LIVRE DEUXIEME. S9t
mère à l'enfant. Donc les passions et les sentiments et généralement toutes les pensées dont le corps est Toc- GasioQ sont communes à la mère et à l'enfant.
Ces choses me paraissent incontestables pour plusieurs raisons. Car si l'on considère seulement qu'une mère fort effrayée à la vue d'un chat, engendre un enfant, que l'horreur surprend toutes les fois que cet animal se présente à lui, il est aisé d'en conclure qu'il fout donc que cet enfant ait vu avec horreur et avec émotion d'esprits ce que sa mère voyait, lorsqu'elle le portait dans son sein : puisque la vue d'un chat qui ne lui fait aucun mal, produit encore en lui de si étranges effets. Cependant je n'avance tout ceci que comme une supposition, qui selon ma pensée se trouvera suffisamment démontrée par la suite. Car toute supposition qui peut satisfaire à la résolution de toutes les difficultés que Ton peut former^ doit passer pour un principe incontestable.
II. Les liens invisibles par lesquels l'auteur de la nature unit tous ses ouvrages, sont dignes de la sagesse de Dieu et de l'admiration des hommes; il n'y a rien de plus surprenant ni de plus instructif tout ehsemble; mais nous n'y pensons pas. Nous nous laissons conduire sans considérer celui qui nous conduit, ni coipment il nous conduit: la nature nous est cachée aussi bien que son auteur; et nous sentons les mouvements qui se produisent en nous» sans en considérer les ressorts. Cependant il y a peu de choses qu'il nous soit plus nécessaire de connaître ; car c'est de leur connaissance que dépend l'explication de toutes les choses qui ont rapport à l'homme.
Il y a certainement dans notre cerveau des ressorts qui nous portent naturellement à l'imitation, car cela est nécessaire à la société ci^le. Non-seulement il est nécessaire que les enfants croient leurs pères; les disci-
iOi RECUERCHE DE LA VÉRITÉ.
pics, leurs maîtres; et les inférieurs, ceux qui sont audessus d'eux: il faut encore que tous les hommes aient quelque disposition à prendre les mêmes manières et à faire les mômes actions que ceux avec qui ils veulent vivre. Car afln que les hommes se lient, il est nécessaire qu'ils se ressemblent et par le corps et par l'esprit. Ceci est le principe d'une inflnité de choses dont nous parlerons dans la suite. Mais, pour ce que nous avons à dire dans ce chapitre, il est encore nécessaire que l'on sache qu'il y a dans le cerveau des dispositions naturelles qui nous portent à la compassion aussi bien qu'à l'imitation.
Il faut donc savoir que non-seulement les esprits animaux se portent naturellement dans les parties de notre corps pour faire les mêmes actions, et les mêmes mouvements que nous voyons faire aux autres; mais encore pour recevoir en quelque manière leurs blessures, et pour prendre part à leurs misères. Car l'expérience nous apprend que, lorsque nous considérons avec beaucoup d'attention quelqu'un que l'on frappe rudement, ou qui a quelque grande plaie, les esprits se transport(înt avec effort dans les parties de notre corps qui répondent à celles que l'on voit blesser dans un autre, pourvu que l'on ne détourne point ailleurs le cours de ces esprits en se chatouillant volontairement avec quelque force une autre partie que celle que l'on voit blesser; ou que le cours naturel des esprits vers le cœur et les viscères, qui est ordinaire aux émotions subites, n'entraîne ou ne change point celui dont nous parlons^ ou onfm que quelque liaison extraordinaire des traces du cerveau et des mouvements des esprits ne fassent pas le môme effet.
Ce transport des esprits dans les parties de notre corps, qui répondent à celles que l'on voit blesser dans l'^s autres, se fait bien sentir dans les personnes déli-
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cales, qui ont 1 imagination vive et les chairs fort tendres et fort molles. Car ils ressentent fort souvent comme une espèce de frémissement dans leurs jambes, par exemple, s'ils regardent attentivement quelqu'un qui y ait un ulcère, ou qui y reçoive actuellement quelque coup. Voici ce qu'un de mes amis m'écrit, qui pourra confirmer ma pensée. « Un homme (tâge, qui demeure chez une de me^ scetirs^ étant malade^ une jeune servante de la maison tenait la chandelle, comme on le saignait au pied. Quand elle lui vit donner le coup de lancette^ elle fut saisie d'une telle appréhension , qadle sentit, trois ou quatre jours ensuite, une douleur si vive 'tu même endroit du pied quelle fut obligée de garder k. lit pendant ce temps, » La raison de cet accident est donc selon mon principe : que les esprits se répandent avec force dans les parties de notre corps, qui répondent à celles que nous voyons blesser dans les autres ; et cela, aiin que, les tenant plus bandées, ils les rendent plus sensibles à notre àme, et qu'elle soit sur ses gardes pour éviter les maux que nous voyons arriver aux autres.
Cette compassion dans les corps produit la compassion dans les esprits. Elle nous excite à soulager les autres, parce qu'en cela nous nous soulageons nousmêmes. Enfin elle arrête notre malice et notre cruauté. Car l'horreur du sang, la frayeur de la mort, en un mot l'impression sensible de la compassion empêche souvent de massacrer des bêtes, les personnes même les plus persuadées que ce ne sont que des machines; parce que la plupart des hommes ne les peuvent tuer sans se blesser par le contre-coup de la compassion.
Ce qu'il faut principalement remarquer ici, c'est que la vue sensible de la blessure qu'une personne reçoit, produit dans ceux qui le voient une autre blessure d'autant plus grande^ qu'ils sont plus faibles et plus délicats, m. 17
Parce que celte vue sensible poussant avec effort les esprits animaux dans les parties du corps qui répondent à celles que Ton voit blesser, ils font une plus grande impression dans les fibres d'un corps délicat que dans celles d'un corps fort et robuste.
Ainsi les bommes qui sont pleins de force et de vigueur ne sont point blessés par la vue de quelque massacre, et ils ne sont pas tant portés à la compassion à cause que cette vue choque leur corps que parce qu'elle choque leur raison. Ces personnes n'ont point de compassion pour les criminels ; ils sont inflexibles et inexorables. Mais pour les femmes et les enfants, ils souffrent beaucoup de peine par les blessures qu'ils voient recevoir à d'autres, lis ont machinalement beaucoup de compassion des misérable^s, et ils ne peuvent même voir battre ni entendre crier une bête sans quelque inquiétude d'esprit.
Pour les enfants qui sont encore dans le sein de leur mère, la délicatesse des fibres de leur chair étant infiniment plus grande que celle des femmes et des enfants, le cours des esprits y doit produire des changements plus considérables, comme on le verra dans la suite.
On regardera encore ce que je viens de dire comme une simple supposition si on le souhaite ainsi; mais on doit tâcher de la bien comprendre, si on veut concevoir distinctement les choses que je prétends expliquer dans ce chapitre. Car les deux suppositions que je viens de faire sont les principes d'une infinité de choses que l'on croit ordinairement fort difficiles et fort cachées, et qu'il me paraît en efi'et impossible d'éclaircir sans recevoir ces suppositions. Voici des exemples.
111. Il y a environ sept ou huit ans, que Ton voyait aux Incurables un jeune homme qui était né fou« et