‹ Œuvres de Malebranche: collationnée sur les meilleurs textes et précédé d'une introduction (volume 2)Chapitre 14 sur 43 · II · texte numérisé non relu

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de l'esprit; car si lu y prends garde, ce n'est qu'indi rectement et par l'idée claire que tu as du corps, qu^ tu reconnais que ton âme n'est ni matérielle ni mortelle.

23. Tu vois clairement dans l'idée que lu as de Té tendue que toutes les modifications que tu as de la matière se réduisent aux figures ou à certains rapports de distance, et par là tu conclus que le plaisir, la douleur et tout le reste, que tu ne découvres en toi que par le sentiment intérieur que tu as de toi-même, ne peut appartenir à la substance corporelle» mais à une autre que tu appelles âme, esprit, intelligence; parce que toute manière d'être ne peut subsister sans quelque substance, la manière d'un être n'étant que l'être ou la substance môme d'une certaine façon. Or, sachant que ton âme est un être ou une substance distinguée du corps, tu juges qu'elle est immortelle; parce qu'il n'y a que les manières des êtres qui se détruisent, et que les êtres ou les substances ne peuvent rentrer dans le néant, puisque, selon les lois ordinaires de la nature, il est aussi impossible de tirer une substance du néant, que de l'y faire rentrer. Mais toutes ces conclusions ne sont appuyées que sur l'idée claire que tu as du corps, et nullement sur l'idée de l'âme, puisque tu reconnais que ton âme n'est point matérielle, non par une idée claire que tu en aies, mais parce que tu vois clairement dans l'idée de la matière, que ce que tu sens en toi-même ne peut appartenir au corps.

214. Ainsi, ne t'attends pas que je réponde clairement et directement à mille questions que tu me pourrais faire, sur tout ce qui se passe en toi, et sui les propriétés infinies de ton être. Tâche, par ta soumission aux vérités de la foi, et par ta fidélité à observai mes préceptes et mes conseils, de mériter un jour une inlelligence parfaite de ce que tu crois maintenant, e

ne t'embarrasse point dans des questions inutiles et trop relevées, de peur que ton esprit ne s'enGe d'orgueil, que ta paresse ne s'arrête au vraisemblable, et que, séduit par l'erreur, tu ne t'égares dans ces routes écartées, où l'on court toujours de très-grands dangers. C'est là, mon fils, la méthode la plus courte et la plus sûre pour parvenir à la connaissance de la vérité. Oui, le meilleur précepte de logique que je te puisse donner, c'est que tu vives en homme de bien. Car il vaut beaucoup mieux passer quelques années dans l'ignorance, et devenir savant pour toujours, que d'acquérir pour quelques jours, et avec bien de la peine, une science fort imparfaite, et passer une éternité dans les ténèbres.

25. Je l'avoue, mon unique maître, et je ne veux plus vous consulter que sur les vérités qui me sont nécessaires pour me conduire à la possession des vrais biens. Le temps est court, la mort s'approche, et je dois entrer dans l'éternité telle que je l'aurai méritée. La pensée de la mort change toutes mes vues, et rompt tous mes desseins. Tout disparaît ou change de face, lorsque je pense à l'éternité. Sciences abstraites, quelque éclatantes et sublimes que vous soyez, vous n'êtes que vanité, je vous abandonne. Je veux^étudier la religion et la morale; je veux travailler à ma perfection et à mon bonheur, et laisser là cette dure occupation, que Dieu a donnée aux enfants des hommes, toutes ces vaines sciences, dont il est écrit que ceux qui les accumulent, au lieu de se rendre sages et heureux, ne font qu'augmenter leurs travaux et leurs inquiétudes.

Pour être solidement heureux, il faut que les plaisirs soient joints avec cette espèce de joie qui ne prévient point la raison. Que Dieu seul agit en nous et y produit et les plaisirs et la joie qui rendent heureux et content. Sagesse et bonté de Dieu visible dans les sentiments qu'il nous donne des objets sensibles en conséquence des lois de l'union de l'âme et du corps^

1. Je vous rends grâces, ma raison et ma lumière, de toutes les vérités que vous m'avez enseignées; je les conserve chèrement dans cet endroit de ma mémoire, où je renferme ce que j*ai de plus précieux; et je les repasse à tous moments, comme les avares leurs richesses, mais avec d'autant plus de joie qu'il y a de différence entre leurs biens et ceux que vous me donnez. Je sais, mon unique maître, qu'il n'y a que vous qui éclairez les esprits ; quelle est la manière, quels sont les sujets dont je dois vous interroger, et quel est le caractère particulier, par lequel on discerne vos réponses de toutes celles que rendent vos créatures; je suis convaincu que vous avez créé tous les êtres par une puissance à qui rien n'est capable de résister, et que vous les gouvernez avec une sagesse qu'on ne peut assez admirer. Continuez, je vous prie, de m'instruire; je veux invinciblement être heureux; en quoi consiste le bonheur; quel est celui de qui je puis Tespérer; et que dois-je faire pour l'obtenir?

2. Si tu fais quelque réflexion sur ce que tu sens en toi-même, tu reconnaîtras sans peine, qu'il n'y a que

le plaisir et la joie actuelle qui rendent actuellement heureux et content. Tout plaisir rend heureux ceux qui en jouissent dans le moment qu'ils en jouissent, et il les rend d'autant plus heureux qu'il est plus grand. Mais il ne les rend solidement heureux, que lorsqu'il est joint avec la joie, laquelle seule rend l'esprit content. 3. Le plaisii* est un sentiment qui touche et qui modifie l'âme, qui la surprend, et prévient sa raison, et qui l'avertit, mais d'une manière fort confuse, que le vrai bien est présent. Car enfin le plaisii* quel qu'il soit ne peut être produit en l'âme que par celui qui, étant au-dessus d'elle, peut agir en elle, et la rendre heureuse. Mais le plaisir ne fait nullement connaître quel est celui qui agit véritablement en l'âme, quelle est la cause qui le produit; de sorte que les hommes s'imaginent sans réflexion que le premier objet qui se présente directement à leurs sens dans le même instant qu'ils sentent quelque plaisir, est la véritable cause qui le produit en eux. Ils s'approchent de cet objet par le mouvement de leur volonté, comme par celui de leur corps ; et parce qu'ils sentent dans celte approche une augmentation, et ensuite quelque continuation du môme plaisir, ils demeurent unis de corps et d'esprit à ce môme objet, et se confirment ainsi dans leur erreur sur le témoignage de leurs sens. Néanmoins comme l'esprit ne voit point clairement que les objets sensibles soient de vrais biens; comme la foi, la raison et l'expérience même s'opposent aux jugements des sens; et que les hommes ne sont point persuadés que l'action, par laquelle ils jouissent des plaisirs sensibles, mérite d'être récompensée, quoiqu'ils soient en quelque manière heureux par la jouissance de ces plaisirs, ils ne sont nullement contents; €t s'ils ne sont point contents, tu vois bien qu'ils ne peuvent être solidement heureux. Ainsi, afin que tu

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sois solidement heureux, il faut que ta joie soit égale à tes plaisirs, et qu'elle les accompagne sans cesse.

4. Mais prends garde. 11 y a deux sortes de joie. Celle dont je parle est un sentiment qui ne prévient jamais^ la raison. Cette joie s'excile naturellement dans les es> prits par la connaissance qu'ils ont de leurs perfections et de leur bonheur; car dès que tu découvres en toi quelque perfection, ou que tu sens quelque plaisir juste et raisonnable, tu en ressens de la joie. Il sufOt même que tu espères la jouissance de quelque bien solide et raisonnable, aOn que tu te trouves agréablement ému de cette espèce de joie. Or, lorsque cette joie accompagne sans cesse les plaisirs prévenants, elle rend solidement heureux ceux qui en jouissent. Et de même que plus les plaisirs prévenants sont vifs, plus I9 bonheur est grand; ainsi, plus la joie dont je parle est grande^ plus le bonheur est solide.

5. Car tu dois savoir qu'il y a encore une espèce de joie qui ne rend point solidement heureux. Cette joie s'excite naturellement en l'âme par le sentiment confus de quelque plaisir, dont on jouit ou dont on espère de jouir; elle prévient toute connaissance, quoiqu'elle suppose quelque sentiment. Un homme de bonne chère se trouve actuellement à un festin, ou s'attend d'y aller ; il s'excite en lui une espèce de joie qui suppose ou le goût actuel des viandes, ou leur avant-goût. Mais cette espèce de de joie est de même nature que le plaisir prévenant qu'elle suppose. Elle est entièrement sensible, et nullement raisonnable. Elle rend heureux dès le moment qu'elle toucherâme, aussi bien que le plaisir prévenant ; mais elle ne rend pas solidement heureux, parce qu'elle ne peut pas contenter un esprit raisonnable, qui, voulant être solidement heureux, ne peut trouver de bonheur que dans la possession des vrais biens.

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