‹ Œuvres de Malebranche: collationnée sur les meilleurs textes et précédé d'une introduction (volume 2)Chapitre 5 sur 43 · V -' pides, comment les hommes doivent établir entre eus · texte numérisé non relu

V -' pides, comment les hommes doivent établir entre eus

1 et avec Dieu une société éternelle ; et je leur ai encort

mérité par la dignité de ma personne un oubli général t de leurs péchés: car je suis le sauveur des hommes *,

et je les délivre sans cesse, non de leurs maux présents, qui leur sont nécessaires, afin que, étant pécheurs, ils / rentrent dans Tordre, mais de leurs péchés qui les em-

pêchent d'avoir accès auprès de Dieu, et de se réconcilier avec leur père.

d5. Quoi, mon Jésus ! c'est donc vous-même qui me parlez dans le plus secret de ma raison ? c'est donc votre voix que j'entends? Que vous venez de répandre en un instant de lumières dans mon esprit 1 Quoi ! c'est vous seul qui éclairez tous les hommes ? Hélas ! que j'étais stupide, lorsque je pensais que vos créatures me parlaient, quand vous me répondiez I Que j'étais superbe, lorsque je m'imaginais que j'étais ma lumière à

Maiih, 1,21.

DEUXIEME MEDITATION. î3

moi-même, quand vous m'éclairiez ! Que j'étais insensé, lorsque je voulais rendre aux intelligences le culte et la reconnaissance que je ne dois qu'à vous I mon unique maître I que les anges mêmes vous adorent avec tout ce qu'il y a d'esprits, puisque vous êtes seul leur raison et leur lumière, et que les hommes sachPent que vous les pénétrez de telle manière, que, lorsqu'ils croient se répondre à eux-mêmes et s'entretenir avec eux-mêmes, c'est vous qui leur parlez et qui les entretenez ! Oui, lumière du monde, je le comprends maintenant ; c'est vous qui nous éclairez, lorsque nous découvrons quelque vérité que ce puisse être * ; c'est vous qui nous exhortez, lorsque nous voyons la beauté de l'ordre; c'est vous qui nous corrigez, lorsque nous entendons les reproches secrets de la raison ; c'est vous qui nous punissez ou nous consolez, lorsque nous sentons intérieurement des remords qui nous déchirent les entrailles ou ces paroles de paix qui nous remplissent de joie. Vous venez tout d'un coup de m'éclairer l'esprit, et je comprends clairement qu'il n'y a que vous , qui soyez notre maître, que vous êtes seul le vrai pasteur de nos âmes ; que vous êtes non-seulement la sagesse de Dieu, mais encore la véritable lumière qui éclaire seule tous les hommes. J'avais lu autrefois ces vérités dans vos saintes écritures 2, mais je ne les entendais que d'une manière fort imparfaite. Je vous comparais aux hommes que nous appelons nos maîtres 3, et dont les plus sages et les plus savants ne sont au plus que de fidèles moniteurs ; car je ne pensais pas que vous parlassiez incessamment à l'esprit dans le plus secret de la raison ; et quoique je susse que vous êtes la sagesse du Père, je ne m'avisais pas de penser que vous êtes

* Jac. 1, 17.

« Matth. 23, 10.

* S. Atc. de Magisiro,

2 4 MIÎDITATIGjSS CUHÈTJENiNlîS .

aussi la nôtre, ou la raison universelle à laquelle tous les esprits sont unis et par laquelle seule ils sont raisonnables.

16. Hélas ! à quoi pensent les hommes de ne point reconnaître celui qui leur donne la vie ! Ils se mettent en peiae de savoir quelles sont les viandes dont on nourrit le corps, et ils négligent d'apprendre quelle est la substance qui nourrit Tesprit; ils recherchent même avec assez de curiosité quelle est la nourriture des Chinois ou des Tartares, ils en parlent avec plaisir, ils voudraient peut-être en goûter, et ils ne s'entretiennent jamais de la manne véritable des esprits, de la raison universelle, qui les rend tous raisonnables, et dans laquelle on se repaît de la vérité ; enfin ils vivent sans savoir qui les nourrit, et leur ingratitude est telle qu'ils ne veulent pas seulement connaître celui qui les comble de biens.

17. Il est vrai que vous vous cachez aux yeux des hommes, et que vous ne laissez point paraître la main qui leur fait tant de bien; mais cela ne justifie pas leur ingratitude. Quoique vous n'ayez pas besoin de nos reconnaissances, et que vous le témoigniez assez par la manière dont vous répandez insensiblement vos faveurs, néanmoins nous devons vous en rendre grâces; et si nous ne vous les rendons pas, comment pourronsnous mériter la continuation de vos bienfaits?

18. Les Athéniens, qui ne connaissaient point le vrai Dieu, avaient dressé un autel au Dieu inconnu *. Mais, hélas I entre les hommes qui ne connaissent point celui qui est la vie et la lumière de l'esprit, les uns regardent les corps qui les environnent comme le principe de leurs connaissances et comme la cause véritable des plaisirs dont ils jouissent ; et les autres, moins stupides et plus superbes, s'imaginent pouvoir

i Ad, 17, 28^

Dl'UMEME MEDITATION. 2 5

être à eux-mêmes le principe de leur félicité et de leur lumière. Dieu ! que d'orgueil, que -d'aveuglement, que d'ingratitude !

19. Que ceux qui vous connaissent comme un Dieu incessamment appliqué à eux, agissant en eux, les éclairant, les exhortant, les corrigeant, les consolant, vous rendent grâces incessamment des faveurs que vous leur faites, afin qu'ils en méritent de nouvelles et que vous les rendiez enfin dignes de vous posséder éternellement. Que ceux qui, ne sentant point l'opération secrète par laquelle vous agissez en nous, ne connaissent point l'auteur de leur être, ni celui qui leur donne à tous moments le mouvement et la vie, recherchent leur bienfaiteur de toutes leurs forces, avec amour, empressement, persévérance, et qu'ils dressent un autel au Dieu inconnu^ jusqu'à ce que vous vous découvriez à eux. Mais malheur aux insensés qui recherchent la perfection de leur être dans ce qui est au-dessous d'eux, la lumière de leur esprit dans les objets visibles, la cause de leur félicité dans les corps, le, mouvement et la vie dans des créatures mortes et incapables d'aucune action I Malheur encore aux superbes qui se contentent d'eux-mêmes, qui pensent pouvoir se rendre sages et heureux par leurs propres forces, et qui s'imaginent produire en eux-mêmes les plaisirs dont ils joui sseni;, à l'occasion des corps, et les idées qui les éclairent à là présence des objets, ou selon les différents désirs que la curiosité excite en eux î

La vérité parle aux hommes en deux manières; comment on l'interroge, et sur quels sujets on la doit interroger, alin de rece voir ses réponses.

i. Jésus, ma lumière et ma vie, nourrissez-moi de votre substance, faites-moi part de ce pain céleste, qui donne aux esprits la force et la santé. Je ne puis vivre pour vous, si je ne vis de vous : je ne serai jamais animé de votre esprit, si je ne suis éclairé de votre lumière ; et si je ne suis étroitement uni à vous, je ne serai jamais parfaitement raisonnable. Mon unique maître, mettez- moi, je vous prie, au nombre de vos fidèles disciples, et donnez-moi les règles que je dois observer pour comprendre votre doctrine et pour en profiter; car je me trouve souvent fort embarrassé. Je ne puis souvent discerner votre voix d'avec les inspirations secrètes que mes passions forment en moi. Je ne sais comment vous interroger pour vous obliger à me répondre. Je ne vois pas môme encore de quoi je dois d*abord souhaiter d'être instruit.

2. Afin que tu puisses discerner les réponses de la vérité d'avec celles de l'erreur, tu dois savoir, mon cher disciple, que je ne parle aux hommes qu'en deux manières : ou bien je parle à leur esprit immédiatement et par moi-môme, ou bien je parle à leur esprit par leurs sens. Comme raison universelle et lumière

intelligible, j'éclaire intérieurement tous les esprits par l'évidence et la clarté de ma doctrine ; comme sagesse incarnée et proportionnée à leur faiblesse, je les instruis par la foi, c'est-à-dire par les écritures saintes et l'autorité visible de l'Église universelle. Ainsi, lorsque tu entends quelque réponse qui n'est point accompagnée d'évidence, ni confirmée par la foi, prends garde à ne te pas laisser séduire : ce n'est point moi qui te parle. Les pensées que tu' as alors sont des sentiments confus que tes passions t'inspirent, ou de vains fantômes que ton imagination se forme, ou enfin des impressions ou des préjugés que tu dois à l'opinion et à la coutume. *

3. Mais il faut que tu remarques que je n'instruis point les hommes par la foi, ou par une autorité qui frappe les sens, lorsque je leur parle des vérités qui n'ont point de rapport à la religion ; car, comme les hommes peuvent être sages et heureux sans les sciences humaines, je n'ai pas dû leur apprendre ces sciences par une autorité visible. Le travail de la méditation est encore aujourd'hui absolument nécessaire pour mériter la vue claire de la vérité, et je ne suis point venu sur la terre pour épargner aux hommes ce travail. Gomme je ne les délivre pas entièrement de leur concupiscence, lorsque je répands la charité dans leurs cœurs, je ne dissipe pas aussi leurs ténèbres, lorsque j'instruis leurs esprits par l'infaillibilité de ma doctrine; car, outre que la foi ne s'étend qu'à un certain nombre de vérités, l'évidence seule éclaire parfaitement l'esprit.

4. Cependant, quoique je n'enseigne jamais d'une manière sensible les vérités qu'il n'est pas nécessaire de savoir pour honorer mon père, et se régler l'esprit et le cœur, je montre souvent à l'esprit d'une manière purement intelligible plusieurs vérités qui appartien-

28 MÉDITATIONS CURÉTIENxNES.

nentà la foi. Car, lorsque mes disciples rentrent en euxmêmes, et me consultent avec tout le respect et toute l'application nécessaire, je découvre à leur esprit avec évidence plusieurs vérités qu'ils savaient seulement avec certitude, à cause de l'infaillibilité de ma parole.

5. Mais, parce que la religion renferme des mystères tout à fait incompréhensibles à l'esprit humain, et que souvent les vérités de la morale sont si composées, qu'il faut avoir une application très-grande pour les connaître avec évidence, la manière la plus courte et la plus sûre pour apprendre la religion et la morale est de lire l'JÉcriture et d'écouter l'Église, qui conserve le dépôt delà tradition, et par laquelle je parle encore à présent aux fidèles. Cependant, les vérités de la foi supposées incontestables, Ton peut et même l'on doit méditer ma loi jour et nuit, et me demander humblement la lumière et l'intelligence.

6. Sache donc que l'évidence et la foi ne peuvent jamais tromper ; mais ne prends pas la vraisemblance pour l'évidence, ni l'opinion de quelques docteurs pour la foi. L'évidence exclut de l'esprit toute incertitude ; la vraisemblance laisse quelque obscurité. Ainsi tu dois suspendre ton jugement à l'égard de la vraisemblance, car il t'est encore libre de le suspendre; et la règle que tu dois observer dans la recherche des connaissances naturelles, c'est de faire un usage continuel de ta liberté, c'est de retenir ton consentement jusqu'à ce que tu ne puisses plus le refuser à l'évidence de la vérité.

7. Comme la foi cotnprend ma parole écrite ou non écrite, et que cette foi est de tous les siècles et de toutes les nations, auxquelles l'Évangile a été annoncé, tu ne dois pas craindre d'y assujettir ton esprit; car il n'est pas possible que les Chrétiens de différents siècles et de pays fortéloignés se soient accordés pourcorromprelapure té

de leur foi, pour laquelle plusieurs d'entre eux ont répandu leur sang.: outre que je gouverne invisiblement mon Église et que je n'ai garde de lui ôter son universalité, qui est le caractère sensible de la véritable Église, et la voie la plus courte que puissent avoir les personnes simples et grossières pour la distinguer de toutes les sectes particulières.

8. Cependant ne méprise point absolument les vraisemblances ni les opinions communes des docteurs, quoique ces opinions ne passent point les limites de ton pays et qu'elles aient été inconnues dans les siècles passés. Mets chaque chose en son rang : ce qui ne te paraît que vraisemblable, estime-le comme tel; caren cela du moins porte-t-il l'image de la vérité, du moins est-il vrai en quelque sens. Et comme la foi n'apprend pas toutes choses ; si tu rejetais comme fausses des opinions reçues, peut-être que tu condamnerais la vérité. Tu ne dois point rejeter comme contraires à la foi des sentiments que rÉglise permet d'enseigner. Tu dois me consulter sur cela; et si tu sais bien m'interroger, je te ferai comprendre qu'il y a des opinions particulières à quelques docteurs, lesquelles sont très-certaines et trèsévidentes.

9. Je vous rends grâce, ô mon unique maître, de Tinstruction importante que vous venez de me donner. Il me semble que maintenant je discernerai bien votre paroled'aveccelles qui m'ont trompé jusqu'ici. G'estvous seul qui parlez par l'évidence lorsque vous nous enseignez les sciences humaines, par la foi lorsque vous nous instruisez de la religion ; et quoique vous n'enseigniez point par la foi les vérités qui n'ont aucun rapporta la religion, vous promettez de me découvrir avec évidence beaucoup de vérités de foi, pourvu que je sache bien vous interroger pour vous obliger à me répondre. Je vous prie donc de m'apprendre quelle est cette manière

3 MEDITATIONS CllBETIENNES.

de VOUS consulter qui est toujours récompensée d'une connaissance claire et évidente de la vérité.

iO. Tu sais déjà en partie ce que tu me demandes, mon cher disciple, je te Tai déjà dit ; mais tu n'y fais pas de rétlexion. Ne te souviens-tu pas que je t'ai répondu souvent dès que tu l'as désiré ? Tes souhaits suffisent donc pour m'obligera te répondre. Il est vrai que je veux être prié, avant que de répandre mes grâces. Mais ton désir est une prière naturelle que mon esprit forme en toi. C'est l'amour actuel de la vérité qui prie, et qui obtient la vue de la vérité; car je fais du bien à ceux qui m'aiment : je me découvre à eux, et je les nourris par la manifestation de ma substance. Leur prière est donc toujours exaucée, pourvu qu'elle soit faite avec attention et avec persévérance, pourvu qu'ils me demandent ce qu'ils sont en état de recevoir de moi, ou, enfin, pourvu qu'ils me demandent ce que je possède en qualité de sagesse et de vérité éternelle.

li . Par exemple si tu me demandes sans attention si l'âme est immortelle, je ne te répondrai point ; car si tu demandes sans attention, c'est faute d'amour,

12. Si tu me demandes avec attention, mais sans persévérance, si ton âme remue ton corps, je te répondrai, mais si bas, que tu n'entendras pas clairement ma réponse ; car ton amour est trop faible pour obtenir ce que lu demandes.

13. Si tu désires de découvrir le rapport de la diagonale d'un carré à sa racine, ton désir, bien que violent et persévérant, sera vain et inutile ; car tu demandes par ce désir déréglé plus que tu ne peux recevoir.

14. Si tu me pries de Rapprendre à doubler un cube avec la règle et le compas, tu ne sais toi-même ce que tu me demandes : je ne t'écouterai donc point. Si néanmoins lu persévères, je te répoi^drai que tu d^-

mandes une chose impossible ; el afin que lu demeures en repos, je t'en ferai voir Timpossibilité.

15. Enfin, si tu veux que je t'apprenne ce que pense ton ennemi, le succès que doit avoir une affaire, ou quelque secret de la nature, je ne te répondrai point encore, car c'est me prier de te donner ce que je ne possède point précisément en qualité de sagesse et de vérité éternelle, ou en qualité de raison universelle des esprits. Ce que tu me demandes aussi ne t'est pas nécessaire pour devenir sage et heureux. Ce n'est pas la connaissance de ces vérités qui te rend juste et raisonnable : ce ne sont point là des vérités dont tu te puisses nourrir. Ce sont des faits qui seront peut-être nécessaires à la conservation de ton corps ; mais ce n'est pas moi que tu dois consulter dans ces occasions. Interroge les sens que je t'ai donnés, regarde ton ennemi au visage ; prends garde à son air et à ses manières, enquiers-toi de ceux qui conversent avec lui, et peut-être que tu apprendras ce que tu désires.

i6. Comme les événements futurs et plusieurs autres vérités dépendent de la volonté de Dieu, et même quelquefois de celle des hommes ; comme ce ne sont point des vérités éternelles, je ne les renferme point dans ma substance. Ainsi, les esprits qui me contemplent ne les découvrent point en moi ; car encore que je sois la règle immuable de toutes les volontés divines par lesquelles toutes choses ont été produites, ces volontés n'étant point des émanations nécessaires de ma substance, on ne peut les reconnaître avec évidence en me contemplant comme la raison universelle des intelligences. Cependant, comme Dieu ne veut que selon l'ordre que lui prescrit sa sagesse, on peut en me consultant s'instruire non des êtres que Dieu a créés, mais de la manière dont il les a créés, ou du moins éviter beaucoup d'erreqrs communes aux philosophes qui

32 MEDITATIONS CURETIENNES.

se consultent eux-mêmes au lieu de m*interroger *.

17. Voici, maintenant, non ce que tu dois mais ce que tu peux me demander : voici ce que je suis toujours prêt de te donner, et même ce que je me suis obligé de te donner, si tu me le demandes avec assez d'attention et de persévérance. Je suis prêt de te découvrir tous les rapports qui sont entre les idées ôlaires que tu as des choses, pourvu que ces rapports ne soient point trop composés ; car, lorsque tu m'interroges, tu dois savoir ce que tu me demandes, afin de pouvoir le reconnaître lorsque je te le présente. Tu dois aussi avoir assez de capacité pour le recevoir, car ton espritest fort limité, et la dépendance où il est de ton corps le partage extrêmement.

18. Lorsque tu as recherché les rapports des nombres, ne les as-tu pas toujours découverts? Lorsque tu as comparé avec Tattention nécessaire des lignes entre elles, des surfaces, des solides, des sursolides mêmes entre eux, n'as-tU pas appris un grand nombre de vérités? Je t'ai répondu clairement sur ces questions parce que tu savais exactement ce que tu me demandais,.et que je possède, en qualité de sagesse éternelle ou de raison universelle, ce que tu, désirais de moi.

19. Cependant, mon cher disciple, ne continue pas de me faire de semblables questions. Je ne me plais pas à ces interrogations qui ne vont point à honorer mon père. Je renferme en moi-même ces sortes de vérités, et je les découvre à ceux qui souhaitent de les voir. Mais, comme je suis la vie des esprits, aussi bien que leur lumière, j'aime beaucoup mieux leur enseigner les vérités qui nourrissent Tâmé, et qui, en même temps qu'elles éclairent l'esprit, pénètrent, agitent

^ Voy. le premier chapitre d\i Traité de Momie,

et animent le cœur. Quand je suis venu sur la terre pour instruire les hommes, je ne leur ai point appris la géométrie, l'astronomie, ni tout ce que les savants de ce siècle font gloire de savoir, parce que ce sont des sciences qui enflent ordinairement Tesprit de ceux dont le cœur est corrompu. La lumière que je répands volontiers, c'est une lumière qui échauffe la volonté et qui produit l'amour de Dieu; car, comme j'aime mon père d'un amour infini, je me plais à envoyer cet amour pour remplir de charité tous les esprits que j'éclaire.

20. Tu ne peux, mon fils, acquérir la perfection de ton esprit qu'en contemplant ma substance, tu ne peux devenir parfaitement sage et raisonnable qu'en t'unissant avec la raison; mais il y a des manières de s'y unir qui sont assez vaines et inutiles. On peut me consulter, écouter mes réponses, et demeurer fou et insensé. Sache que tous les esprits sont unis à moi, que les philosophes, que les impies, que les démons mômes ne peuvent être entièrement séparés de moi, car, s'ils voient quelque vérité nécessaire, c'est en moi qu'ils la découvrent, puisqu'il n'y a point hors de moi de vérité éternelle, immuable, nécessaire. Je pénètre donc et j'éclaire tous les esprits. Mais que sert à un démon de savoir que deux et deux font quatre, ou même de connaître iBxactement le rapport de la circonférence d'un cercle à son diamètre? S'il en est plus savant, il n'en est ni plus sage ni plus heureux ; et tu ne voudrais pas sans doute être uni à moi comme l'est le plus savnnt des impies et le plus éclairé des malins esprits.

21. Apprends donc aujourd'hui que je ne suis pas seulement la vérité éternelle*, mais encore l'ordre immuable et nécessaire; que comme vérité j'éclaire ceux

' Fons sapiciiti.v verbum Dei in excolsis, et ingressus illius man- <lata a'terna. [EccL c. i.)

3* ^ MÉDITATIONS CnRÉTIENNES.

qui me consultent pour devenir plus savants, et que comme ordre je règle ceux qui me suivent pour devenir plus parfaits. Sache que je suis la loi éternelle, loi que Dieu même consulte sans cesse et qu'il suit inviolablement; car je suis la sagesse de mon père, il m'aime non comme un homme qui aime son enfant, à cause que son enfant lui ressemble, mais il m'aime par la nécessité de sa nature comme un fils qui lui est consubstantiel, et auquel il communique toute sa substance.

22. Ne me consulte donc pas seulement comme vérité, mais comme ordre, ou comme la loi immuable des esprits, et je réglerai ton amour, je te communiquerai la vie, je te donnerai la force de vaincre tes passions; et pour récompense de tes victoires, je te ferai part de ma gloire et de mes plaisirs pendant toute Téternité. Mais si tu me consultes seulement comme vérité, tu passeras pour savant dans l'esprit de ceux qui vivent dans les ténèbres. Mais enfin, je me lasserai de tes importunités, je t'abandonnerai à toi-même, tu seras esclave de tes passions pendant ta vie et la victime de ma justice pendant toute l'éternité.

23. Pourquoi penses-tu que j'ai laissé * périr les anciens philosophes, que je les ai livrés à des passions honteuses, qu'ils sont tombés dans les derniers désordres? C'est qu'ils abusaient de ma facilité à leur répondre, qu'ils me faisaient servir à leur ambition, qu'ils se couvraient de mes lumières pour se rendre tout éclatants aux yeux des hommes. Ainsi, prends garde à toi. Je suis l'ordre aussi bien que la vérité, et tu dois beaucoup plus contempler la beauté de l'ordre que l'évidence de la vérité; car si la beauté de l'ordre te gagne le cœur, elle te rendra plus parfait. Mais quoi-

» Rom. I, 18.

TaOISIÈME MÉDITATION* 3 5

que l'évidence de la vérité t'éclaire Tesprii, elle ne te délivrera pas de tes misères. Est-il juste que je te ré ponde selon tes désirs? N'est-ce pas à moi à décider du sujet de nos entretiens? Ne dois tu pas faire quelque effort pour me rendre le respect qui m'est dû? Enfin veux-tu être semblable aux impies qui me contemplent avec plaisir, lorsque je les éclaire de la lumière de la vérité, et qui ont horreur de moi, lorsque je les reprends et que je les condamne par la manifestation de Tordre?

24. Jésus, mon unique maître, que m'apprenezvous maintenant! Hélas! que deviendrai-je, si vous me punissez pour toutes les fautes que votre lumière découvre en moi? Quoi! j'ai été assez malheureux de vous- entretenir pour satisfaire mes passions, de vous consulter pour vous trahir, de vous obliger à m'éclairer de votre lumière pour m' attirer l'estime de ceux que vous ne créez et ne conservez que pour vous. Dieu ! j'ai horreur de moi-môme, quand vous me découvrez mon orgueil, mon ingratitude, mon insolence. Je me vois tout rempli de péchés, quand je me regarde à votre lumière. J'ai honte de ma laideur, quand je découvre en vous la beauté de l'ordre; car si la beauté de Tordre m'a autrefois fait horreur, elle me couvre aujourd'hui de confusion et de honte.

23. Jésus I faites voir votre beauté aux esprits superbes afin qu'ils s'humilient devant vous, afin qu'ils se haïssent et qu'ils vous aiment ; et n'attendez pas le jour auquel votre présence les remplira de honte et de désespoir, lorsque, ne pouvant supporter Téclat de votre beauté, ils chercheront les ténèbres et se précipiteront dans les enfers. Pour moi, je vous confesse maintenant mes désordres, afin que vous me fassiez rentrer dans Tordre, et que voire beauté efface ma laideur, comme vos lumières dissipent mes ténèbres*

36 MÉDITATIO.NS CURÉTIENNES.

Jésus, coilUnuez donc de me montrer la beauté de l'ordre : je la préfère infiniment à Tévidence de la vérité, puisque je ne puis aimer cette beauté sans vous plaire, et que je ne puis voir l'évidence de la vérité sans vous contenter.

Des vérités nécessaires^ de Tordre immuable, et des lois éternelles

en général.

i . Dieu, que d'obscurités et de ténèbres dans mon esprit ! Je ne puis comprendre ce que c'est que Tordre, et j'en veux faire la règle de mes volontés. Je conçois bien que la beauté de l'ordre est plus aimable que toutes les beautés sensibles. Oui, je le connais; mais en quoi consiste cette beauté, c'est ce que je ne puis découvrir. Plus je pense à elle, plus elle s'éloigne de moi; et lorsque je fais quelque effort pour la retenir, elle m'écbappe et s'évanouit comme un fantôme qui disparait à la lumière. Hélaçl n'est-ce point que mes désordres blessent la beauté de Tordre? n'est-ce point que la laideur de mes péchés lui fait horreur? Mais, si cela est, d'où vient que cette beauté qui m'échappe, lorsque je m'applique à la regarder, se présente à moi lorsque je la néglige, et que je voudrais même qu'elle m'oubliât? D'où vient qu'elle me représente me^ désordres, qu'elle me montre ses charmes, qu'elle m'exhorte à l'aimer? beauté que je sens toujours en moi-même, et que je ne puis contempler selon mes désirs! je sais que vous êtes la première des beautés, qu'il n'y a rien de beau que par rapport à vous^ et que je suis tout difforme lorsque je ne suiç point formé sur

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