L'EXISTENCE ET LA NATURE DE DIEU
LE CHINOIS. — Quel est ce Seigneur du ciel que vous venez de si loin nous annoncer? Nous ne le connaissons point, et nous ne voulons croire que ce que l'évidence nous oblige à croire. Voilà pourquoi nous ne recevons que la matière et le Ly, cette souveraine vérité, sagesse, justice, qui subsiste éternellement dans la matière, qui la forme et la range dans ce bel ordre que nous voyons, et qui éclaire aussi cette portion de matière épurée et organisée dont nous sommes composés. Car c'est nécessairement dans cette souveraine vérité, à laquelle tous les hommes sont soumis, les uns plus, les autres moins, qu'ils voient les vérités et les lois éternelles, qui sont le lien de toutes les sociétés.
LE CHRÉTIEN. — Lc Dicu quc nous vous annonçons est celui-là même dont l'idée est gravée en vous et dans tous les hommes. Mais faute d'y faire assez d'attention, ils ne la reconnaissent point telle qu'elle est, et ils la déRgurent étrangement. Voilà pourquoi Dieu^ pour nous renouveler son idée, nous a déclaré par son prophète qu'il est celui qui est, c'est-à-dire l'être qui renferme d'ans son essence tout ce qu'il y a de réalité ou
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de perfection dans tous les êtres, Tétre infini en tout sens, en un mot l'être.
Lorsque nous nommons Seigneur du ciel le Dieu que nous adorons, vous vous imaginez que nous le concevons seulerpent comme un grand et puissant empereur. Votre Ly, votre souveraine justice, approche inAniment plus de Tidée de notre Dieu que celle de ce puissant empereur. Détrompez-vous sur notre doctrine. Je vous le répète, notre Dieu c'est celui qui est, c'est Tôtre infiniment parfait, c'est l'être. Ce roi du ciel que vous regardez comme notre Dieu ne serait qu'un tel être, qu'un être particulier, qu'un être fini. Notre Dieu, c'est l'être sans aucune restriction ou limitation. Il renferme en lui-même, d'une manière incompréhensible à tout esprit fini, toutes les perfections, tout ce qu'il y a de réalité véritable dans tous les êtres et créés et possibles. 11 renferme en lui ce qu'il y a même de réalité ou de perfection dans la matière, le dernier et le plus imparfait des êtres, mais sans son imperfection, sa limitation, son néant; car il n'y a point de néant dans l'être, de limitation dans l'infini en tout genre. Ma main n'est pas ma tête, ma chaise ma chambre, ni mon esprit le vôtre. Elle renferme pour ainsi dire une infinité de néants, les néants de tout ce qu'elle n'est point. Mais dans l'être infiniment parfait il n'y a point de néant. Notre Dieu est tout ce qu'il est partout où il est, et il est partout. Ne vous efforcez pas de comprendre comment cela est ainsi ; car vous êtes fini, et les attributs de l'infini ne seraient point ses attributs si un esprit fini les pouvait comprendre. On peut démontrer que cela est ainsi ; mais on ne peut pas expliquer comment cela est ; on peut seulement prouver que cela doit être incompréhensible et inexplicable à tout esprit fini.
LE CHINOIS. — Je conviens que l'idée que vous me
ATEG UN PfilLOSOPHE CHINOIS. 3S1
donnez de votre Dieu est la plus excellente de toutes, car il n'y a rien de plus grand que Tinfini en toutes manières. Mais nous nions que cet infini existe. C'est une fiction, une imagination sans réalité.
LE CHRÉTIEN. ~ Yous soutenez, et avec raison, qu'il y a une souveraine règle et une souveraine vérité qui éclaire tous les hommes, et qui met ce bel ordre dans Tuoivers. Si l'on vous disait que cette souveraine vérité n'est qu'une fiction de votre esprit, comment en prouveriez-vous Texistence? Certainement la preuve de son existence n'est qu'une suite de celle de l'être inUniment parfait. Vous le verrez bientôt. Yoici cependant une démonstration fort simple et fort naturelle de Texistence de Dieu, et la plus simple de toutes celles que je pourrais vous donner.
Penser à rien et ne point penser, apercevoir rien et ne point apercevoir, c'est la même chose. Donc tout ce que l'esprit aperçoit immédiatement et directement est quelque chose ou existe : je dis immédiatement et directement, prenez-y garde; car je sais bien, par exemple, que quand on dort, et même, en bien des rencontres, quand on veille, on pense à des choses qui ne sont point. Mais ce ne sont point alors ces choses-là qui sont l'objet immédiat et direct de notre esprit. L'objet immédiat de notre esprit, même dans nos son* ges, est très-réel. Car si cet objet n'était rien, il n*y aurait point de différence dans nos songes : car il n'y a point de différence entre des riens. Donc, encoreun coup, tout ce que l'esprit aperçoit immédiatement est réellement. Or, je pense à l'infini, j'aperçois immédiatement et directement l'infini. Donc il est. Car s'il n'était point, en l'apercevant, je n'apercevrais rien, donc je n'apercevrais point. Ainsi, en même temps j'apercevrais et je n'apercevrais point, ce qui les une contradiction manifeste.
LE CHINOIS. — J'avoue que si Tobjet immédiat de votre esprit était l'infini, quand vous y pensez il faudrait nécessairement qu'il existât ; mais alors l'objet immédiat de votre esprit n'est que votre esprit même. Je veux dire que vous n'apercevez l'infini que parce que cette portion de matière organisée et subtilisée, que vous appelez esprit, vous le représente ; ainsi il ne s'ensuit point que l'infini existe absolument et hors de nous, de ce que nous y pensons.
LE CHRÉTIEN. — On pourrait apparemment vous faire la môme réponse à l'égard du Ly ou de la souveraine vérité que vous recevez pour le premier de vos principes; mais ce ne serait vous répondre qu'indirectement. Prenez donc garde, je vous prie. Cette portion de matière organisée et subtilisée que vous appelez esprit est réellement finie. On ne peut donc, en la voyant immédiatement, voir l'infini. Certainement où il n'y a que deux réajités on ne peut en apercevoir quatre. Car il y aurait deux réalités que l'on apercevrait, et qui néanmoins ne seraient point. Or, ce qui n'est point ne peut être aperçu. Apercevoir rien et ne point apercevoir, c'est la même chose. Il est donc évident que dans une portion de matière finie ou dans un esprit fini, on ne peut y trouver assez de réalité pour y voir rinfini. Faites attention à ceci. L'idée que vous avez seulement de l'espace n'est-elle pas infinie? Celle que vous avez des cieux est bien vaste ; mais ne sent^vous pas en vous-même que l'idée de l'espace la surpasse infiniment? Ne vous répond-elle pas, cette idée, que quelque mouvement que vous donniez à votre esprit pour la parcourir, vous ne l'épuiserez jamais, parce qu'en effet elle n'a point de bornes ? Mais si votre esprit^ votre propre substance ne renferme point assez de réalité pour y découvrir l'infini en étendue, un tel infini, un infini particulier, comment y pourriez-vous
AVEC UN PHILOSOPHE CHINOIS. 3ta
Toir l'infini en tout genre d*ôlre, l'être infiniment par<p fait, en un mol l'être? Je pourrais vous demander comment la matière, subtilisée tant qu'il vous plaira, peut représenter ce qu'elle n'est pas? comment des organes particuliers et sujets au changement peuvent ou voir, ou se représenter des vérités et des lois éternelles, immuables, et communes à tous les hommes? car vos opinions me paraissent des paradoxes insoutenables.
LE CHINOIS. — Votre raisonnement parait juste, mais il n'est pas solide, car il est contraire à Texpérience. Ne savez-vous pas qu'un petit tableau peut nous représenter de grandes campagnes, un grand et magnifique palais? Il n'est donc pas nécessaire que ce qui représente contienne en soi toute la réalité qu'il représente.
LE CHRÉTIEN. — Un petit tableau peut nous représenter de grandes campagnes; un simple discours, une description d'un palais peut nous le représenter. Mais ce n'est ni le tableau ni le discours qui est l'objet immédiat de l'esprit, qui voit des palais ou des campagnes. Les palais même matériels que nous regardons ne sont point, l'objet immédiat de l'esprit qui les voit; c'est l'idée des palais; c'est ce qui touche ou qui afiecte actuellement l'esprit, qui est son objet immédiat. Il est certain qu'un tableau ne représente des campagnes que parce qu'il réfléchit la lumière, qui, entrant dans nos yeux et ébranlant le nerf optique, et par lui le cerveau,, de même que le feraient des campagnes, en excite, en. conséquence des lois nsTlurelles de l'union de l'âme et du corps, les idéesquiseules représentent véritablement les objets, qui seules sont l'objet immédiat de l'esprit. Car vous devez savoir qu'on ne voit point les objets matériels en eux-mêmes. On ne les voit point, immédiatement et directement, uisqu'on en voit sou-
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vent qui ne sont point. C'est une vérité qu'on peut démontrer en cent manières.
LK CHINOIS. — Je le veux. Mais on vous dira que c'est dans le Zy que nous voyons toutes choses Car c'est lui qui est notre lumière. C'est la souveraine vérité, aussi bien que Tordre et la règle. C'est en lui que je vois les cieux, et que j'aperçois ces espaces infinis qui sont au dessus des cieux que je vois.
LE CHRÉTIEN. — Comment, dans le Lyf Reprenez le principe. Apercevoir le néant et ne point apercevoir, c'est la môme chose. Donc on ne peut apercevoir cent réalités où il n'y en a que dix; car il y en aurait qualrevinjit dix qui n'étant point ne pourraient être aperçues. Donc on ne peut apercevoir dans le Ly toutes choses, s'il neconlient éminemment tous les êtres, si le Zy n'est Têlre infiniment parfait, qui est le Dieu que nous adorons. C'est en lui que nous pouvons voir le ciel et ces espaces infinis que nous sentons bien ne pouvoir épuiser, parce qu'en effet il en renferme en lui la réalité. Mais rien de fini ne contenant l'infini, de cela seul que nous apercevons l'infini, il faut qu'il ^oit. Tout cela est fondé sur ce principe si évident et si simple, que le néant ne peut être directement aperçu, et qu'apercevoir rien et ne point apercevoir, c'est la même chose.
LE CHINOIS. — Je vous avouc de bonne foi que je n'ai rien à répliquer à votre démonstration de l'existence de 1 être infini. Cependant, je n'en suis point con-. vaincu. 11 me semble toujours que quand je pense à l'infini, je ne pense à rien.
LE cauÉTiEN. — Mais comment, à rien? Quand tous pensez à un pied d'étendue ou de matière, vous pensez à quelque chose. Quand vous en apercevez cent ou mille, assurément ce que vous apercevez a cent ou mille fois plus de réalité. Augmentez encore jusqu'à
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rinfini, et vous concerrez sans peine que qui pense à rinfini est infiniment éloigné de penser à rien, puisque ce à quoi vous penseriez est plus grand que tout ce à qaoï vous aviez pensé. Mais voici ce que c'est. La perception dont l'infini vous touche est si légère, que vous comptez pour rien ce qui vous touche si légèrement. Je m'explique.
Lorsqu'une épine vous pique, l'idée de l'épine produit dans votre âme une perception sensible qu'on appelle douleur. Lorsque vous regardez l'étendue de votre chambre, son idée produit dans votre âme une perception moins vive qu'on appelle couleur. Mais lorsque vous regardez dans les airs, la perception que ces espaces, ou plutôt que l'idée de ces espaces produit en vous, n'a plus ou presque plus de vivacité. Enfin, quand vous fermez les yeux, l'idée des espaces immenses que vous concevez alors ne vous touche plus que d'une perception purement intellectuelle. Mais, je vous prie, faut-il juger de la réalité des idées par la vivacité des perceptions qu'elles produisent en vous? Si cela est, il faudra croire qu'il y a plus de réalité d|ins la pointe d'une épine qui nous pique, dans un charbon qui nous brûle, ou dans leurs idées, que dans l'univers entier ou dans son idée. 11 faut assurément juger de la réalité des idées parce qu'on voit qu'elles renferment.
Les enfants croient que l'air n'est rien, parce que la perception qu'ils en ont n'est pas sensible. Mais les philosophes savent bien qu'il y a autant de matière dans un pied cube d'air que dans un pied cube de plomb. Il semble au contraire que les idées doivent BOUS toucher avec d'autant moins de force qu'elles sont plus grandes. Et si le ciel nous parait si petit en comparaison de ce qu'il est, c'est peut-être que la capacité que nous avons d'apercevoir est trop petite pour avoir une perception vive et sensible de toute sa gran-
lU 28
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deur. Car il est certain que plus nos perceptions sont vives, plus elles partagent noire esprit, et remplissent davantage la capacité que nous avons d'apercevoir ou de penser; capacité qui certainement a des bornes fort étroites. L'idée de Tinlini en étendue renferme donc plus de réalité que celle des cieux ; et Tidée de l'infini en tous genres d'êtres, celle qui répond à ce mot, Vêtre, l'ôlre infiuiment parfait, en contient encore infiniment davantage, quoique la perception dont cette idée nous touche soit la plus légère de toutes ; d'autant plus légère qu'elle est plus vaste, et par conséquent infiniment li*gère parce qu'elle est infinie.
Afin que vous compreniez mieux tout ceci, la réalité et l'efficacité des idées, il est bon que vous fassiez beaucoup de réflexion sur deux vérités : la première, qu'on ne voit point les objets en eux-mêmes, et qu'on neseat point même son propre corps en lui-même, mais par son idée; la seconde, qu'une même idée peut nous toucher de perceptions toutes différentes.
La preuve qu'on ne voit point les objets en euxmêmes est évidente, car on en voit souvent qui n'existent point au dehors, comme lorsqu'on dort, ou que le cerveau est trop échauffe par quelque maladie. Ce qu'oa voit alors n'est cerlainement pas l'objet, puisque l'objet n'est point, et que le néant n'est pas visible; car voir rien et ne point voir, c'est la même chose. C'est donc par l'action des idées sur notre esprit que nou> voyons les objets ; c'est aussi par l'aclion des idées que nous sentons notre propre corps; caril'y a mille expériences que des gens à qui on a coupé le bras sentent encore longtemps après que la main leur fait mal. Certainement la main qui les touche alors, et qui les affecte d'un sentiment de douleur, n'est pas celle qu'on leur a coupée; ce ne peut donc être que l'idée de la main, en conséquence des ébranlements du cerveau
AVEC UN PHILOSOPHE CHINOIS. 3i7
semblables à ceux que ron a quand on nous blesse la main. G'esl qu'en effet la malière dont notre corps est composé ne peut agir sur notre esprit, il n'y a que celui C['ui lui est supérieur, et qui Ta créé, qui le puisse par l'idée du corps, c'est-à-dire par son essence môme, en tant qu'elle est représentative de l'étendue; ce que je vous expliquerai dans son temps.
Il est encore certain qu'une même idée peut toucher notre àme de perceptions toutes différentes. Car si voire main élait dans l'eau trop chaude, et qu'en même teofips vous y eussiez la goutte, et de plus que vous la regardassiez, l'idée de la même main vous toucherait de trois sentiments différents: douleur, chaleur, couleur. Ainsi il ne faut pas juger que l'idée que l'on a, quand on pense à l'étendue les yeux fermés, soit différente de celle qu'on a quand on les ouvre au milieu d'une campagne; ce n'est que la même idée de l'étendue qui nous touche de différentes perceptions. Quand vos yeux sont fermés, vous n'avez qu'une perception très-faible ou de pure intellection, et toujours la même des diverses parties idéales de l'étendue; mais quand ils sont ouverts, vous avez diverses perceptions sensibles, qui sont diverses couleurs, lesquelles vous portent à juger de l'existence et de la vérité des corps, parce que, l'opération de Dieu en vous n'étant pas sensible, vous attribuez aux objets que vous n'apercevez point en euxmêmes toute la réalité que leurs idées vous représentent. Or, tout cela se fait en conséquence des lois générales de l'union de l'âme et du corps. Mais il faudrait faire une trop longue digression pour vous expliquer le détail de tout ceci.
Revenons à notre sujet, que ce que je viens de dire peut d'autant plus éclaircir que vous y ferez plus de rétlexion. Croyez-vous encore que penser à l'infini c'est ne penser à rien, c'est ne rien apercevoir ?
»28 ENTRETIEN D'uN PHILOSOPUE COBÉTIEN
LE CHINOIS. — Je suis bien convaincu que, quand jç pense à l'infini, je suis très-éloigné de penser à rien ; mais alors je ne pense point à un tel être, à un être particulier et déterminé. Or, le Dieu que vous adorer, n'est-ce pas un tel être, un être particulier?
LE CBBÉTiEN. — Lc Dicu quc nous adorons n'est point un tel être en ce sens que son essence soit bornée ; il est bien plutôt tout être. Mais il est un tel être en ce sens qu'il est le seul être qui renferme, dans la simplicité de son essence, tout ce qu'il y a de réalité ou de perfection dans tous les êtres, qui ne sont que des participations (je ne dis pas des parties) infiniment limitées, que des imitations infiniment imparfaites de son essence ; car c'est une propriété de l'être infini d'être un, et en un sens toutes choses ; c'est-à-dire parfaitement simple, sans aucune composition de parties, de réalités, de perfections, et imitable ou imparfaitement praticable en une infinité de manières par différents êtres. ^ C'est ce que tout esprit fini ne saurait comprendre; mais c'est ce qu'un esprit, quoique fini, peut clairement déduire de l'idée de l'être infiniment parfait. Est-ce que vous-même vous croyez que votre Zy, votre souveraine sagesse, règle^ vérité, soit un composé de plusieurs réalités différentes, de toutes les idées différentes qu'elle vous découvre ? Car j'ai ouï dire que la plupart de vos docteurs croient que c'est dans le Ly que vous voyei tout ce que vous voyez.
LE CHINOIS. — Nous trouvous dans le Ly bien des choses que nous ne pouvons comprendre, entre autres l'alliance de sa simplicité avec sa multiplicité. Mais nous sommes certains qu'il y aune sagesse et une règle souveraine qui nous éclaire et qui règle tout. Vous mettez apparemment en votre Dieu cette sagesse, et nous croyons qu'elle subsiste dans la matière ; elle existe certainement, la matière ; mais jusqu'à présent nous
AVEC UN PHILOSOPHE CHINOIS. 32 i»
n'avons point été convaincus de l'existence de voire Dieu. Il est vrai que la preuve que vous venez de me donner de son existence est fort simple, et telle que je ne sais maintenant qu'y répliquer ; mais elle est si abstraite qu'elle ne me convainc pas tout à fait. N'en auriez-vous point de plus sensible?
LE CHRÉTIEN. — Je VOUS en donnerai tant qu'il vous plaira, car il n'y a rien de vi:*ible dans le monde que Dieu a créé d'où on ne puisse s'élever à la connaissance du Créateur, pourvu qu'on raisonne juste ; et certainement je vous convaincrai de son existence, pourvu que vous observiez cette condition, prenez-y garde, de me suivre et de ne me rien répliquer que vous ne le conceviez distinctement.
Lorsque vous ouvrez les yeux au milieu d'une campagne, dans l'instant même que vous les ouvrez, vous découvrez un très-grand nombre d'objets, chacun selon sa grandeur, sa figure, son mouvement ou son repos, sa proximité ou son éloignement, et vous découvrez tous ces objets par des perceptions de couleurs toutes différentes. Cherchons quelle est la cause de ces perceptions si promptes que nous avons de tant d'objets; cette cause ne peut être, ou que ces mêmes objets, et les organes de notre corps qui en reçoivent l'irâpression, ou notre âme, si vous la distinguez maintenant de ses organes, ou le Ly^ ou le Dieu que nous adorons, et que nous croyons agir sans cesse en nous à l'occasion des impressions des objets sur notre corps.
i'* Je crois que vous convenez que les objets ne font que réfléchir la lumière de nos yeux. 2° Comme je suppose que vous savez comment sont faits les yeux, je crois que vous convenez encore qu'ils ne font que rassembler les rayons, qui sont réfléchis de chaque point des objets, en autant de points sur le nerf optique, où se trouve le foyer des humeurs transparenlesde l'œil.
33 ENTRETIEN d'uN PHILOSOPHE CHRÉTIEN
Or, il est évident que cette réunion des rayons ne fait qu'ébranler les fibres de ce nerf, et par lui les parties du cerveau où ces nerfs aboutissent, et aussi les esprits animaux ou ces petits corps qui peuvent être entre ces fibres. Or, jusqu'ici il n'y. a point de sentiment, ni aucune perception d'objets.
LE CHINOIS. — C'est ce que nos docteurs vous nieront. •Car ce que nous appelons esprit ou âme n'est, selon eux, que de la matière organisée et subtilisée. Les ébranlements des fibres du cerveau, joints avec les mouvements de ces petits corps, ou de ces esprits animaux, sont la môme cbose que nos perceptions, nos jugements, nos raisonnements, en un mot, sont la même chose que nos diverses pensées.
LE CHRÉTIEN. — Mc voilà arrêté tout court ; mais c'est que vous manquez à la condition prescrite. Vous me répliquez ce que vous ne concevez point clairement ; car je conçois clairement tout le contraire. Je conçois clairement, par l'idée de l'étendue ou de la matière, qu'elle est capable de figures et de mouvements, de rapports de distance ou permanents ou successifs, et rien davantage; et je ne dis que ce que je conçois clairement. Je trouve môme qu'il y a moins de rapport entre le mouvement des petits corps, l'ébranlement des fibres de notre cerveau et nos pensées, qu'entre le carré et le cercle, que personne ne prit jamais l'un pour l'autre. Car le carré et le cercle conviennent du moins en ce qu'ils sont l'un et l'autre des modifications d'une même substance; mais les divers ébranlements du cerveau et des esprits animaux, qui sont des modifications de la matière, ne conviennent en rien avec les pensées de l'esprit, qui sont certainement des modifications d'une autre substance.
J'appelle une substance ce que nous pouvons apercevoir seul, sans penser à autre chose ; et modification
de substance ou manière d'être, ce que nous ne pouvons pas apercevoir seul. Ainsi, je dis que la matière on rétendue créée est une substance, parce que je puis penser à l'élendue, sans penser à autre chose ; et je dis que les figures, que la rondeur, par exemple, n'est qu'une modihcation de substance, parce que nous ne pouvons pas penser à la rondeur sans penser à rétendue ; car la rondeur n*est que l'étendue même de telle façon. Or, comme nous pouvons avoir de la joie, de la tristesse, du plaisir, de la douleur, sans penser à l'étendue ; comme nous pouvons apercevoir, juger, raisonner, craindre, espérer, haïr, aimer, sans penser à l'étendue, je veux dire sans apercevoir de l'étendue, non dans les objets de nos perceptions, objets qui peuvent avoir de l'étendue, mais dans les perceptions mêmes de ces objets, il est clair que nos perceptions ne sont pas des modifications de notre cerveau, qui n'est que de retendue diversement configurée ; mais uniquement de notre esprit, substance seule capable de penser. 11 est vrai néanmoins que nous pensons presque toujours en conséquence de ce qui se passe dans notre cerveau : d'où on peut conclure que notre esprit lui est uni, mais nullement que notre esprit et notre cerveau ne soient qu'une . môme et unique substance. De bonne foi, concevezvous clairement que les divers arrangements et mouvements des corps petits ou grands soient diverses pensées ou divers sentiments ? Si vous le concevez clairement, dites-moi en quel arrangement de fibres du cerveau consiste la 'joie ou la tristesse, ou tel autre sentiment qu'il vous plaira?
LE CHINOIS. — J'avoue que je ne le conçois pas clairement. Mais il faut bien que cela soit ainsi, et que nos perceptions ne soient que des modifications de la matière. Car, par exemple, dès qu'une épine nous
B3i ENTRETIEN D'UN PHILOSOPHE CHBÉTIEN
pique le doigt, nous sentons de la douleur, et nous la sentons dans le doigt piqué ; marque certaine que la douleur n'est que la piqûre, et que la douleur n'est que dans le doigt.
LE CHRÉTIEN. — Je n'en conviens pas. Comme Tépine est pointue, je conviens qu'elle fait un trou dans le doigt ; car je le conçois clairement, puisqu'une étendue est impénétrable à toute autre étendue. 11 y a contradiction que deux ne soient qu'un ; ainsi, il n'est pas possible que deux pieds cubes d'étendue n'en fassent qu'un. L'épine qui pique le doigt y fait donc nécessairement un trou. Mais que le trou du doigt soit la même chose que la douleur que l'on souffre, et que cette douleur soit dans le doigt piqué, ou une modification du doigt, je n'en conviens pas. Car on doit juger que deux choses sont différentes quand on en a des idées différentes, quand on peut penser à l'une sans penser à l'autre. Un trou dans un doigt n'est donc pas la même chose que la douleur. Et la douleur n'est pas dans le doigt, ou une modification du doigt. Car l'expérience apprend que le doigt fait mal à ceux mômes à qui ou a coupé le bras et qui n'ont plus de doigt. Ce ne peut donc être, comme je vous l'ai déjà dit, que l'idée du doigt qui modifie d'un sentiment de douleur notre âme, c'est-à-dire, cette substance de l'homme capable de sentir. Or, cela arrive en conséquence des lois générales de l'union de l'âme et du corps, que le Créateur a établies, afin que nous retirions la main, et que nous conservions le corps qu'il nous a donné. Je ne m'expliquQ pas davantage ; car la condition que j'ai supposée est que vous ne devez me répliquer que ce que tous concevez clairement. Je vous prie de vous en souvenir.
LE CHINOIS. — lié bien! que la matière soit ou ne soit pas capable de penser, on vous répondra que ce qui est eu nous capable de penser, que notre âme sera la
vraie cause de toutes ces perceptions différentes que nous avons des objets lorsque nous ouvrons les yeux au milieu d'une campagne. On vous dira que de la connaissance que Tâme a des diverses projections ou images que les objets tracent sur le nerf optique, elle en forme cette variété de perceptions et de sentiments. Gela me paraît assez vraisemblable.
LE CHRÉTIEN. — Gela peut paraître vraisemblable, mais certainement cela n'est pas vrai; car, 1° il n'est pas vrai que Tâme connaisse qu'il se fait telles et telles projections sur le nerf optique ; elle ne sait pas môme comment Tœil est fait, et s'il est tapissé du nerf optique; 2° supposé qu'elle connût tout cela, comme elle ne sait ni l'optique ni la géométrie, elle ne pourrait, de la connaissance des projections des objets dans ses yeux, en conclure ni leur figure ni leur grandeur : leur figure, parce que la projection d'un cercle, par exemple, n'est jamais un cercle, excepté dans un seul cas; leur grandeur, parce qu'elle n'est pas proportionnée à celle des projections lorsqu'ils ne sont pas dans une égale distance; 3° supposé qu'elle sût parfaitement l'optique et la géométrie, elle ne pourrait pas, dans le même instant qu'elle ouvre les yeux, avoir tiré ce nombre comme infini de conséquences, toutes nécessaires pour placer tous ces objets dans leur distance, et leur attribuer leurs figures, sans compter cette variété surprenante de couleurs dont on les voit comme couverts ; tout cela, aujourd'hui comme hier, sans erreur ou avec les mêmes erreurs, et convenir en cela avec un grand nombre d'autres personnes; 4° nous avons le sentiment intérieur que toutes nos perceptions des objets se font en nous sans nous, et même malgré nous, lorsque nos yeux sont ouverts et que nous les regardons. Je sais, par exemple, que quand le soleil touche l'horizon, il n'est pas plus grand que
3 34 ENTRETIEN d'UN PHILOSOPHE CHRÉTIEN
quand il est dans notre méridien^ et même que la projection qui s'en trace sur mon nerf optique est quelque peu plus petite; et cependant, malgré mes connaissances, je le vois plus grand. Je crois qu'il est au moins un million de fois plus grand que la terre, et je le vois sans comparaison plus petit. Si je mè promène d'occident en orient en regardant la lune, je vois qu'elle avance du même côté que moi, et je sais cependant qu'elle se va coucher à l'occident. Je sais que la hauteur de l'image qui se peint dans mon œil, d'un homme qui est à dix pas de moi, diminue de la moitié quand ii s'est approché à cinq ; et cependant je le vois de la même grandeur, et tout cela indépendamment de la connaissance des raisons sur lesquelles sont réglées les perceptions que nous avons de tous ces objets ; car bien des gens qui aperçoivent les objets mieux que ceux qui savent l'optique ne les savent pas, ces raisons. Il est donc évident que ce n'est point l'âme qui se donne cette variété de perceptions qu'elle a des objets dès qu'elle ouvre les yeux au milieu d'une campagne.
LE CHINOIS. — Je l'avoue, il faut nécessairement que ce soit le Zy.
LE CHRÉTIEN. — Oui sans doute, si par le Ly vous entendez un être inlinimenl puissant, intelligent, agissant toujours d'une manière uniforme, en un mot l'être infiniment parfait. Remarquez surtout deux choses : la première, qu'il est nécessaire que la cause de toutes les perceptions que nous avons des objets sache parfaitement la géométrie et l'optique, comment les yeux et les membres du corps de tous les hommes sont composés, et les divers changements qui s'y passent à chaque instant, j'entends du moins ceux sur lesquels il est nécessaire de régler nos perceptions; l"" que cette cause raisonne si juste et si promptement,
AVEC UN PaiLOSOPHE CHINOIS. 33 5
qu'on voie bien qu'elte est infiniment intelligente, qualité que vous refusez au Ly ; et qu'elle découvre de simple vue les conséquences les plus éloignées des principes selon lesquels elle agit sans cesse dans tous les hommes et en un instant.
Pour vous faire concevoir plus distinctement ce que je pense sur cela, je dis que, supposé que ce soit moimême qui me donne la perception de la distance d'un objet qui serait seulement à trois ou quatre pieds de moi, il est nécessaire que je sache la géométrie, comment mes yeux sont composés et les changements qui s'y passent, et que je raisonne ainsi : par la connaissance que j'ai de mes yeux, je sais la distance qui est entre eux ; je sais aussi par leur situation les deux angles que leurs axes qui concourent au même point de Tobjet font avec la distance de mes yeux : voilà donc trois choses connues dans un triangle, sa base et deux angles; donc la perpendiculaire tirée du point de l'objet sur le milieu de la distance qui est entre mes yeux, laquelle marque l'éloignement de l'objet qui m'est directement opposé, peut être connue par la connaissance que j'ai de la géométrie ; car cette science m'apprend qu'un triangle est déterminé quand un côlé est donné avec deux angles, et que de là on ne peut déduire ce que je cherche. Mais si je me fermais un œil, comme il n'y aurait plus que deux choses connues, la distance des yeux et un angle, le triangle serait indéterminé, et par conséquent je ne pourrais plus, par ce ^ moyen, apercevoir la distance de Tobjet. Je pourrais la connaître par un autre, mais moins exactement que par celui-ci. Par la connaissance supposée que j'ai de ce qui se passe dans mes yeux, je connais la grandeur de l'image qui se peint dans le fond de mon œil. Or, l'optique m'apprend que plus les objets sont éloignés, plus leurs images ou leurs projections sont petites.
Donc, par la grandeur de l'image, je dois juger que l'objet, dont je sais d'ailleurs à peu près la grandeur ordinaire, est aussi à peu près à telle distance. Mais, ce moyen n'étant pas si exact, il faut que je me serve de mes deux yeux pour connaître plus exactement la distance de l'objet. De môme, lorsqu'un homme s'appro- <;he de moi, je juge par les moyens précédeilts ou d'autres semblables que la distance de lui à moi diminue; mais comme par la connaissance que j'ai de ce qui se passe dans ,mes yeux je sais que la projection qui s'en trace dans le fond de mes yeux augmente à proportion qu'il est plus proche et que Toplique m'apprend que les hauteurs des images des objets sont en raison réciproque de leurs distances, je juge avec raison que je dois me donner de cet homme une perception de grandeur toujours égale, quoique son image diminue sans cesse sur mon nerf optique. Quand je regarde un objet et que la projection -qui s'en trace dans le fond de mon œil y change sans cesse de place, je dois apercevoir que cet objet est en mouvement. Mais si je marche en môme temps que je le regarde, comme je sais aussi la quantité de mouvement que je me donne, quoique l'image de cet objet change de place dans le fond de mes yeux, je dois le voir immobile, si ce n'est que le mouvement que je sais que je me donne en marchant ne soit pas proportionné au changement de place que je sais qu'occupe sur mon nerf opiique l'image de cet objet.
11 est évident que si je ne savais pas exactement la grandeur des projections qui se tracent sur le nerf optique, la situation et les mouvements de mon corps, et divinement pour ainsi dire l'optique et la géométrie, quand il dépendrait de moi de former en moi les perceptions des objets, je ne pourrais jamais apercevoir la distance, la figure, la situation et le mouvement
d'aucun corps. Donc il est nécessaire que la cause de toutes les perceptions que j'ai, lorsque j'ouvre les yeux au milieu d'une campagne, sache exactement tout cela, puisque toutes nos perceptions ne sont réglées que par là. Ainsi la règle invariable de nos perceptions esl une géométrie ou optique parfaite; et leur cause occasionnelle ou naturelle est uniquement ce qui se passe dans nos yeux et dans la situation et le mouvement de notre corps. Car, par exemple, si je suis transporté d'un mouvement si uniforme, comme on Test quelquefois dans un bateau, que je ne sente point ce mouvement, le rivage me paraîtra se mouvoir. De môme, si je regarde un objet au travers d'un verre convexe ou concave, qui augmente ou diminue l'image qui s'en trace dans l'œil, je le verrai toujours ou plus grand ou plus petit qu'il n'est ; et quoique je sache d'ailleurs la grandeur de cet objet, je n'en aurai jamais de perception sensible que proportionnée à l'image qui s'en forme dans les yeux. C'est que le Dieu que nous adorons, le créateur de nos âmes et de nos corps, pour unir ensemble ces deux substances dont l'homme est composé, s'est fait une loi générale de nous donner à chaque instant toutes les perceptions des objets sensibles que nous devrions nous donner à nous-mêmes, si, sachant parfaitement la géométrie et l'optique, et ce qui se passe dans nos yeux et dans le reste de notre corps, nous pouvions outre cela, uniquement en conséquence de cette connaissance, agir en nous-mêmes, et y produire toutes nos sensations par rapport à ces objets. En effet. Dieu nous ayant faits pour nous occuper de lui et de nos devoirs envers lui, il a voulu nous apprendre, sans application de notre part, par la voie courte et sûre des sensations, tout ce qui nous est nécessaire pour la conservation de la vie, non-seulement la présence et la situation des objets qui nous environnent, mais en-