QUATRIÈME LEÇON
Sources étrangères de la poésie provençale; digression à ce sujet.
— Quelques traces du souvenir de l'antiquité; mais surtout imitation de la poésie arabe. — Double influence du génie oriental sur l'Europe, par les deux moyens les plus opposés. — Civilisation des chrétiens , d'abord moins adonnée aux arts que celle des Arabes. — Splendeur des Mores d'Espagne ; leur ascendant sur l'imagination des chrétiens méridionaux; détails à cet égard.
— Caractère de leur poésie. — Ses ressemblances avec la poésie des troubadours; citations; rapprochements.
Messieurs ,
Nous avons épié le premier réveil de la poésie en Europe. Déjà, dans quelques chants des troubadours, nous avons entrevu la naissante originalité du génie moderne. Il faut revenir sur nos pas , ou du moins nous détourner un moment par une digression difficile pour moi , mais que je ne puis éviter.
Cette poésie , dont je vous ai déjà fait entendre quelques accents, était-elle entièrement indigène et spontanée? Le travail ordinaire de notre critique moderne, la recherche des premières origines , la découverte des em-
prunts qu'une littérature fait à l'autre, ne doit-elle pas nous occuper ici ? Cette poésie des troubadours , est-ce un don du ciel de Provence , qui naquit là , comme une fleur des champs? n'eut-elle aucun germe apporté de loin ? L'opinion des savants, et des plus savants, est, à cet égard, fort diverse. Écoutez-vous le docte Andrès : il vous dira que la poésie provençale , imitée par Pétrarque et Dante, ne tenait rien de l'influence des Arabes K Lisezvous, au contraire, des hommes qui ne sont pas plus orientalistes que moi, mais fort savants d'ailleurs, M. Ginguené et M. Sismondi : à leurs yeux la littérature provençale est une perpétuelle imitation de la littérature arabe.
Mais d'abord , la poésie provençale n'a-t-elle pas puisé à quelque autre source? L'antiquité lui fut-elle aussi complètement inconnue qu'on le suppose ? Cette séparation que nous avons indiquée entre les deux civilisations qui se partageaient l'Europe , l'une libre et chantante , l'autre monacale et renfermée , ce divorce du monde et du cloître était-il tellement rigoureux , que nul souvenir classique ne parvînt aux poètes en langue vulgaire? M. Ginguené le croit ; il a dit que l'on ne rencontrait dans les troubadours aucune trace, aucune réminiscence, même involontaire , de la poésie antique. Cela n'est vrai
1 Egli è vero che nelle composizioni de' Provenzali non si scorge vestigio d' arabica erudizione, ne v' è segno alcuno d' essersi formali i provenzali. poeti su le poésie degli Àrabi. (Andrès, dell' Origine e de' progressi d' ogni letteratura, t. I, cap. h.)
qu'en partie. Sans doute Bertram de Born , et tel autre poëte chevalier, fut trop occupé de guerre et de coups d'épée pour avoir étudié aucun manuscrit grec ou latin ; mais il n'en était pas de même de tous les troubadours : quelques-uns d'entre eux ont appartenu aux deux civilisations, aux deux littératures. Arnaud Daniel, de qui le célèbre Arnaud d'Andilly prétendait descendre, avait beaucoup écrit en latin dans sa jeunesse , et avait composé en langue romane un chant qu'il appelait les Visions du paganisme, las Phaniomarias del paganisme. Voilà un homme qui était arrivé à la poésie populaire , en passant par l'érudition. Tel autre troubadour, dans sa jeunesse, avait été envoyé à Toulouse pour étudier le droit canon ; et , après l'avoir longtemps appris , l'avait laissé là pour la gage science.
La poésie provençale n'est donc pas aussi exempte, aussi pure qu'on le croit , de tout souvenir de l'antiquité , de tout emprunt classique. Dans le petit nombre de poésies romanes que j'ai pu étudier, je trouve quelques imitations littérales de l'antiquité et quelques allusions mythologiques. Voici d'abord un exemple minutieux , mais frappant. Ovide avait dit :
Naso tibi mittit, quam non habet ipse, salutem. Ovide vous envoie le salut qu'il n'a pas.
Je trouve la même expression , le même jeu de paroles dans un poëte provençal , envoyant à sa dame le bonjour
qu'il n'a pas. II y a, je crois, ici plus d'imitation que de rencontre accidentelle. Ailleurs, une strophe élégante d'un troubadour rappelle la fable de Narcisse. Bernard de Ventadour emprunte à Ovide la comparaison de cette lance qui, seule, pouvait guérir les blessures qu'elle avait faites :
Vulnus in Herculeo quae quondam fecerat hoste , Yulneris auxiliumPelias hasta tulit '.
Ce petit nombre de rapprochements permet de croire que l'antiquité classique n'avait pas impunément existé pour l'imagination des Provençaux, et que, soit par tradition, soit autrement, ils en ont reçu quelque influence. Ce ne sont pas , comme nous l'avons dit , leurs plus grands poètes, ceux qu'animait une verve belliqueuse : ils n'avaient pas le tempsdelire. Seulement, on peutcroire qu'il circulait dans la poésie provençale quelque réminiscence vive et gracieuse de l'antiquité ; mais elle n'y dominait pas, et devait s'effacer sous le coloris national et contemporain.
Un dernier exemple prouvera bien au delà de mes premières paroles. Il y a tel poète provençal qui semble presque un érudit pour le temps :
<Vest raison et justice (dit ce poète), tant qu'on est au monde,
Atressi m'es, per semhlansa,
Com fo de Peleus la lansa, Que de son colp no'n podi' nom guérir, Si per eys loc no s'en feres ferir.
que chacun apprenne de ceux qui savent le plus. Jamais la sagesse de Salomon , et le savoir de Platon, et le génie de Virgile, d'Homère et de Porphyre , et des autres doctes que vous avez entendu nommer, n'auraient été prisés, s'ils eussent été celés.
Voilà Porphyre , que nous autres hommes de collège lisons à peine , et qui est cité assez mal à propos , mais du moins connu d'un troubadour. Au reste , bien qu'on ne puisse mettre en doute ces réminiscences de l'antiquité , leur influence est médiocre et légère dans l'ensemble des productions qu'on doit à la muse méridionale. Il faut chercher ailleurs ; il faut porter ses regards vers une autre origine , d'autant plus que les analogies entre les littératures ne consistent pas dans un petit nombre d'emprunts accidentels , ou même dans quelques imitations systématiques ; mais surtout dans les rapports de climat, de mœurs, de génie, qui font qu'un peuple est porté naturellement à se modeler sur un autre peuple, une époque sur une autre époque. Or, la poésie méridionale du moyen âge , par son allure vive , libre , hardie , légère , par ses préoccupations habituelles , par son enthousiasme , par la forme métrique qu'elle a adoptée , se rapproche très-peu de l'antiquité ; les influences qui en sont arrivées jusqu'à elle ne l'ont pas pénétrée, ne l'ont pas animée : ce n'est point là son origine et sa famille. La véritable similitude, la parenté de génie n'existe pour elle qu'avec cette littérature de l'Orient , dont il faut vous parler, malgré notre ignorance.
Ma seule excuse dans cette tentative bizarre, faite au
reste si souvent qu'on s'étonne moins de la renouveler, c'est que le point de vue dans lequel se place aujourd'hui l'homme qui parle de la littérature orientale, sans savoir un mot de langue arabe, ressemble à celui même où se trouvaient souvent les peuples et les poètes du moyen âge qui reçurent l'impression de cette littérature étrangère sans l'avoir regardée en face. C'est par mille détours que le souffle de la poésie arabe, le parfum de l'Arabie, est arrivé dans notre Occident, et que cette verve orientale passa jusqu'à nos méridionaux , qui sont presque des gens du Nord pour les Arabes. Ce n'est pas, en effet, par l'étude et par la méditation des recueils immenses de la littérature arabe que nos Européens du moyen âge ont reçu cette empreinte africaine et asiatique ; c'est par une transmission invisible , par une contagion poétique et populaire. Mariana rapporte que, dans le xie siècle , au siège de Calcanassor, un pauvre pêcheur chantait alternativement en arabe et en langue vulgaire une complainte sur le sort de cette malheureuse ville. Le même air s'appliquait tour à tour aux paroles étrangères et nationales. On le voit par cet exemple : en Espagne, la guerre et le commerce fréquent des deux peuples avaient répandu la connaissance de la langue arabe parmi les chrétiens , et l'on ne peut douter que les Arabes à leur tour n'eussent appris la langue vulgaire du peuple conquis : or, cette langue vulgaire, dans la Catalogne, n'était autre que la langue provençale qui recevait ainsi naturellement les impressions de l'esprit arabe.
L'idiome vulgaire parlé dans les autres parties de l'Espagne était , nous le croyons et nous le prouverons , distinct et séparé de notre langue romane. Mais , né du latin comme elle , en ayant même gardé davantage les consonnances éclatantes , il était facilement compris de tous les peuples de l'Europe latine , et ne pouvait se charger des teintes de l'esprit arabe sans les communiquer à ces peuples.
Remarquez, Messieurs, l'influence de ce séjour des Mores au milieu de l'Espagne , et de cet intime commerce, de cet échange d'idées , que la conquête , la paix, la tolérance, les guerres et les traités établirent entre les deux races. Oh ! quel magnifique lieu commun je pourrais faire en ce moment sur la littérature orientale î Comme il me serait facile , aidé du Journal des Savants, de remonter jusqu'à l'époque antérieure à Mahomet, jusqu'aux sept poèmes suspendus dans le temple de la Mecque ; puis de retracer cet instinct poétique des Arabes , cette vie pastorale toujours la même dans l'immense étendue du désert, cette imagination colorée des feux du soleil, et qui reproduit, sans se lasser jamais, les trésors d'une nature si riche, et trouve d'inépuisables expressions pour peindre une gazelle , ou un orage ! Mais je n'aurais que des impressions qui seraient des plagiats, que des réminiscences de livres , que des souvenirs de troisième main , que des réverbérations d'enthousiasme : aussi je ne l'essaie pas. Je m'attache seulement à une de ces observations que tout le monde peut faire et que vous jugerez. Remarquons d'abord l'intime analogie
entre le génie hébraïque proprement dit, et le génie oriental. La Bible, dans sa partie humaine et poétique, la Bible, lorsqu'elle n'est que sublime, est arabe. Job est un Arabe. Quand vous lisez ce poëme dans la traduction si vive, si brusque, si orientale de saint Jérôme, à cette description du cheval, si frémissante de poésie, à ces entretiens de Job avec ses amis, à ces paroles magnifiques pour peindre les splendeurs de la création , vous êtes au milieu des sites, des mœurs et de l'imagination arabes ; vous êtes dans le désert et sous la tente ; vous sentez mieux cette nature orientale que par aucun récit, aucune recherche profonde. J'admets , comme le dit le docteur Lowth , que le sublime du livre de Job ait dégénéré, quand on le retrouve dans les vieilles poésies purement arabes. Mais il y a du moins une grande et persistante analogie pour la forme, pour l'audace des images, la vivacité des tours, les perpétuelles allégories du langage , la personnification poétique de toutes les parties de la nature : c'est le caractère arabe hébraïque. Eh bien, Messieurs, cet esprit européen qui est raisonnable, sagace, ingénieux, mais qui naturellement n'a pas ces vives allures d'enthousiasme et ces débordements de poésie, deux fois à cette époque, tout enseveli qu'il était dans le chaos du moyen âge , il reçut l'ardente et vivifiante impression du génie oriental; d'abord, en allant à la messe, en écoutant les chants de la liturgie et les traditions miraculeuses de la foi. Sans les analyser ici sous le point de vue poétique, comme l'a fait un illustre écrivain, bornons -nous à dire que le I. 8
génie oriental , la poésie hébraïque y coulent à pleines sources ; et que ce sublime religieux et quotidien, cette poésie des prières du matin et du soir, agissaient sur l'imagination des Européens, et devaient leur donner quelque chose de hardi , de vif, que n'avait pas même l'imagination grecque et latine. Ainsi, première influence , influence pieuse et canonique de l'imagination orientale , passant par le christianisme , et allant réchauffer les esprits du Septentrion. Cette influence est , en partie, restée jusqu'à nos jours dans la verve mystique des Allemands, chez qui le premier modèle d'éloquence, en langue vulgaire, fut la version de la Bible par Luther. Elle est également reconnaissable dans Shakspeare, dans cet homme du Nord , qui a chargé son langage de tant à'orientalismes.
A côté de cette transmission orientale reçue par la foi des peuples de l'Europe , il en vient une autre apportée par les infidèles, par les musulmans. C'est une nouvelle secousse donnée à l'esprit européen, une seconde impulsion vers l'Orient. En même temps que la prédication chrétienne , les prières chrétiennes , les paraboles des livres saints, et les vieilles légendes des premiers siècles, nées de la Bible et du génie oriental, agitaient les imaginations grossières et engourdies des Barbares occidentaux, voilà que l'invasion des Arabes vient apporter une nouvelle flamme, un nouveau foyer asiatique en Europe. On l'a dit : l'Alcoran est un immense plagiat de la Bible. Il est manifeste, et le savant Hyde l'a démontré, que
Mahomet, dans sa grande idée d'enlever l'Arabie aux superstitions idolâtres, et de la reporter vers la croyance d'un Dieu unique , fut inspiré par nos livres saints , depuis longtemps répandus dans l'Orient. Des récits conformes ou faiblement altérés, des allusions fréquentes, des paraboles prises dans le même sens, des imitations de formes et de langage, font reconnaître cette source dans l'ouvrage du prophète arabe. L'Alcoran, porté par les Arabes dans une partie de l'Europe, rappelé sans cesse dans toutes leurs paroles, et connu même des Espagnols, qui ne l'adoptaient pas, agita de nouveau les esprits européens dans le sens oriental. Ainsi , les deux influences les plus diverses, les deux forces les plus antipathiques , venaient, du fond de l'Asie, se réunir pour exciter l'esprit de notre Occident, et lui communiquaient quelque chose de ce génie oriental qui a été la source de toute religion et de toute poésie.
Il reste à vérifier si , dans la civilisation particulière des Arabes qui subjuguèrent l'Espagne, dans les communications des Espagnols avec eux et avec les peuples du midi de la France , on peut retrouver les traces d'une influence exercée sur l'origine et les développements de la poésie provençale.
Quand on jette un coup d'œil rapide sur l'Europe du IXe et du xe siècle, il est impossible , même à l'ignorance, de ne pas reconnaître cette primauté singulière du génie arabe, pendant une partie du moyen âge. Oui, dans un coin de l'Italie , dans cette Rome dont le nom était encore
la plus grande puissance du monde , au ixc siècle , il y a une source immense de civilisation. Mais ce qui est l'instrument de cette civilisation en est d'abord la seule forme et la seule pensée. Rome n'est encore que théologique. Il y a bien dans sa théologie des prodiges de civilisation à venir, des arts, de l'érudition , du génie ; mais tout cela est brut et enveloppé. Rome ne songe pas encore à transporter le dôme du Panthéon , à créer des chefs-d'œuvre ; elle n'a ni sculpteurs , ni peintres , ni poètes. Elle n'a encore que des prêtres ; de même que l'ancienne Rome n'avait que des soldats dans les commencements de sa grandeur. Aux xne, xnr et xivc siècles, ces grands papes qui ont changé le monde en le dominant, qui le conduisaient insensiblement et involontairement, je le crois, à la supériorité des arts et des lumières, ils ne s'entouraient encore d'aucun des brillants prestiges qui devaient sortir plus tard de cette puissance ; ils s'enfermaient tout entiers dans la théologie , parce que la théologie était pour eux la souveraineté. Ainsi donc, la force de civilisation qui siégeait à Rome était grande , féconde ; mais elle était bornée dans ses premières formes ; elle n'était ni ingénieuse ni savante ; elle s'adressait à l'imagination mystique, et non pas à la pensée multiple et variée par les arts : tandis que (mais quelqu'un ne va-t-il pas m'accuser d'une préférence pour le mahométisme? non , l'absurdité serait trop forte) , tandis que cette autre civilisation, cette civilisation mahométane , qui devait si vite se tarir et s'épuiser, qui ne portait
pas en elle le même principe de grandeur, roule d'abord par torrents l'imagination et la science.
L'Asie et la côte d'Afrique furent remplies par les Arabes de l'éclat et du luxe des arts. Des villes qu'on croirait barbares , Balke , Samarcande , avaient des universités célèbres, des écoles plus fréquentées que les nôtres. Un souverain arabe imposait , pour tribut , à l'empereur grec de lui envoyer le plus qu'il pourrait de manuscrits antiques. Plusieurs de ces princes qui habitaient les palais enchantés de Bagdad , pendant un long règne , n'eurent pas de soin plus empressé que d'encourager les savants et les poètes , de rassembler de vastes bibliothèques, et de faire traduire ou composer des ouvrages. Les noms d'Aaroun al Raschild et de son fils Al Mamoum marquent le commencement de cette ère glorieuse qui se continua sous leurs successeurs. Jamais ni Léon X ni Louis XIV ne protégèrent les lettres avec plus de prédilection et de magnificence. Sans doute, à toute cette littérature manquait la vie, c'est-à-dire la liberté. Ne croyez pas, sur la parole de quelques orientalistes, qu'il se soit alors élevé chez les Arabes des orateurs comparables à Démosthène : il n'y a pas de grand orateur sous l'empire d'un kalife ; mais , dans les académies de Bagdad et de Cufa , on vit fleurir une éloquence vague et pompeuse , telle qu'elle est permise à l'esclavage. Cette littérature, dans tout ce qui n'était pas le jeu de l'imagination, manquait de grandeur et d'énergie; mais elle était brillante dans sa poésie , savante dans ses formes.
Non-seulement elle eut cette abondance de fictions riantes et de récits poétiques, naturels à la jeunesse d'un peuple d'Orient ; mais elle connut aussi tous les travaux des littératures vieillies. Cet âge de la civilisation arabe produisit des grammairiens sans nombre, des professeurs, des commentateurs, des auteurs de dictionnaires et de recueils variés sous toutes les formes. A Fez et à Maroc, on dissertait et on compilait, comme à Paris de nos jours. La littérature arabe prit encore un autre caractère en passant d'Afrique en Espagne. C'est là surtout que nous pouvons l'entrevoir i à travers le voile de la traduction et le reflet de l'imitation populaire. C'est de là surtout qu'elle agit sur l'imagination de nos méridionaux , avec d'autant plus de puissance et de rapidité, qu'elle leur était analogue. Remarquez-le en effet , Messieurs , ce n'était pas la première épreuve de cette influence naturelle de l'Orient sur le Midi. Dans le beau temps des Romains , n'entendez-vous pas Cicéron accuser souvent ce qu'il appelle asianum genus, le genre asiatique, et se plaindre de cette élocution fastueuse et emphatique, qui venait corrompre la pureté de l'atticisme romain ? Deux siècles après , d'autres écrivains de Rome imputaient à cette même influence la perte du goût et l'exagération nouvelle du style : Ventosa ista et enormis loquacitas ex Asia nuper commigravit. C'était donc une expérience déjà faite, que toutes.les fois que l'imagination asiatique venait toucher l'imagination méridionale de l'Europe, elle lui communiquait quelque chose de fastueux et de
désordonné. Les peuples espagnols, par leur climat, par leur zèle religieux et leur vie chevaleresque, étaient particulièrement disposés à recevoir cette influence. Et puis, comment voulez-vous qu'il n'y eût pas complaisance , imitation empressée pour le génie des vainqueurs si brillants qui remplirent l'Espagne de la pompe de leurs monuments? Certainement, dès lexnr, et peut-être dès le xne siècle , les arts chrétiens et occidentaux firent de grandes choses, surtout dans l'architecture. Ceux qui s'y connaissent sont frappés de cette puissance de génie qui , à une époque où la pensée était encore enveloppée et trouvait à peine des formes de langage, bâtissait des idées avec des pierres, et faisait, si l'on peut parler ainsi, des poëmes épiques avec des cathédrales.
Mais , bien avant ce glorieux essor du génie chrétien se manifestant par l'architecture , le génie arabe avait élevé de nombreux monuments. Je n'examine pas quelles objections peuvent s'adresser, sous le rapport de l'art, à cette architecture arabe; mais sa variété, ses coupes hardies et capricieuses , toutes ses pompes devaient puissamment saisir l'imagination des peuples vaincus ; et les Arabes, à certains égards , leur apparaissaient comme des maîtres protégés par ces génies heureux de l'Orient, qui les aidaient à construire tant de magnifiques édifices brillants de marbre et d'or. La richesse prodigieuse que les Arabes apportèrent ou firent naître en Espagne est attestée par toutes les vieilles chroniques espagnoles : « Us nous ont pris
notre terre, disaient-elles; mais ils l'ont couverte d'or. » Cette pauvre Espagne, à laquelle ses vainqueurs mêmes ont apporté tant d'or, qui est allée chercher tant d'or en Amérique, et qui est le pays du monde où il y en a le moins !
Figurez-vous , Messieurs , qu'au ixe et au Xe siècle, c'est-à-dire à une époque où nous ne pouvons placer avec certitude aucun monument des arts , parmi les chrétiens, et même au commencement du xie siècle, où la vie des temps féodaux était encore si rude, si barbare, où un riche baron habitait une tourelle fortifiée de murs épais et mal éclairée par quelques lucarnes , Séville, Tolède, Grenade étaient remplies de somptueux palais. Si ces édifices offraient dans leur construction quelque défaut ou quelque irrégularité , ils étaient embellis par tous les raffinements d'un art ingénieux , et plus voisin de l'affectation que de la négligence. La magnificence orientale les animait d'un éclat dont les petites cours de l'Europe chrétienne, et même la cour de Charlemagne , ne pouvaient donner l'idée. La vie féodale était étrangère aux Arabes ; mais le plus grand luxe du moyen âge, ce cortège de nombreux vassaux, se retrouvait dans la vie arabe. C'était la pompe du patriarche, au lieu de celle du seigneur; c'était l'union de la famille puissante, de la tribu , substituée à la domination du maître et au servage des vassaux. Ces opulentes tribus des Abencerrages et des Zégris ajoutaient à la magnificence des trônes de Grenade et de Cordoue , et brillaient d'un
éclat extraordinaire dans les fêtes. Le pays tout entier était enrichi par l'industrie de ses vainqueurs.
Quelle occupation restait-il, au milieu de cette prospérité pompeuse, interrompue seulement par des guerres contre d'anciens Espagnols cantonnés dans leurs pauvres petites forteresses, du fond desquelles cependant ils devaient sortir pour vaincre? Le commerce et la culture des arts et des lettres.
Il existe un catalogue fait par le savant Yriarté. En le parcourant, on est étonné du nombre prodigieux d'auteurs arabes nés en Espagne, et de la foule d'ouvrages sur la philosophie, la poésie, l'éloquence, les arts industriels, l'agriculture, qui dorment ensevelis dans la bibliothèque de l'Escurial, et qui furent autrefois présentés aux rois de Grenade et de Cordoue. Il n'est pas douteux que de cette source il ne se soit répandu sur l'Europe plusieurs de ces inventions ingénieuses, qui, vers les xie, xne et xiir siècles, se montrent tout à coup sans date certaine et sans nom d'auteur. Cette incertitude même atteste leur origine ; et cette origine explique comment elles parurent sur divers points en même temps , et furent importées par plusieurs personnes à la fois. Ainsi, l'usage du papier, la boussole, l'invention de la poudre, semblent être venus de l'Orient par les Arabes , dont le vaste empire, par ses extrémités opposées, touchait à la Chine et à la France.
Mais ce qui nous occupe en ce moment, ce n'est pas cette influence, cette transmission de découvertes, si
difficile à constater ; c'est surtout le mouvement donné à l'imagination, l'action sur la pensée poétique, sur le développement des lettres en Occident. A cet égard , les faits abondent. À défaut de l'étude , impossible pour nous, des originaux , nous pouvons recueillir des anecdotes répandues dans le moyen âge , et qui attestent cette influence. Au xe siècle, Gerbert, ce savant homme, après avoir étudié dans le monastère d'Aurillac, voulant étendre ses connaissances et s'enfoncer dans les arts profonds de l'Orient, se rend à Tolède. Là, pendant trois ans, il étudia les mathématiques, l'astrologie judiciaire et la magie , sous des docteurs arabes. Revenu de ce docte pèlerinage, il fut supérieur de Bobio, un des couvents du moyen âge qui avait conservé le plus de manuscrits antiques ; de là , il devint précepteur du fils de Hugues Capet , puis évêque de Reims , d'où il passa au service de l'empereur d'Allemagne , qui le fit nommer archevêque de Ravenne , et ensuite pape , sous le nom de Sylvestre II. Un pape sorti de l'école des Arabes !
Ce n'est pas tout ; lisez les chroniques du temps et les récits des plus graves auteurs, le Spéculum historicité de Vincent de Beauvais , du précepteur de saint Louis , vous y trouverez, à ce sujet, une histoire où se reconnaît toute l'influence arabe , et qui entoure d'une espèce de voile magique la personne mystérieuse de Gerbert. Il est dit que Gerbert , devenu pape , et tenant à Rome les clefs de saint Pierre, possédait encore ces secrets merveilleux,
qu'il avait appris en Espagne des sages d'Orient. Un jour, il découvrit dans les ruines de Rome une statue d'airain, d'un. travail précieux, qui avait un doigt indicateur tourné vers l'Orient ; il s'approcha de cette statue , il la toucha; la statue frappée se fendit, et donna passage. Gerbert descendit dans une avenue souterraine éclairée de mille lampes, et parcourut de vastes salles éblouissantes de lumière et remplies de statues d'or et de marbre, avec des diadèmes enrichis de diamants. Je ne sais pas ce que Gerbert , ou Sylvestre II , fit de ces trésors. Il remonta, et bientôt après mourut. Cette mort est obscure, et enveloppée, dans le récit original, d'une sorte de terreur magique et presque diabolique. Le chroniqueur a l'air de croire que la puissance surnaturelle accordée à ce pape , et qu'il tenait de la science orientale , tourna contre lui.
Qu'est-ce que tout cela, Messieurs? un conte arabe , un fragment des Mille et une Nuits, lié naturellement, par l'imagination des contemporains , au souvenir de cet homme qui était allé étudier à Cordoue les merveilles de l'Orient. Cette légende du moyen âge atteste l'impression des contes orientaux sur l'esprit des gens de France et d'Italie. Les moines ennemis de Gerbert qui, au xr siècle , racontèrent cette histoire , faisaient , comme nous , de l'arabe, sans le savoir ; ils ignoraient la véritable source de ce conte mystérieux qui poursuit Gerbert devenu pape après avoir été disciple des astrologues musulmans. C'est ainsi qu'un grand nombre d'idées se répandent anonymes
dans le monde ; on n'en sait pas l'auteur, et on subit leur puissance.
Maintenant cette civilisation arabe , dont les traditions se trouvent ainsi dispersées dans l'histoire anecdotique de quelques hommes célèbres du moyen âge , nui dout qu'elle n'ait agi particulièrement sur les peuples les plus rapprochés de l'Espagne. Les Provençaux et les Catalans étaient sans cesse en communication ; des chevaliers provençaux visitaient la cour des comtes de Barcelone. Pendant soixante ans , la même maison gouverna les deux pays. Les chevaliers arabes, c'est l'expression des chroniques, fréquentaient les cours des princes chrétiens d'Espagne et de Sicile. Quelques-uns d'entre eux étaient, comme les troubadours, poètes et guerriers. Ils savaient les langues des chrétiens méridionaux ; et plus d'une fois le chant mêlé du pêcheur de Calcanassor se renouvela dans le palais d'un roi espagnol, en présence des chevaliers et des dames.
Quelle était alors cette poésie arabe ? Galante , passionnée comme l'Orient , guerrière comme l'islamisme à sa naissance , elle ne se perdait pas en longs récits ; elle n'en avait pas la patience. Elle était lyrique. La gazelle et la casside étaient ses formes favorites. Le nom de gazelle semble indiquer et dessiner devant vous cette poésie svelte et gracieuse ; rien ne ressemble mieux , pour la forme, aux chants d'amour de la Provence.
Il n'y a pas de poèmes dramatiques chez les Arabes. Leur génie est tout conteur, et ami du merveilleux ; mais
leurs poésies offrent quelques modèles de dialogue ou de discussion entre un poëte et un amant malheureux, entre deux poètes rivaux ; c'est ce que vous retrouvez dans les tensons des Provençaux.
Un autre élément de la poésie moderne , la rime , était orientale. J'ignore si la rime se trouve dans la poésie hébraïque. Saint Jérôme, qui avait appris l'hébreu à Bethléem , où il traduisit les livres saints , prétendait y retrouver l'hexamètre latin , et n'indique aucun autre caractère du mètre hébraïque. On concevra comment une semblable question a pu rester indécise pour une langue dont la prononciation est perdue, et où les voyelles sont retranchées dans l'écriture. Cependant Voltaire, qui n'est pas à cet égard une grande autorité , affirme que le vers hébreu, est rimé. Il cite à l'appui un rabbin qu'il avait choisi pour précepteur d'hébreu, et qui lui montra, dit-il, dans le texte saint deux petits vers qui rimaient.
Quant à la poésie arabe, la question n'est pas douteuse. Les orientalistes disent qu'une grande partie des poésies arabes, sinon toutes, est rimée ; que cette rime est quelquefois une assonance ; que souvent elle est pleine, redoublée, entrelacée, distribuée par échos ; et que la poésie arabe, si hardie dans ses images, si emportée, si capricieuse , est singulièrement savante , symétrique , artiste par la forme.
Tel est aussi le caractère de la poésie provençale. Sous ce rapport , elle ne ressemble nullement aux poésies des trouvères et à d'autres essais des langues naissantes.
Vous trouverez dans la poésie provençale tout l'art d'en trelacer les rimes, toute la science de mètre, tout le calcul des consonnances habilement mêlées , toutes les règles quinteuses et difficiles qu'on peut s'imposer à soi-même pour multiplier les effets de l'harmonie. L'art savant et ingénieux des poètes modernes le céderait aux procédés métriques et aux artifices de style employés, par qui ? par un guerrier, par Bertram de Born. On s'étonne de voir cette rude et vive nature se plier ainsi, et se laisser emboîter dans les formes de versification les plus symétriques. J'imagine que les chants arabes et espagnols avaient pu donner, par la musique même, le type de cette poésie provençale, si rigoureusement asservie dans ses mètres.
Cependant il est une autre origine probable de la rime moderne. On a remarqué combien les consonnances sont anciennes dans la poésie latine. On se souvient de ces vers rapportés par Cicéron :
Haec omnia vidi inflammari , Priamo vi vitam evitari , Aras sanguine fœdari.
Ces désinences uniformes , certainement , ont une intention. Enfin, dans tout le moyen âge, la rime vous arrive par la grossièreté même des poètes.
Au xe et au XIe siècle , on trouve un grand nombre de vers latins rimes ; mais cette rime pouvait paraître alors empruntée de la poésie vulgaire. Les chants d'église en langue latine en avaient , bien des siècles auparavant ,
consacré l'usage. Les assonances et les consonnes redoublées y prennent parfois une majesté singulière :
Dies irae , dies illa, Solvet saeclum in favilia , Teste David cum sibylla.
Nul doute que, lorsque la répétition fréquente de ces syllabes uniformes était soutenue par la majestueuse lenteur du chant grégorien, elle devait avoir beaucoup d'empire sur les âmes. Et quand un poëte moderne, Goethe, a fait de ce chant même un moyen dramatique , un instrument de terreur et de remords qui trouble l'imagination d'une jeune femme, il a parfaitement senti ce que le son de ces finales terribles ajoute à l'émotion religieuse.
Maintenant, Messieurs, pour nous résumer : incontestable supériorité de la civilisation arabe au milieu du ixe et du Xe siècle ; chef-lieu de cette civilisation en Espagne ; influence exercée par le voisinage, la communication des cours, le mélange des peuples ; reflet de l'imagination et de la poésie arabe parmi les chrétiens du Midi ; nouvel art des vers ; application de la rime, dont l'origine est incertaine , double peut-être , mais dont l'emploi savant et calculé chez les Provençaux se rapproche, dit-on , des formes de la poésie arabe.
Essaierons-nous, par quelque exemple, de marquer ou plutôt de conjecturer le caractère de cette poésie arabe , telle que l'Espagne la connut au xe siècle ? Prenons le mot à mot latin d'un texte arabe, et traduisons-le fidèlement.
Ne choisissons pas dans les poètes les plus anciens et les plus célèbres. Non, c'est la civilisation poétique de l'Arabie espagnole, si l'on peut parler ainsi, que nous voulons montrer. Ce fut celle-là qui devait agir sur les cours chrétiennes de l'Espagne et de la Gaule méridionale. Nous prendrons la description du palais d'un roi more. Ce luxe des fêtes, cette richesse orientale qui se communiquait à la poésie nous apparaîtra tout entière dans un pareil exemple.
Ces vers ont été faits par un poëte de cour, en l'honneur d'Al Mansour, c'est-à-dire le Victorieux. C'est le seul mot arabe que je sache. Al Mansour était kalife de Cordoue , et l'un de ces princes mores qui ont le plus protégé les arts en Espagne.
Qu'il est beau le palais que tu remplis , et dont la grandeur est illustrée par ta gloire î
Ce palais! si tu touchais d'un rayon de sa lumière les yeux d'un aveugle , il retournerait clairvoyant à sa demeure.
II sort de la source de vie le vent de ce palais, et il ranimerait les ossements des morts.
II fait oublier le breuvage du matin , et la voix des belles chanteuses. Sa hauteur surpasse Cawarnak et Cédir. Pour le bâtir , auraient en vain travaillé ces Perses antiques , qui ont élevé de hauts monuments. Beaucoup de siècles ont passé sur les Grecs ; et ils n'ont point fait à leurs rois une demeure pareille ou comparable.
0 roi ! tu nous rappelles le paradis , quand tu nous montres ces salles immenses aux voûtes élevées. A cette vue, les fidèles
multiplient leurs bonnes œuvres, et espèrent le jardin céleste et les robes de soie. Les pécheurs redressent leurs voies égarées , et font , par expiation , de bonnes œuvres.
C'est un ciel nouveau parmi les sept cieux; il peut mépriser l'éclat de la pleine lune ; car il voit sur sa sphère lever l'astre de Mansour. Je crois rêver dans le paradis , quand je vois dans ce palais la magnificence de ta cour. Quand les esclaves en ouvrent les portes, elles semblent, par le roulement de leurs gonds sonores , souhaiter la bienvenue à ceux qui implorent ta faveur. Des lions mordent les anneaux de ces portes, et murmurent dans leurs gueules : « Dieu est grand. » Ils sont accroupis , mais prêts à dévorer quiconque s'approcherait du seuil sans être appelé.
La pensée, libre du frein, s'élance pour atteindre à tant de grandeur, et tombe accablée de son impuissance.
Le marbre blanc des cours semble un tissu léger , une mosaïque de perles brillantes. Vous croiriez que la terre est de musc; elle en exhale le parfum et la saveur. Quand le jour finit, ce palais peut le remplacer, et ramener la lumière au commencement de la nuit. (Suit une description du jet d'eau.)
La mort de cette poésie , c'est la menace atroce qui se trouve au milieu de ces sons harmonieux. Voilà pourquoi la civilisation arabe portait en elle un germe destructif : une servile terreur s'y mêle aux élans de l'imagination .
Du reste, calculez par la pensée ce que l'éclat de l'expression originale, "la science du mètre, les intraduisibles allusions, doivent mettre de charme dans cette poésie. Madame de Staël, d'un esprit si élevé et si fin, avoue que l'imagination, agissant par l'harmonie, avait sur elle une i. 9
telle force , qu'elle n'entendait pas sans émotion redire ces paroles : Les orangers du royaume de Grenade, et les citronniers des rois mores. Un géomètre dirait : Qu'est-ce que cela prouve ? Mais si ce charme indéfinissable est attaché à la mélodie de certains sons, combien cette mélodie, quand elle est continue et variée tout ensemble, ne doitelle pas avoir de grâce et de magie !
Un caractère fréquent de la poésie arabe , qui a passé dans la poésie romane, c'est l'allégorie. On a dit que l'allégorie est une ressource de la peur, et que par cela même elle avait dû naître en Orient. Je ne sais ; mais chez les Arabes d'Espagne elle fut parfois ingénieuse autant que hardie. On en cite un exemple qui mérite d?être rappelé.
Le kalife de Cordoue avait voulu agrandir ses jardins , et faire élever un pavillon sur un petit champ qui les bornait et qui était le bien d'une pauvre veuve. Celle-ci refusa. Le prince alors, ou son ministre, s'empara du petit champ, et un palais tout brillant d'or y fut élevé. La pauvre femme alla se plaindre au cadi de Cordoue. L'affaire était difficile : le cadi , homme de bien , monta sur son âne, et se rendit auprès du kalife, à l'heure même où, entouré de sa cour, ce prince était dans le pavillon. Le cadi portait avec lui un grand sac. Après s'être prosterné devant le kalife, il le pria de lui accorder la permission de remplir son sac avec la terre du jardin. Le roi , qui était bon, y consentit. Le sac plein, le cadi, avec cette familiarité orientale qui se mêle à la servitude, dit au roi :
« Ce n'est pas tout ; pour achever ton œuvre, il faut que tu m'aides à charger ce sac sur mon âne. » Le kalife essaie, et trouve le fardeau trop lourd. « Prince, dit gravement le cadi , si ce sac , qui ne renferme qu'une bien petite partie de cette terre, t'a semblé si lourd, comment pourras-tu porter devant Dieu le poids de cette terre tout entière que tu as usurpée ? » Le roi fut touché de l'allégorie, et rendit le champ à la pauvre femme, en lui laissant le pavillon et toutes ses richesses.
Rien n'est plus commun dans la poésie provençale que l'allégorie ; seulement elle est un jeu de l'esprit , au lieu d'être une action.
11 est encore un trait commun à l'imagination arabe qu'on y retrouve également : c'est l'emploi de certains êtres mystérieux. Je ne parle pas des fées si célèbres dans notre Occident , et qui peuvent y être nées ; mais on trouve dans les poésies romanes ces fictions arabes d'animaux magiques, de perroquets merveilleux, qui sont les agents d'un récit.
Une autre analogie me paraît plus spontanée qu'empruntée. La poésie des troubadours, que l'on suppose frivole, a souvent retracé des sentiments graves et touchants. Une de ses formes, c'est le chant funèbre sur la perte d'un brave. Cela sans doute appartient à tout peuple guerrier.
Ainsi , je ne supposerai pas que les chants nombreux des poètes arabes sur la mort de leurs guerriers aient inspiré les poètes provençaux. Il y a cependant des rapports remarquables entre quelques-unes de ces poésies.
Mais, sans m'arrêter à ces comparaisons, où la ressemblance ne prouverait pas l'imitation, je me bornerai à un exemple qui dément le préjugé vulgaire sur la poésie des troubadours. On la suppose frivole et licencieuse, ou tout au plus satirique. Je vous la montrerai touchante et religieuse dans l'élégie funèbre.
Ce guerrier sauvage , ce Bertram de Born , dont vous avez entendu le cri de guerre si haineux , si implacable , exprima sa douleur sur la perte du jeune prince. Henri, qu'il avait armé contre son père ; coupable entreprise , dont le grand justicier du xnr siècle , Dante, a voulu le punir par le supplice allégorique qu'il lui inflige dans l'enfer. Voici du moins comment le guerrier troubadour regrettait la perte de l'ami dont il avait trop excite l'ambition :
Si tous les deuils, et les pleurs, et les regrets, et les douleurs, et les pertes, et les maux de ce triste siècle, étaient réunis, ils sembleraient trop légers au prix de la mort du jeune prince anglais, dont la perte afflige le mérite et l'honneur, et couvre d'un voile obscur le monde privé de joie et plein de douleur et de dépit.
Si tut li dol e 1' pler e 1' marrimen E las dolors e 1' dan e 1' caitivier Que hom agues en est segle dolen Fosson emsems , semblaran tut leugier Contra la mort del jove rei engles, Don reman pretz e jovent doloiros, E P mon escurs e tenus e tenebros, Sem de tôt joi, plen de tristor e d'ira.
Tristes et dolents sont demeurés les courtois soldats , et les troubadours et les jongleurs avenants ; ils ont eu dans la mort une mortelle ennemie; car elle leur enlève le jeune roi anglais, près de qui les plus généreux semblaient avares. Jamais il n'y aura pour un tel mal, croyez qu'il n'y aura jamais assez de pleurs et de tristesse.
Cruelle mort, source d'afflictions, tu peux te vanter; car tu as enlevé au monde le meilleur chevalier qui fut jamais. Il n'est aucun mérite qui ne se trouvât dans le jeune roi anglais ; et il serait mieux , si raison plaisait à Dieu , qu'il eût vécu que maints envieux, qui n'ont jamais fait aux braves que mal et tristesse.
De ce siècle lâche et plein de troubles si l'amour s'en va, je
Dolent e trist e plen de marrimen Son ramanzut li cortes soudadier E l' trobador e F joglar afinen, Trop an agut en mort mortal guerier, Que toit lor a lo joven rei engles Vas cui eran li plus lare cobeitos :
la non er mais , ni non crezas que fos Vas aquest dan e' F segle pi ors ni ira.
Eslenta mort , plena de marrimen , Vanar te pods, que F melhor cavalier As lolt al mon qu'anc fos de nulha gen ! Quar non es res qu'a pretz aia mestier Que tôt no fos e' F jove rei engles ; E fora miels, s'a Dieu plagues razos, Que visques el que mant autre envios Qu'anc no feron als pros mas dol et ira.
D'aquest segle flac, plen de marrimen S'amor s'en vai , son joi teinh mensongier,
tiens sa joie pour mensongère ; car il n'est rien qui ne tourne en souffrance. Tous les jours, vous verrez qu'aujourd'hui vaut moins qu'hier. Que chacun se regarde dans le jeune roi anglais, qui du monde était le plus vaillant des preux. Maintenant est parti son gentil cœur aimant , et reste pour notre malheur , déconfort et tristesse.
A celui qui voulut , à cause de notre affliction , venir au monde , et nous tira d'encombrés , et reçut mort pour notre salut, comme à un maître doux et juste , crions merci , afin qu'au jeune roi anglais il pardonne s'il lui plaît . et le fasse habiter avec nobles compagnons, là où jamais ne sera ni deuil ni tristesse.
Que ren no i a que non torn en cozen; v Totz jorns veiretz que val mens huei que ier : Cascun se mir e' F jove rei engles Qu'era del mon lo plus valens dels pros, Ar es analz son gen cor amoros , Dont es dolors e desconort et ira.
Celui que plac per nostre marrimen Venir e' 1' mon, e nos trais d'encombrier, E receup mort a nostre salvamen , Com a senhor humils e dreiturier Clamem merce , qu'ai jove rei engles Perdon , s'il platz , si com es vers perdos. E F fassa estar ab onratz companhos Lai on anc dol non ac ne i aura ira.
Rien de plus habile dans ses tours que cette poésie qu'anime une verve de douleur ; rien de plus savant que la forme et la distribution des rimes. Je sais que tout cela
disparaît dans la traduction; mais il reste le contraste d'un tel langage avec le rude caractère du guerrier.
Maintenant, Messieurs, sur cette mauvaise prose, qui n'a d'autre mérite que la fidélité rigoureuse, matérielle, remettez des sons cadencés et touchants , cette langue mélodieuse et sonore du Midi, une musique expressive et simple , la voix mâle du guerrier poëte attendri par la douleur, et vous aurez retrouvé tout le charme de la poésie, et deviné sa puissance.