement la langue latine; mais ils semblent frappés de mort : il n'y a que la controverse qui leur rende ce qu'on souhaite , ce qu'on trouve dans une langue actuelle. Mais pour faire apprécier quelquesuns de ces essais de génie, il faudrait les encadrer dans un long récit ; il faudrait leur restituer toutes ces circonstances et tout cet intérêt du moment , qui faisait le talent de l'écrivain et la vie de l'ouvrage.
Je laisse donc de côté cette étude. J'oublie même les sermons de saint Bernard, qui, prononcés en latin, avaient cependant une action populaire. Ce fait , qui prouve qu'au xn" siècle la langue latine était encore fort répandue et à demi vulgaire, vous étonnera peut-être. Quelques savants mêmes en ont douté; maison peut leur
opposer une très-forte autorité. Le secrétaire même de saint Bernard a écrit ces paroles : « Moi qui avais quitté la plume, ayant pressenti et connu le désir que vous avez de posséder les paroles de ce saint homme, dont l'éloquence et la sagesse, la vie et la gloire se sont répandues dans toute la latinité, j'ai pris mes tablettes et j'ai transcrit ce que j'avais. »
Ainsi cet état double de l'esprit humain, que nous avons déjà remarqué, se retrouve partout. Il y avait dans l'Europe une espèce de république intellectuelle et invisible qui tenait à l'antiquité et parlait sa langue ; et on disait d'elle omnis latinitas , comme on a dit, toute la chrétienté. On ne peut douter cependant que saint Bernard n'ait aussi prêché dans la langue du pays , dans le roman wallon, fort distinct du roman provençal. Le cri de guerre Diex el volt était la réponse du peuple.
Il est à croire, Messieurs, que le premier grand emploi de la langue moderne, la première action puissamment populaire, exercée par elle, se rattache aux commencements des croisades. En effet, si vous imaginez une cause qui ait dû animer les esprits, les enhardir et les forcer à la parole publique, en langue vulgaire, c'est sans doute cet enrôlement universel au nom de la croix, ce religieux appel qui s'adressait à l'ignorant, au villageois, comme au seigneur, c'est-à-dire souvent à deux ignorants ensemble. Qu'aurait fait la langue latine entre ce baron qui ne savait pas lire, et ce vilain qui ne parlait que le patois de son village? C'est alors qu'on vit partout les puissants
prédicateurs qui agitaient les esprits, se servir de l'idiome moderne.
Dans le Midi , beaucoup d'œuvres poétiques avaient précédé cet avènement de l'éloquence. La grande révolution des croisades en multiplia le nombre, mais n'en changea pas le caractère tour à tour religieux et profane. On croirait, en les lisant , qu'il entra dans les croisades autant d'idées mondaines et frivoles que d'idées enthousiastes et sévères. Je ne veux pas rappeler ici l'anecdote de ce chevalier qui part pour la croisade, afin de rencontrer plus facilement une dame qu'il avait peine à voir dans son château. Ce fait, que votre gravité et la mienne laissent passer rapidement, en rappellerait mille autres, et indique l'esprit général de la poésie des Troubadours. C'est ici que notre étude sur le moyen âge présente plus d'une difficulté, qu'il faut éluder discrètement. Le bon temps, comme on l'a dit, le siècle de nos bons aïeux ne fut pas toujours, ne fut jamais un temps de pureté morale. Des gens qui déplorent, à dater du xive siècle, la corruption progressive, et, pour ainsi dire, la perfectibilité indéfinie des mauvais principes, seraient épouvantés, si on essayait d'ouvrir devant eux, et d'interpréter les productions de ces temps, qu'on aime à supposer innocents, parce qu'ils étaient grossiers et féodaux. La licence et même l'impiété se mêlent sans cesse à la vivacité naïve et à l'imagination piquante des écrivains. Je sais que les arts n'ont pas toujours la sévérité que prescrit la morale ; je sais que l'imagination et le goût ne s'ef-
frayent pas de tout ce qui peut blesser une austère vertu ; mais ici je dois indiquer plutôt que définir.
Bornons-nous d'abord à rêver cet état de la France méridionale, qui favorisa le génie de ces poètes, et qui inspira la mollesse de leurs chants. Depuis la fin du ixL siècle, à côté de cette France du Nord, si ravagée, si désolée par les invasions et le mauvais gouvernement , par les guerres intestines et la rapacité des seigneurs, une France du Midi avait reçu des lois plus douces et une vie meilleure. La fondation du petit royaume d'Arles , qui fut ensuite remplacé par le comté de Provence , divisé plus tard en comté de Barcelone et en comté de Toulouse ; le gouvernement de plusieurs petits princes, qui passèrent obscurs , heureusement pour leurs sujets ; l'union de la princesse Dou/ce avec le comte de Barcelone; l'influence des Espagnols , qui, à cette époque-là, étaient fort avancés en civilisation et avaient beaucoup emprunté du génie brillant et de la galanterie chevaleresque des Mores ; toutes ces causes firent fleurir dans la Provence les arts et la gaye science. Figurez-vous que la vie féodale, singulièrement adoucie dans ce pays , offrait plus rarement qu'ailleurs des guerres intestines ; que le comte de Provence et de Barcelone tenait une cour élégante où se réunissaient une foule de gentilshommes du pays, dont la vie se passait tout entière à chasser au faucon, à faire des vers, à les chanter, à les offrir ; puis à discuter entre eux sur des questions qui n'ont pas un intérêt philosophique très-grand, et qui semblaient la con-
tre-partie des thèses qu'on agitait dans l'école d'Albert le Grand ou même d'Abélard. C'étaient des questions d'un ordre fort subtil, à peu près semblables à celles que M . de la Harpe a traitées dans son Cours de littérature, lorsque, parlant devant l'auditoire ingénieux et mêlé de l'Athénée , il examinait, avec beaucoup de savoir et de méthode, si Orosmane était plus malheureux, quand il croyait à l'infidélité de Zaïre, ou quand il la savait innocente, après l'avoir tuée. La question, que je n'aurais pas soulevée, fut gravement discutée par plusieurs esprits élégants du xvme siècle. M. de la Harpe lut leurs lettres devant son auditoire,, résuma, prit des conclusions, que vous pouvez lire dans le Cours de littérature.
Eh bien, ces questions, qui, pour parler sérieusement, me paraissent une fadeur de la fin du xvme siècle, sont nées par anticipation, et ont été développées avec beaucoup d'esprit dans la France du xir et du xme siècle. Les troubadours ne faisaient pas autre chose. Un troubadour était donc souvent un gentilhomme qui avait un bon château et des vassaux , comme , par exemple, Bertram de Born, qui avait mille sujets ; son frère lui en prit un jour cinq cents, mais il les reconquit après une rude guerre. Quelquefois aussi c'était un prince souverain, comme le plus ancien des troubadours dont nous ayons les œuvres, Guillaume, comte de Poitiers et duc d'Aquitaine ; lequel Guillaume fut, dans la première partie de sa vie, un mauvais prince, et même un bien discourtois chevalier, qui, plus tard, courut les aventures de la croisade avec
beaucoup d'intrépidité, et finit par se faire moine. Quelquefois aussi un troubadour n'était rien qu'un obscur vassal, un serviteur né dans le cbâteau, comme, par exemple, Bernard de Ventadour, le fils de l'homme qui chauffait le four du comte de Ventadour. Ce Bernard avait été élevé par la bonté de son seigneur ; il avait un talent naturel pour la poésie ; il avait la voix belle ; il faisait des vers, il les chantait, il les dédiait. Ces vers avaient du succès. A la vérité, un jour le comte de Ventadour fit sévèrement séquestrer la comtesse dans un donjon du château, et chassa le malheureux troubadour. Alors il partit avec ses vers, et alla tranquillement à la cour d'Éléonore de Guyenne, de cette Éléonore qui a tant embarrassé quelques-uns de nos graves historiens ; de cette épouse de Louis le Jeune, répudiée par lui pour sa conduite légère à la croisade, et qui dès lors épousa le duc de Normandie , lui porta la Guyenne en dot, et par là facilita les entreprises des Anglais sur la couronne de France. Bernard de Ventadour est accueilli par Éléonore de Guyenne ; il est reçu dans sa cour; il fait des vers pour elle ; il dit dans ses vers qu'elle sait lire :
J'écris pour elle ; et elle sait lire.
Cependant il ne put obtenir de la suivre en Angleterre auprès du grand duc de Normandie, son époux, qui goûtait moins la poésie du troubadour. De la petite cour de Guyenne, Bernard passa donc à celle du bon Raymond, comte de Toulouse.
Après cette vie de gaîté et de faveur, il finit comme on finissait toujours à cette époque, par se faire religieux : il entra dans l'ordre de Cîteaux. Ainsi le seigneur aventureux et tyrannique, le troubadour imprudent, tout le monde aboutissait au cloître.
Un troubadour avait auprès de lui quelqu'un qui ressemblait à un écuyer à côté d'un chevalier. Le troubadour faisait des vers , et souvent les chantait lui-même ; mais de plus il était suivi d'un et parfois de deux jongleurs , qui chantaient ses vers , ou récitaient de longs romans et des histoires de chevalerie. Comme le jongleur était un personnage secondaire, quand on était las de l'entendre, pour varier, il faisait des tours. Dans les mœurs du temps , la condition de troubadour, souvent adoptée par les grands , était singulièrement honorée ; celle des jongleurs , au contraire , semblait un peu dédaignée. Toutefois, quand on était un jongleur très-habile ou très-heureux, on s'élevait au rang de troubadour. A force de chanter des vers, on apprenait à en faire soimême ; si ces vers étaient ingénieux , s'ils étaient répétés, s'ils plaisaient à des beautés célèbres du temps, alors un duc , un comte , un vicomte vous faisait chevalier; et, quand on devenait chevalier, et qu'on avait la gaye science, on était de plein droit troubadour. Quelquefois aussi , quand on était troubadour, et que l'on commettait d'autres fautes que celles qui étaient alors universelles et permises aux troubadours , on était dégradé, et on retombait à l'état de jongleur. Dans la bio-
graphie des troubadours , écrite en langue romane , et plus facile à entendre que leurs vers, on voit que Gaiicelm Faidit, troubadour célèbre, ayant eu le tort et le malheur de perdre tout son avoir au jeu de dés , fut réduit à se faire jongleur, et n'était plus reçu qu'à ce titre dans les cours et dans les châteaux.
Toutes les conditions sociales , nous l'avons vu , fournissaient des troubadours. Leur carrière était assez uniforme dans son heureuse gaîté, et sans autre événement que la passion qui les inspirait. Rarement ils allaient, comme Peirols, voir le fleuve du Jourdain et le tombeau du Christ. Par leurs chants, ils excitaient à la croisade ; mais ils étaient retenus par les délices des cours de Provence. Il en est un cependant dont le voyage fut célèbre , tellement que le moine des îles d'Or, historien des troubadours, l'a placé en tête de tous les autres. C'est Geoffroy Rudel ; son histoire sera très-courte.
Geoffroy Rudel était vanté pour le tour ingénieux de ses chansons et la douceur de sa voix. Il faisait aussi de longues histoires , qu'il n'écrivait pas , mais qu'il racontait dans les soirées des châteaux. Un jour on lui montra le portrait d'une dame française de la terre sainte , de la comtesse de Tripoli. À la vue de ce portrait, il prit la résolution de partir pour la croisade. Malgré les regrets de ses nombreux amis et les efforts qu'on fit à Béziers et dans d'autres villes pour le retenir, il partit. Embarqué au port de Marseille, il fit dans la traversée des vers charmants que je ne vous traduirai pas , et dans lesquels
il chantait son départ, qui n'était pas un pèlerinage. Il tomba malade en route ; il aborda mourant à Tripoli ; on annonça dans la ville , moitié française et moitié sarrasine, qu'il arrivait un vaisseau d'Occident, et que sur ce vaisseau était un chevalier, un poëte attiré de si loin par la réputation des vertus de la comtesse de Tripoli , qu'il était dangereusement malade, et demandait à la voir avant de mourir. La comtesse de Tripoli, touchée de ce dévouement et de ce malheur, se rendit à bord , et donna sa bague au chevalier, qui expira, dit-on, en la voyant. La comtesse le fit ensevelir dans l'église des Templiers , et prit bientôt après le voile de religieuse.
Voilà une histoire sèchement et mal contée. C'est le procès-verbal d'un roman ; mais vous voyez bien vite tout ce que l'imagination riante et poétique du xne et du XIIIe siècle devait rêver sur de pareils souvenirs. Ces faits, volontairement écourtés , vous concevez sans peine combien la poésie des troubadours les embellissait et les animait de couleurs variées et nouvelles.
Ainsi , il est vrai de dire qu'avec ce mouvement du monde, qu'avec les croisades, avec ce mélange de guerre et de passion , il entrait dans le monde tout un enthousiasme qui devait plus tard animer le génie du Tasse , et produire cette admirable poésie de l'Italie au xvie siècle. Les anecdotes de mœurs , les petits contes historiques sont donc liés ici naturellement à l'histoire des lettres et au développement du génie poétique dans l'Europe moderne i
Mais vous me direz peut-être , ces troubadours enfin , dont vous nous parlerez encore , qu'ont-ils fait de plus que des chansons et des pèlerinages? Qu'est-ce que leur talent? leur poésie ressemble-t-elle aux fadeurs modernes où leur nom figure? ou bien ce talent a-t-il réellement quelque chose d'original? Y a-t-il là une nouvelle époque pour l'esprit humain , au moins dans les arts ingénieux de l'imagination et du goût? Je le croirais. Une chose m'embarrasse seulement, c'est l'égalité de gloire et de talent entre tous ces hommes. Le caractère du génie , c'est de primer tout d'abord au milieu de la foule des talents. Les arts sont cultivés dans un pays ; c'est la langue commune. Arrive l'homme de génie; il a une langue à lui. Quand vous lisez tous ces troubadours, vous êtes frappés de l'uniformité gracieuse de leurs images et de leurs expressions. Leur poésie riante et sonore semble toujours le son d'une même musique. En les étudiant beaucoup , on a quelque peine encore à les distinguer. Il y a cependant des différences :
Faciès non omnibus una
Nec diversa tamen, qualem decet esse sororum.
Il y a surtout des variétés dans les caractères, qui ont produit de fortes nuances dans les talents. Aucun d'eux, je le crois , ne s'élève au-dessus de tous par un éminent génie. Mais quelques-uns, dans les aventures de leur vie et dans l'ardeur de leur passion, ont eu quelque chose de plus original, qui s'est communiqué à leurs poésies.
Je ne sais si leur talent était supérieur ; mais leurs ouvrages éclatent et se distinguent. Ce sont, parmi ces hommes, ceux qui étaient adonnés au métier des armes. Cette vie guerrière du moyen âge, c'est là seulement qu'elle respire ; vous ne la retrouvez pas dans les chroniques latines. Lorsque le chroniqueur est un moine quelque peu savant , ce sont de vagues récits chargés de phrases de Tite Live. L'intelligence de la guerre y manque toujours ; on ne sent pas , en lisant cela , comment , au xiic siècle, battait le cœur sous l'armure. On n'a aucune idée de cette race d'hommes fiers et belliqueux ; on n'imagine pas les vertus qui se mêlaient à leur courage féroce ; on ne conçoit ni leur grossièreté ni leur génie.
Au contraire, dans ces chevaliers poètes, dans ces hommes de guerre qui chantaient la passion des armes , tout ce jeu d'une vie aventureuse , ce mélange de mollesse et d'instinct belliqueux, est rendu comme il est senti , avec une vivacité qui, parfois, égale l'accent même des grands poètes. Mais comme cet effet tient à la passion encore plus qu'au talent, comme c'est l'éclair de l'héroïsme reflété dans les vers , en ce genre la poésie des troubadours n'a pas produit de longs ouvrages. Il n'y a pas là de Dante. Ce sont des effusions éloquentes et passagères de colère et de haine ; ce sont des chants du moment. Tant que le guerrier troubadour a été sous le feu de sa passion , il a été poète ; mais ce génie habile , cet art profond, cette science surtout d'avoir longtemps du i. 7
talent, il ne semble pas qu'elle leur ait été donnée. Puis, dans cette vie errante et agitée , elle n'était guère possible. Qui aurait retenu de longs poëmes? Ces chants fort répandus n'étaient conservés que par la mémoire ; parmi les guerriers, plus d'un troubadour ne savait pas écrire. Bien que l'on ait prétendu que la mémoire seule ' avait d'abord transmis les grands poëmes homériques , l'exemple des troubadours et des chants populaires de la Grèce moderne me fait croire que , là où la civilisation est peu avancée , la poésie ne fait guère de longs ouvrages. Il faut donc nous borner à saisir, dans les vers des troubadours, les traits caractéristiques et nationaux inspirés par cette passion de la guerre, et ces accidents de la vie féodale.
Si vous voulez concevoir un moment ce qu'était un seigneur chanteur de ce temps-là , un guerrier troubadour, c'est à Bertram de Born qu'il faut vous adresser. Sa vie fut plus orageuse que celle de tous les autres troubadours , son caractère était plus fier et plus hardi ; la rudesse du moyen âge est tout entière en lui. Cependant ses vers sont habilement entrelacés ; des coupes savantes, des cadences harmonieuses et symétriques , un art que Pétrarque , dans les douceurs de sa vie cléricale , a trouvé cinquante ans plus tard, est déjà dans Bertram de Born, au milieu des agitations et des fatigues de sa vie guerrière.
On ne peut pas rendre cela. Voilà, comme Ta trèsbien remarqué M. Wilhem Schlegel, toute une partie de la poésie des troubadours qu'il faut chercher dans l'original. La poésie française elle-même, maniée avec art,
aurait peine à suivre tous les artifices du rhythme provençal. Je respecte , j'admire notre vers alexandrin ; mais, je le dirai, il a quelque chose de lent, même quand on le précipite , qui ne pourrait pas remplacer cette vivacité , ces mouvements brusques , ces saillies , et en même temps ces retours de la poésie romane. Ainsi, quand j'essaierai de traduire au lieu de raisonner, quand je voudrai vous mettre en face d'un poëte belliqueux tel que Bertram de Born, j'aurai le regret de gâter, d'altérer ce qu'il a dit. Figurez-vous qu'une science presque égale à celle des poètes de l'antiquité a dans l'original construit les paroles, nuancé, varié les sons, et joué avec le mètre; puis arrêtez-vous seulement aux pensées et à la passion.
Bien me plaît le doux printemps qui fait venir feuilles et fleurs. Il me plaît d'écouter la joie des oiseaux qui font retentir leurs chants par le bocage. Il me plaît de voir sur la prairie tentes et pavillons plantés; et il me plaît jusqu'au fond du cœur de voir, rangés dans la campagne, cavaliers avec chevaux armés.
Be m play lo douz temps de pascor Que fai fuelhas e flors venir j E play mi quant aug la baudor Dels auzels que fan retentir
Lor chan per lo boscatge; E plai me quan vey sus els pratz Tendas e pavallos fermatzj
E plai m'en mon coratge , Quan vey per campanhas rengatz Cavalliers ab cavals armatz ;
J'aime quand les coureurs font fuir gens et troupeaux. J'aime quand je vois à leur suite beaucoup d'hommes d'armes bruire ensemble ; et j'ai grande allégresse quand je vois châteaux forts assiégés et murs croulants et déracinés; et que je vois l'armée sur le bord qui est tout à l'entour clos de fossés , avec des palissades garnies de forts pieux.
Me plaît ce brave seigneur le premier à l'attaque avec un cheval armé, et sans crainte, parce qu'il fait oser les siens par sa vaillante prouesse. Et quand il revient au camp , chacun doit s'empresser et le suivre de bon cœur : car nul
E play mi , quan li corredor Fan las gens els avers fugir ; E plai me , quan vey aprop lor Gran ren d'armatz enseins brugir ' ;
Et ai gran alegratge, Quan vey fortz castelhs asseljatz , E murs fondre e derocatz -,
E vey l'ost pel ribatge Qu'es lot enlorn claus de fossatz Ab lissas de fortz pals serratz.
Atressi m play de bon senhor Quant es primiers a l'envazir, Ab caval armât , ses temor ; C'aissi fai los sieus enardir ;
Ab valen vassallatge , E quant el es el camp intralz , Quascus deu esser affermatz
E segre 1' d'agradatge ;
1 Brugir, de bruig , bruit, tumulte.
1 Deràcats, démolis, détruits, abattus.
Al' MOYEN AGE. 101
homme n'est prisé quelque chose tant qu'il n'a pas reçu et donné bien des coups.
Nous verrons les lances et les épées briser et dégarnir les casques de couleur et les écus , dès. l'entrée du combat , et les vassaux frapper ensemble , et fuir à l'aventure les chevaux des morts et des blessés ; et , quand le combat sera bien mêlé , que nul homme de haut parage n'ait autre pensée que de couper têtes et bras ; car mieux vaut un mort qu'un vivant vaincu.
Je vous le dis : le manger, le boire , le dormir n'ont pas tant de saveur pour moi que d'ouïr crier des deux parts : A eux î et d'entendre hennir chevaux démontés dans la forêt, et d'entendre
Quar nulhs nom non es ren prezatz Tro qu'a manhs colps près e douatz.
Lansas e brans , elms de color, Escutz traucar e desguarnir Veyrem a l'intrar de l'estor, E manhs vassalhs ensems ferir
Don anaran a ratge Cavalhs dels mortz e dels nafralz ; E ja pus l'eslorn er mesclalz ,
Negus nom d'aut paratge Non pens mas d'asclar caps e hralz , Que mais val morts que vius sohralz.
le us die que tan no m'a sabor Manjars ni beure ni dormir, Cum a quant aug cridar : A lor !
D'ambas las partz; et aug agnir Gavais voitz per l'ombralge , Et aug cridar : Aidatz ! aidatz !
E vei cazer perjos fossatz
crier : A l'aide, à l'aide! et de voir tomber dans les fossés petits et grands sur l'herbe , et de voir les morts qui ont les tronçons outrepassés dans leurs flancs.
Barons , mettez en gage châteaux , villages et cités , avant qu'aucun vous guerroie.
Et toi , Papiol , cours vite vers Oui et Non ; dis-lui qu'ils sont trop longtemps en paix.
Paucs e grans per l'erbatge , E vei los mortz que pels costatz An los tronsons outre passatz.
Baros, metetz en gatge Castels e vilas e ciutatz , Enans q'usquecs no us guerreiatz.
Papiol , d'agradatge Ad Oc et No t'en vai viatz , Die li que trop estan en patz.
Savez-vous quel était ce Oui et Non ? C'est Richard Cœur de Lion. Richard était politique en même temps que guerrier ; il n'était pas toujours pressé de faire la guerre ; il disait oui et non ; et le troubadour, dans sa gaîté moqueuse, lui fait de sa prudence un sobriquet injurieux. Voyez avec quelle irrévérence il traite les rois !
Il n'avait pas beaucoup mieux traité sa propre famille.
Mon frère , dit-il quelque part , veut avoir la terre de mes enfants ; il veut que je lui en cède une partie. On dira peut-être
que c'est méchanceté de ne pas lui céder le tout , de ne pas me réduire à devenir son humble vassal ; mais, je le déclare, il s'en trouvera mal s'il ose disputer avec moi : je crèverai les yeux à qui voudra m'ôter mon bien. La paix ne me convient pas ; la guerre seule me plaît. Je n'ai égard ni aux lundis , ni aux mardis. Les semaines, les mois, les années, tout m'est égal. En tout temps je veux perdre quiconque me nuit. Fussent-ils trois, quelle que soit leur puissance , ils ne gagneront pas sur moi un pouce de terre. Que d'autres cherchent, s'ils veulent, à embellir leurs maisons et à se faire une vie douce. Pour moi, faire provision de lances, de casques, d'épées, de chevaux , c'est ce que j'aime. A tort ou à droit , je ne céderai rien de la terre de Haute-Fort : elle est à moi ; et on me fera la guerre tant qu'on voudra.
Bertram de Born avait encore d'autres châteaux près de Limoges , notez ceci, Messieurs. Rien au monde n'est plus ridicule que les prétentions ouïes préjugés de pays ; et personne ne croit ces plaisanteries dénigrantes , que les habitants des diverses provinces se renvoient les uns aux autres. Certes, je tiens les habitants de Limoges tout aussi spirituels que ceux du reste de la France ; et dans cette réunion nombreuse de jeunes gens venus de toutes les provinces, je suis sûr qu'il y a des Limosins 4 qui valent les Provençaux et les Toulousains. Cependant un
Molière dit toujours Limosin, en parlant d'un habitant de Limoges; Rabelais dit de même : « Tu es Iimost'n/pour tout potaige, el tu veux ici contrefaire le Parisien. » (Chap. vi de Pantagruel.)
préjugé contraire a été quelquefois exprimé, d'abord par Rabelais , qui ne respectait rien : vous vous souvenez de cette scène si piquante où Pantagruel , ennuyé du mauvais français latinisé d'un écolier de l'Université , lui dit en le rudoyant :
Tu veux parler comme un Démosthène de Grèce , et tu n'es qu'un Limosin de Limoges.
Vous savez aussi combien Molière , qui respectait si peu de choses , a quelquefois cherché à jeter du ridicule sur les Limosins. Eh bien, par une expiation anticipée, cette poésie vive , brillante , cet éclat de trompette , ce son de lyre , cette verve , ce génie musical que vous venez d'applaudir, tout cela vient de la banlieue de Limoges. J'en conclus que les habitants de toutes les parties de la France sont également spirituels , et que peu de pays ont été mieux pourvus par la nature.
Pour choisir aujourd'hui parmi les troubadours ( car le nombre est une difficulté de cette étude ) , nous nous sommes arrêtés à celui qui rend le mieux l'accent guerrier de ce temps, et que l'on peut nommer le Tyrtée du moyen âge. La langue qu'il parlait, et qui portait le nom de langue limosine, de provençale, de catalane, était alors à son plus haut degré de perfection poétique , naturelle et forte. C'est la langue qu'ont étudiée Pétrarque et Dante. Dans cette langue, nous avons à considérer encore plus d'un poète, célèbre sans être supérieur aux autres ; mais célèbre par des circonstances étrangères à son génie, ce-
lèbre parce que Pétrarque l'a nommé, célèbre parce qu'il porte un nom historiquement conservé parmi nous. Il y a beaucoup de familles qui trouveraient leurs plus glorieux ancêtres dans les troubadours de ce temps-là. Il y a une famille entre autres, dont je ne veux pas prononcer le nom , famille très-dévouée à la monarchie , et qui a bien produit le troubadour le plus turbulent , le plus hardi , le plus factieux que l'on ait vu dans le xiie siècle.