‹ Œuvres de Malebranche: collationnée sur les meilleurs textes et précédé d'une introduction (volume 2)Chapitre 4 sur 43 · II · texte numérisé non relu

II

/H MÉDITATIONS CURETIENKES.

el ses asymptotes, et une infinité de lignes semblables, prolongées à l'infini, s'approchent toujours sans jamais se joindre : tu vois évidemment qu'on peut approcher à l'infini dé la racine de 5, de 6, de 7, de 8, de 10, et d'une infinité de nombres semblables, sans pou- • voir jamais la rencontrer ; comment, je te prie, te modifieras-tu pour le représenter ces choses ?

22. Comment, toi qui es un être particulier, te modifierais-tu pour te représenter une figure en général ? Comment, toi qui n'es pas tout être, mais seulement esprit, pourrais-tu voir en toi les corps ? Comment pourrais-tu voir en toi cent ou un centième ; en toi qui ne peux ni te multiplier par cent, ni le diviser en cent? Conçois-tu que la modification d'un être particulier puisse être une modification universelle; qu'on puisse découvrir des corps et les modifications des corps dans des êtres qui ne renferment que les propriétés des esprits ; qu'on puisse diviser à l'infini les esprits, comme les corps, afin d'en multiplier les parties?

23. Ne conçois-tu pas qu'un cercle en général ne peut être fait, et qu'il peut être connu? Ne sens-tu pas que les corps que tu vois sont entièrement distingués de toi? Et ne comprends-tu pas que les nombres que tu compares entre eux et dont tu reconnais les rapports sont bien diff'érents de tes modifications, que tu ne peux comparer entre elles, et dont tu ne peux découvrir aucun rapport?

24 . Tu t'imagines qu'il est nécessaire que tes idées soient des manières d'être de toi, afin que lu les aperçoives aussi clairement que tu fais : et tu ne prends pas garde que tu ne comprends rien dans tes propres sensations, qui, certainement, sont des modifications de ta substance.

25. Sais-tu clairement ce que c'est que ton plaisir et ta joie, la douleur et ta tristesse? Peux- tu comparer

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ces choses entre elles pour en reconnaître les rapports aussi clairement que tu connais que 6 est double de 3, et que le carré de la soutendante d'un angle droit est égal aux carrés des deux côtés? SI tu ne connais tes modifications que d'une manière fort imparfaite, pourquoi mets-tu les idées de leur nombre, comme si sans cela tu ne pouvais les apercevoir aussi clairement que tu fais?

26. Tu sens tes modifications, et tu ne les connais pas : tu connais tes idées et les choses par leurs idées, et tu ne les sens pas : dès que tu veux t'appliquera quelque idée, elle se représente à toi ; et quoique tu veuilles sentir du plaisir ou de la joie, tes volontés ne produisent rien en toi. Gomment donc ne vois-tu pas la différence qu'il y a entre tes modifications et tes idées?

27. Tu ne te modifies pas comme lu veux, et tu penses à ce que tu veux. D'où vient cela, si ce n'est que tu n'es pas fait pour te sentir ni pour te connaître, mais pour connaître la vérité qui ne se trouve pas en toi? Tu ne connais point clairement tes sensations, quoiqu'elles soient en toi et une même chose avec toi. D'où vient cela, $i tu es ta lumière à toi-même, si ta substance est intelligible, si ta substance est lumière illuminante; car je t'accorde qu'elle est lumière, mais \\xm\hvt illuminée ^1

28. Sache donc que tu n'es que ténèbres, que tune peux te connaître clairement en te considérant, et que jusqu'à ce que lu te voies dans ton idée ou dans celui qui te renferme, loi et tous les êtres d'une manière intelligible, tu seras inintelligible à toi-même. Tu reconnaîtras peut-être dans la suite de tes méditations la vérité de ce que je te dis présentement : convaincsloi seulement que les idées par lesquelles tu aperçois

1 s. Alg. Tract, l^j, m Joan.

16 MEDITATIONS CURETIENNES.

les objets ne sont point des modifications de ta substance, puisque tu connais clairement tes idées, et que tu ne connais que par sentiment intérieur, et d'une manière fort confuse et fort imparfaite, tes propres modifications, et encore pour les autres raisons que je t'ai proposées.

Les anges peuvent aussi nous éclairer par eux-mêmes. Il n'y a que le Verbe, de Dieu qui soit la raison universelle des esprits.

i . Je suis convaincu que les corps qui m'environnent ne peuvent m'éclairer, et que celui-là même auquel je suis le plus étroitement uni m'est entièrement invisible. Je ne connais ni sa grandeur, ni sa situation, ni sa figure : ainsi je ne crois pas qu'il puisse par lui-môme se faire sentir ou se représenter à mon esprit.

2. Je demeure d'accord que je ne suis point ma lumière à moi-même, que je ne puis former en moi mes idées; et que quand j'aurais ce pouvoir, il me serait absolument impossible de m'en servir.

3. Enfin, je suis convaincu que celui qui m'instruit me montre autre chose que ma substance lorsqu'il me représente l'infini, lorsqu'il me fait connaître l'ordre, lorsqu'il me fait penser aux corps.

4. La connaissance môme que j'ai de mon être et de ses modifications est si confuse et si imparfaite, qu'il me semble aussi que je ne puis être intelligible à moimême ; et que tant que je ne regarderai que moi, je ne découvrirai jamais ce que je suis; car je ne vois en moi que ténèbres ; et peut-être que ma substance n'est pas plus intelligible par elle-même que celle des corps qui m'environnent. Il est vrai que je me sens, mais je ne me vois pas, je ne me connais pas. Et si je me sens,

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c'est qu'on me touche ; car je ne puis agir en moi. Mais quand je sentirais par moi-môme, quand je pourrais agir en moi et produire en ma substance toutes les modifications de plaisir et de douleu^r dont elle est capable et par lesquelles je me sens, je découvre tant de différence entre se sentir et se connaître, qu'il me semble que je puis me sentir et que je ne puis me connaître ; qu'il est nécessaire que je ne me sente qu'en moi-même lorsqu'on me touche, et qu'il n'est pas vraisemblable que je me puisse voir en moi-même quoiqu'on m'éclaire. 5. Si je ne puis agir en moi ni m'éclairer, si je ne puis produire ni mes plaisirs, ni mes lumières, qui sera capable de m'instruire et de me rendre heureux? N'ai-je point quelque démon familier qui me gouverne, qui pénètre mon esprit et qui lui communique sa lumière? Pures intelligences, si vous êtes capables d'éclairer les hommes, faites-vous connaître à eux! Étesvous? Qu'êtes-vous? Êtes-vous véritablement lumière et puissance à notre égard? Si cela ef5t, que les hommes vous rendent les honneurs qui vous sont dus, et qu'ils aient tous les sentiments de reconnaissance pour les obligations qu'ils vous ont. Nos pères ont adoré le soleil, à cause qu'ils étaient persuadés qu'il répandait cette lumière qui éclaire les corps et cette chaleur qui leur donne la vie; et vous donnez peut-être la lumière et le mouvement aux esprits. Peut-être que c'est vous aussi qui gouvernez les astres, qui leur communiquez leurs influences et qui donnez par eux la vie et la fécondité à toutes choses. Mais je ne veux pas vous révérer pour des bienfaits qui n'ont rapport qu'à la vie du corps. Je veux vous rendre un culte tout spirituel pour les faveurs toutes spirituelles que je reçois de vous. Je crois que vous êtes, car je ne vois que vous qui soyez capables d'agir en moi, et je sens bien qu'on agit en moi. Je veux donc.

6. Doucement, pauvre esprit. Suspends ton jugement. Tu es plus raisonnable que les païens : tes pensées sont plus relevées que les leurs. Tu as raison de t'élever audessus de toi-même et des corps, mais ne t'arrête pas encore ; passe les intelligences même les plus piires et les plus parfaites, si tu veux rencontrer celui que tu dois adorer pour la grandeur de ses bienfaits et pour la souveraineté de sa puissance. Je vais tâcher de te conduire jusqu'à lui ; fais quelques efTorls pour me suivre.

7 . Lorsque tu t'entretiens avec les autres hommes, ils comprennent et approuvent tes sentiments; lorsque des marchands se rendent leurs comptes et que des géomètres raisonnent entre eux, ils se convainquent les uns les autres. Prends garde ! Gomment se peut-il faire que tous les hommes s'entendent et conviennent entre eux, si la raison qu'ils consultent est une raison particulière ? Peux-tu concevoir que le génie que tu penses t'éclairer soit capable de répandre la même lumière généralement dans tous les esprits, et qu'une intelligence particulière puisse être, la raison universelle qui rend raisonnables toutes les nations du monde?

8. Tu sais que les autres voient ce que tu vois, s'ils s'y appliquent comme toi; tu sais même qu'ils ne peuvent voir les choses autrement que tu les vois: tu expérimentes, au contraire, qu'ils peuvent juger des choses que tu vois autrement que tu n'en juges. D'où vient cela, si ce n'est que tes idées ou l'objet immédiat de ton esprit est celui de tous les esprits, et que le principe de tes jugements n'appartient qu'à toi; si ce n'est que ta raison est universelle, immuable, nécessaire, et que ton esprit est borné et tes volontés changeantes et particulières ? N'adore donc pas les anges ni les démons : ce sont aussi bien que toi des êtres particuliers et des intelligences bornées. Tu ne dépends point

iO MÉDITATIONS CHRÉTIENNES.

d'eux, lu n'as point immédiatement de rapport à eux, tu ne reçois d'eux ni la lumière qui t'éclaire, ni le mouvemerït qui t'anime.

9. Je vois que ton imagination te veut encore séduire dans la subordination des causes. Tu es porté à croire que la lumière, qui éclaire tous les esprits, se répand d'abord dans les intelligences les plus pures; que de là elleréllécbit ou s'écoule dans celles du second ordre, et qu'elle se communique ainsi comme par degrés jusqu'à toi. Mais l'origine de ton système est que ton esprit aime la proportion et l'ordre. Tu te plais beaucoup plus à considérer la chute des eaux et les cascades des fontaines que le cours uniforme des rivières ; car tu découvres avec plaisir plusieurs rapports dans le grand nombre des bassins, qui reçoivent l'eau d'un côté et qui la regorgent de l'autre. Ainsi tu te formes avec plaisir certains ordres d'intelligences pour recevoir et pour répandre successivement la lumière.

10. Tu n'es pas seul dans cette pensée, ce sentiment est devenu fort commun : mais c'est que les opinions les plus agréables paraissent souvent les plus solides ; elles entrent facilement dans l'esprit, lorsqu'elles ont gagné le cœur. On aime naturellement ce qui plaît; et l'imagination est bien plus contente lorsqu'elle se représente Dieu comme un souverain qui donne ses ordres à ses ministres et qui les instruit de ses pouvoirs, que lorsque l'esprit le considère comme une cause universelle qui fait tout en toutes choses immédiatement et par lui-même.

i J. Ne sens tu pas que la lumière de ta raison t'est toujours présente, qu'elle habite en toi, et que lorsque tu rentres en toi-même tu en deviens tout éclairé ? N'entends-tu pas qu'elle te répond par elle-même d'abord que tu l'interroges, lorsque tu sais l'interroger par une attention sérieuse, lorsque tes sens et tes passions sont

dans le respect et dans le silence ? Ainsi quel besoin as-tu de te rendre les démons favorables? Ce ne sont point eux qui t'éclairent, puisque, sans que tu les^ consultes, tu entends bien qu'on te répond.

i2. Rentre en toi-même et écoute-moi, et compare ce que jeté vais dire avec ce que t'apprend la religion que tu professes. Voici comment la vérité parle à tous ceux qui l'aiment, et qui par des désirs ardents la prient de les nourrir de sa substance :

13. Je ne suis point comme le pain qui entretient la vie du corps; on ne me divise point en parties pour me distribuer aux bommes. Je nourris et j'engraisse par moi-même les esprits ; mais ils ne me changent point en leur substance. Je me donne tout entier à tous, et tout entier à chacun d'eux. Je les ai créés pour les rendre semblables à moi et les nourrir de ma substance ; et ils sont d'autant plus raisonnables, qu'ils me goûtent mieux et qu'ils me possèdent plus parfaitement. Je suis la sagesse de Dieu même *, la vérité éternelle, immuable, nécessaire. Et quoiqu'il n'y ait que mon père qui me possède entièrement, je fais néanmoins mes délices d'être avec les enfants des hommes. Je me communique à tous les esprits autant qu'ils en sont capables ; et par la raison que je leur donne, je les unis entre eux et même avec mon père : car ce n'est que par moi que les esprits peuvent avoir entre eux quelque liaison et quelque commerce.

d4. Mais les hommes sont si misérables, qu'au lieu de rentrer en eux-mêmes, pour m'écouler, ils se répandent au dehors par leurs sens et par leurs passions. Comme ils ne me consultent plus, ils deviennent déraisonnables ; ils ne peuvent plus avoir de société avec personne, et principalement avec mon père : car les

ï Prov, 8, 29, 31.

* 2i MÉDITATIONS CnRÉTIENNES.

^ hommes peuvent par les mêmes passions se lier entr<

'"* eux pour quelque temps ; mais on ne peut avoir d<

société durable, on ne peut avoir de société avec Diei que par mon moyen. Cependant j'ai eu pitié d'eux, Commd ils sont devenus sensibles, grossiers, charnels j je me suis rendu visible pour ,les instruire par ma pa-

role et par les exemples de ma vie ; et comme ils m veulent plus rentrer en eux-mêmes, je me suis présenta devant eux et, par des miracles qui ont frappé leurs senî et qui les ont surpris, je les ai obligés de m'écouter : [ je leur ai enseigné par ma patience à conserver la so-

► ciété parmi les hommes, et je leur ai fait comprendre

par les maux que j'ai soufferts, que le pécheur ne peu ' , rentrei* en grâce avec Dieu que par une sérieuse péni-

p tcnce. C'est ainsi que j'ai appris d'une manière sensible

■ et qui est à la portée des plus simples et des plus stu

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