‹ Œuvres de Malebranche: collationnée sur les meilleurs textes et précédé d'une introduction (volume 2)Chapitre 15 sur 43 · La raison de ceci est que tout homme, quelque · texte numérisé non relu

La raison de ceci est que tout homme, quelque

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déréglé qu'on le suppose, pourvu néanmoins que la raison ne soit point entièrement éteinte en lui, tout homme, dis-je, sait du moins d'une manière extrêmement confuse et obscure, d'un côté que Dieu est juste, qu'il veut Tordre, qu'il ne peut récompenser le désordre ; et de l'autre que les corps sont indignes d'amour, qu'ils ne peuvent être le bien des esprits, et qu'ainsi Dieu ne peut rendre heureux ceux qui les aiment. Car on sait naturellement que Ton a un maître, que ce maître aime l'ordre, et Ton ne s'abandonne janiais à ses passions sans en appréhender les suites.

7. Lorsqu'un homme affamé se répand sur les viandes, ou môme lorsqu'un homme se réjouit à la vue d'une table bien couverte et témoigne un peu trop par l'air de son visage qu'il estagréablement surpris, n'est- il pas vrai qu'il choque les personnes qui aiment sincèrement les vrais biens, et qu'il a quelque honte de lui-même s'il Tait réflexion que son air joyeux et content a découvert le dérèglement de son amour? Suppose néahmoins que cela ne lui arrive pas à la présence de certains amis, mais devant quelque personne inconnue dont il souhaite extrêmement de gagner l'estime et les bonnes grâces. On ne peut donc aimer les corps sans avoir quelque sentiment confus de sa bassesse et de ses désordres, et même sans appréhender la vengeance d'un Dieu jaloux qui pénètre le fond des cœurs, qui veut être uniquement aimé, et qui n'aime que sa gloire et la perfection de son ouvrage.

8. Ainsi la joie qui prévient la raison et qui s'excite en l'âme par le goût ou l'avant- goût de quelque plaisir sensible, ne peut rendre content un esprit qui est tellement uni à la raison ou à l'ordre, quelque effort qu'il fasse pour s'en séparer, qu'il en reçoit sans cesse dans le plus secret de lui-même, des reproches et des remords qui le troublent dans ses plaisirs et qui l'inquiètent

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dans son repos. Car si les hommes ont tant de chagrin lorsqu'ils sont mal dans l'esprit de ceux qu'ils estiment, comment pourraient-ils être contents lorsqu'ils sont mal avec eux-mêmes, ou plutôt lorsqu'ils sont mal avec la raison universelle des esprits, et que par là ils seraient mal dans l'esprit de tout ce qu'il y a d'hommes raisonnables s'ils étaient connus pour ce qu'ils sont? Comment pourraient-ils avoir une joie solide lorsqu'ils sont mal avec celui qui punit indispensablement tout désordre, mais qui punit des plaisirs qui ne (jlurent qu'un moment par des supplices qui ne finiront jamais ?

y. Je comprends clairement, mon unique maître, ou plutôt je suis convaincu par le sentiment intérieur que j'ai de moi-même, que c'est le plaisir qui rend heureux, et qu'il ne peut rendre solidement heureux celui qui en jouit s'il n'est accompagné de cette espèce de joie qui ne prévient point la raison. Et de là je reconnais qu'il n'est pas possible d'être solidement heureux par la jouissance des plaisirs sensibles que la raison ne goûte et n'approuve pas. Car quelle que soit la joie qui accompagne la jouissance de ces plaisirs, bien loin que la raison la favorise, elle excite au contraire dans le fond du cœur la tristesse son ennemie, qui trouble les plaisirs les plus doux et les plus sensibles. Mais quelle est cette raison qui produit ou qui excite en moi ma tristesse et qui s'oppose à mon bonheur dans le temps que je jouis des plaisirs? Je vois clairement que ces plaisirs sont déréglés, et cette vue trouble maf^icité et ma joie ; ellemè rend malheureux dans le temps môme que je goûte ce qui peut me rendre heureux. Mais la vue de mes désordres peu t-elle agir en moi et changer toutes les modifications de mon être, malgré l'inclination invincible que je sens en moi pour être heureux? 11 y a là bien des choses que je n'entends pas.

10. Ta seras, mon fils, bientôt éclairci de tes doutes, si tn consultes le sentiment intérieur que tu as de ce qui se passe en» toi et si tu te rends attentif à mes réponses. Rentre donc en toi-même pour te sentir et pour m*écouter, pour consulter ta conscience et ta raison. Le sentiment intérieur que tu as dé ce qui se passe en toimême t'apprend que la joie s'excite en ton âme à la vue de tes perfections et latristesseàlavue de tes désordres et de tes misères. Tu sens bien que ces sentiments s'excitent en toi malgré toi. Tu n'en es donc pas la cause.

H. Un homme a le cœur asSez corrompu pour vouloir chasser cette tristesse fâcheuse qui le vient troubler dans ses débauches*, et il ne peut la dissiper. Qu'en doit-il conclure? Deux vérités essentielles: prends-y garde, l'une qu'il combat contre un plus puissant que iui, et l'autre que cet Être puissant dont il dépend veut qu'il soit parfait. Un homme à la vue de son malheur se trouve ému de tristesse, qu'en doit-il conclure ? Que celui qui lui donne ou qui lui conserve l'être veut qu'il soit heureux.

i2. Sache donc qu'il n'y a que Dieu qui agisse dans les esprits et qu'il veut les rendre .tous et heureux et parfaits; heureux par la jouissance des plaisirs, parfaits par la conformité avec l'ordre. Car il n'y a que le goût du plaisir qui rende heureux, comme il n'y a que l'amour de l'ordre qui rende parfait.

43. Sache que Dieu n'agit en toi que pour sa gloire et pour ton bien, et parce qu'il est de sa gloire que toi comme son ouvrage sois parfait et que c'est ton bien que lu sois heureux; il te rend triste lorsque ton amour est déréglé ou que tu souffres quelque misère. Mais, parce qu'il aime davantage sa gloire que le bien de sa créature, la tristesse qu'il fait sentir aux hommes au milieu de leurs débauches est vive et désespérante ; au lieu que celle que souffrent les justes dans les persécu-

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lions les plus cruelles, est toujours accompagnée de quelque douceur intérieure qui les console et qui le» soutient.

14. De sorte que ces différentes tristesses apprennent sensiblement aux hommes ce qu'ils doivent faire dans ces rencontres. Car la tristesse des débauchés étant désespérante, elle leur apprend que s'ils ne changent ils ne doivent point espérer d'être heureux; au lieu que la tristesse des justes est tellement tempérée par l'espériance, que, quoiqu'elle les porte à sortir de leur état comme n'étant point celui pour lequel Dieu les a créés, elle permet qu'ils y demeurent en patience, qu'ils méritent leurs récon^penses et qu'ils sacrifient à l'amour de Tordre l'amour de leur être propre ou de leur bonheur. Apprends donc aujourd'hui, mon cher disciple, que la volonté de Dieu, qui par son efficace produit en toi tous les sentiments qui le frappent et tous les mouvements qui t'agitent, est toujours conforme à Tordre et remplie de bonté pour ses créatures, et regarde cette vérité comme un principe fécond capable de faire naître dans ton esprit une infinité de vérités de la dernière conséquence.

45. Mais afin que tu puisses plus facilement décou* vrir les suites de ce principe, prends garde à ce que je te vais dire. Tu as un corps, ton âme y est unie et même elle en dépend depuis le péché. Dieu Ta voulu ainsi pour des raisons dont je le dirai un jour quelque chose. Tu aimes ce corps, lu veux et tu dois le conser ver. Tu dois donc travailler à la recherche de deux sortes de biens, de celui de Ion corps et du tien; car le bien de ton corps n'est pas ton propre bien, et tu dois avoir deux marques différentes pour discerner ces deux sortes de biens. Ainsi reprends ton principe, examinele, et tu verras que Dieu fait sans cesse en toi ce que Tordre demande. Car Tordre veut que le bien de Tes-

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prit soit aimé par raison, et le bien du corps par l'instinct du plaisir; que le bien de l'esprit soit recherché avec application, et le bien du corps discerné sans peine. Car enfin il n'est pas juste que ton esprit soit sans cesse détourné de son vrai bien pour comparer les rapports que les corps qui t'environnent ont avec celui que tu animes. L'ordre veut que tu sois averti par la preuve -courte mais incontestable du sentiment de ce que tu dois faire pour conserver la vie.

16. Considère de nouveau ton principe, et tu verras que Dieu agit dans l'homme avec tant de bonté , qu'il le rend en quelque manière heureux par des sentiments très-doux lorsqu'il lui obéit en conservant le corps qu'il lui a donné. Car si tu goûtes d'un fruit qui par lui-même n'a rien d'agréable et ne peut rien te communiquer de ce qu'il est, tu le trouves néanmoins plein de douceur pour toi. Tu trouves amers ou brûlants les poisons, il est vrai, mais c'est que tu ne dois pas t'en nourrir. Tu diras peut-être que le chaud, le froid», la douleur, le travail t'incommodent, mais c'est -que présentement Tordre demande que tu dépendes Ae ton corps, auquel tu étais seulement uni par la première institution de la nature.

17. Avant le péché l'homme ne souffrait jamais rien malgré lui ; son corps obéissait à son esprit, il ne pouvait le distraire ni le partager par des sentiments prévenants et rebelles. L'ordre le voulait ainsi, et l'amour que Dieu porte à son ouvrage, lorsqu'il est tel qu'il l'a fait, ne lui permettait pas de le rendre malheureux en quelque manière que ce puisse être. Mais depuis le péché l'homme a perdu en partie le pouvoir qu'il avait sur «on corps. Il n'est pas juste que Dieu suspende les lois de communications des mouvements, ni qu'il y ait des exceptions dans les lois de l'union de Tâme et du corps en faveur d'un pécheur et d'un rebelle. Néanmoins l'or-

dre et la bonté de Dieu paraissent toujours dans ces lois qu'il a établies, parce qu'elles apprennent à l'homme quel est le bien du corps par une voie si courte et si agréable, qu'elles ne l'empêchent poiat malgré lui de s'appliquer à son vrai bien. Car ce ne sont pas ces lois, mais la concupiscence qui trouble maintenant ta raison et qui te corrompt le cœur.

18. Les sentiments de plaisir et de douleur sont des preuves courtes et incontestables du bien et du mal : il n'est point nécessaire que l'esprit connaisse ce qui se passe dans son corps. Dieu, qui le connaît pour lui, touche l'âme comme elle le doit être par rapport aux objets sensibles. Les sentiments de couleur discernent les corps, il n'est point nécessaire que l'esprit en connaisse la tissure. Les odeurs, les saveurs, les sons parlent à l'âme, pour le bien du corps, un langage qu'elle entend plus promptement que celui de la raison ; et et dans quelque situation de corps que tu sois, les objets qui t'environnent te paraissent toujours de la même manière, quoique ton corps reçoive leur impression d'une manière toute différente. Car, par exemple, sans que tu fasses réflexion si tu as la tête penchée, les objets te paraissent droits. Retiens bien ce que je te dis, Diea te donne tout d'un coup les sentiments des objets que tu te donnerais toi-même, si, étant capable d'agir en toi, tu connaissais parfaitement tout ce qui se passe dans ton corps et dans ceux qui t'environnent. C'est que tu n'es pas fait pour connaître les corps. Ils ne sont point ton bien. Ils ne peuvent agir en toi. Il faut que tu connaisses par les* preuves courtes du sentiment les rapports qu'ils ont avec le tien, afin que sans être distrait tu puisses employer ta raison et ta lumière à la recherche de ton vrai bien.

19. vérité éternelle ! que d'ordre, que de sagesse, que de bonté dans la conduite de mon Dieul Que les

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sens et les passions sont nécessaires dans la recherche des biens du corps, et qu'ils sont bien réglés lorsqu'on les considère par rapport à la conservation de la vie ! Mais que les hommes sont déraisonnables de les écouter pour s'instruire du bien de Tesprit I Ils prennent tout à contre-sens, ils renversent Tordre de toutes choses. Car ils consultent leurs sens et leurs passions dans larecherche des vrais biens ; et ils se servent de leur raison pour conserver leur santé et leur vie. Ils forcent le sens du goût par un effort de raison, ou ils se séduisent par des ragoûts délicieux ; ils introduisent ainsi l'ennemi malgré les gardes que la nature a posées , et donnent la mort à leurs corps par des poisons déguisés. Et lorsqu'il s'agit de faire choix des vrais biens, ils s'imaginentque le plaisir en est le vrai caractère. Ils écoutent leurs passions au lieu de les tenir dans le silence, et donnent ainsi la mort à leur âme malgré les avis, les reproches, les remords, en un mot les efforts de la raison . 20. mon Dieu, vous ôtes seul la cause véritable des plaisirs que l'an goûte dans l'usage des biens du corps ; que cette vérité est importante! Hélas! quelle stupidité de regarder les objets sensibles comme de vrais bien 1 Quelle ingratitude de vous oublier, sachant que vous êtes la cause unique de nos plaisirs! Quel emportement de forcer votre bonté à nous rendre heureux dans le temps même que nous vous offensons! Voluptueux, que pensez-vous faire dans vos débauches? Écoutez et tremblez. Vous obligez Dieu en conséquence des lois qu'il a établies à vous faire du bien dans le temps que vous l'outragez. Vous forcez celui qui ne veut que l'ordre, à récompenser actuellement le désordre. Vous faites servir Dieu à vos iniquités. Quel aveuglement! Quelle injustice! Quelle brutalité! Dieu, que votre patience est grande maintenant ! Mais <[u'un jour votre vengeance sera terrible!

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