‹ Œuvres de Malebranche: collationnée sur les meilleurs textes et précédé d'une introduction (volume 2)Chapitre 7 sur 43 · II. H · texte numérisé non relu

II. H

50 MÉDITATIONS CaHÉTIËNNËS.

qui m'environnent ont en eux-mêmes quelque force, puisqu'ils agissent effectivement les uns sur les autres, et que souvent môme ils agissent sur moi malgré toute ma résistance. Je suis aussi fort porté à croire que j'ai ^ moi-même une force ou une puissance véritable, puisque je produis dans mon corps du moins les mouvements qu'on appelle volontaires ; car, pour ceux qui servent à la digestion, à la respiration, ou d'autres semblables, il me semble qu'ils se font en moi sans moi. Néanmoins, quand je rentre en moi-môme pour y trouver quelque idée claire de force ou de puissance ; quand je pense aux forces mouvantes par lesquelles les corps se mettent en mouvement, à la force qu*a le feu de mettre en moi la douleur, ou à celle que j'ai moimême pour m'unir aux corps qui m'environnent ou pour m'en séparer ; quand je fais, dis-je, une sérieuse réflexion à toutes ces choses, je me trouve dans un embarras étrange.'

3. Mes sens me disent que les objets sensibles agissent en moi ; je me dis à moi-même que c'est moi qui remue mon bras; mais quand je pense que je me dis à moi-même que c'est moi qui produis mes idées, et qu'en cela je me trompe ; quand je pense que mes idées se présentent devant moi, dès que je le veux, aussi promptement que mon bras se remue, dès que je le désire, et que cependant mes volontés n'ont point la puissance de les produire ^ ; quand je pense enfin aux préceptes que . vous m'avez donnés pour ne point tomber dans l'erreur, je crois devoir suspendre mon jugement jusqu'à ce que votre lumière paraisse et me détermine. Augmentez donc mon amour pour la vérité, afin que mon attention se renouvelle, et que vous exauciez cette prière naturelle après que vous l'aurez formée en moi.

1 Méditation II!, art. 6.

4. Écoute, écoute, mon fils : tiens tes sens dans le silence; oublie tes préjugés et tout ce qui n'est qu'opinion. Vide ton esprit de tout ce que ton corps y a introduit : du moins n'y aie point d'égards pour quelque temps. Écoute*moi. Un corps petit ou grand, carré ou rond, ou, si tu le veux, blanc ou noir, froid ou cbaud, peut-il se mouvoir par lui-môme? Ne dis que ce que tu conçois. Il n'y a dans le monde qu'un pied de matière ; je te le suppose ainsi, afin que ton esprit ne soit point partagé. Ce corps pourra-t-il se mouvoir ? Dans l'idée que tu as de la matière, y découvres- tu quelque puissance? Tu ne réponds point. Mais, supposé que ce corps ait véritablement le pouvoir de se remuer, de quel côté ira-t-il? selon quel degré de vitesse se remuera-t-il? Tu te tais encore? Je veux même que ce corps ail assez de liberté et de connaissance pour déterminer son mouvement et le degré de sa vitesse : je veux qu'il soit maître de lui-même. Mais prends garde ! tu vas encore t'embarrasser ; car, supposé que ce corps se trouve emironné d'autres, que deviendra-t-il lorsqu'il en rencontrera quelqu'un dont il ne connaît ni la solidité ni la grosseur? Il lui donnera, diras-tu, une partie de sa force mouvante ? Mais qui te l'a appris ? Qui t'a dit que l'autre le recevra ? Quelle partie de cette force lui donnera-t-il ? et comment pourra-t-il la communiquer ou la répandre ? Conçois-tu clairement ceci ?

5. Ferme, mon fils, les yeux diî corps, et ouvre ceux de l'esprit; ou du moins ne crois en cela que ce que tes sens te disent. Tes yeux, à la vérité, te disent que lorsqu'un corps en repos est choqué il cesse d'être en repos. Crois ce que tu vois, c'est là un fait ; et les sens à l'égard des faits sont d'assez bons témoins. Mais ne juge pas que les corps aient en eux-mêmes une force mouvante, ni qu'ils puissent la répandre dans ceux qu'ils rencontrent, car tu n'en vois rien.

53 MÉDITATIONS CURÉTIENNES.

Tu le trompais, mon fils, lorsque tu jugeais que tes désirs produisaient tes .idées, à cause que tes idées ne manquaient jamais d'accompagner tes désirs. Tu tombes aujourd'hui dans une semblable faute ; car tu juges que les* corps se meuvent les uns les autres, à cause qu'un corps n'est jamais choqué sans être mû. Tu cours un peu trop vite. De ce que tu vois arriver, juges-en que le choc des corps est nécessaire, en conséquence de l'ordre de la nature, afin que les mouvements se communiquent ; mais demeures-en là, si tu ne veux tomber dans l'erreur. Que si tu veux augmenter tes connaissances, consulte ta raison et écoulemoi.

6. Dieu est un être infiniment parfait : ses volontés sont donc efficaces par elles-mêmes ; car c'est une grande perfection que tout ce qu'on veut se fasse par l'efficace même de sa volonté. Si Dieu a donc la volonté qu'un corps soit mû, cela seul le mettra en mouvement, et l'action de la volonté de Dieu sera la force mouvante de ce corps. Dieu ne doit donc point créer des êtres pour en faire les forces mouvantes des corps; car ces êtres seraient inutiles. Un être sage fait-il par des voies composées ce qu'il peut exécuter par de plus simples ? Si tes volontés étaient efficaces, t'aviseraistu de forger des instruments pour exécuter tes desseins ? Mais, mon fils, conçois -tu que cette entité que Dieu créerait pour servir au corps de force mouvante pût se mouvoir elle-même ? Serait-ce un corps ou un esprit ? Si c'était un corps, il y aurait donc des corps qui pourraient se mouvoir eux-mêmes et en mouvoir d'autres? Si c'était un esprit, quel ordre dans l'univers ! des esprits créés pour mouvoir des corps î Mais je veux t'apprendre qu'il n'y a que celui-là seul qui crée les corps qui puisse les mouvoir, et que le plus puissant des esprits n'a point véritablement la force de

remuer ce qu'on appelle un atome. Renouvelle ton attention.

7. Lorsque Dieu a créé un corps, tu t'imagines qu'afin qu'il continue d'être, il suffit que Dieu le laisse là, et qu'étant fait il subsistera assez par lui-môme. Lorsque tu as fait un ouvrage, il subsiste sans que tu y travailles davantage : tu ne peux même le détruire sans quelque action; mais, mon fils, ne juge pas de Dieu par toi-même. Les hommes ne donner^t point Tôire à la matière qu'ils travaillent; ils la supposent toute faite. Mais Dieu fait tout et ne suppose rien. Un corps existe, parce que Dieu veut qu'il soit; il continue d'être, parce que Dieu continue de vouloir qu'il soit; et si Dieu cessait seulement de vouloir que ce corps fût, dès ce moment il ne serait plus. Car si ce corps continuait d'être, quoique Dieu eût cessé de vouloir qu'il fût, il serait indépendant; mais tellement indépendant, que Dieu ne pourrait plus Tanéantir. Afin que Dieu pût anéantir ce corps, il faudrait que Dieu pût vouloir que ce corps ne fût point, il faudrait que Dieu fût capable d'avoir une volonté dont le néant serait le terme. Or, le néant n'a rien de bon ni rien d'aimable. Dieu ne peut donc l'aimer ou le vouloir d'une manière positive. Dieu peut anéantir son ouvrage, parce qu'il {.eut cesser de vouloir que cet ouvrage subsiste; car les volontés de Dieu, quoiqu'éternclles et immuables, ne sont point nécessaires; elles sont arbitraires à l'égard des êtres créés. Le monde n'est point une émanation nécessaire de la Divinité. Dieu peut d'une volonté énernelle et immuable le créer pour un temps. Mais Dieu ne peut avoir une volonté positive et pratique de le détruire; il ne peut point agir, pour ne rien faire; son action ne peut tendre au néant. Cela est clair. Ainsi, puisque les corps existent à cause que Dieu veut qu'ils soient, puisqu'ils ne cessent point d'être, à cause que Dieu ne cesse

5 4 MÉDITATIONS CURÉTIENNES.

point de vouloir qu'ils soient, il est évident que la création et la conservation ne sont en Dieu qu'une même action *. Gela supposé :

8. Dieu ne peut créer de corps qu'en repos ou en mouvement. Or, un corps est en repos, parce que Dieu le crée ou le conserve toujours dans le même lieu ; il est en mouvement, parce que Dieu le crée ou le conserve toujours successivement en différents lieux. Ainsi, afin qu'un esprit remue un corps en repos, ou arrête un corps en mouvement, il faut qu'il oblijge Dieu à changer de conduite ou d'action; car, si Dieu ne cesse point de vouloir, et par conséquent de conserver un corps en tel lieu, ce corps ne cessera point d'y être; il sera donc immobile. Et si Dieu ne cesse point de conserver un corps successivement en différents lieux, nulle puissance ne pourra l'arrêter ou le fixer dans le même. La force mouvante des corps est Faction toutepuissante de Dieu, qui les conserve successivement en différents lieux; nul esprit n'est le maître de l'action de Dieu, nulle puissance ne peut la changer, il ny a donc que Dieu seul qui puisse remuer les corps. Un corps en mouvement ne peut donc aussi par lui -môme ébranler celui qu'il rencontre; car il ne peutle mouvoir sans lui communiquer quelque force mouvante. Or, la force mouvante n'est point dans les corps mus, mais uniquement en Dieu, puisque ce n'est que l'action de Dieu qui les crée ou qui les conserve successivement en différents lieux; les corps ne peuvent donc communiquer une force qu'ils n'ont point, mais une force qu'ils ne pourraient même communiquer quand ils l'auraient; car les corps qui se choquent se communiquent leur mouvement avec une régularité, une promptitude, une proportion digne d'une sagesse et d'une puissance infinie, cela n'est que trop évident,

^ Voy. les Entretiens sur la Métaphysiqney septième entret.

CINQUIEàlE MÉDITATION. 55

9. Mais, mon ûls^ si Dieu seul remue la matière, lui seul produit, comme cause véritable, tous ces effets naturels que certains philosophes attribuent à une nature aveugle, à des formes, des facultés, des vertus dont ils n'ont nulle idée; car rien ne se fait dans le monde matériel que par le mouvement de quelques parties visibles ou invisibles. Si le feu brûle, si Tair réjouit, si le soleil éclaire, <î'est par le mouvement de leurs parties. La terre ne produit des fleurs et des fruits que parce que l'eau de la pluie s'insinue par les racines dans les fibres des plantes, et en s'y figeant les fait croître, et si le soleil, par le mouvement de ses parties, n'élevait de dessus les mers les vapeurs qui se condensent en pluies, la terre n'étant plus arrosée n'aurait nulle fécondité. Je ne veux pas t'apprendre ici la physique, mais je t'assure que tu ne concevras jamais clairement d'autres principes des changements qui arrivent dans le monde que ceux qui dépendent du mouvement, car la figure même des corps en dépend. Que s'il y en àvak d'autres, il ne serait pas difficile de te démontrer que Dieu seul en serait la cause ; mais il ne faut pas attribuer à Dieu des efi'ets imaginaires. Reconnais donc, mon fils, que Dieu fait tout. N'aime et ne crains que lui ; nulle créature ne peut agir en toi ni dans ce qui t'environne. Méprise toutes ces puissances imaginaires d'une nature aveugle que les philosophes païens ont inventées ou pour couvrir leur ignorance, ou pour justifier leur idolâtrie, ou pour s'accommoder à la faiblesse de l'imagination du commun des hommes.

40. mon unique maître, je comprends bien que les corps n'ont point en eux-mêmes la force mouvante qui les transporte, et que, quand ils l'auraient, ils ne pourraient pas la répandre avec autantde justesse, d'uniformité et de promptitude qu'ils communiquent leur

mouvement à ceux qu'ils rencontrent. Mais que tout se fasse par le mouvement, c'est ce que j'ai peine .\ comprendre. Quoi 1 le feu, par e:î[emple, n*a-t-il pas la vertu de produire la chaleur, et par la chaleur la sécheresse? Si je présente au feu un linge humide, je vois qu'il Téchauffe, et que par la chaleur il le sèche. Ce sont là des faits, et mes sens à Tégard des faits sont des témoins irréprochables ; pourquoi donc ne puis-je pas juger, sur leur témoignage, qu'il y a dans le feu un principe de chaleur et de sécheresse?

il. Que tu es grossier, mon cher fils; mais que tu es prompt et téméraire dans tes jugements! Tu peux juger qu'il y a dans le feu un principe de chaleur et de sécheresse ; cela est vrai en un sens. Mais principe^ chaleur et sécheresse sont trois termes dont tu n'en entends aucun et auxquels tu attaches de fausses idées. Tu t'imagines que cela est clair ; mais c'est que tu crois clairement comprendre les choses que tu as dites ou ouï dire cent fois, quoique tu ne les aies jamais conçues. Encore un coup, je ne veux pas t'appreiidre maintenant la physique ni l'usage que tu dois faire de tes sens. Mais pour ne te pas laisser sans réponse, prends garde à ceci. Un linge mouillé est un linge dans lequel il y a de l'eau. Ce linge, exposé au feu, devient sec ; c'est donc que l'eau en est chassée. Mais qui peut chasser un corps d'un lieu où il est? Sera-ce la chaleur ? Conçois-tu clairement que la chaleur puisse pousser un corps, et le chasser de sa place? Tu hésites, et tu as quelque raison. Si quelques corps invisibles, à cause de leur petitesse, sortaient du feu en grand nombre et venaient heurter les parties d'eau qui sont dans le linge, tu vois clairem^ent qu'ils pourraient les en chasser. Mais peux-tu douter que le feu ne pousse sans cesse de ces petits corps? Rien, mon fils, ne s'anéantit : on jette tous les jours beaucoup de bois dans une

cheminée, et on ne l'y trouve plus; il* faut donc qu'il en sorte. On ne l'en voit point sortir, c'est donc qu'il en sort divisé en parties, qui sont invisibles à cause de leur petitesse. Or, mon fils, ce sont ces parties invisibles qui excitent, par leur mouvement, la chaleur que tu attribues au feu et la sécheresse qu'il communique au linge qu'on lui expose, et il y a dans le feu un principe de tout ceci ; mais tu ne peux voir clairement que ce principe n'est qu'une communication continuelle du mouvement d'une matière très-subtile et trèsagitée, que tu ne saches bien la physique ^.

i2. vérité intérieure! 6 lumière pure et intelligible des esprits ! qu'on découvre de choses, lorsqu'on rentre en soi-même et qu'on regarde où vous éclairez ! Que nos sens sont trompeurs, que leur action est bornée, que leur témoignage est équivoque et confus ! Yous avez bien raison de me dire sans cesse que je les tienne dans le silence, si je veux écouter votre voix et comprendre clairement ce que vous me dites. La difficulté que j'avais à me convaincre venait de ce que j'ouvrais les yeux pour voir des parties invisibles, et que je suis porté naturellement à croire que ce que je ne vois point n'est point. Il y a si longtemps que je juge de toutes choses sur le rapport de mes sens, que je vois bien que j'ai l'esprit rempli d'un nombre infini d'erreurs et de préjugés. Seigneur, pourquoi m'avez- vous donné un corps qui me remplit de ténèbres, et qui me tire à tous moments hors de votre présence pour me répandre et me dissiper parmi les corps? Lorsque vous voyez, Seigneur, qu'on m'entraîne, arrêtez-moi à vos pieds. Apprenez-moi l'usage que je dois faire de mes sens, et continuez de me faire comprendre comment Dieu seul est la cause de tous ces efl*ets, que j'attribuais à des vertus occultes d'une nature imaginaire.

1 Voy. le Timée de Platon, p. 170 H suiv. do la trad. fr.

i3. Ton attention est encore trop faible et trop partagée pour mériter de comptendre clairement quel est précisément l'usage que tu dois faire de tes sens *. Sache néanmoins que tout ce qui ne passe à Tesprit que par le corps n'est que pour le corps; que les sens ne parlent juste que pour leur intérêt; et que si tu veux te servir de leur témoignage pour t'assurer de la vérité en elle-même, tu ne manqueras jamais de te tromper. Voilà ce que je te puis dire ; mais tu n'es pas encore en état de le bien comprendre. A l'égard de la cause des effets naturels, si tu continues de te rendre attentif, tu seras bientôt satisfait.

14. Tu es pleinement convaincu que Dieu seul meut les corps par la même action par laquelle il les produit ou les conserve successivement en différents lieux ; et tu commences à croire qu'il ne se fait point de changement dans le monde matériel que par le mouvement des parties qui le composent : ainsi tu vois bien que Dieu fait tout comme cause véritable, et comme cause générale. Mais, outre la cause générale, il y en a une infinité de particulières : outre la cause véritable il y en a de naturelles, et que tu dois appeler occasion* nelles, pour ôter l'équivoque dangereux qui naît de la fausse idée que les Philosophes ont de la nature. Écoute-moi attentivement.

15. Dieu, pour former ou conserver le monde matériel, a établi certaines lois générales des communications des mouvements; je ne te dis point quelles elles sont, parce que cela ne t'est pas nécessaire ; et il agit constamment selon ces lois. Si un corps en choque un autre selon un certain degré de vitesse, le choqué sera toujours mû de la même manière. Tu te peux assurer de cette vérité par mille et mille expériences. Tu pour-

* Cela est expliqué fort au long dans le premier livre de la Recherche dç la Vérité*

cinquièmï: méditation. 59

rais même l'apprendre en consultant attentivement ridée que tu as d'un Dieu infiniment sage^ d'une cause générale, d'une nature immuable : car la conduite de Dieu doit porter le caractère de ses attributs. Mais les principes abstraits t'embarrassent, car d'ordinaire il est plus facile de juger de la cause par les effets, que des effets par la nature de la cause. Gela supposé, lorsqu'un corps est en mouvement, il a certainement la force d'en mouvoir un autre en conséquence des lois des communications des mouvements que Dieu suit constamment. On peut dire que ce corps est cause physique ou naturelle du naouvement qu'il communique, parce qu'il agit en conséquence des lois naturelles. Mais il n'en est nullement cause véritable. Ce n'est point une cause naturelle dans le sens de la Philosophie des païens : ce n'est absolument qu'une cause occasionnelle qui détermine par le choc l'efficace de la loi générale selon laquelle doit agir une cause générale, une nature immuable, une sagesse infinie, qui prévoit toutes les suites de toutes les lois possibles, et qui sait former ses desseins sur le plus grand rapport de sagesse, de simplicité et de fécondité qu'il découvre entre les lois et l'ouvrage qu'elles doivent produire. Mais im jour je t'expliquerai cela plus au long. J6. De môme on peut dire que le feu a la vertu d'échauffer, de sécher, de brûler, de vitrifier, de blanchir certains corps et d'en noircir d'autres, de durcir la terre, et d'amollir et rendre fluides la cire, les minéraux, les métaux. Gela se peut dire : non qu'il y ait dans le feu quelque vertu ou quelque puissance véritable; mais parce qu'en conséquence des lois naturelles des Communications des mouvements, c'est une nécessité, que le feu dont les parties sont dans un mouvement continuel ébranle celles du corps qui lui est exposé, et par là l'échauffé; qu'il en fasse sortir

d'abord les parties de l'eau, comme les plus faciles à mouvoir, et par là le sèche; qu'il sépare ensuite et enlève les parties même de ce corps, et par là le bi'ûle ; qu'il fasse glisser et polir les parties de la cendre, en laissant en tout sens passage à la matière subtile, et parla la vitrifie; qu'il durcisse la terre, en chassant l'eau qui la rendait molle, et rende la cire et les métaux mous, et même fluides, en séparant chaque partie de sa voisiné, et les faisant toutes glisser les unes sur les autres en mille manières différentes.

17. Enfin on peut dire que le soleil est la cause générale d'un nombre infini de biens que Dieu nous fait; car par sa chaleur il rend la terre féconde et tous les animaux, et par sa lumière il nous met en état de pouvoir jouir en mille manières des objets qui nous environnent. Mais il n'a de lui-même aucune vertu. Ce n'est que de la matière qui n'a de force que par le mouvement qui l'anime, et Dieu seul est la véritable cause de ce mouvement. Le soleil est cause de mille et mille effets admirables, mais cause occasionnelle, ou bien cause naturelle, en conséquence des lois naturelles des communications des mouvements. Car, mon fils, retiens bien ceoi : Dieu ne communique sa puissance aux

CRÉATURES QU'EN LES ÉTABLISSANT CAUSES OCCASION- NELLES POUR PRODUIRE CERTAINS EFFETS, EN CONSÉ- QUENCE DES LOIS qu'il se FAIT POUR EXÉCUTE^l SES DES- SEINS d'une manière uniforme et CONSTANTE, PAR LES VOIES LES PLUS SIMPLES, LES PLUS DIGNES DE SA SAGESSE ET DE SES AUTRES ATTRIBUTS.

d8. Les philosophes païens et presque tous les hommes s'imaginent que la lumière vient du soleil, et que le feu est la véritable cause de la chaleur qu'ils sentent dans son approche. L'action de mon père ne tombe point sous les sens, sa main toute-puissante est invisible* Mais on ne peut regarder le soleil sans en

être ébloui ; et le feu qui se fait sentir par la chaleur, se fait aussi voir par la lumière. Il ne peut y avoir d'effet sans cause, c'est une notion commune. Un homme tient un fruit entre ses mains; il le voit, il le goûte, et le trouve doux et agréable ; à quoi attribuera-t-il cette douceur qu'au fruit? Que prendra-t-il pour la cause du bonheur dont il jouit en s'en nourrissant? Dieu ne parait point devant lui, son opération n'a rien de sensible. Il ne pense point actuellement à Dieu : s'il y pense, ce n'est point pour chercher la cause du plaisir actuel dont il jouit, car il n'en est nullement en peine : ce fruit parle à tous ses sens, et ses sens satisfaits le séduisent; car qu'importe aux sens d'où viennent les plaisirs pourvu qu'ils en goûtent ! Cet homme a cru enfant, il a cru toute sa vie que la douceur et l'amertume étaient dans les fruits, et qu'ils avaient la force de se faire sentir à l'âme. Il a vécu avec des gens qui ont .cru la même chose, ou du moins qui ont toujours parlé comme s'ils le croyaient véritablement. Pourra-t-il quitter ses préjugés, pourra-t-il les examiner, pourrat-il seulement en douter? Cette pensée, mon fils, ne lui viendra pas seulement dans l'esprit. Et si par piété ou par un principe de religion, il se croit obligé de dire que Dieu fait tout, il le dira de bouche, et même de bonne foi, mais sans savoir nettement ce qu'il dit. Il ne laissera pas d'attribuer aux créatures une force véritable pour agir. Dieu fera tout par un concours inintelligible, et les créatures par une force toute natu- ' relie. Dieu fera tout, mais si tu examines de près son sentiment, ou tu n'y comprendras rien ; ou tu verras bien que Dieu a tout fait, mais que maintenant il laisse tout faire, et ne fait plus rien.

49. Je conjprends, mon unique maître, qu'il n'y a rien de plus vrai que ce que vous me dites : j'en ai en moi-même des preuves personnelles. Jusqu'ici mes

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