‹ Œuvres de Malebranche: collationnée sur les meilleurs textes et précédé d'une introductionChapitre 102 sur 241 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

dont le corps était Tompu dans les mêmes endroits, dans lesquels on rompt les criminels. 11 a vécu près de vingt ans en cet état ; plusieurs personnes l'ont vu, et la feue reine-mère» allant visiter cet hôpital eut la curiosité de le voir et môme de toucher les bras et les jambes de ce jeune homme aux endroits où ils étaient rompus.

Selon les principes que je viens d'établir, la cause de ce funeste accident fut, que sa mère, ayant su qu'on allait rompre un criminel, Talla voir exécuter. Tous les coups que Ton donna à ce misérable frappèrent avec force l'imagination de cette mère, et par une espèce de contre-coup * le cerveau tendre et délicat de son enfant. Les fibres du cerveau de cette femme furent étrangement ébranlées, et peut-être rompues en quelques endroits, par le cours violent des esprits produit à la vue d'une action si terrible, mais elles eurent assez de consistiince pour empêcher leur bouleversement entier. Les fibres au contraire du cerveau de l'enfant ne pouvant résister au torrent de ces esprits furent entièrement dissipées, et le ravage fut assez grand pour lui faire perdre Tesprit pour toujours. C'est là la raison pour laquelle il vint au monde privé de sens. Voici celle pour laquelle il était rompu aux mômes parties du corps que le criminel, que sa mère avait vu mettre à mort.

A la vue de cette exécution si capable d'eflrayer une femme, le cours violent des esprits animaux de la mère alla avec force de son cerveau vers tous les endroits de son corps qui répondaient à ceux du criminel *, et la même chose se passa dans l'enfant. Mais, parce que les os de la mère étaient capables de résister

' Selon la première supposition.

> Selon la seconde supposition.

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à la violence de ces esprits, ils n'en furent point blessés. Peut-être môme qu'elle ne ressentit pas la moindre douleur, ni le moindre frémissement dans les bras ni dans les jambes, lorsqu'on les rompait au criminel. Mais ce cours rapide des esprits fut capable d'entraîner les parties molles et tendres des os de l'enfant. Car les os sont les dernières parties du corps qui se forment, et ils ont très-peu de consistance dans les enfants qui sont encore dans le sein de leur mère/Et il faut remarquer que si cette mère eût détermine le mouvement de ces esprits vers quelque autre partie de son corps en se chatouillant avec force, son enfant n'aurait point eu les os rompus ; mais la partie, qui eût répondu à celle vers laquelle la mère aurait déterminé ces esprits, eût été fort blessée, selon ce que j'ai déjà dit.

Les raisons de cet accident sont générales pour expliquer comment les femmes, qui voient durant leur grossesse des personnes marquées en certaines parties du visage, impriment à leurs enfants les mêmes marques, et dans les mêmes parties du corps ; et Ton peut juger delà que c'est avec raison qu'on leur dit, qu'elles se frottent à quelque partie cachée du corps, lorsqu'elles aperçoivent quelque chose qui les surprend, et qu'elles sont agitées de quelque passion violente, car cela peut faire que les marques se tracent plutôt sur ces parties cachées que sur le visage de leurs enfants.

Nous aurions souvent des exemples pareils à celui que nous venons de rapporter, si les enfants pouvaient vivre après avoir reçu de si grandes plaies ; mais d'ordinaire ce sont des avortons. Car on peut dire que presque tous les enfants qui meurent dans le ventre de leurs mères, sans qu'elles soient malades, n'ont point d'autre cause de leur malheur, que Tépouvante, quelque désir ardent, ou quelque autre passion violente

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