CINQUIÈME LEÇON
Caractère général de la poésie romane. — Difficulté de la traduire.
— Combien elle diffère de la poésie moderne. — Genres qui lui ont manqué. — Grand nombre et uniformité de ses poëtes. — Encore Bertram de Born. — Citation remarquable. — Événements politiques où furent mêlés les troubadours; les croisades.
— Double point de vue à cet égard. — Anecdotes diverses. — Peu de troubadours présents à la guerre sainte. — Chants de quelques-uns d'entre eux, — Richard Cœur de Lion ; sa complainte.
Messieurs ,
Nous autres , gens du Nord , avec nos étés pluvieux et nos froids hivers , je ne sais si nous sommes bons juges de la poésie méridionale. Ce qu'elle a de brillant et de sonore ne fournit pas assez pour nous à la réflexion. Dans la vie tout extérieure, toute sensitive des peuples du Midi , l'harmonie seule défraie , pour ainsi dire , la poésie. Cette harmonie charme encore un étranger, quand il peut l'écouter dans l'idiome original ; mais c'est un son qui s'affaiblit et meurt dans une traduction ; et ce qui reste de sentiment et de pensée n'a pas toujours assez de force
et de variété pour soutenir l'intérêt. Sous ce rapport , la poésie romane ressemble bien peu à celle que , dans nos temps modernes, on a nommée romantique. L'étymologie ne prouve pas ici l'origine. La poésie romantique, telle qu'elle se montre dans les écrits des poètes allemands , est singulièrement rêveuse , réfléchie ; elle travaille beaucoup la pensée; elle subtilise le sentiment ; elle approfondit les impressions ; elle est alexandrine bien plus que romane et provençale ; elle rappelle bien moins la poésie du moyen âge que celle qui se forma dans le Bas-Empire, sous la double influence du christianisme et du platonisme, alors que les imaginations savantes et agitées étaient saisies d'une fièvre mystique. Rien ne ressemble moins à la poésie méridionale des premiers temps ; poésie qui est toute à fleur d'âme , et qui plaît , comme les accents d'une belle voix , indépendamment des pensées et des sentiments qu'elle exprime.
Ce caractère de la poésie provençale rend plus difficile la tâche que j'ai commencée. Si j'essaie de faire passer sous vos yeux cette succession de troubadours qui charmèrent les petites cours du Midi dans le xne et le xnr siècle, j'aurai bien de la peine, surtout avec la réserve que je m'impose , à ranimer assez votre attention.
La Provence, la Catalogne, la haute Italie, en tant que les poètes y parlaient la langue provençale, ont produit plus de cent poètes, célèbres de leur temps. Il est resté de ces poètes des recueils immenses, dont la moindre partie publiée forme déjà plusieurs volumes. Dans
cet amas de poésies, les sujets et les idées sont peu variés; le mètre l'est beaucoup. Les combinaisons arythmiques des troubadours sont très-nombreuses; mais sous cette diversité apparente se cache , il faut l'avouer, non pas la stérilité de l'âme, mais une sorte d'uniformité qui tient au retour fréquent des mêmes impressions. L'amour, la guerre, la croisade et le clergé, voilà les quatre préoccupations qui sans cesse inspirent leur talent et animent quelquefois leur verve colérique. La chanson, la complainte, le lai, le sirvente et le tenson, voilà les principales formes qu'ils emploient.
Les grandes compositions des muses modernes leur manquent : point de tragédies , point de drames , malgré les contes qu'avait faits le moine des Iles d'Or, qui rapporte qu'un poète provençal mit en vers toute l'histoire de Jeanne de Naples, à mesure, pour ainsi dire, que Jeanne exécutait elle-même son histoire. Cette princesse eut une vie agitée par des malheurs , et même par des crimes. Sous quelques rapports elle anticipa sur Marie Stuart, et fut peut-être plus coupable qu'elle. Son premier époux, André de Hongrie, périt assassiné sous ses yeux , et, on le croit, avec son aveu. Elle se remaria trois fois au milieu des révoltes et des guerres. Un poète provençal, si l'on en croit le moine des Iles d'Or, mit en tragédies les principaux événements de cette vie aventureuse et passionnée , sous le règne même de Jeanne de Naples; mais cette tradition est fort douteuse. Quoique le tenson soit un essai , et comme un prélude du drame,
la littérature romane , dans la plus grande étendue de son territoire et dans les variétés de son dialecte principal, de Limoges jusqu'à Sarragosse, ne parait pas avoir produit de pièces de théâtre ; mais elle eut certainement beaucoup de récits épiques, et même de longs poëmes. L'opinion contraire que j'avais exprimée était une erreur favorisée par la disposition des éditeurs, moins empressés à publier les manuscrits provençaux que ceux de notre vieille langue picarde ou normande. Sans doute la poésie française du Midi, par cela même qu'elle était plus savante , répugnait à cette série de lignes uniformes dont notre langue d'oil était si fastidieusement prodigue dans ses narrations romanesques. Mais de fréquentes allusions mêlées aux plus courtes chansons des troubadours prouvent que les traditions chevaleresques du moyen âge avaient presque toujours passé dans les deux dialectes du nord et du midi de la France ; la langue d'oc avait de plus à elle quelques poëmes originaux de guerre et d'amour, tels que la chanson de Gestes de Fier à Bras, le récit de Flamanca, le roman versifié de Jauffre, perdus dans les désastres de la Provence au xive siècle , ou maintenant ensevelis dans des archives négligées.
Ainsi diversifiée dans ses formes , multiple par le nom bre de ses poètes , la poésie romane devrait nous occuper longtemps. Nous tâcherons de fixer votre intérêt sur quelques points généraux , au lieu de le disperser sur des noms propres oubliés. Aujourd'hui, nous considérerons la poésie romane dans son application aux événements
politiques et religieux. Nous montrerons sa hardiesse et son influence sur le moyen âge.
Dans ce point de vue , le premier troubadour qui se présente nous est déjà connu. C'est la physionomie la plus expressive parmi les poètes provençaux. C'est ce Bertram de Born, ce poëte batailleur. Ce que j'en dirai aujourd'hui atteste moins son talent , que les aventures singulières de sa vie, et le secours qu'il tirait de ce talent, au milieu des crises de sa fortune. Auprès de lui , d'ailleurs, viennent se réunir de grands noms historiques, liés au souvenir des croisades , où nous suivrons l'influence des troubadours.
Que votre attention , Messieurs , se reporte un moment sur l'état singulier du territoire français au xne siècle. Un roi d'Angleterre, par exemple , était vassal d'un roi de France; et en même temps il s'avançait jusqu'au cœur de la France, il possédait la Normandie, la Guyenne et l'Anjou. Le roi d'Aragon était suzerain d'une partie de la France méridionale. Cependant, à l'époque où la couronne de France était si fort échancrée, elle n'était pas portée par un roi faible ou vulgaire : c'était Philippe Auguste.
D'une autre part, le duc de Normandie, roi d'Angleterre , trouvait dans le nombre même de ses possessions des difficultés nouvelles. L'esprit belliqueux de la féodalité se communiquait dans les familles régnantes , comme il circulait parmi tous les seigneurs. Henri II, roi d'Angleterre, avait dans ses fils, le duc de Guyenne et le
comte d'Anjou , des rivaux redoutables. Un homme qui , comme Bertram de Born, ne possédait qu'une petite seigneurie, et, avec des peines infinies, n'avait pu reconquérir son château de Haute-Fort et quatre ou cinq villages , n'avait d'autre moyen de se rendre redoutable que de pousser à la guerre ces puissants vassaux. Il formait des ligues ; il excitait des guerres entre les deux fils du roi d'Angleterre, les animait l'un contre l'autre et contre leur père. Vaincu, il traitait comme il pouvait, et bientôt il recommençait la guerre. Les princes se réconciliaient; la désertion , la félonie diminuaient le nombre des confédérés ; Bertram de Born , pour se venger , faisait une chanson contre le vainqueur et contre les alliés infidèles. Quand Richard devint roi d'Angleterre, il fit de son mieux pour le pousser à la guerre contre Philippe Auguste, et lança des surventes en guise de manifestes.
Ce n'est pas l'intérêt poétique qu'il faut chercher dans ces vers ; c'est, avant tout, l'intérêt historique. Rien ne fait mieux concevoir la vie féodale que cette action d'un homme guerrier et poète sur tant de princes ambitieux , que ces guerres, ces paix infidèles, ces trahisons, ce sang constamment répandu au milieu des fêtes , des tournois et des chansons amoureuses.
Vous pouvez remuer toutes les chroniques des moines, vous n'y trouverez jamais rien de pareil. Vous pouvez chercher dans l'histoire le caractère de ces barons féodaux, vous ne les connaîtrez jamais, si vous n'entendez pas l'un
d'eux. Prenons d'abord la querelle de Bertram de Born avec Richard. Bertram de Born a réuni quelques seigneurs contre Richard, duc d'Anjou ; il a été battu ; son château est pris , et Richard y met un gouverneur. Le poëte lui adresse un sirvente ; c'est une pièce diplomatique du temps.
Je ne me décourage pas, quoique j'aie perdu, au point de ne pouvoir chanter et me réjouir1, et je n'ai besoin pour me relever de la reprise de Haute-Fort que j'ai rendu au seigneur de Niort qui a voulu l'avoir; lui criant merci, je suis allé à lui; et le comte me pardonnant, m'a reçu en m'embrassant.
Vers moi se sont parjurés trois barons , et le quatrième de la vicomte de Limoges, et les deux biens peignés Périgourdins, et les trois comtes insensés de l'Angoumois , et Sestols et Gaston, et tant d'autres barons, etc.
Si le comte est généreux pour moi , et non avare , bien serai zélé pour lui dans ses affaires , et fidèle comme l'argent fin. Que le comte suive l'instinct que suit la mer : lorsqu'il y tombe quelque objet de prix , elle consent à le garder dans son sein, mais ce qui ne lui est pas à profit , elle le rejette sur le sable. Aussi est-il digne d'un baron de savoir faire grâce , et s'il prend d'abord , de donner ensuite.
Quand je n'ai pas d'ami loyal, je prends pour tel celui qui , mon ennemi, ne me fait pas dommage. Dans une antique église de Saint-Marcel, m'avaient juré certains seigneurs sur le missel
Ges no mi desconort S'ieu ai perdut.
Raynouard, Sirvent. hist., IX, p. 153, t. IV.
qu'ils me donnaient leur foi , et ne feraient pas de paix sans moi ; et depuis ils ne m'ont tenu parole , et ne se sont souvenus de moi , etc. , etc. Je veux prier le comte que de ma maison de Haute-Fort il me donne le gouvernement , etc. , etc. Le comte peut s'appuyer sur moi, sans se faire tort; et moi retourner à lui, le servir et l'honorer.
Eh bien, vous entendez un baron de ce temps-là , tous voyez ce que vous ne trouvez dans aucune histoire , ce mélange de finesse et de rudesse , cet esprit moqueur, hardi, français, dit-on.
Le château fut rendu. Bertram, désormais attaché à Richard , entra dans la révolte de ce prince et de ses deux frères contre leur père, le roi Henri II. Cette entreprise fut traversée par la mort prématurée du jeune prince Henri ,. si éloquemment regretté par Bertram , dans la complainte que je vous ai lue. Privé d'un si puissant secours , Bertram continua la guerre ; mais son château fut pris , et lui-même fut amené devant le roi d'Angleterre. L'entrevue semble touchante et singulière. Le roi lui dit : « C'est donc vous qui vous vantiez d'avoir tant d'esprit ? — Je pouvais dire cela dans un temps, repartit Bertram ; mais, en perdant votre fils, j'ai perdu tout ce que j'avais d'esprit et d'habileté. » Au nom de son fils, le roi d'Angleterre se prit à pleurer, et s'écria : « Bertram , malheureux Bertram ! c'est bien avec raison que vous ayez perdu l'esprit, depuis que mon fils est mort ; car il vous aimait uniquement ; et, pour l'amour de lui, je vous rends votre liberté , vos biens, votre château. » Et il lui
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rendit tout , en effet , et lui donna cinq cents marcs pour payer les frais de la guerre.
Voilà encore une fois Bertram de Born rentré dans son château. Il y resta quelque temps assez paisible. Enfin , ce pauvre roi d'Angleterre , dont la succession avait été si odieusement disputée de son vivant , mourut ; et Richard monta sur le trône , ce brillant Richard , cet aventureux et hasardeux Richard , dont les qualités chevaleresques étaient mêlées à des vices odieux , qui ont disparu sous le coloris romanesque de sa vie. Le souvenir des croisades a particulièrement répandu sur lui cet intérêt poétique. 11 partit de bonne heure pour cette grande expédition qui avait déjà vu se renouveler tant d'armées chrétiennes , rapidement moissonnées par le ciel brûlant de Syrie. Pareille entreprise était une carrière ouverte à tous les esprits violents et hardis , à tous les gens querelleurs de l'Europe féodale. Il semble que Bertram de Born devait partir un des premiers ; mais il ne se pressa pas du tout. Il en donnait la raison, que je vous dirai un peu plus tard.
Nous avons donc été conduits, par le mouvement de ce récit , au grand événement où vient se concentrer tout l'héroïsme et toute la poésie du moyen âge , aux croisades.
11 n'est pas de sujet sur lequel on ait plus raisonné. Prenez-vous les écrivains du xviir siècle, ce n'est qu'un concert de paroles méprisantes sur cette folie sauvage qui précipitait tant de peuples en Palestine, et les envoyait
mourir sans raison et sans but. Consultez- vous les écrivains de l'âge précédent et quelques philosophes du nôtre? les croisades sont une œuvre admirable , le plus magnifique exploit de cette féodalité chrétienne dont le pape était le grand suzerain.
Nous ne nous tiendrons pas dans un point mitoyen entre ces deux opinions : l'une nous parait beaucoup plus vraie que l'autre. Ainsi , pour le dire sans aucun détour, l'opinion philosophique du xvnr3 siècle, qui a flétri les croisades comme une folie infructueuse et barbare , ne nous semble nullement conforme à la vérité historique. Soyez frappés d'une chose : le zèle religieux, l'enthousiasme excessif et la prédication étaient la cause immédiate et, pour ainsi dire, violente des croisades ; mais ils n'en étaient pas la cause unique : l'état du monde rendait inévitable cette guerre. Depuis cinq siècles, deux grands mouvements s'étaient déployés dans le monde et agissaient en sens contraire , la civilisation chrétienne et la civilisation musulmane , le kalifat musulman et on peut presque dire le kalifat chrétien , qui avait ce caractère particulier, que, dénué de tout pouvoir matériel, il dominait par la parole et la pensée les forces bruyantes et dispersées de l'Europe féodale. Sous ce rapport, dans les voies ordinaires de la politique humaine, dans la prévoyance vulgaire de ce monde, une sorte d'infériorité semblait le menacer si jamais les deux puissances venaient a se heurter : car, enfin, le kalifat musulman, qui réunissait f'Alcoran et le glaive , avait quelque chose de plus I. 10
impétueux , de plus irrésistible. Aussi ne vit-on jamais la puissance de l'enthousiasme et de la conquête s'avancer clans le monde avec une plus épouvantable rapidité : du fond de l'Arabie , en peu d'années , le glaive musulman avait subjugué la Perse, la Syrie, l'Egypte, une partie de l'empire grec, toute l'Afrique civilisée par les Romains, la Calabre, la Sicile, l'Espagne, et ne s'était arrêté que devant Charles Martel. Mais cette exception d'une défaite essuyée dans les plaines de France n'en laissait pas moins subsister l'invasion musulmane en Europe.
Certainement, si la politique humaine eût seule dirigé les conseils des princes d'Europe aux xie et xnc siècles , ce motif même seul aurait pu leur inspirer les croisades. Dans le dernier siècle, Montesquieu écrivait ces paroles : « Dans les sociétés , le droit de la défense naturelle entraîne quelquefois la nécessité d'attaquer, lorsqu'un peuple voit qu'une plus longue paix en mettrait un autre en état de le détruire, et que l'attaque est le seul moyen d'empêcher cette destruction. »
Ce conseil d'anticiper une guerre inévitable , jamais , certes, il ne fut d'une application plus nécessaire, plus raisonnable que dans cette époque du monde où la puissance musulmane enserrait de toutes parts l'Europe divisée.
Je ne dis pas, Messieurs, que toutes ces raisons soient entrées dans l'esprit des peuples du moyen âge ; elles étaient cependant plus contemporaines que les vues d'intérêt commercial alléguées par Robertson. Cette idée
d'une guerre préservatrice contre les musulmans n'existait pas, pour le xne siècle, aussi nettement que nous l'exprimons ; mais elle ne lui était pas inconnue ; elle était précise et déterminée dans quelques chefs, instinctive et confuse dans la foule. Ainsi les plus grands papes, vingt ans avant les croisades , parlaient avec une force singulière du danger de voir le christianisme , déjà banni de l'Afrique, disparaître entièrement de l'Asie. Malgré la haine du schisme, ils s'inquiétaient vivement du péril où se trouvait Constantinople , chaque jour resserrée par la conquête des mahométans; ils s'alarmaient pour l'Espagne ; ils craignaient sans cesse que de l'Espagne la conquête mahométane ne débordât sur toute la France méridionale : enfin ils étaient plus occupés encore de la domination des Sarrasins en Sicile , et de cet effrayant voisinage , qui pouvait les jeter sur l'Italie et les conduire jusqu'à Rome, où ils avaient déjà paru dans le vme siècle.
Dès l'année 4 074 , Grégoire VII écrivait à l'empereur Henri : « J'annonce à Votre Grandeur que les chrétiens d'outre-mer , dont le plus grand nombre est affligé par les païen* de désastres inouïs , et journellement massacré comme de vils troupeaux , ont envoyé vers moi , dans l'excès de leur misère , me suppliant de secourir nos frères de tous les moyens qui seraient en mon pouvoir, afin que la religion chrétienne ne soit pas, ce qu'à Dieu ne plaise , anéantie de nos jours. »
Le pape Urbain, dans ses célèbres prédications au con-
cile de Clermont, à toutes les inspirations bibliques et religieuses mêla des paroles politiques.
On voit que la pensée d'un danger continuel qui pesait de l'Asie sur l'Europe entière entra pour beaucoup dans le zèle éclairé des pontifes. Cette guerre sainte était donc la vieille guerre de l'Europe contre l'Asie, disons même de la civilisation contre la barbarie ; car le génie des nations d'Europe , bien que grossier encore , renfermait en lui des germes de civilisation que n'avait pas le mahométisme asiatique.
Ainsi , cette disposition déjà visible des peuples de l'Europe, cette tendance de leur culte et de leurs lois naissantes vers l'adoucissement des mœurs, leur inspirait une haine naturelle contre le despotisme musulman, qui reculait vers la barbarie. Ce sentiment se mêlait, on le voit dans Guillaume de Tyr, à l'antipathie religieuse. Pour lui, les Sarrasins n'étaient pas seulement des mécréants, mais des barbares.
Enfin, l'état de l'Europe, cette multitude de guerriers sans emploi, cette profusion d'une force féodale, qui ne s'exerçait sur elle-même qu'en se dévorant, tout cela précipitait les peuples chrétiens vers quelque grande conquête cherchée au loin. Dans le point de vue historique, l'accusation d'absurdité n'est pas plus raisonnable contre les croisades qu'elle ne le serait contre la guerre de Troie. En effet, la guerre de Troie, ce n'était pas la vengeance de Ménélas et la poursuite d'Hélène ; c'était le sentiment instinctif qui armait la civilisation des Grecs , ingénieuse
et libre, contre la mollesse servile de l'Orient; c'était l'anticipation naturelle de cette guerre qu'un jour la Perse devait apporter dans la Grèce.
De même que les causes rapprochent ces deux événements , les résultats les assimilent. Comme pour les nations septentrionales du vieux monde, ainsi pour les nations chrétiennes du moyen âge, une grande guerre poussée au loin vers l'Asie fut l'occasion du plus grand développement des courages et des esprits. Le temps des croisades fut, comme la guerre de Troie pour les Grecs, l'âge héroïque des nations européennes. Là, les plus beaux souvenirs de leur poésie ont pris leur source ; là, le mouvement social a commencé ; là, les gouvernements mêmes ont pris un caractère nouveau ; là , les premiers grands hommes ont paru , non plus isolément , dispersés à de longs intervalles, comme du temps de Gharlemagne, mais réunis, groupés ensemble, s'animant l'un par l'autre.
Cette fécondité d'une nature jeune et vigoureuse qui , dans les chants homériques, rassemble tant de hardis courages, tant de grands hommes autour d'Agamemnon, se retrouve dans les croisades. Le génie d'un poète contemporain leur a manqué ; mais les événements euxmêmes ont eu plus de grandeur et de poésie que V Iliade. La croisade a été, pour ainsi dire, une merveille au dessus de l'imagination des hommes qui l'ont vue et qui en ont été les acteurs et les témoins. Elle n'a pas suscité un grand génie qui la célébrât. Lorsque, plus de trois siècles après, le Tasse en reçut l'impression, il la reproduisit
un peu énervée par la mollesse et le bel esprit de Ferrare ; il la renouvela sans doute à sa manière , avec un charme singulier d'imagination et de riant coloris, mais non pas avec la puissance et la rudesse des souvenirs originaux. Mais ne médisons pas d'un grand poëte , bien que ses peintures aient plus d'éclat que de vérité.
Après avoir établi ou rappelé ce qui nous semble la vérité historique ; après avoir constaté dans les mœurs, dans l'esprit et dans les intérêts du temps , la grandeur des croisades, il nous reste à chercher parmi les souvenirs de la poésie provençale ce qui porte l'empreinte de ce grand événement. Cette étude nous montrera, dans sa naïveté, le pieux héroïsme du moyen âge. La croisade n'y paraîtra pas toujours une guerre sainte ; mille idées profanes se mêleront au zèle religieux. Un seigneur ira à la croisade par un frivole motif que j'ai déjà rappelé ; un autre en reviendra bien vite par le même motif ; un autre n'ira point par le même motif. Toutes les passions ambitieuses, les haines, les cupidités, les jalousies se déploieront avec une rude et libre franchise.
Combien tous ces mélanges bizarres, tous ces bouillonnements de la civilisation naissante ne devaient-ils pas agiter l'âme du poëte ! Je regrette que nous n'ayons guère de poésies romanes faites en Syrie, au milieu de la croisade. Non, c'était surtout en France que les troubadours chantaient la guerre sainte ; mais très-peu allèrent en partager les périls. A peine , dans le volumineux reueil de Sainte-Palaye, cinq ou six pièces sont-elles indu-
bitablement datées de la Terre sainte. C'est en Provence, c'est dans les cours brillantes du Midi , qu'on faisait des vers pour exciter à la croisade et au martyre.
Cependant, Messieurs, soyons justes envers la poésie. Le premier des troubadours qui ait chanté la croisade, se croisa : c'est Guillaume , comte de Poitiers. Il avait grand besoin , sans doute , de ce saint pèlerinage ; car il y avait dans sa vie des choses bien difficiles à expier : il en est que je ne puis même rappeler. 11 avait enlevé la femme du vicomte de Chatellerault, et l'avait épousée du vivant de son mari. L'évoque de Poitiers, avec cette généreuse fermeté que déploya souvent le clergé dans le moyen âge, le réprimanda dans l'église, et commença contre lui la formule d'excommunication. Le comte tire son épée , et veut frapper le prélat. L'éveque de Poitiers demande un moment de répit, se recueille, et d'une voix forte achève l'anathème : « Frappe maintenant, dit-il, je suis prêt. - Non, dit le comte, je ne veux pas maintenant, parce que je vous enverrais en paradis. »
Comme il ne faut désespérer de personne, Guillaume, qui avait fait beaucoup de méchantes actions semblables, partit dès les premiers temps de la croisade. Il faut entendre ses adieux à son pays.
< Puisqu'il m'a pris fantaisie de chanter, je ferai un chant
» Pus de chantar m'es pies talens,
Farai un vers dont sui dolens.
Raynouard, Choix des Troubadours, vol. IV, p. 83.
plein de tristesse : je ne tiendrai plus au Poitou ni au Limousin.
Je partirai pour l'exil, laissant mon fils en guerre, en émoi et en péril , exposé à la malice de ses voisins.
Dans le regret de quitter la seigneurie de Poitiers, je laisse à la garde de Foulques d'Anjou mon domaine et mon fils.
Si Foulques d'Anjou et le roi, de qui je relève, ne lui donnent assistance , la plupart des seigneurs lui feront d'autant plus de mal qu'ils le verront jeune et faible.
S'il n'est bien élevé et brave, lorsque je serai loin de vous , ils l'abaisseront bientôt les traîtres Gascons et les Angevins !
J'ai toujours été preux et vaillant; mais à présent, nous nous séparerons l'un de l'autre. Et moi ! je m'entais vers celui à qui les pèlerins demandent merci.
Je quitte tout ce que j'avais coutume d'aimer, chevalerie et grandeur; et je m'en vais sans plus tarder où les pécheurs seront délivrés.
A mes frères d'armes , si je fis jamais tort, je leur demande de me le pardonner : j'en prie Jésus, en roman et en latin.
J'ai été mondain et folâtre : mais Notre Seigneur ne le veut plus, .le ne puis plus supporter le fardeau en approchant du terme.
0 mes amis! quand je serai en présence de la mort, venez tous près de moi, car si j'aimai autrefois la joie et les plaisirs , je vois volontiers partir loin de moi et joie et délices , et le vair et le gris, et la marthe zibeline.
Je vous ai dit que Bertram de Boni , qui n'avait pas moins besoin d'expiation que le comte Guillaume , ne partit pas pour la croisade. Il plaisante lui-même de
son inaction volontaire , tout en accusant celle des
autres
Je sais maintenant qui mérite le plus parmi tous ceux qui se levèrent matin : sans mentir , c'est le seigneur Conrad , celui qui se défend à Sur contre Saladin et sa bande cruelle. Que Dieu lui donne son secours ; car celui des hommes est bien lent. Seul il aura la récompense , puisque seul il souffre la peine.
Seigneur Conrad , je vous recommande à Jésus ; je serais allé outre-mer auprès de vous, je vous l'assure; mais j'ai perdu patience quand j'ai vu que les comtes, les ducs, les rois et les princes tardaient toujours; et d'ailleurs, il est une dame, belle et blonde, auprès de qui mon courage s'est peu à peu attiédi ; autrement je combattrais à vos côtés depuis plus d'un an.
Seigneur Conrad , je connais deux rois qui diffèrent trop de vous aider; vous entendez qui : le roi Philippe est l'un, il craint; le roi Richard est l'autre, il craint aussi. Plût à Dieu que chacun d'eux fût dans les fers de Saladin , puisqu'ils se moquent ainsi de Dieu, et qu'étant croisés, ils ne se disposent point à partir.
Seigneur Conrad, l'affection que je vous porte inspire mes vers, et je ne considère ni ami ni ennemi; mais je chante pour blâmer les croisés de ce qu'ils ont ainsi mis le passage et leurs serments en oubli : ils ne pensent pas que Dieu voit avec peine qu'ils vivent dans les orgies et dans les délices, et que vous endurez la faim et la soif, quand ils reposent tranquillement.
Ara sai eu de pretz quais l'a plus gran.
Raynocard , Choix des Troubadours, t. IV, p. 94.
Seigneur Conrad , la roue tourne toujours en ce monde ; et enfin tourne mal ; j'en connais peu qui ne se repentent d'avoir trompé leurs voisins ou tout autre; mais celui qui perd ne montre pas de joie; or, sachent bien ces hommes que j'accuse d'agir ainsi, que Dieu note ce qu'ils ont dit et ce qu'ils ont fait.
Seigneur Conrad , le roi Richard croît en mérite , quoique parfois je laisse médire de lui ; il ira, je m'assure, à la croisade avec le plus de forces qu'il pourra cette année. Et le roi Philippe ira par mer, et d'autres rois avec de telles armées , que nous irons conquérir les lieux où s'élève l'arbre de la croix.
Puis, s'adressant à son jongleur ou à son page, le poëte guerrier ajoutait :
Beau papiolle, prends le chemin de la Savoie, chemine (l'épée haute) piquant des deux , et passe la mer pour aller droit au roi Conrad. Dès que tu seras là, tu lui diras que si maintenant une épée est peu de chose pour lui , bientôt elle fera merveille, pourvu que les rois ne plaisantent pas avec moi.
Seulement il est vrai de dire de telle dame , à qui je me recommande, que si le voyage ne lui plaît, je ne crois pas y aller.
A l'exemple du belliqueux Bertram de Born , beaucoup d'autres troubadours , sans quitter la France , attaquaient par des surventes amers les envahissements des Sarrasins, la lenteur des seigneurs, les jalousies des rois. Quelquefois la réprimande est si vive, qu'il faut la rappeler comme un trait distinctif de la liberté du temps. Citons un exemple entre plusieurs.
Le marquis de Montferrat s'était croisé comme tout le monde. Il ne se pressait pas de partir ; il restait dans son
comté : il ne savait pas qu'un jour il serait roi de Thessalonique. Voici comme un troubadour l'apostrophe :
Marquis, je veux que les moines de Cluny fassent de vous leur capitaine , ou que vous soyez abbé de Cîteaux , puisque vous avez le cœur assez bas. pour aimer mieux deux bœufs et une charrue à Montferrat, qu'ailleurs être empereur. On dit bien que jamais petit de léopard ne se mit au terrier , comme fait le renard....
Le royaume de Thessalonique, sans pierrier et sans mangonneau , vous pourriez l'avoir, et maint château que je ne nomme pas.
Par Dieu! marquis, Roland et son frère, et Gui marquis, et Rainaud leur confrère, Flamands, Français, Bourguignons et Lombards, tous vont disant que vous semblez bâtard.
Vos ancêtres, je l'entends raconter, furent tous des preux ; mais il ne vous en souvient guère ; si vous n'avez engin pour le devenir , vous perdrez de votre puissance le tiers et le quart.
Figurez-vous donc , Messieurs , que tandis que la prédication chrétienne , du haut des chaires , ranimait le zèle des fidèles , tandis que les lettres apostoliques des papes appelaient les rois, excitaient les peuples, la voix des troubadours, tantôt maligne et moqueuse, tantôt enthousiaste et sévère, inspirait aussi la croisade. C'est même un trait remarquable que ce concours de deux influences qui souvent se contrariaient. Dans cette époque du moyen âge, les deux puissances morales, inégales dans leurs effets, bien diverses dans leur origine, c'étaient la religion et la poésie populaire. Souvent elles étaient en
guerre ; les peuples hésitaient , si j'ose parler ainsi , entre les prédicateurs et les chanteurs; et quelquefois, par la corruption et la frivolité de notre nature, les chanteurs l'emportaient.
Mais dans ce mouvement rapide d'enthousiasme , qui s'entretint et se renouvela si longtemps , presque toujours les troubadours et les prêtres, la poésie et la religion s'accordèrent pour célébrer la croisade , pour appeler à la croisade tous ceux qui portaient un cœur d'homme et une épée , pour avertir les chrétiens d'Europe du délaissement de leurs frères , enfin pour recruter sans relâche cette armée que l'Asie dévorait incessamment. On peut s'étonner que le Tasse n'ait pas songé à placer un troubadour dans sa Jérusalem. En effet, le dévouement du comte d'Anjou eut quelques imitateurs parmi des chevaliers troubadours. On a conservé quelques-uns de leurs chants inspirés sous le ciel de la Syrie , au milieu des victoires ou des souffrances de l'armée chrétienne. On peut chercher dans leurs vers quelques traces de ce nouveau contact du génie de l'Europe avec le génie oriental. Cet orientalisme, qui, par l'invasion des musulmans, était arrivé dans l'Espagne , qui de là s'était reflété sur l'Europe méridionale, les chrétiens étaient allés le chercher de nouveau jusque dans les murs de Jérusalem. Mais le troubadour de Provence, exilé en Palestine, gardait toujours l'amour du pays de la gaye science. Nous avons le chant d'un troubadour, dont la vie première avait été frivole et emportée par les délices des cours du
Midi. Peyrols, longtemps poëte favori du dauphin d'Auvergne , exilé par ce prince pour des vers adressés à la duchesse de Mercœur, partit pour la croisade : je ne sais s'il s'en lassa bien vite ; mais voici quelques vers qu'elle lui inspira sur les lieux mêmes1 :
Puisque j'ai vu le Jourdain et le sépulcre, à vous, vrai Dieu, seigneur des seigneurs , je rends grâces de ce qu'il vous a plu me montrer les saints lieux où vous naquîtes véritablement : de sorte que si j'étais en Provence, de longtemps on ne m'appellerait Jean le Sarrazin.
Maintenant Dieu nous donne bonne route et bon vent, bon navire et bon pilote ; car je veux revenir en personne à Marseille. Que si j'étais de l'autre côté de la mer, de grand cœur à Dieu je recommanderais Acre, et Tyr et Tripoli, et l'Hôpital et le Temple, et le roi Jean, lorsqu'une fois je mouillerais dans les eaux du Rhône.
Beau sire Dieu , si vous écoutiez mon conseil , vous prendriez bien garde à ceux que vous faites empereurs ou rois, à qui vous donnez châteaux ou forteresses. Car dès qu'ils sont puissants , ils vous comptent pour rien. Je vis l'an dernier maints serments faits par l'empereur, serments dont il n'a maintenant nul souci, et qu'il fit, le menteur, afin de sortir d'affaire.
Empereur, Damiette vous attend , et nuit et jour sa blanche tourelle pleure votre aigle qui en fut chassé par un vautour. Timide est l'aigle que peut prendre un vautour. Honte à vous, honneur à Saladin , et toute honte à part, ce vous
Pus Hum Jordan ai visl e 1' monimen....
Raynolard, t. IV, p. 101, pièce ix.
est grand dommage, que notre loi sainte soit ainsi sous les pieds.
Vous reconnaissez ce goût des troubadours pour le séjour de France. Je vous ai parlé de ceux qui n'avaient pu la quitter ; en voici un qui est allé sur les bords du Jourdain. Au lieu de toutes les impressions mélancoliques qu'un poëte de nos jours n'aurait pas manqué de trouver dans ces saints lieux, cet homme du xir siècle souhaite surtout un bon navire , un bon vent et le port de Marseille.
Ailleurs Peyrols parle encore de la croisade, dans une pièce de vers pleine de délicatesse et de grâce : c'est un temon, un dialogue entre lui et l'Amour. Chacun des interlocuteurs donne ses raisons pour et contre la croisade. « Quoi ! dit l'Amour, vous iriez outre-mer, quand les rois n'y vont pas? Voyez comme ils se font la guerre, et comme les barons cherchent aussi des excuses. » Peyrols se laissa convaincre , et ne retourna plus en Terre sainte. Cette pièce indique d'ailleurs , vous le voyez , la décadence de l'esprit des croisades. Les gentilshommes s'en lassèrent comme les rois.
Dans le petit nombre de troubadours qui prirent la croix , il faut cependant compter deux rois , Richard et Frédéric. Richard étant , comme nous l'avons dit , dans sa jeunesse, seigneur feudataire d'Anjou, avait un commerce fréquent avec ces gentils troubadours de la Provence et de l'Auvergne ; il parlait et chantait leur lan-
gue. Quand il devint roi d'Angleterre, il fut suivi à sa cour nouvelle par un grand nombre de troubadours , qui étaient là comme un cortège d'honneur. Nous remarquerons ailleurs à quel point l'influence des troubadours se retrouve dans les premiers essais de la poésie anglaise. Chaucer, au xive siècle, était encore un de leurs élèves. Dans ses guerres , dans ses aventures lointaines , Richard garda le souvenir de cette poésie provençale , et la cultiva. Si votre imagination se rapporte aux grands exploits de Richard, malgré ses vices, un intérêt singulier s'attache à ses vers. En effet, ce Richard n'était pas seulement un batailleur, comme Bertram de Born ; placez-le dans un autre siècle, ce ne sera pas un prince juste et doux , mais un grand homme ; c'est un homme qui réunit à l'audace que montra Charles XII , plus de génie politique et de prudence. Au milieu de ses périlleuses aventures , toujours errant ou combattant hors de ses États , son nom remplit les vieux monuments de l'Angleterre. Peu de rois ont moins habité leur royaume , et y ont cependant laissé une trace plus profonde que Richard.
Richard , après avoir livré tant de combats , tué tant de Sarrasins , revint de la croisade sans armée , et même sans écuyer ; mais cela n'effrayait pas un chevalier comme Richard. Débarqué en Europe, sur les côtes de Dalmatie, il entreprit de traverser seul le territoire d'un de ses plus grands ennemis , le duc Léopold d'Autriche , dont il avait fait une fois abattre l'étendard déjà planté sur une tour de Palestine.
En passant par la Styrie, il fut arrêté par Léopold, et jeté dans une tour; puis Léopold le vendit prisonnier à l'empereur Henri VI, qui le retint dix-huit mois captif. C'était une triste reconnaissance de son héroïsme dans la croisade. Vous savez ce que le roman et le théâtre ont jeté d'ingénieux et de touchant sur cette aventure ; vous connaissez cette histoire d'un troubadour fidèle qui s'était mis en quête de Richard , qu'on savait revenu de la Terre sainte et qu'on ne voyait reparaître nulle part. Selon ce récit , le troubadour Blondel , après avoir erré dans beaucoup de lieux , chantant au pied des forteresses qui pouvaient renfermer son maître, entendit du fond d'une tour une voix qui achevait la chanson , et reconnut Richard .
Je ne sais si l'histoire est authentique, si la fidélité du troubadour, si la découverte imprévue de Richard , si ce chant à deux voix du troubadour et du prince captif, si tout cela offre autant de vérité que d'intérêt. Mais nous avons du moins un vestige curieux du talent poétique de Richard dans les loisirs de sa captivité.
Il s'est conservé dans les deux dialectes des troubadours et des trouvères, une chanson où Richard, prisonnier, se plaint de ses vassaux, de ses amis, qui l'abandonnent, et du roi de France, qui profite de ce temps pour envahir son territoire. Je ne ferai qu'une remarque philologique. Avant que l'admirable travail de M. Raynouard eût jeté la lumière sur ces origines de notre idiome, qui sont liées de si près à l'histoire du moyen
âge , on avait à cet égard des notions si confuses , et on portait tant de négligence dans cette étude, que l'abbé Millot, qui a composé trois volumes sur les troubadours, a traduit tout de travers cette chanson de Richard, et de plus, voulant citer un couplet dans la langue originale, a mêlé les deux textes.
Ce n'est pas moi qui triomphe de cela ; mais on peut apprécier le service rendu par l'écrivain qui de nos jours a parfaitement éclairci l'histoire de cette littérature et de cette langue, que ne savaient pas distinguer d'un autre dialecte des hommes de mérite qui faisaient trois volumes sur ce sujet.
Mais passons à la chanson , en traduisant d'après le roman provençal , qui présente le texte le plus élégant et le plus court. On peut supposer que Richard composa dans ce dialecte, qu'il savait bien, dit-on, et qui était la langue favorite de la poésie, et pour ainsi dire le toscan du siècle : du reste , dans cette chanson , l'intérêt poétique est médiocre. Ce qui doit plaire, c'est l'intérêt anecdotique et la singularité de vers composés par un homme qui a gagné tant de batailles, et qui chante du fond de sa prison.
Déjà nul prisonnier ne dira sa raison dextrement , s'il ne le fait tristement; mais pour se consoler il peut faire une chanson. J'ai beaucoup d'amis, mais pauvres sont leurs dons; honte ils en auront , si pour attendre ma rançon je suis ces deux hivers prisonnier. Sachent bien mes hommes et mes barons anglais, normands, poitevins et gascons, que je n'ai jamais eu si pauvre I. 11
compagnon que je voulusse pour argent laisser en prison. Je ne dis point cela par reproche, mais encore suis-je prisonnier. Je sais bien comme chose vraie de toute vérité, que homme mort ou prisonnier n'a ami ni parent, et que s'ils me laissent faute d'or ou d'argent, c'est mal pour moi, mais pis pour ma nation, qui après ma mort souffrira blâme de m'avoir si longtemps laissé prisonnier.
Pas n'est merveille si j'ai le cœur dolent, lorsque mon seigneur met ma terre au pillage. S'il lui souvenait de notre serment que nous fîmes tous deux en commun, bien sais-je vraiment qu'ici longtemps ne serais prisonnier.
Comtesse ma sœur , Dieu sauve votre souverain mérite, et garde la beauté que j'aime tant et par qui je suis prisonnier.
Je m'arrête ici. Dans la prochaine séance nous considérerons d'autres monuments historiques et poétiques de la langue romane, au milieu de la croisade sanglante contre les Albigeois.