II
Vous croyez que c'est le Ly qui arrange la matièredans ce bel ordre que nous remarquons dans l'univers, que c'est lui qui donne aux animaux et aux plantes tout, ce qui est nécessaire pour la conservation et la propa — galion de leur espèce. Il est donc clair qu'il agit paf rapporta certaines fins. Cependant vous soutenez qu'il' n'est pas sage et intelligent, et qu'il fait tout cela pairune impétuosité aveugle de sa nature bienfaisante^ Quelle preuve avez-vous d'un si étrange paradoxe ?
LE CHINOIS. — La voici : c'est que si le Ly était intelligent comme vous le pensez^ étant bienfaisant par s» nature, il n'y aurait point de monstres ni aucun désordre dans l'univers. Pourquoi le Ly ferait-il naître aveugle un enfant avec deux yeux ? Pourquoi ferait-il croître les blés pour les ravager ensuite par les orages? Estce qu'un être infiniment sage et intelligent peut changer à tout moment de dessein, faire et aussitôt défaire ce qu'il a fait? L'univers est rempli de contradictions manifestes : marque certaine que le Ly qui le gouverne n'est ni sage ni intelligent.
LE CHRÉTIEN. — Quoi I cclui qui nous a donné des yeux et les a placés au haut de la tôte n'a pas eu dessein que nous nous en servissions pour voir, et pour voir de plus loin ? Celui qui a donné des ailes aux oiseaux n'a ni su ni voulu qu'ils pussent voler en l'air? Que ne dites-vous plutôt, touchant les désordres de l'univers, que, votre esprit étant fini, vous ne connaissez pas les diverses fins ou les divers desseins du Ly^ dont la sagesse est infinie I De ce que l'univers est rempli d'effets qui se contredisent, vous en concluez que le Ly n'est pas sage ; et moi, j'en conclus démonstrativement tout le contraire. Voici comment.
LeZy, ou plutôt l'être infiniment parfait que j'adore, doit toujours agir selon ce qu'il est, d'une manière conforme à ses attributs et qui en porte le caractère.
Car, prenez-y garde, il n'a point et ne peut avoir d'autre loi ou d'autre règle de sa conduite que l'ordre immuable de ses propres attributs. C'est nécessairement dans cet ordre qu'il trouve le motif ou la règle qui le détermine plutôt à agir d'une façon que d'une autre; car il ne se détermine que par sa volonté, et sa volonté n'est que l'amour qu'il se porte à lui-môme et à ses divines perfections. Ce n'est point une impression qui lui vienne d'ailleurs et qui le porte ailleurs; ce que je vous dis est nécessairement renfermé dans l'idée de l'être infiniment parfait. Or, se former des lois générales des communications des mouvements, des lois générales de l'union de l'àme et du corps, et d'autres semblables, après en avoir prévu toutes les suites, porte certainement le caractère d'une sagesse et d'une prescience infinie; et, au contraire, agir à tous moments par des volontés particulières marque une sagesse et une prévoyance bornée, telle qu'est la nôtre. De plus, agir par des lois générales porte le caractère d'une cause générale, l'uniformité dans la conduite exprime l'immutabilité de la cause. Cela est évident, et résout vos difficultés. Le Zy, dites-vous, ravage les moissons qu'il a fait croître : donc il n'est pas sage. 11 fait et défait sans cesse, il se contredit : donc il change de dessein, ou plutôt il agit par une impétuosité aveugle et naturelle. Vous vous trompez; car, au contraire, c'est à cause que le vrai Ly suit toujours les lois très-simples des communications des mouvements, que les orages se forment et qu'ils ravagent les moissons, que les pluies produites aussi par les mêmes lois, avaient fait croître. Car tout ce qui arrive naturellement dans la matière n'est qu'une suite de ces lois. C'est une môme conduite qui produit des effets si différents. C'est parce que Dieu ne change point sa manière d'agir qu'il suit toujours les mêmes lois, qu'on remarque dans l'univers tant
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d'effets qui se contredisent. C*est à cause de la simplicité de ces lois que les fruits sont ravagés; mais la fécondité de ces mêmes lois est telle, qu'elles réparent bientôt le mal qu'elles ont fait. Elles sont telles, en un mot, ces lois, que leur simplicité et leur fécondité, jointes ensemble, portent davantage le caractère des attributs divins que toute autre loi plus féconde mais moins simple, ou plus simple mais moins féconde. Car Dieu ne s'honore pas seulement par Texcellence de son ouvrage, mais encore par la simplicité de ses voies, par la sagesse et l'uniformité de sa conduite.
Dieu a établi les lois générales de l'union de l'âme el du corps, en conséquence desquelles, selon les diverses impressions qui se font dans le cerveau, nous devons être avertis de la présence des objets, ou de ce qui arrive à notre corps. Dans le cerveau d'un homme qui a perdu un bras, ilsefaitlamêmeimpressionquelorsqu'il avait la goutte au petit doigt. Il se fait de même, dans le cerveau d'un homme qui dort, la même impression qu'y faisait autrefois son père mort depuis peu. D'où vient que celui-ci est averti de la présence de son père, et que l'autre souffre encore les douleurs de la goutte dans un doigt qu'il n'a plus? C'est que Dieu ne veut pas composer ses voies, ni troubler l'uniformité et la généralité de sa conduite, pour remédier à de légers inconvénients.
En conséquence des mêmes lois, dès qu'un homme veut remueî' le bras, il le remue, sans que l'homme sache seulemeht ce qu'il faudrait faire pour le remuer. On voit bien que la fin de celte loi est nécessaire à la conservation de la vie et de la société; mais d'où vient qu'il n'y a point d'exception, et que Dieu, qui commande l'aumône et défend l'homicide, concourt également à celui qui étend la main pour secourir son prochain et à celui qui tue son ennemi? C'est assuré-
ment que Dieu ne veut pas ôter à ses voies leur simplicité et leur généralité, et qu'il réserve au jour de ses vengeances à punir l'abus criminel que les hommes font de la puissance qu'il leur communique par rétablissement de ses lois.
. Ne vous imaginez pas que le monde soit le plus excellent ouvrage que Dieu puisse faire, mais que c'est le plus excellent que Dieu puisse faire par des voies aussi simples et aussi sages que celles dont il se sert. Comparez, si vous le pouvez, l'ouvrage avec les voies, l'ouvrage entier et dans tous les temps avec toutes leurs voies; car c'est le composé de l'ouvrage entier, joint aux voies, qui porte le plus le caractère des attributs divins que Dieu a choisis. Car, il ne s'est déterminé à tel ouvrage que par sa volonté, que suivant son motif et sa loi ; mais sa volonté n'est que l'amour qu'il se porte à lui-même, et son motif et sa loi n'est que Tordre immuable et nécessaire qui est entre ses divines perfections. Comme l'être infiniment parfait se suffit à lui-même, il lui est libre de ne rien faire. Mais il ne lui est pas libre de choisir mal, je veux dire de choisir un dessein qui ne soit pas infini'ment sage, et par là démentir ce qu'il est véritablement.
N'humanisez donc pas la Divinité, ne jugez jamais par vous-même de l'être infiniment parfait. Un homme qui bâtit une maison et qui peu de jours après la jette par terre, marque très-probablement, par le changement de sa conduite, son inconstance, son repentir, son peu de prévoyance; parce qu'il n'agit que par des volontés ou avec des desseins particuliers et bornés. Mais la cause universelle agit et doit agir sans cesse par des volontés générales, et suivre exactement les lois sages qu'elle s'est prescrites après en avoir prévu toutes les suites; après, dis-je, en avoir prévu et voulu positivement et directement tous les effets qui rendent
son ouvrage plus parfait, car c'est à cause de ces bons effets qu'il a établi ces lois, mais prévu et seulement permis les mauvais, c'est-à-dire indirectement voulu qu'ils arrivassent. Car il ne les veut point directement; ces mauvais effets; il ne les veut que parce qu'A veut directement agir selon ce qu'il est, et conserver dans sa conduite la généralité et l'uniformité qui lui convient, afin qu'elle soit conforme à ses attributs. Ce n*est pas cependant que lorsque l'ordre de ces mêmes attributs demande ou permet qu'il agisse par des volontés particulières, il ne le fasse, comme il est arrivé dans l'établissement de notre sainte religion; car nous savons qu'elle a été confirmée par plusieurs miracles.
Le principe général de tout ceci, c'est que les causes agissent selon ce qu'elles sont. Ainsi, pour savoir comment elles agissent, au lieu de se consulter soi-même, il faut consulter l'idée qu'on a de ces causes. Votre empereur est de même nature que vous; cependant ne vous imaginez pas qu'il doive agir comme vous agiriez vous-même dans pareille occasion. Car s'il se glorifiait plus de sa dignité que de sa nature, il pourrait prendre des desseins auxquels vous ne penseriez jamais. Consultez donc l'idée de l'être infiniment parfait, si vous voulez connaître quelque chose dans sa conduite.
Mais ne voyez-vous pas d'ailleurs qu'il est absolument nécessaire, pour la conservation du genre humain et rétablissement des sociétés, que le vrai Ly agisse sans cesse en nous en conséquence des lois générales de l'union de l'âme et du corps, dont les causes naturelles ou occasionnelles sont les divers changements qui arrivent dans les deux substances dont les hommes sont composés? Supposé seulement que Dieu ne nous donne pas toujours les mêmes perceptions, lorsque dans nos yeux ou dans notre cerveau il y a les mêmes impressions; cela seul détruirait toutes les sociétés. Un
père méconnaîtrait son enfant, et un'ami son ami. On prendrait une pierre pour du pain, et généralement tout serait dans une confusion effroyable. Otez la généralité des lois naturelles, tout retombe dans un cbaos où Ton ne connaît plus rien; car les volontés particulières du vrai Ly qui gouverne le monde nous sont entièrement inconnues. On croirait peut-être, par exemple, qu'en se jetant par la fenêtre on descendrait aussi sûrement de sa maison que par l'escalier, ou qu'en se confiant en Dieu, dont la nature est bienfaisante , on marcherait sur les eaux sans se submerger. Ne jugez donc pas que le Ly agisse par une impétuosité aveugle à cause des maux qui vous arrivent. Il laisse à votre industrie, éclairée par la connaissance des lois générales, à vous garantir de ceux de la vie présente; et il nous envoie pour vous apprendre ce qui est nécessaire pour éviter ceux de la vie future, qui sont certainement bien plus à craindre. Il est infiniment bon, il est naturellement bienfaisant; il fait à ses créatures, je ne crains point de le dire, tout le bien qu'il peut leur faire, mais en agissant comme il doit agir, prenez garde à cette condition, en agissant selon l'ordre immuable de ses attributs; car Dieu aime infiniment plus sa sagesse que son ouvrage. Le bonheur de l'homme n'est pas la fin de Dieu, j'entends sa fin principale, sa dernière fin. Dieu est à lui-même sa fin : sa dernière fin, c'est sa gloire; et lorsqu'il agit, c'est d'agir selon ce qu'il est, toujours d'une manière qui porte le caractère de ses attributs, car il n'a point d'autre loi ou d'autre règle de sa conduite.
LE CHINOIS. — Je vous avouc qu'il est nécessaire que le Ly sache ce qu'il fait, et môme qu'il le veuille; et je suis assez content de la réponse que vous venez de rendre à l'objection que je vous ai faite. Mais vous suppo toujours que la matière a été créée de rien, ce
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ne crois pas véritable, pour deux raisons. La première^ c'est qu'il y a contradiction que de rien on puisse faire quelque chose. La deuxième, c'est que je puis affirmer d'une chose ce que je connais être renfermé dans l'idée que j'en ai. Par exemple^ je puis assurer qu'un carré peut être divisé en deux triangles égaux et semblables, parce que je le conçois clairement ; ainsi je puis assurer que l'étendue est étemelle, puisque je la conçois éternelle. .
LE CHRÉTIEN. — Je répouds à votre première objection qu'il est vrai que Dieu même ne peut pas de rien faire quelque chose, en ce sens que le rien soit la base ou le sujet de l'ouvrage, ou que l'ouvrage soit formé ou composé de rien, car il y aurait une contradiction manifeste. L'ouvrage serait et ne serait pas en même temps, ce qui seul fait la contradiction. Mais que Têtre infiniment pariait, et par conséquent tout-puissant, car la toute-puissance est renfermée dans l'idée de l'être infiniment parfait, veuille et produise par conséquent les êtres dont les idées ou les modèles sont renfermés dans son essence; /qu'il connaît parfaitement, il n'y a en cela nulle contradiction; car le néant et l'être peuvent se succéder l'un à l'autre. Dieu voit en lui-même l'idée de l'étendue, il peut donc vouloh* en produire. S'il le veut, et que cependant elle ne soit pas produite, il n'est pas tout-puissant, ni par conséquent infiniment parfait. Niez donc l'existence d'un être infiniment parfait, ou avouez qu'il a pu créer la matière, et môme que lui seul la crée, puisqu'il la meut et Tarrange dans l'ordre que nous admirons. Car, étant infiniment parfait, indépendant, ne tirant ses connaissances que de luimême, et sachant même de toute éternité tout ce qu'il sait devoir arriver, s'il n'avait pas fait la matière, il ne saurait pas seulement les changements qui lui arrivent, ni même si elle existe.
AVEC UN PeiLOSOPUE CBINOIS. 3 57
LE CHINOIS. — Je VOUS avouc que je ne compreads pas le moindre rapport entre la volonté de votre Dieu et Texislence d'un fétu.
LE CHRÉTIEN. — Hé bien, qu'en voulez-vous conclure? que l'être infiniment parfait ne peut pas créer un fétu ? Niez donc qu'il y ait un être infiniment parfait, ou plutôt avouez qu'il y a bien des choses que ni vous ni moi ne pouvons comprendre. Mais, de bonne foi, concevez vous clairement quelque rapport entre l'action de votre Ly, quelle qu'elle puisse être, ou entre sa volonté (si maintenant vous convenez qu'il ne fait rien sans le savoir et le vouloir faire) et le mouvement d'un fétu ? Pour moi, je vous avoue aussi, mon ignorance : je ne vois nul rapport entre une volonté et le mouvement d'un corps. Le vrai Ly m'a formé deux yeux d'une structure merveilleuse, et proportionnée à l'action de la lumière. Dès que je les ouvre, j'ai malgré moi diverses perceptions de divers objets, chacun d'une certaine grandeur, couleur, figure, et le reste. Qui fait tout cela en moi et dans tous les hommes? C'est un être infiniment intelligent et tout-puissant. Il le fait parce qu'il le veut. Mais quel rapport entre la volonté dé Vêtre souverain et le moindre de ces effets ? Je ne le vois pas clairement, ce rapport, mais je le conclus de l'idée que j'ai de cet être. Je sais que les volontés d'un être tout-puissant doivent nécessairement être efficaces jusqu'à faire tout ce qui ne renferme point de contradiction. Quand je verrai Dieu tel qu'il est, ce que ma religion me fait espérer, je comprendrai clairement en quoi consiste l'efficace de ses volontés. Ce que je conçois maintenant, c'est qu'il y a contradiction que votre Ly puisse mouvoir un fétu par son efficace propre, si l'existence de ce fétu n'est l'effet de la volonté du vrai Ly. Car si Dieu veut et crée par conséquent, ou conserve ce fétu en tel lieu, et il ne peut le créer
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qu'il ne le crée dans quelque endroit, il sera où il le Teut, et jamais autre part. C'est qu'il n'y a que celui dont la volonté toujours efficace donne l'existence aux corps, qui les puisse mouvoir, ou les faire exister successiveipent en différents lieux.
LE CHINOIS. — Cela est fort bien. Mais que répondez vous à ma seconde preuve de l'éternité de l'étendue ? n'est-elle pas démonstrative ? ne peut-on pas affirmer ce qu'on conçoit clairement ? Or, quand nous pensons à l'étendue, nous la concevons éternelle, nécessaire, inOnie. Donc l'étendue n'est point faite; elle est éternelle, nécessaire, infinie.
LE CHRÉTIEN, -r- Oui, sansdoutc, l'étendue, celle que vous apercevez immédiatement et directement, l'étendue intelligible, est éternelle, nécessaire, infinie^ Car c'est ridée ou l'archétype de l'étendue créée, que nous apercevons immédiatement ; et cette idée est l'essence éternelle de Dieu même, en tant que relative à l'étendue matérielle ou en tant que représentative de l'étendue dont cet univers est composé. Cette idée n'est point faite, elle est éternelle. Mais Télendue dont il est question, celle dont cette idée est le modèle, est créée dans le temps par la volonté du Tout-Puissant. Est-ce que vous confondez encore les idées des corps avec les corps mêmes? De l'existence de l'idée qu'on aperçoit un palais magnifique, en peut-on conclure l'existence de ce palais?
Cette proposition est véritable ; on peut affirmer d'une chose ce que l'on conçoit clairement être renfermé dans l'idée de cette chose. La raison en est que les êtres sont nécessairement conformes aux idées de celui qui les a faits, et que l'on voit dans l'essence de celui qui les a créés les mêmes idées sur lesquelles il les a créés. Car si nous les voyions ailleurs, ces idées, si nous les voyions, par exemple, chacun de nous dans
les modifications de notre propre substance, comme Dieu n'a pas fait le monde sur mes idées, mais sur les siennes, je ne pourrais pas affirmer d'aucun ôlre ce qu^ je verrais clairement être renfermé dans l'idée que j'en aurais. Mais de l'idée qu'on a des êtres, on ne peut conclure l'existence actuelle de ces êtres. De l'iilée éternelle, nécessaire, infinie de l'étendue, on ne peut en conclure qu'il y a une autre étendue nécessaire éternelle, infinie; on n'en peut pas môme conclure qu'il y ait aucun corps. L'être infiniment parfiit voit dans son essence une infinité de mondes pos>ibles de différents genres dont nous n'avons nulle idée, parce que nous ne connaissons pas toutes les manières dont son essence peut être participée ou imparfaitement imitée; en peut-on conclure que tous les modèles de ces mondes sont exécutés? Il est donc évident que de l'existence nécessaire des idées, on n*en peut point conclure Texislence nécessaire des êtres dont ces idées sont les modèles; on peut seulement, dans lei idres des êtres, en découvrir les propriétés, parce que ces êtres ont été faits par celui-là même en qui nous voyons leurs idées.