II. G
6i MÉDITATIONS CHRÉTIENNES.
sens m'ont conduit; jusqu'ici mes sens m'ont séduit. Nous ne sommes point de nous-mêmes capables de former, comme de nous-mêmes, aucune bonne pensée; votre apôtre l*a dit, notre force, notre capacité vient de vous; vous nous éclairez; mais, hélas! nos sens nous aveuglent ! Vous nous parlez dans le plus secret de nous-mêmeç ; mais nos sens de leur côté nous tirent hors de nous et crient si haut, ils parlent si vivement et si agréablement, que nous n'entendons point votre voix, ou que nous ne discernons point vos réponses. Dès que j'ouvre les yeux du corps mon âme se répand au dehors, et tous les objets qui m'environnent me forcent à croire qu'ils ont véritablement la puissance d'agir les uns sur les autres, et sur moi-même ; et j'ai toujours cru que pour m'instruire sur ce sujet, je devais m'en tenir à de fausses et de trompeuses expériences. Seigneur, qui me délivrera de ce corps qui m'aveugle, mais de ce corps qui m'entraîne et qui me rend esclave des derniers des êtres ? de ce corps de péché qui nonseulement me représente les objets sensibles comme de vrais biens, mais qui me force encore à les aimer et à les rechercher? Car enfin je crois bien maintenant que vous seul pouvez agir en moi ; mais je sens encore que j'ai de l'attachement pour ces objets que votre lumière me fait mépriser; je sens que je les aime. Hélas I les aimerais-je autant que vous, les aimerais-je plus que vous, pures et chastes délices des esprits, unique et véritable cause de mes biens, source féconde de mes lumières et de mes plaisirs, aimerais-je plus que vous tous ces vains objets ? Je ne le crois pas; mais quand je rentre en moi-même, je me trouve devant vous si corrompu, si infidèle, si misérable, que tout ce que je puis dire, c'est que je ne me connais pas. Sauveur des pécheurs, en quelque état que je sois, je ne puis rien sans vous, ne m'oubliez pas.
C'est Dieu seul qui fait, comme cause véritable, par les lois générales de l'union de l'âme et du corps, ce que les hommes font comme causes occasionnelles ou naturelles. En quoi consiste la puissance que les hommes ont de vouloir ou d'aimer le bien.
i. mon unique maître, que la lumière intelligible est différente de cette lumière sensible qui se répand sur le corps; et que les objets changent de face, de mérite et de prix, lorsqu'on les regarde successivement à l'une etàTautre de ces deux lumières I Seigneur, il me semble que je vois maintenant deux mondes différents. Car, lorsque j'ouvre les yeux du corps pour contempler l'univers, je découvre mille et mille beautés, et je irouve, pour ainsi dire, dans les parties qui le composent un nombre infini de petites Divinités, qui par leurs propres forces font tous ces effets merveilleux qui m'éblouissent et qui m'enchantent. Mais lorsque je ferme les yeux et que je rentre en moi-même, alors votre lumière fait tout disparaître. Je ne vois plus qu'une matière impuissante : la terre devient toute stérile et sans beauté : toutes les couleurs et les autres qualités sensibles s'évanouissent, et le soleil même perd en un moment son éclat et sa chaleur.
2. Que les objets de nos sens sont vains et méprisables I Gomment peut-on les aimer? Quel sujet a-t-on de les craindre ? C'est la puissance de la Divinité qu'il
t)4 MÉDITATIONS CHRETIENNES.
faut craindre et qu'il faut aimer, puisque rien ne se fait que par Tefficace de cette puissance. Mais on voit ces objets et on ne voit point cette puissance. Ainsi on emploie tout le mouvement que Dieu àonne à l'âme pour l'aimer, à courir vers ces vains objets et à les embrasser. Ce qu'on embrasse est un fantôme ; mais on l'embrasse avec plaisir, quoiqu'il s'évanouisse incontinent. Et parce qu'on veut être heureux, et que le plaisir actuel rend actuellement heureitx, on court sans cesse, on embrasse et on ne tient rien : toujours séduit, et toujours plein d'espérance; toujours en action, et jamais content.
3. vérité intérieure! Que votre lumière rend .les hommes ridicules! Il me semble que je vois une troupe d'aveugles qui se sont mis en tête de chercher un trésor dans de vieilles ruines. Ardents, jaloux, inquiets, pleins d'espérances, privés de sens et de raison, ils fouillent sous des pierres qu'on a déjà remuées inutilement depuis six mille ans. Cependant lorsque votre lumière cesse de m'éclairer, je fais aussitôt comme eux, leur mouvement m'ébranle, leur ardeur m'agite : je cours, je m'inquiète, je me fatigue; mais je me console par leur exemple, et par la douceur que je goûte en faisant comme eux. Je sens même, tout persuadé que je suis de la vanité des biens qui passent, je sens, dis-je, qu'il faut autre chose que votre lumière pour me retenir dans l'empressement où je vois les autres. Seigneur, détournez ma vue de dessus la conduite et les actions des hommes, et faites disparaître les fantômes qui charment mes sens. Ma raison est faible ; je vis trop d'opinion ;• je suis trop porté à l'imitation ; je ne puis vous consulter sans peine, et j'ouvre toujours les yeux avec plaisir.
4. Il faut pourtant, mon fils, que tu surmontes ta paresse et tes plaisirs, si tu veux que je te réponde et
que je t'instruise. Il faut que tu me consultes, la lu* mière que je répands mérite bien qu'on la demande ; et si tu ne renouvelles ton attention, tu ne comprendras rien de ce que je te vas dire, et tu oublieras même bientôt ce que je t'ai déjà appris ; fais donc quelque effort pour me suivre, et pour mériter mes dons.
5. Tu es assez persuadé que la matière est une nature impuissante, qui n'agit que par l'efficace du mouvement que je lui imprime. Mais je vois bien que tu n'es pas encore assez convaincu que les esprits n'ont nul pouvoir sur les corps, ou sur les esprits inférieurs. Tu es toujours porté à croire que ton âme anime ton corps en ce sens, que c'est d'elle qu'il reçoit tous les mouvements qui s'y produisent, ou du moins ceux qu'on appelle volontaires, et qui dépendent effectivement de tes volontés. Renonce, mon fils, à tes préjugés et ne juge jamais à l'égard des effets naturels, qu'une chose soit l'effet d'une autre, à cause que l'expérience t'apprend qu'elle ne manque jamais de la suivre. Car de tous les faux principes, c'est celui qui est le plus dangereux et le plus fécond en erreurs. Gomme l'action de Dieu est toujours uniforme et constante, à cause que ses volontés sont immuables et ses lois inviolables, si tu5uis ce faux principe, quoique Dieu fasse tout, tu en concluras qu'il ne fait rien. Tu jugeais autrefois que tes volontés produisaient tes idées à cause de la fidélité avec laquelle je les rends présentes à l'esprit selon ses désirs. Tu pensais que les corps qui se choquent sont la véritable cause du mouvement qu'ils se communiquent, parce que jamais les corps ne sont choqués sans être mus, et qu'ils ne sont jamais mus sans être choqués. Enfin c'est par le même principe que tu jugeais que le feu produisait la chaleur, le soleil la lumière, et tous les objets qui t'environnent, les changements que tu remarques en eux, et les senti-
ments agréables et désagréables que tu as à leur occasion. Tu es encore aujourd'hui porté à croire que c^est l'âme qui communique au corps le mouvement et la vie, à cause que tu t'imagines que ce corps devient froid et immobile par l'absence de son âme ; et tu penses être la véritable cause du mouvement de ton bras et de ta langue, parce que le mouvement de ces parties 4uit immédiatement tes désirs. Défais-toi entièrement de ce faux principe, ou ajoute aux fausses conséquences que tu en tires, que les poireaux, les oignons et les choux sont ton bien. Manges-tu du pain, des confitures, des perdrix sans plaisir? mais le plaisir actuel rend actuellement heureux ; regarde donc ces Vains objets comme les véritables causes de ton bonheur I Justifie le dérèglement des voluptueux, aime les corps. Mais crains le feu, la peste, la fièvre : ce sont des divinités terribles, ils ont une véritable puissance de te rendre malheureux, et peut-être de t'anéantir. Ah ! mon fils, autre est le pri ncipe qui doi t régler le j ugement des sens et les mouvements du corps par rapport aux biens nécessaires à la conservation de la vie; autre celui qui doit régler les jugements de l'esprit dans la recherche de la vérité, et les mouvements du cœur par rapport aux vrais biens, par rapport à la cause véritable du bien^etdu mal. Tu ne peux trop l'appliquer à reconnaître la difl*érence de ces deux principes. Écoutemoi donc avec toute l'attention dont tu es capable.
6. Il est inutile d'ouvrir les yeux pour juger de l'efficace des créatures; toutes les expériences qu'on peut faire sur ce sujet sont trompeuses ; la raison en est que Dieu agit toujours d'une manière uniforme et constante, et qu'il a dû établir dans le corps même les causes occasionnelles qui déterminent l'efficace de ses lois. Les corps étant impénétrables, c'était leur choc qui devait servir de fondement aux lois générales des commun!-
calions des mouvements, afln que Dieu, dans la nécessité du changement, changeât le moins qu'il était possible, afin qu'elle suivît constamment des lois simples et générales, afin qu'elle portât le caractère des attributs divins. Pour juger de l'efficace des créatures, il faut rentrer en soi-même et consulter leurs idées ; et si Ton peut découvrir dans leurs idées quelque force ou quelque vertu, il faut la leur attribuer ; car il faut attribuer aux êtres ce que Ton conçoit clairement être renfermé dans les idées qui les représentent. Voilà le principe sur lequel tu dois examiner les objets qui t'environnent; voilà le principe qui doit régler les jugements de ton esprit et les mouvements de ton cœur : l'autre principe ne doit régler que les jugements des sens et la conduite qui est nécessaire à la conservation de la vie. Il est indifférent pour le bien du corps de savoir si Je feu contient ou ne contient pas, produit ou ne produit pas la chaleur. Ce n'est pas la raison qui doit régler les mouvements du corps; c'est l'expérience, c'est le sentiment, c'est l'instinct. On peut s'approcher du feu si l'on se sent mieux lorsqu'on s'en approche; mais on ne doit aimer que par raison. Tout mouvement du cœur excité par les sens est déréglé; tout amour des corps est brutal, parce que tout jugement appuyé sur le principe que tu as suivi jusqu'à présent est extrêmement sujet à Terreur.
7. Si tu veux donc l'éclaircir, si ton âme donne à ton corps le mouvement et la vie, ou si tu remues ton bras ou ta langue comme cause véritable, tâche de découvrir dans l'idée de ton être s'il y a un rapport naturel et nécessaire entre tes volontés et le mouvement des parties de ton corps ; ou du moins, puisque l'idée que tu as de toi-même n'est pas claire, ainsi que je te le démontrerai quelque jour, juge de cette question par le sentiment intérieur que tu as de ce qui se passe en toi, je te le permets. Car, quoique tes sens te trompent
6 8 MÉDITATIONS CHBÉTIENNËS.
toujours, ta conscience ou le sentiment intérieur que tu , as de ce qui se passe en toi ne te trompe jamais. Ouvre les yeux de l'esprit, je vais t'éclairer et te délivrer de tes préjugés.
8. Lorsqu'on croit que Tâme donne au corps le mouvement et la vie, que c'est elle qui répand la chaleur dans tous les membres, qu'elle digère les aliments dans Teslomac et les distribue à toutes 'les autres parties ; lorsqu'on croit toutes ces choses ou de semblables, à cause que tout cela cesse de se faire lorsque l'âme quitte le corps, on se trompe en deux manières, et dans le principe, et dans les conclusions qu'on en tire ; car il est faux que l'absence de l'âme soit la cause de ce que le corps perd le mouvement et la chaleur. C'est au contraire à cause que le corps n'est plus propre à faire ses fonctions que l'âme l'abandonne. A-t-on jamais vu que l'âme ait quitté un corps sain et entier? Qui t'a dit même que l'âme quitte le corps incontinent après qu'il est mort ou sans mouvement? Les Égyptiens, qui embaumaient les corps et les rendaient incorruptibles pour y fixer par là les âmes, n'étaient pas de ton sentiment. Ils n'avaient pas raison. Mais si lu concevais plus clairement qu'eux ce que c'est qu'une âme quitter un corps, tu verrais bien aussi que tu te trompes.
9. Prends garde. Vois-tu quelque rapport entre les désirs d'une âme et la chaleur de son corps? D'où vient qu'un homme meurt de froid et demeure immobile, il n'est jamais sans son âme principe de chaleur et de mouvement? Mais d'où vient que l'ardeur de la fièvre le dessèche et le brûle ? Que n'arrête-t-il le mouvement de son sang s'il en est le maître? L'âme, diras-tu, n'est pas la cause de la chaleur étrangère. Mais conçois-tu bien la différence de ces deux chaleurs étrangère et naturelle, et que l'âme qui ne peut diminuer la pre-
mière puisse produire la seconde? Ne te donne pas, mon fils, la liberté d'assurer positivement ce que tu ne conçois nullement.
,10. Mais je veux bien supposer que Tâme fasse tout dans le corps, jùsqu'àladigestion et à la distribution de la nourriture; je veux que tout dépende de son action, autant que le mouvement des mains, des pieds, de la langue en dépend, comment pourras-tu en conclure qu'elle a une véritable puissance sur son corps? La volonté que tu as de remuer le bras est toujours suivie de son effet; donc tu es la cause véritable de son mouvement? Ne vois- tu pas, mon fils, que tu supposes toujours, comme vrai, le principe que tu viens de reconnaître comme faux? Le feu ne te brûle jamais sans que tu souffres de la douleur. Le feu n*est pas néanmoins la cause véritable de cette douleur; car tu demeures d'accord que* Dieu seul est capable d'agir dans Tâme et de la rendre malheureuse.
11. Écoute, mon fils. L'homme ne peut remuer le bras que les esprits animaux ne se répandent de certains muscles dans leurs antagonistes^ qu'ils ne les gonflent et ne les raccourcissent, et ne tirent à eux les parties qui sont attachées par les tendons ; en un mot, le bras ne peut se remuer sans qu'il arrive quelque changement dans les parties dont il est composé. Mais un paysan ou un joueur de gobelets qui ne sait point s'il a des muscles, des esprits animaux, ni ce qu'il faut faire pour remuer le bras, ne laisse pas de le remuer aussi savamment que le plus habile anatomiste. Peuton faire, peut-on même vouloir ce qu'on ne sait point faire? Peut-on vouloir que les esprits animaux se répandent dans certains muscles sans savoir si on a des esprits et des muscles? On peut vouloir remuer les doigts parce qu'on voit et qu'on sait qu'on en a ; mais peut-on vouloir pousser des esprits qu'on ne voit point
7 iMÉOITATTONS CHRÉTIENNES.
et qu'on ne connaît point? Peut-on les transporter dans des muscles également inconnus, par les tuyaux des nerfs également invisibles, et choisir promptement et immanquablement celui |qui répond au doigt qu'on veut remuer. Mais qu'on le veuille, làon fils ; ces esprits sont des corps. Souviens-toi de ce que je t'ai déjà dit : leur force mouvante, c'est l'action de Dieu, qui les crée et qui les conserve successivement en différents lieux; la volonté de Thomme ne peut vaincre l'action de Dieu. Elle ne peut donc faire changer de place le plus petit de ces esprits ; elle ne peut le mettre où Dieu ne le met pas, où Dieu ne le crée ou ne le conserve pas. Tes désirs ou tes efforts ne sont donc point les causes véritables qui produisent par leur efficace le mouvement de tes membres, puisque tes membres ne remuent que par le moyen de ces esprits. Ce ne sont donc que des causes ocGask)nnelles que Dieu a établies pour déterminer l'efficace des lois de l'union de l'âme et du corps, par lesquelles tu as la puissance de remuer les membres de ton corps; et Dieu a établi ces lois pour plusieurs raisons considérables qui toutes néanmoins ont rapport à son grand ouvrage. Il les a établies pour unir les esprits à des corps, et par leurs corps à ceux qui les environnent ; et par là les unir tous entre eux et former des états et des sociétés particulières; et par là les rendre capables des sciences, de discipline, de religion, et par là fournir à Jésus-Christ et à ses membres mille moyens d'étendre la foi, d'instruire et de sanctifier les hommes, et' de construire ainsi son grand ouvrage, l'Église future; laquelle, supposant la diversité des mérites et des sacrifices, il fallait que les hommes eussent une victime à sacrifier à Dieu, et qu'ils pussent par elle s'immoler eux-mêmes en mille manières différentes. Tout cela s'exécute, comme tu vois, en conséquence
de ces lois, par des voies simples, générales, uniformes et constantes, dignes de la sagesse, de l'immutabilité et des autres attributs divins. Rien, mon fils, n'est plus digne de ton application et de tes recherches que la connaissance particulier^ de ces lois : leur simplicité et leur fécondité est admirable. Mais je veux t'instruire des vérités de la religion, qui te sont encore plus nécessaires. Quelque jour tu contempleras à loisir la conduite de Dieu et la sagesse qu'il a répandue sur tous ses ouvrages.
12. Prends donc garde, mon fils ; puisque tu ne remues ton bras qu'en conséquence des lois générales de l'union de l'âme et du corps, tes volontés sont par ellesmêmes entièrement inefficaces. Car, puisque ton bras ne se remue que parce que Dieu a voulu qu'il se remuât toutes les fois que tu le voudrais toi-même, supposé que ton corps fut disposé à cela, lorsque lu remues le bras il y a deux volontés qui concourent à, son mouvement, celle de Dieu et la tienne. Or il y a ' contradiction que Dieu veuille que ton bras soit remué et qu'il demeure immobile : lu es sûr qu'il y a une liaison nécessaire entre les volontés d'un être toutpuissant et leurs effets, et tu ne vois nul rapport entre tes désirs et leur exécution. Donc la force qui produit le mouvement vient de Dieu, en conséquence néanmoins de ta volonté par elle-même inefficace.
13. Si Dieu avait établi cette loi d'exécuter généralement tous tes désirs, alors la toute-puissance te serait donnée; tu tirerais du néant des substances lorsque tu le voudrais ; mais tii serais bien vain et bien ridicule si tu t'imaginais produire ces effets par l'efficace de tes volontés : tu aurais néanmoins les mêmes raisons de te dire créateur que tu en as de croire que tu es véritablement moteur. Mais prends garde à ceci. Supposé que Dieu, pour punir Ion orgueil, ait établi
7i MÉDITATIONS CUUÉTIENNES.
cette loi de faire toujours tout le contraire de ce que tu souhaites, je pense que dans cette supposition tu ne serais pas assez ridicule pour te glorifier de ta puissance. Néanmoins tes volontés, comme causes occasionnelles, détermineraient l'efficace d,e cette loi. Quoi 1 mpn fils, à cause que Dieu est fidèle à exécuter tes volontés, et que par là il te communique sa puissance autant que tu en es capable, faut-il que tu t'en glorifies, faut-il que tu t'attribues une efficace qui n'est due qu'à lui I
14. Mais je vois bien ce qui te trompe encore, c'est que, pour remuer ton bras, il ne suffit pas que tu le veuilles, il faut pour cela que tu fasses* quelque effort; et lu t'imagines que cet effort, dont tu as le sentiment intérieur, est la cause véritable du mouvement qui le suit, parce que ce mouvement est. fort et violent à proportion de la grandeur de ton effort. Mais, mon fils, vois-tu clairement qu'il y ait quelque rapport entre ce que tu appelles effort et la détermination des esprits animaux dans les tuyaux des nerfs qui servent aux mouvements que tu veux produire ? Ne t'arrête plus au principe de tes erreurs, dont je t'ai déjà montré la fausseté en tant de manières. Crois ce que tu conçois clairement, et non pas ce que tu sens confusément. Mais ne sens-tu pas môme que souvent tes efforts sont impuissants? Autre chose est donc effort, et autre chose efficace. Cela est assez étrange que ton effort, par lequel Dieu te marque ton impuissance et te fait mériter qu'il agisse en ta faveurf soit la cause de ton orgueil et de ton ingratitude. Sache, mon fils, que tes efforts ne diffèrent de tes autres volontés pratiques que par les sentiments péniiles qui les accompagnent, et que Dieu, qui règle seul, selon certaines lois générales, les sentiments de Tâme par rapport à la conservation de la vie, doit faire sentir à l'âme de la faiblesse ou de
la douleur et de la peine, lorsqu'il y a très-peu d'esprits animaux dans le corps ou que les chairs des muscles sont incommodées par le travail.
J5. S'il est donc vrai que l'homme n'a point de puissance ni sur son corps ni sur ceux qui l'environnent, s'il est certain qu'il n'est point sa lumière à lui-même et qu'il ne peut ni produire ni se représenter ses idées ; en un mot, s'il n'a nul pouvoir véritable sur le monde matériel ni sur le monde intelligible, de quoi pourrat-il se glorifier ? Voilà bien des sujets de vanité retranchés; mais il isn reste encore. L'homme croit être le maître absolu de ses volontés, et il se trompe à cet égard en bien des manières. Je vais te marquer précisément en quoi consiste son pouvoir, afin que tu ne t'attribues rien qui ne t'appartienne. Écoute- moi sérieusement, ceci est encore de très-grande conséquence.
16. Il faut, mon fils, que tu saches que Dieu n'agit que pour lui, qu'il ne fait et ne conserve ton esprit que pour lui, et qu'ainsi il te transporte vers lui tant qu'il te conserve l'être * ; que c'est ce mouvement naturel que Dieu imprime en toi sans cesse pour le bien en général, c'est-à-dire pour lui, qui est proprement ta volonté, car c'est ce qui te rend capable d'aimer généralement tous les biens. Or, ce mouvement naturel est absolument invincible : tu n'en es nullement le maître. Il ne dépend point de toi de vouloir être heureux et d'aimer le bien en général. Ainsi tu vois déjà bien qu'à cet égard tu n'es point le maître de ta volonté,
17. Dieu te porte invinciblement à aimer le bien en général, mais il ne te porte point invinciblement à aimer les biens particuliers. Ainsi tu es le maître de ta volonté à l'égard de ces biens. Pîe t'imagine pas néanmoins que tu puisses, comme cause véritable, chan-
» Traité de la Kuttire ci de la Gràccy troisième discours. II. 7
74 MÉDITATIONS CURÉTIERNES.
ger les déterminations de les volontés à leur égard. Je vais t'expliquer en quoi consiste le pouvoir que tu as d'aimer différents biens, pouvoir misérable, pouvoir de pécher, car on ne doit aimer que Dieu comme son bien ou la cause de sa perfection et de son bonheur.
i8. Dieu te porte sans cesse vers le bien en général ; ce mouvement par lui-môme est indéterminé. Tu découvres par la vue de Tesprit, ou tu goûtes par les sens un bien particulier, ou plutôt, séduit par tes sens ou par une lumière confuse, tu juges que tel objet est un bien; aussitôt ce mouvement indéterminé se détermine naturellement vers ce bien que tu connais ou que tu sens, et cela sans attendre que tu l'ordonnes, car ce mouvement est purement naturel. Ainsi, lu ne peux être le maître de Ion amour que tu ne le sois de tes sentiments ou de tes lumières ; tu ne peux changer les mouvements de ton cœur qu'en changeant les idées du bien, car tu ne peux aimer que par l'amour naturel du bien.
i9. Lorsque deux biens se présentent à ton esprit dans le même temps, et que l'un paraît meilleur que l'autre, si dans ce moment tu choisis et te détermines, tu aimeras nécessairement celui qui te paraîtra le meilleur, supposé que tu n'aies point d'autres vues et que tu veuilles absolument choisir. Mais tu peux toujours suspendre ton consentement à l'égard des faux biens ou les abandonner ; tu peux toujours examiner et suspendre le jugement qui doit régler ton choix. Je suppose qu'alors la capacité que tu as de penser ne soit point toute remplie par des passions ou des sentiments trop vifs. Or, c'est ce pouvoir de suspendre ton consentement à l'égard des faux biens et de l'erreur, qui dépend proprement de loi. Mais, prends garde, tu n'as ce pouvoir que par l'amour que Dieu t'imprime sans cesse pour le bien en général ; car, si tu peux ne point
t*arrêter aux faux biens et à Terreur, c'est que tuas du mouvement pour aller plus loin. Mais, mon fils, tu ne suis pas toujours ce mouvement ; tu t'arrêtes avant le temps *. Ainsi les consentements qui ne sont qu'erreur et que péché, sont uniquement de toi ; car les consentements positifs, qui tendent au bien, ne sont point tant des consentements que des mouvements qui continuent, et que tu ne dissipes point par ta paresse et ta négligence. Il n'est pas nécessaire que je t'explique ces choses plus au long.
20. Comme tu peux suspendre ton consentement à l'égard des faux biens ou des idées confuses, il est visible que tu peux changer la situation ou la face que les choses ont prise dans ton esprit, et par là changer toutes les déterminations de tes volontés ; parce que le bien qui paraissait le meilleur paraîtra le moindre, et ce qui était vraisemblable se trouvera faux. C'est la lumière et le sentiment qui déterminent positivement et naturellement l'amour. Or tes vololités sont causes occasionnelles de tes lumières; et les objets qui frappent tes sens, et le cours des esprits animaux, sont causes occasionnelles de tes sentiments (par sentiments j'entends ici généralement toutes les pensées où le corps a quelque part). Donc si tu suspens ton consentement, et que par Ion attention tu examines les faces différentes des objets qui te sont présentés ; ou même si tu le suspens longtemps, et que la présence des objets ou le cours fortuit des esprits change tes sentiments^ tu te trouveras en tel état que tu n'auras que du mépris et de l'aversion pour un objet qui s'était rendu le maître de ton cœur.
21. Je ne te parle point, mon flls, du secours de ma grâce, quoique sans elle tu ne puisses rétablir ta li-
* Voy. la Réponse à la deuxième objection du troisième cliap. de la Réponse à la Diss, de M, Arnauld,
berlé extrêmement affaiblie par les efforts continuels de la concupiscence. Humilie-toi de ton impuissance générale. Reconnais que le pouvoir que tu as d*aimer et de faire le bien ne vient que du mouvement que je t'imprime, et tâche de suivre ce mouvement, afin qu'il te conduise jusqu'au vrai bien pour lequel Dieu te l'a donné. Tu peux ne pas suivre ce mouvement : c'est là proprement ton pouvoir. Mais Teffet de ce pouvoir ne peut être que l'erreur et le péché. Ne te glorifie donc pas de ce pouvoir, afin que ma grâce t'en délivre, et que je te donne cette heureuse impuissance qui produit dans mes saints une joie incompréhensible.
22. Oui, mon Sauveur, je reconnais volontiers mon impuissance. Vous avez créé Thomme dans une liberté parFaite ; vous lui avez donné le pouvoir de consentir au bien et au mal. Mais depuis sa chute la' concupiscence le rend impuissant au bien, si vous ne le fortifiez par le secours de votre grâce. Sauveur des pécheurs, venez me délivrer de cette fatale liberté que j'ai de mal faire, de la servitude du péché» de ce pouvoir que je n'ai que trop d'abuser du mouvement que Dieu ne me donne que pour m'élever jusqu'à lui. Mais, si je ne suis que faiblesse et qu'impuissance, si je ne suis point le maître absolu de mes volontés, comment pourraisje l'être des mouvements corporels qui en dépendent? Gomment les objets sensibles auraient-ils la puissance d'agir en moi et sur les corps qui m'environnent? Non, Seigneur, la puissance, qui donne l'être et le mouvement aux corps et aux esprits, ne se trouve qu'en vous. Je ne reconnais point d'autre cause véritable que l'efficace de vos volontés. Toutes les créatures sont impuissantes : je ne les crains point, je ne les aime point. Soyez Tunique objet de mes pensées, et la fin générale de tous les mouvements de mon cœur.
Lu sagesse de Dieu ne parait pas seulement dans ses ouvrages, mais beaucoup plus dans la manière dont il les exécute. D'où vient qu'il y a tant de monstres et d'irrégularités dans le monde. Comment Dieu permet le mal. Ce que c'est que la Providence. Il n'est pas permis de tenter Dieu. De la combinaison du naturel avec le moral, du moins dans les événements les plus généraux.
i. mon unique maître, que mes sens meséduisent, et que le commerce du monde me remplit de fausses idées ! Que de fantômes, que d'illusions, que de chimères, mon imagination me représente! vérité éternelle, faites disparaître par l'éclat de votre lumière tout ce qui n'a point de corps ni de solidité; montrezmoi des objets réels; dissipez mes ténèbres; délivrezmoi de mes préjugés.
2. Lorsque j'ouvre les yeux pour considérer le monde visible, il me semble que j'y découvre tant de défauts, que je suis encore porté à croire, ce que j'ai ouï dire tant de fois, que c'est l'ouvrage d'une nature aveugle, et qui agit sans dessein. Car, si elle agit quelquefois d'une manière qui marque une intelligence infinie, elle néglige aussi quelquefois aussi dételle manière tout ce qu'elle fait, qu'il semble que c'est le hasard qui règle tout.
3. Certainement, Dieu n'a pas fait le monde pour les poissons ; et il y a plus de mers dans le monde que de terres habitables. A quoi servent à l'homme ces mon-
Ingnes inaccessibles, ces sablons de TAfrique et tant de terres stériles? Lorsque je considère nos mappemondes qui représentent la terre à peu près telle qu'elle est, je ne vois rien qui marque intelligence dans celui qui l'a formée. Je m'imagine, ou que ce n'est que le débris d'un ouvrage régulier, ou que ce ne fut jamais que l'ouvrage du hasard ou d'une nature aveugle. Car enfin il n'y a nulle uniformité dans la situation des terres et des mers ; et si j'examine seulement le cours des rivières, tout m'y paraît si irrégulier, que je ne puis croire qu'il soit réglé par quelque intelligence, ni que les eaux soient créées pour la commodité des hommes. Je vois des pays inhabitables faute d'eau ; et tous les jours on corrige par des aqueducs les défauts de la nature, sans que vous croyiez qu'on insulte à votre sagesse. raison universelle des esprits, quel mystère cachez-vous sous une conduite qui paraît si peu régulière à ceux mêmes qui vous consultent avec quelque attention?
4. Prends garde, mon fils, tu proposes de ces difficultés qui sautent aux yeux de tout le monde, et dont néanmoins peu de personnes sont en état de comprendre la résolution. Tâche de le rendre extrêmement attentif à ce que je te vas dire.
5. Pour juger de la beauté d'un ouvrage et par là de la sagesse de l'ouvrier, il ne faut pas seulement considérer l'ouvrage en lui-môme, il faut le comparer avec les voies par lesquelles on l'a formé. Un peintre a cru autrefois donner des marques suffisantes de son habileté, en traçant seulement un cercle sans se servir du compas. C'est qu'en effet un tel cercle, quoiqu'imparfait en lui-même, fait plus d'honneur à celui qui le marque légèrement sur le papier, qu'une figure fort composée et fort régulière, décrite par le secours des instruments de mathématiques. Pour juger de l'ouvriec par l'ouvrage, il ne faut donc pas tant considérer Tou-
vrage quela manière d'agir de Touvrier. Or, comme les hommes grossiers et slupides ne voient que l'ouvrage de Dieu, et ne savent*pointla manière dont Dieu s'est servi pour le construire, les défauts visibles de l'ouvrage les frappent et la sagesse incompréhensible des voies ne les porte point à en admirer l'auteur.
6. A ne considérer que l'ouvrage en lui-môme, il pa» ralty avoir beaucoup plus de sagesse dans le moindre des insectes et des corps organisés que dans le reste du mond^. Mais à considérer et l'ouvrage et les voies de l'exécuter, apparemment il y a bien plus de sagesse dans la construction du monde que dans la formation d'un insecte.
7. Lorsqu'on considère les corps organisés, la fin de l'ouvrier et sa sagesse paraissent en partie par la construction de la machine. On voit clairement que ce n'est point l'ouvrage du hasard. Tout y est formé dans un dessein déterminé et par des volontés particulières. Tout y est formé dans un dessein déterminé; car il est évident par la situation et par la construction des yeux qu'ils sont faits pour voir, et que toutes les parties qui composent le corps des animaux sont destinées à certains usages. Et tout y est formé par des volontés particulières, car les corps organisés ne peuvent être produits par les seules lois des communications des mouvements. Les lois de la nature ne peuvent que leur donner peu à peu leur accroissement ordinaire.
8. Les lois générales des communications des mouvements se réduisent à ces deux-ci. La première, que les corps mus tendent à continuer leur mouvement en ligne droite. La deuxième que les corps qui se choquent se meuvent toujours du côté qu'ils sont moins pressés, et qu'ils seraient mus avec des vitesses réciproquement proportionnelles h leurs masses, si le ressort n'y changeait rien. Or tu vois bien que ces deux
lois, OU môme d'autres semblables, ne peuvent pas former une machine dont les ressorts sont infinis, et dont chacun a ses usages. Ces lois ne peuvent produire d'un œuf informe un poulet ou un perdreau. Ces animaux doivent être déjà formés dans les œufs dont ils éclosent. Quand tu auras bien examiné ce que je te dis, tu en demeureras convaincu.
9. Mais tout ce monde visible se conserve depuis tant d'années, et aurait pu même se former précisément tel qu'il est par les lois générales de communications des mouvements; supposé que les premières impressions du mouvement eussent eu certaines déterminations, et certaine quantité de force que Dieu seul connaît. Il ne faut point d'intelligence dans les cieux pour en régler les mouvements. Il n'y a point dans les nues de divinité qui forme les orages, et répande les pluies selon les besoins des laboureurs. Tout ce monde subsiste par l'efficace et la fécondité des lois de la nature que Dieu a établies, et selon lesquelles il agit sans cesse. Si les pluies rendent la terre féconde et si les grêles la ravagent ; si la gelée et le soleil brûlent les plantes, et si la rosée les humecte et les rafraîchit, ne t'imagine pas que Dieu change de conduite. Tous ces effets opposés ne sont que des suites des mêmes lois naturelles. Lois qui détruisent, qui renversent, qui dissipent, à cause de leur simplicité: mais en même temps si fécondes qu'elles rétablissent ce qu'elles ont renversé ; si fécondes qu'elles couvrent de fruits et de fleurs les terres mêmes qu'elles ont ravagées par la geléç et par la grêle. Les sablons de l'Afrique, les déserts de l'Arabie, les vastes mers de l'Océan, les rochers inaccessibles, et ces montagnes toujours couvertes de neige, qui te paraissent être l'effet du hasard, sont des suites nécessaires de ces lois. Dieu néanmoins n'a point établi les lois de la Nature à cause qu'elles devaient produire de
semblables effets; il les a établies^ parce qu'étant extrêmement simples, elles ne laissent pas de former et de composer des ouvrages admirables.
iO. 11 y a plus de mers quede terres habitables; mais il y a assez de terres pour les hommes dont j'ai besoin pour former mon Église. Car, mon fils, je te dirai quelque jour que tout a été fait et par moi et pour moi; et que tous les hommes qui viennent au monde ne sont que des matériaux que mon père me fournit, afin que je les sanctifie par ma grâce, et que j'en élève ce temple spirituel dans lequel Dieu habitera éternellement, et qui a été l'objet de son amour avant même la création du mondée Mais l'ordre naturel me fournit assez de matériaux, et il y en a même beaucoup que je ne mettrai point en œuvre. Car combien de païens, de mahométans et d'hérétiques dans le monde qui pourraient entrer dans TÉglise, si l'ordre que je suis dans la construction de mon ouvrage me permettait de m'en servir. Sache donc qu'il n'y a que trop de terres habitables pour les hommes dont j'ai besoin pour construire mon ouvrage.
11. Il est vrai que le monde visible serait plus parfait, si les terres et les mers faisaient des figures plus justes: si, étant plus petit, il pouvait entretenir autant d'hommes: si les pluies étaient plus régulières et les terres plus fécondes: en un mot, s'il n'y avaitpoint tant de monstres et de désordres. Mais Dieu voulait nous apprendre que c'est le monde futur qui sera proprement son ouvrage ou l'objet de sa complaisance et le sujet de sa gloire.
12. Le monde présent est un ouvrage négligé. C'est la demeure des pécheurs, il fallait que le désordre s'y rencontrât. L'homme n'est point tel que Dieu l'a fait;
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il fallait donc qu'il habitât des ruines, et que la terre qu'il cultive ne fût que le débris d'un monde plus parfait. Ces pointes de rochers au milieu des mers, et ces côtes escarpées qui les environnent marquent assez que maintenant l'Océan inonde des terres écroulées. Il a fallu que l'irrégularité des saisons abrégeât la vie de ceux qui ne pensaient plus qu'au mal ; et que la terre ruinée et submergée par les eaux portât jusqu'à la fin des siècles des marques sensibles de la vengeance di* vine. Ainsi le monde présent, considéré en lui-même, n'est point un ouvrage où la sagesse de Dieu paraisse telle qu'elle est. Mais le monde présent, considéré par rapport à la simplicité des voies par lesquelles Dieu le conserve, considéré par rapport aux pécheurs qu'il pu, nit et aux justes qu'il exerce et qu'il éprouve en mille manières, considéré par rapport au monde futur, dont il est la figure expresse par les événements les plus considérables ; en un mot, le monde présent, considéré par rapport à toutes ses circonstances, est tel qu'il n'y a qu'une sagesse infinie qui en puisse comprendre toutes lesbeautés.
13. Que les philosophes païens attribuent à une nature aveugle les effets qui dépendent de l'action uniforme et constante de mon père ; que les impies critiquent l'auteur d'un ouvrage sur des défauts accidentels ; que les superstitieux ou les païens imaginent partout de fausses divinités qui se combattent incessamment : ce sont tous des ignorants et des insensés. Si la grêle brise des fruits avant qu'ils soient mûrs, ce n'est point l'effet ni d'une nature aveugle, ni d'un Dieu inconstant, ni enfin d'un méchant Dieu qui s'oppose aux desseins d'un Dieu bienfaisant. C'est uniquement que la simplicité des lois que Dieu a établies^ et qu'il suit constamment, a nécessairement des suites fâcheuses à l'égard des hommes. Dieu a prévu ces suites. Car il est sage:
maïs comme il est bon, il n'a pas établi ses lois pour de semblables effets. Il a établi les lois de la nature à cause de leur fécondité, et non point à cause de leur stérilité. Je te le répète encore, il les a établies à cause qu'étant en très-petit nombre, elles ne laissent pas d'être assez fécondes pour fournir tout ce qui est nécessaire à son grand dessein ; à la structure de ce temple spirituel, dont les fondements sont inébranlables, et dont je suis le souverain prêtre pour réternilé selon l'ordre irrévocable de Melchisedech*.
14. mon Sauveur, je vois bien que le principal des desseins de Dieu n'est point le monde présent : cet ouvrage paraît trop négligé, mille défauts le défigurent. II y a trop d'irrégularités et de monstres parmi les corps, trop de malice et de désordre dans les esprits. Ce ne peut être là l'objet de la complaisance de celui qui n'aime que ce qui est conforme à l'ordre. Mais la providence de Dieu ne s'étend-elle pas jusqu'aux derniers des êtres? N'est-ce pas Dieu qui conduit tout, qui règle tout, qui dispose et arrange tout dans le monde présent comme dans le monde futur ? Comment donc...
^5. Quoi, mon fils, tu ne comprends pas encore ce que je viens de t exposer? Oui, c'est Dieu, et Dieu seul qui fait et qui règle tout. Mais il suit constamment les mêmes lois. Il agit toujours par les voies qui portent le plus le caractère de ses attributs. Et comme les voies les plus simples sont les plus sages, il les suit toujours dans l'exécution de ses desseins ; et il ne forme même ses desseins que sur la comparaison qu'il fait de tous les ouvrages possibles avec toutes les voies possibles d'exécuter chacun d'eux. Car comme son in-
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84 MÉDITATIONS CUKKTIENNES.
telligencc est infinie, il comprend clairement toutes les suites nécessaires qui dépendent de toutes les lois possibles; et comme il est infiniment sage il ne manque pas de choisir le dessein qui a un plus grand rapport de fécondité, de beauté et de sagesse avec les voies capables de l'exécuter. C'est Dieu qui fait pleuvoir sur les sablons et dans la mer aussi bien que sur les terres ensemencées ; c'est lui seul qui fait croître les fruits et qui les brise avant qu'ils soient mûrs ; c'est lui seul qui produit les nionstres aussi bien que les animaux parfaits ', lui seul bâtit et renverse, détruit et répare, fait et règle tout. Mais il n'agit qu'en conséquence des causes occasionnelles qu'il a établies pour déterminer l'efficace de son action, et c*est là la cause des irrégularités qui se rencontrent dans son ouvrage. Il n'y a que Dieu qui remue les corps ; mais il ne les remue que lorsqu'ils se choquent, et, lorsqu'un corps est choqué, Dieu ne manque jamais à le remuer. Ainsi l'action de Dieu est toujours constante et uniforme, il suit toujours les lois très-simples qu'il a établies. Et c'est l'uniformité de son action qui dans certaines rencontres a nécessairihient des suites fâcheuses ou inutiles.
16.Une des lois que Dieu a établiespour unir aux corps les espl'its, est que l'âme souffre de la douleur par rapport aux parties du corps qui sont blessées ; et cela, afin qu'on y remédie protoptement. On a coupé le bras à un homme il y a trois mois, et cet homme ne laisse pas de sentir dans ce bras qu'il n'a plus, les mêmes douleurs que s'il l'avait encore. D'où vient cela, mon fils, si ce n'est à cause que l'action de Dieu est toujours uniformeet constante? Car enfin c'est Dieu seul quiagitdans l'âme de l'homme, puisqu'il n'y a que celui qui donne l'être aux esprits, qui puisse modifier diversement leur substance et les rendre malheureux. Mais comme il arrive dans le ceryeau de cet homme le môme chan-
gement que si son pouce était blessé, et que ce changement est la cause occasionnelle qui détermine l'efficace de là loi de l'union de l'âme avec le corps; il faut que Dieu lui fasse sentir la même douleur que s'il avait encore ce bras, et que son pouce fût effectivement blessé. C'est par la même raison que l'imagination et les sens excitent à tout moment mille fausses et vaines pensées, et que Ton a dans le sommeil tant de représentations extravagantes et inutiles. Ainsi c'est Dieu qai fait et qui règle tout, mais selon les lois qu'il a établies après avoir prévu qu'elles avaient avec leur ouvrage un plus grand rapport de sagesse et de fécondité que toute autre loi avec tout autre ouvrage.
47. Or, la providence de Dieu consiste principalement en deux choses. La première, en ce qu'ayant pu d'abord déterminer les mouvements de telle manière qu'il y eût eu beaucoup d'irrégularités et de monstres, il a commencé, en créant le monde et tout ce qu'il renferme, à mouvoir la matière, par exemple, d'une manière qu'il y a le moins qu'il se puisse de désordres dans la nature, et dans la combinaison d^ la nature avec la grâce. La seconde en ce que Dieu remédie par des miracles aux désordres qui arrivent en conséquence de la simplicité des lois naturelles, pourvu néanmoins que l'ordre le demande; car l'ordre est à l'égard de Dieu une loi dont il ne se dispense jamais.
i8. Ainsi Dieu a deux sortes de lois qui le règlent dans sa conduite. L'une est éternelle et nécessaire, et c'est l'ordre * ; les autres sont arbitraires, et ce sont les lois générales de la nature et de la grâce. Mais Dieu n'a établi ces dernières que parce que l'ordre demande qu'il agisse ainsi. De sorte que c'est l'ordre éternel, immuable, nécessaire, que je renferme comme per-
' Voy. la Réponse au premier verset des Réfl* phih et théoi» de M. Arnauld, troisième lettre.