III
Le repeue franche du souffreteux.
Ou prend argent qui n'en a point ?
8i5 Remède : vivre daventaige.
Qui n'a ne robbe ne pourpoint ,
Que pourroit il laisser pour gaige ?
Toutesfoyf qui auroit l'usai ge
De dire quelque chansonnette , 820 Qui peust deffrayer le passai gc 9
Le payement ne seroit qu'honneste.
— Ainsi parjoit le souffreteux
Qui estoit (in de sa nature ,
Moytié triste , moytté joyeulx.
825 Du palays partit, bonne alleure ,
En disant qui ne s'adventprej
Il ne fera jamais beau foit,
Pour pourchasser sa nourriture ;
i. ■ il, .1.11 »»— —
(810) De b tâtonner. De broder, de tenir des discours trompeur*.
(81 S) Remède, Le moyen : faire meilleure chère.
(8 a 5) Du palays. Il partit du palais de justice avec un air décide. c
( 4oa ) ;
Car il estoit de fain deffaict.
83o Pour trouver quelque tromperie ,
Le gallant se voulust haster :
En la meilleure hostellerie,
Ou taverne , s'alla bouter,
Et commença à demander, 835 S' on avoit rien pour luy de bon ;
Car il vouloit léahs disner,
Et faire chère de façon.
Lors on demanda quelle viande ,
Il failloit à ce pèlerin.
840 II respondit , je ne demande
Q'une perdrix ou un poussin ,
Avec une pinte de vin
De Beaulrie , qui soit frais tirée.
Et puis après pour faire (in , 845 Le cotteret et la bourrée.
. Tout ce qui luy {ut nécessaire
Le varlet luy alla quérir,
Le gallant s'en va mettre à table,
Affin de miculx se resjouyr, ' 85o Et disna là , tout à loisir,
Maschant le sens , trenchant du saige ;
(837) Chère de façon. Bonne chère.
(84 1) Ed. mod. Ou poutsin.
(845) Le cotteret. Je pense que cotteret est le nom d'un vin de dessert , et bourrée celai d'une pâtisserie.
. (85 1) Maschant tètent. Sérieux.
(4o5 ) Mais il falut , ains que partir, Avoir ung morceau de fromage , A donc, dist le clerc, mon amy,
855 II fault compter, car vous devez , Tout par tout , sept solz et demy, Et convient que les me payez.
— Je ne sçay, comment les aurez, Dist le gallant , car par sainct Gille ,
860 Je veulx bien que vous le saichez , Je ne soustiens ne croix , ne pille.
— Qui n'a argent, si laisse gaige , N'est-ce pas le faict droicturier ?
Voulez-vous vivre davantaige?
865 Et n'avez maille ne denier ?
Estes-vous larron , ne meurtrier ?
Par Dieu , ains que d'icy je hobe , Vous me payrés , pour,abréger, Ou vous y laisserez la robbe.
870 -—Quant est d'argent je n'en ay point, Affin de le dire tout bault , Gomment ! m'en iray-j'en pourpoint, Et desnué comme ung marault?
Dieu mercy, je n'ay pas trqp chault ;
(855) Ed. mod. Vous avez.
(859) Ed. mod. Dist le gallant par St. Gilles.
(861) Je no soutient, Je ne porte , je n'ai pas un sou.
(865) La maille et le denier étaient deux espèces de monooie.
(867) Ains que. Avant que je me retire d'ici.
875 Mptis s'il vous plaisoit m'empioyer , Je vous serviray sans deffault , Jusques à mon cscot payer.
—Et comment que sçave» vous faire ?
Dictes le moy tout plainement
880 — Quoy ! toute chose nécessaire , Point ne fault demander comment ; Je gaige que tout maintenant, Je vous chanteray ting couplet, ■Si hault et si çler, je me vant ,
885 Que vous direz : cela me plaist.
— Lors le varlet voyant cecy, Fut content de ceste gaigeure, Et pensa à luy mesmes ainsi , Qu'il attendrait cesle adventure 1
890 Et s'il chantpit bien d'adventure Il luy diroit , pour tous débats , Qu'il payast Pescot, bon alleure ; Car son chant ne luy plaisoit pas.
L'accord fut dit , l'accord fut faict ,
8g5 Devant tous , non pas en arrière Lors le gallant tire de faict , De dedens sa gibecière ,
(883) Bd. mod. Que je chanteray.
(884) «fe me vani - Je me flatte de cela.
(890) Ce vers manque dans les éditions mod.
(891) Pour ious débats. Ponr tonte discussion. (89a) Bon atlture. Gaillardement.
(4o5)' • Une bourcc , d'argent legière ,
Qui estoit pleine de Mereaulx.
900 Et chanta par bonne manière
Haultement , ces mots tons nouveaulx ;
De sa bourse dessus la table
Frappa , affin que je le notte,
Et comme chose convenable , 905 Chanta ainsi à haulte notte.
«Fault payer ton hoste, ton hoste. »
Tout au long chanta ce couplet ,
Le varlet estant coste à coste ,
Respondit cela bien me plaist ; 9 1 o Toutesfoys il n'entendoit pas
Qu'il en fust de l'esçot payé ,
ParquOy il failloit sur ce pas,
De son sens fut moult desvoyé.
Devant tous fut notiffié , 91 5, Qu il estoit gentil compaignon ,
Et qu'il avoit par son traicté ,
Bien dis né pour une chanson.
(899) De mereaulx. De jetons.
(900) Par bonne manière. Gracieusement.
(906) Ed. mod. // faut payer ton hotte.
(911) Ed. mod. Qu'il n'en futt.
(91a) Il failloit. Il se trompoit sur cet article. (913) De son sens. 11 arriva bien autre chose que ce qu'il avoit pensé.
(915) Qu'il. Le chanteur»
(916) Par ton traicté. En vertu de ta gageure.
( 4o6 ) Cest bien disne quant on eschappe , Sans desbourcer pas ung denier, 920" Et dire à Dieu au taveruier, En torchant son nez à la nappe.
§iv.
La repeue du Pelletier.
Ung jour advint q'ung Pelletier, Espousa une belle femme , Qui appetoit le bas mestier,
925 En faisant recorder sa game.
Le Pelletier sans penser blasme , Ne s'en soussioit q' ung petit , Mieulx aymoit du vin une dragme Que coucher dedans ung beau lict.
930 Ung curé voyant cest* affaire , De la femme fut amoureulx, Et pensa qu'à son presbytaire Il mainerQÎt ce maistre gueulx.
U s'en vint à luy tout joyeulx ,
935 A celle fin de le tromper,
En disant : mon voysin , je veuhc , Vous donner annuyt à soupper.
(9'4) Qui appetoit. Qui aiinoit à se prostituer. (928) Je pense que la cjragme étoit une mesure» (937) Annuyt. Aujourd'hui.
( 4o 7 ) Le Pelletier en fut contant ,
Car il ne vouloyt que repaistre,
94° Et alla tout incontinent
Faire grant chère avec le prestre , Qui luy. joua d'ung tour de maistre, Disant ma robbe est deffourrée , Il vous y convient la main mettre
945 Affin qu'elle soit reffourrée.
Et bien , ce dist le Pelletier, Monseigneur j'en seray content , Mais que vous m'en vueillez payer; Je suis tout vostre seurement.
95o II firent leur appoinctement,
Qu'il auroit pour tout inventoire , Dix solz tournois entièrement, Et du vin largement pour boire.
Par. ainsi la despecheroit 955 Car el luy estoit nécessaire, Et que toute nuyt veilleroyt Avec son clerc au prestataire.
Il fut content de cesf affaire.
Mais le Curé les enferma ,
(943) Deffourrée. Dégarnie de fourrures.
($56)Âppoincternent. Accord.
(954) Ed. mod. Par ainsi qu'il la.
(9,55) Ed. mod. Car il estoit nécessaire.
960 Soubz la clef, sans grant noyse faire, Puis hors de la maison alla.
Le Curé vint en la maison Du Pelletier, par ses sornettes , Et trouva si bonne achoyson,
965 Qu'il fist très bien ses besongnettes.
- Hz firent cent mille chosettes , Car ainsi comme il le me semble, Ce fourreur pour la repeue franche , Fut faict coqu bien fermement ;
970 Et luy chargea la dame blanche Qu'il y retournast hardiment , Et que par son sainct sacrement , Jamais nul jour ne loublira ; Mais luy fera hçjbergement,
975 Toutes les foys qu'il lui plaira.
Et pourtant se donne soy garde Chascun qui aura belle femme , Qu'on ne luy joiie telle aubade , Pour la repeue, c'est grant diffame ;
980 Quant il est sçeu ce n'est que blasme , Et reproche au temps advenir.
Vêla de la repeue grant gaigne , Pourtant ayez en souvenir.
(960) Sans grant noyse. Sans faire grant bruit. (982) Grant gaigne. Grand profit.
BBOlB
La repeue franche des gallons sans soulcy.
Une assemblée de compaignons 985 Nommez les gallans sans soucy,
Se trouvèrent entre deux pontz,
Près le palays , il est ainsi ;
D'aultres y en avoit aussi *
Qui aynïoyent bien besoigne faicte, 990 Et estoient de franc cucur transi,
A l'abbé de saincte souffrette.
Ces mignons ainsi assemblez
Ne demandèrent que repas ;
D'argent ilz n'estoyent pas comblez , 995 Non pourtant ne faillirent pas.
Hz se boutèrent tous à tas.
A l'enseigne du plat d'cstaing ,
Où ilz repurent par compas,
Car ilz en avoyent grant besoing.
1 000 Quant ce vint à l'escot compter,
(991) A Cabbé. Avec l'abbé de Sainte-Souffrète. Le roi des gueux. (99a) Ed. mod. Cet compaignons.
(995) Non. Et cependant il* ne manquèrent pat de dincr. —- Ed. mud. Non pourtant Us ne dormoyent pas,
(998) Par compas. Gomme ils en étoient convenus.
( 4io )
Je crois que nully ne ce cource ; Mais le beau jeu est au païer Quant il n'y a denier en bource.
Nul d'eulx n'avoit chère rebourse,
ioo5 Pour de l'escot venir au bout.
Dist ung gallant de plaine source, Il n'en fault q'ung pour payer tout.
Hz appointèrent tous ensemble, Que Tung d'iceulx on banderoit ,
1010 Par ainsi, selon qui me semble , Le premier qu'il empoignerait , Est oit dit que l'escot payroit.
Mais en iceulx eut grand discord, Cbascun bandé estre vouloit,
101 5 Dont ne peurent estre d'acord.
Le varlet Voyant ces débats Leur dit , nul de vous ne s'esmoye , Je suis content que par compas Tout maintenant bandé je soye.
1020 Les gallans en eurent grant joye , Et le bandèrent en ce lieu , Puis chascun d'eux si print la voye , Pour s'en ailler sans dire à dieu.
(too4) NulcPeutx. Aucan d'eux ne se refasoit à payer. (1006) D'ut. Alors un de cet messieurs dit tout naturellement. (\ooS) Jlz appointèrent. Ils convinrent.
(loi S) Par compas. Que par accord, c'est-à-dire qu'il tous convienne que , etc.
<4u ) Le varlet qui estoit bandé
io25 Tournoyoit parmy la maison.
Il fut de Tescot prébende
Par ceste subtile achoison .
, Àffin d'avoir provision
De l'cscot , Thoste monte en hault,
i o3o Quant il vit ceste invention ,
 peu que le cueur ne luy fault.
En montant l'hoste fut happé
Par son varlet sans dire mot ,
Disant je vous ay attrapé ,
i o35 II faut que vous payez l'escot,
Ou vous laisserez le surcpt.
Dequoy il ne fut pas joyeulx ,
Cuydant qu'il fust mathclineux.
Quant le varlet se desbenda ,
1040 La tromperie peult bien congnoistre.
Fut estonné quant regarda,
Et vit bien que c' estoit son maistre,
Pensés qu'il en eut belle lettre ,
Car il parla lors à baston ,
i o45 Et pour sa peine sans rien mettre ,
Il eut quatre coups de baston.
(ioa5) Ed. mod. Tournait parmy,
(ioa6) Prebendè. Gratifié, chargé.
(1027) Àchoison. Invention.
(iua8( Àffin. Afin de retirer l'écot.
(10 i&) Mathclineux. Soupçonnant qu'il et oit trompé, dupé.
(io44) Car. Car le maître parla alori avec le bâton.
Un) Ainsi furent , sans rien payer,
Les povrcs gallans , délivrez
De la maison du tavernier,
io5o Où ilz s'estoyent presque enyvrez De vin qu'on leur avoit livrez , Pour boire à plain gobelet y Que paya le povre varlet Et que ce soit vray ou certain ,
io55 Ainsi que m'ont dit cinq ou six , Le cas advint au Plat d'estain Emprès saihct Pierre de Arsis.
Bien escheoit ung grant mercis A tout le moins pour ce repas ,
1060 Et si ne le payèrent pas.
Aussi fut si bien aveuglé , Le povre varlet malheureulx , Qui fut de tout cela sanglé.
Et faillust qu'il payast pour euh ;
io65 Et s'en allèrent tous joyeulx
Les mignons torchant leur visaige Qui avoyent disné davenlàige.
(1060) Ed. mod. Et ti ne payèrent pau