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3 as ENTRETIEN D'uN PHILOSOPHE CHRÉTIEN
core leurs diverses qualités, soit utiles, soit nuisibles.
Faites maintenant une sérieuse attention sur la multitude des sensations que nous avons des objets sensibles, non-seulement par la vue, mais par les autres sens ; sur la promptitude avec laquelle elles se produisent en nous, sur l'exactitude avec laquelle elles nous avertissent, sur les divers degrés de force ou de vivacité de ces sensations, proportionnés à nos besoins, non* seulement en vous et en moi, mais dans tous les hommes, et cela à chaque instant. Considérez enfin les règles invariables «l les lois générales de toutes nos perceptions, et admirez profondément Tintelligence et la puissance infînie du Dieu que nous adorons, l'uniformité de sa conduite, sa bonté pour les hommes, son application ù leurs besoins à l'égard de la vie présente. Mais que sa bonté paternelle, que notre religion nous apprend qu'il a pour ses enfants, est au-dessus de celleci I Un ouvrier aime sans doute inliniment davantage son enfant que son ouvrage.
LE CHINOIS. — Il me parait que votre doctrine ressemble fort à celle de notre secte, et que le Ly et le Dieu que vous honorez ont entre eux assez de rapport. Le peuple de ce pays est idolâtre ; il invoque la pierre et le bois, ou certains dieux particuliers qu'ils se sont imaginé être en état de les secourir. Je croyais aussi que ce Seigneur du ciel, que vous nommez votre Dieu, était de mOme espèce, plus excellent et plus puissant que celui du peuple, mais toujours un Dieu imaginaice» Mais je vois bien que votre religion mérite qu'on l'examine sérieusement.
LE CHRÉTIEN. — Comparez donc sans prévention votre doctrine avec la nôtre. Vous y êtes d'autant plus obligé que votre bonheur éternel dépend de cet examen. La religion que nous suivons n'est point une production de notre esprit. Elle nous a été enseignée par cette
souveraine vérité que vous appelez le Zy, et il Ta confirmée par un grand nombre de miracles, que vous regarderez comme des fables, prévenus comme vous Têtes de la sublimité de vos connaissances. Je lâche de TOUS désabuser par des raisonnements humains. Mais ne croyez pas que notre foi en dépende. Elle est appuyée sur Taulorité divine, et proportionnée à la capacité de tous les hommes.
Vous diles que leZy est la souveraine vérité. Je le dis aussi : mais voici comme je lîentends. Dieu, l'être infiniment parfait, contenant en lui tout ce qu'il y a de réalité ou de perfection, comme je vous l'ai déjà et prouvé et expliqué, il peut, en me touchant par ses réalités efficaces, car il n'y a rieîi en Dieu d'impuissant, c'est-à-dire, en me louchant par son essence, eu tant que participable par tous les êtres, me découvrir ou me représenter tous les êtres. Je dis en me louchant, car, quoique mon esprit soit capablede penser ou d'apercevoir, il ne peut apercevoir que ce qui le touche ou le modifle; et telle est sa grandeur, qu'il n'y a que son Créateur qui puisse agir immédiatement en lui. C'est dans le vrai Ly qu'est la vie des intelligences, la lumière qui les éclaire. Mais c'est ce que les hommes charnels et grossiers ne comprennent pas. Voilà pourquoi je dis que le vrai Ly est la souveraine vérité ; c'est qu'il renferme dans son essence, en tant qu'imparfaitement imitable en une infinité de manières, les idées ou les archétypes de tous les êtres, et qu'il nous les découvre, ces idées. Otez les idées, vous ôlez les vérités ; car il est évident que les vérités ne sont que les rapports qui sont entre les idées. Dieu est encore la souveraine vérité, en ce sens qu'il ne peut nous tromper, manquer à ses promesses, etc. Mais il n'est pas nécessaire de s'arrêter à ces divers sens, selon lesquels on peut dite que Dieu est la souveraine vérité.
Dites-moi maintenant : comment entendez-vous que le Ly est la vérité ? Mais faites attention que ce mot vérité ne signifie que rapport. Car 2 et 2 sont 4 n'est une vérité que parce qu'il y a un rapport d'égalité entre 2 et 2 et 4. De môme 2 et 2 ne sont pas 5 n'est aussi une vérité que parce qu'il y a un rapport d'inégalité entre 2 et 2 et 5. Qu'entendez-vous donc par souveraine vérité ou souverain rapport? Quel genre d'être est-ce ? quelle réalité trouvez-vous dans un rapport, ou un souverain rapport ? Si un corps est double d'un autre, je conçois qu'il a plus de réalité. Mais ôtez la réalité des corps, vous ôtez leur rapport. Le rapport qui est entre les corps n'est donc dans le fond que les corps mômes. Ainsi le Ly ne peut ôtre la souveraine vérité que parce qu'étant infiniment parfait, il renferme dans la simplicité de son essence les idées de toutes les choses qu'il a créées et qu'il peut créer.
Vous dites que le Ly ne peut subsister que dans la matière. Est-ce que vous prétendez qu'il ne consiste que dans les diverses figures qu'ont les corps qui composent l'univers, et que le Ly n'est que Tordre et l'arrangement qui est entre eux? Que votre Ly serait peu de chose, s'il ne consistait qu*en cela I et que la matière elle-môme, la dernière et la plus méprisable dés substances, serait au-dessus de ce Zy, dont vous dites cependant tant de merveilles! Car assurément la substance vaut mieux que ses divers arrangements ; ce qui ne périt point, que ce qui est périssable.
LE CHINOIS. — Par le Ly, nous n'entendons pas simplement l'arrangement de la matière, mais cette souveraine sagesse qui range dans un ordre merveilleux les parties de la matière.
LE CHRÉTIEN. — Eu ccla, votrc doctrine est semblable à la nôtre. Mais pourquoi soutenez- vous que le Ly ne subsiste point en lui-môme, et qu'il ne peut subsis-
ter que dans la malière; qu'il n'est point intelligent, et qu'il ne sait ni ce qu'il est^ ni ce qu'il fait? Gela nous fait juger que vous croyez que le Ly n'est que la figure et l'arrangement des corps. Car la figure et l'arrangement des corps ne peuvent subsister sans les corps mêmes, et manquent d'intelligence. La rondeur, par exemple, d'un corps n'est assurément que le corps même de telle façon» et elle ne connaît point ce qu'elle est. Quand vous voyez un bel ouvrage, vous dites qu'il y a là bien du Ly, Si vous voulez dire par là que celui qui l'a composé a été éclairé par le Ly. par la souveraine sagesse, vous penserez comme nous. Si vous voulez dire que l'idée qu'a l'ouvrier de son ouvrage est dans le Ly^ et que c'est cette idée qui a éclairé l'ouvrier, nous y consentirons. Mais qu'on brise l'ouvrage, l'idée qui éclaire l'ouvrier subsiste toujours. Le Ly ne subsiste donc pas dans l'arrangement des parties dont l'ouvrage est composé, ni, par la même raison, dans l'arrangement des parties du cerveau de l'ouvrier. Le Ly est une lumière communeà tous lesbommes, étions ces arrangements de matière ne sont que des modifications particulières. Ils peuvent périr et changer, ces arrangements ; mais le Z^ est éternel et immuable. Il subsiste donc en lui-même, non-seulement indépendamment de la matière, mais indépendamment des intelligences les plus sublimes, qui reçoivent de lui l'excellence de leur nature et la sublimité de leurs connaissances. Pourquoi donc rabaissez-vous le Ly^ la souveraine sagesse, jusqu'à soutenir qu'elle ne peut subsister sans la malière? Mais, encore un coup, quels étranges paradoxes, s'il est vrai que vous les souteniez ! Votre Ly n'est point intelligent. Il est la souveraine sagesse, et il ne sait ni ce qu'il est ni ce qu'il fait. 11 éclaire tous les hommes, il leur donne la sagesse et Tintelligence, et il n'est passage luimôme. 11 arrange certainement les parties delà matière
pour certaines fins; il place dans rhomme les yeux au haut de la tôle, afin qu'il voie de plus loin, mais sans le isavoir, ni même sans le vouloir. Car il n'agit que par une impétuosité aveugle de sa nature bienfaisante. Voilà ce que j'ai ouï dire que vous pensiez de votre Ly. Est-ce là rendre justice à celui de qui vous tenez tout <5e que vous êtes?
LE CHINOIS. — Nous disous que le Ly est la souveraine sagesse et la souveraine justice ; tuais par respect pour lui nous n'oserions dire qu'il est sage ni qu'il est juste. Car c'est la sagesse et la justice qui rendent sage et juste; et par conséquent la sagesse vaut mieux que le sage, la justice que le juste. Gomment pouvez-vous doncdire de votre Dieu, de l'être infiniment parfait,qu'li est sage ? car la sagesse qui le rendrait sage serait plus parfaite que lui, puisqu'il tirerait d'elle sa perfection.
LE CHRETIEN. — L'être infiniment parfait est sage. Mais il est à lui-même sa sagesse ; il est la sagesse môme. Il n'est point sage par une sagesse étrangère et chinoiérique ; il est à lui-même sa lumière, et la lumière qui éclaire toutes les intelligences. Il est juste, et la justice essentielle et originale. Il est bon, et la bonté même. Il est tout ce qu'il est nécessairement et indépendamment de tout autre être, et tous les êtres tiennent de lui tout ce qu'ils ont de réalité et de perfection ; car l'être infiniment parfait se suffit à lui-même, et tout ce qu'il a fait a sans cesse besoin de lui.
LE CHINOIS. — Quoi ! la^souveraine sagesse serait sage elle-même ? Il me paraît clair que cela se contredit, car les formes et les qualités sont difl*érentes des sujets. Une sagesse sage ! comment cela I c'est la sagesse qui rend sage, mais elle n'est pas sage elle-même.
LE CHRÉTIEN. — Je vois bien que vous vous imaginez qu'il y a des formes et des qualités abstraites, et qui ne sont les formes et les qualités d'aucun sujet ; qu'il y a
une sagesse, une justice, une bonté abstraite, et qui n'est la sagesse d'aucun être. Vos abstractions vous trompent . Quoi I pensez- vous qu'il y ait une figure abstraite, une rondeur, par exemple, qui rende ronde une boule, et sans laquelle un corps dont tous les points de la surface seraient également éloignés du centre ne serait point rond ? Lorsque je rends cette justice au Ly, de dire de lui qu'il est indépendant de la matière, sage, jusle, tout-puissant, en un mot infiniment parfait, et que je l'adore en cette qualité, pensez-vous qu'en cela je ne sois pas juste, indépendamment de votre justice abstraite et imaginaire, si en cela je rends au Ly l'honneur qui lui est dû ? Encore un coup, vos abstractions vous trompent. Mais il faut que je vous explique comment je conçois que Dieu est à lui-môme sa sagesse, et en quel sens il est la nôtre.
Le Dieu que nous adorons, c'est l'être infiniment parfait, comme je vous l'ai déjà expliqué, et dont je vous ai prouvé l'existence. Or, seconnaître soi-même est une perfection. Donc l'être infiniment parfait se connaît parfaitement, etparconséquentil connaît aussi toutes les manières dont son essence infinie peut être imparfaitement participée ou imitée par tous les êtres particuliers et finis, soit créés, soit possibles ; c'est-à-dire qu'il voit dans son essence les idées ou les archétypes de tous ces êtres. Or, Tétre infiniment parfiiitestaussi tout-puissant, puisque la toute-puissance est une perfection. Doncil peut vouloir, et par conséquent créer ces êtres. Ainsi Dieu voit dans son essence infinie l'essence de tous les êtres finis, je veux dire l'idée ou l'archétype de tous ces êtres. Il voit aussi leur existence et toulçs leurs manières d'exister par la connaissance qu'il a de ses propres volontés, puisque ce sont ses volontés qui leur donnent l'être. Ainsi l'être infiniment parfait est à lui-même sa sagesse ; il ne tire ses connaissances que de lui-même; et s'il
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connaît la matière qu'il arrange avec tant d'art par rapport aux fins qu'il se propose, comme il parait évidemment dans la construction des animaux et des plantes, il ne la connaît que parce qu'il l'a faite. Car si elle était éternelle, il n'en aurait pas formé tant d'ouvrages admirables, puisqu'il n'en aurait pas même la connaissance, l'être infiniment parfait ne pouvant tirer ses connaissances que de lui-même. Vous voyez donc comment Dieu est sage^ et comment il est à luimême sa sagesse.
Dieu est aussi notre sagesse et l'auteur de nos connaissances, parce que lui seul agit immédiatement dans nos esprits, et qu'il leur découvre les idées qu'il renferme des êtres qu'il a créés, et qu'il peut créer ; c'est-à-dire parce qu'il nous touche l'esprit par sa substance toujours efficace, non selon tout ce qu'elle est, mais seulement selon qu'elle est représentative de ce que nous voyons. Pour vous rendre sensible ce que je veux dire, imaginez-vous que le plan de ce mur soit visible immédiatement, et par lui-même capable d'agir sur votre esprit et de se faire voir à lui. Je vous ai prouvé que cela n'est pas vrai ; car il y a une différence infinie entre les corps qu'on voit immédiatement et directement ; je veux dire entre les idées des corps intelligibles et les corps matériels, ce que l'on regarde en tournant et en fixant ses yeux vers eux. Supposons, dis-je, que le plan de ce mur soit capable d'agir sur votre esprit et de se faire voir à lui, il est clair qu'il pourrait vous y faire voir toutes sortesde lignes courbes etdroites,et toutes sortes de figures, sans que vous vissiez le plan. Car si le plan vous touchait seulement en tant que ligne et telle ligne, et que le reste de ce plan ne vous touchât point, et devînt parfaitement transparent, vous verriez la ligne sans voir le plan, quoique vous ne vissiez la ligne que dans le plan, et par Faction du plan
sur votre esprit, parce qu'en effet ce plan renferme la réalité de toutes sortes de lignes, sans quoi il ne pourrait vous les représenter en lui-môme. Ainsi Dieu, Têtre infiniment parfait, renfermant éminemment en luinnême tout ce qu'il y a de réalité ou de perfection dans tous les êtres, il peut nous les représenter, en nous touchant par son essence, non prise absolument, mais prise en tant que relative à ces êtres, puisque son essence infinie renferme tout ce qu'il y a de réalité véritable dans tous les êtres finis. Ainsi Dieu seul agit immédiatement dans nos âmes ; lui seul est notre vie, noûre lumière, notre sagesse. Mais il ne nous découvre maintenant en lui que les sciences humaines, et ce qui nous est nécessaire par rapport à la société et à la conservation de la vie présente, tantôt en conséquence de notre attention, et tantôt en conséquence des lois générales de l'union de Tâme et du corps. Il s'est réservé de nous instruire de ce qui a rapport à la vie future par son Verbe, qui s'est fait homme, et qui nous a appris la religion que nous professons. Vous^ voyez donc qu'on ne rabaisse point la souveraine sagesse*, le vrai Zy, en soutenant qu'il est sage, puisqu'il est à lui-même sa sagesse et sa lumière, et la seule lumière de nos esprits. Mais si le Ly ne se connaissait pas lui-même, et ne savait ce qu'il fait; s'il n'avait ni volonté ni liberté ; s'il faisait tout dans le monde par une impétuosité aveugle et nécessaire, quelque excellents que fussent ses ouvrages, je ne vois pas que, dans la dépendance où vous le mettez encore de la matière, il méritât les éloges que vous lui donnez.
LE CHINOIS. — Je vois bien qu'il n'y a pasde contradiction que Dieu soit sage, et aussi la sagesse, même de la manière que vous l'expliquez. Mais nous concevons encore notre Ly comme l'ordre immuable, la loi éternelle, la règle et la justice môme. Comment accor-
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der encore le Ly avec voire Dieu ? Gomment sera-t-il juste, et en même temps la justice et la règle? Nos docteurs mômes ne savent point si votre Dieu existe ; mais tout le monde sait bien qu'il y a une loi éternelle, une règle immuable, une justice souveraine bien audessus de votre Dieu, s'il est juste, puisqu'il ne peut ■être juste que par elle. Notre Zy est une loi souveraine à laquelle votre Dieu même est obligé de se soumettre.
LE CHRÉTIEN. — Vos abstractions vous séduisent en- <;ore. Quel genre d'être est-ce que celte loi et cette règle ? comment subsiste-t-.elle dans la matière ? quel en est le législateur? Elle est éternelle, . ditesvous. Concevez donc que le législateur est éternel. Elle est nécessaire et immuable, dites-vous encore; dites donc aussi que le législateur est nécessaire, et qu'il ne lui est pas libre ni de former, ni de suivre ou de ne suivre pas celte loi. Concevez que cette loi n'est immuable et éternelle que parce qu'elle est écrite pour ainsi dire en caractères éternels dans l'ordre immuable des attributs ou des perfections du législateur, de l'être infiniment parfait. Mais ne dites pas qu'elle subsiste dans la matière. Je m'explique.
L'être infiniment parfait se connaît parfailement, et il s'aime lui-même invinciblement, et par la nécessité de sa nature. Vous ne sauriez concevoir autrement l'être infiniment parfait. Car sa volonté n'est point, comme en nous, une impression qui lui vienne d'ailleurs; ce ne peut être que l'amour naturel qu'il se porte à lui-même et à ses divines perfections. Il suit de là qu'il estime et qu'il aime nécessairement davantage les êtres qui participent davantage à ses perfections. Il estime donc et il aime davantage l'homme, par exemple, que le cheval; l'homme vertueux et qui lui ressemble, que l'homme vicieux, qui défigure l'image qu'il porte de la Divinité; €ar nous savons que Dieu a créé l'homme à son image
et à sa ressemblance. L'ordre éternel, immuable et nécessaire qui est entre les perfections que Dieu renferme dans son essence inftnie, auxquelles participent inégalement tous les êtres« est donc la loi éternelle^ nécessaire et immuable. Dieu même est obligé de la suivre; mais il demeure indépendant, car il n'est obligé de la suivre que parce qu'il ne peut ni errer ni se démentir, avoir honte d'être ce qu'il est^ cesser de 8*estimer et de s*airaer, cesser d'estimer et d'aimer toutes choses à proportion qu'elles participent à son essence. Rien ne l'oblige à suivre cette loi que l'excellence immuable et inQnie de son être, excellence qu'il connaît parfaitement et qu'il aime invinciblement. Dieu est donc juste essentiellement, et la justice niême, et la règle invariable de tous les esprits qui se corrompent, s'ils cessent de se conformer à celte règle, c'est-à-dire s'ils cessent d'estimer et d'aimer toutes choses à proportion qu'elles sont estimables et aimables, à.proportion qu'elles participent davantage aux perfections divines.
Comme c'est dans l'être infiniment parfait, ou, pour parler comme vous, dans le Ly, que nous voyons toutes les vérités on tous les rapports qui sont entre les idées éternelles et immuables qu'il renferme, il est clair que nous y voyons les rapports de perfection, aussi bien que les simples rapports de grandeur; les rapports qui règlent les jugements de l'esprit et en même temps les mouvements du cœur, aussi bien que ceux qui ne règlent que les jugements de l'esprit; en un mot, les rapports qui ont force de loi, aussi bien que ceux qui sonl» purement spécul ilifs. Ainsi la loi éternelle est en Dieu et Dieu même, puisque cette loi ne consiste que dans l'ordre éternel et immuable des perfections divines. Bt cette loi est notifiée à tous les hommes pur l'union naturekk^ quoique maintenant fort affaiblie, qu'ils ont
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avec la souveraine raison, ou en tant que raisonnables; et de plus par les sentioients d'approbation ou de reproche intérieur dont cette môme raison les console lorsqu'ils obéissent à cette loi, ou les désole lorsqu'ils ne lui obéissent pas, ils sont convaincus qu'elle leur est commandée. Mais parce que les hommes sont devenus trop charnels, grossiers, esclaves de leurs passions, en un mot incapables de rentrer en eux-mêmes pour consulter attentivement cette souveraine loi, et pour la suivre constamment, ils ont tous besoin des lumières et des secours de notre sainte religion. Car non-seulement elle expose clairement tous nos devoirs, mais elle nous donne encore tous les secours nécessaires pour les pratiquer.
Comparez donc sans prévention votre doctrine sur le Ly avec celle que je viens de vous exposer. Vos docteurs étaient fort éclairés, j'en conviens ; mais ils étaient hommes comme vous et comme nous. Et nous savons qu'il y a un Dieu, un être infiniment parfait, non-seulement par une infinité de preuves que nous croyons démonstratives, mais parce que Dieu lui-même s'est fait connaître aux auteurs de nos Écritures. Mais laissant mainlenànt àpart l'autorité divine de nos livres sacrés et celle de vos docteurs, examinez s'il est possible que votre Ly^ sans devenir le nôtre, c'est-à-dire l'être infiniment parfait, puisse être la lumière, la sagesse, la règle qui éclaire tous les hommes. Pourrions-nous voir en lui tout ce que nous y voyons, s'il n'en contenait éminemment la réalité? Est-ce qu'on pourrait voir dans un plan, s'il était visible par lui-même, des solides qui n'y sont point 'i^ N'est-il pas évident que ce qu'on voit immédiatement et directement n'est pas rien, et que voir rien et ne point voir c'e4 la môme chose? Comment trouveriez- vous dans votre Ly ces espaces infinis ? j'entends ceux que votre esprit aperçoit imnié-
diatement et qu'il sait n'avoir point de bornes; car, je ne parle pas de ces espaces matériels qu'on ne voit point en eux-mêmes, et par conséquent qu'on pourrail voir, ou plutôt croire qu'on les voit, sans qu'ils fussent, et auxquels cependant vous attribuez une existence éternelle qui ne convient certainement qu'à leur idée. Car l'idée de ces espaces ou les espaces qui sont l'objet immédiat et direct de votre esprit sont nécessaires et éternels, puisque ce n'est que l'essence de l'être infiniment parfait en tant que représentative de ces espaces. Dites donc comme nous que le vrai Zy, qui nous éclaire immédiatement, et en qui nous découvrons tous les objets de nos connaissances, est infiniment parfait, et contient éminemment dans la simplicité parfaite de son essence tout ce qu'il y a de vraie réalité dans tous les êtres finis.
Rendez justice au vrai Ly, en avouant de bonne foi qu'il est essentiellement juste, puisqu'aimant nécessairement son essence, il aime aussi toutes choses à proportion qu'elles sont plus parfaites, puisqu'elles ne sont plus parfaites que parce qu'elles y participent davantage. Dites aussi qu'il est la justice même, la loi éternelle, la règle invariable, puisque cette loi éternelle n'est que Tordre immuable des perfections qu'il renferme dans l'infinité et la simplicité de son essence: ordre qui est la loi de Dieu môme, et la règle de sa volonté et celle de toutes les volontés créées. Mais défiezvous de vos abstractions, vaines subtilités de vos docteurs. Il n'y a point de ces formes ou de ces qualités abstraites. Toutes les qualités ne sont que des manières d'être de quelques substances. Si nous aimons Dieu i^ur toutes choses, et notre prochain comme nousmêmes, en cela nous serons justes, sans être, si cela se peut dire, informés d'une forme abstraite de justice qui ne subsiste nulle part.