‹ Œuvres de Malebranche: collationnée sur les meilleurs textes et précédé d'une introductionChapitre 142 sur 241 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

flatle la concupiscence elles sens, ils acquièrent peu à peu une telle délicatesse dans ces choses ou une telle mollesse, qu'on peut dire fort souvent que ce sont plutôt des esprits efféminés que des esprits fins, comme ils le prétendent; car ily abien de la différence entre la véri'tablefinesse deTesprit et la mollesse, quoique Ton confonde ordinairement ces deux choses.

Les esprits fins sont ceux qui remarquent par la raison jusques aux moindres différences des choses, qui prévoient les effets qui dépendent des causes cachées, peu ordinaires et peu visibles; enfin ce sont ceux qui pénètrent davantage les sujets qu'ils considèrent. Mais les esprits mous n'ont qu'une fausse délicatesse; ils ne sont ni vifs ni perçants; ils ne voient pas les effets des causes même les plus grossières et les plus palpables; enfin ils ne peuvent rien embrasser ni: rien pénétrer, mais ils sont exlrêmement délicats pour les manières. Un mauvais mot, un accent de province, une petite grimace les irrite infiniment plus qu'un amas confus de méchantes raisons; ils ne peuvent reconnaître le défaut d'un raisonnement, mais ils sentent parfaitement bien une fausse mesure et un geste mal réglé : en un mot, ils ont une parfaite intelligence des choses sensibles, parce qu'ils ont fait un usage continuel de leurs sens; mais ils n'ont point la véritable intelligence des choses qui dépendent de la raison, parce qu'ils n'ont presque jamais fait usage de la leur.

Cependant ce sont ces sortes de gens qui ont le plus d'estime dans le monde et qui acquièrent plus facilement la réputation de bel esprit; car, lorsqu'un homme parle avec un air libre et dégagé, que ses expressions sont pures et bien choisies, qu'il se sert de figures qui fialtent les sens et qui excitent les passions d'une manière inperceptible, quoiqu'il ne dise que des sottises et qu'il n'y ait rien de bon ni rien de vrai sous

ces belles paroles, c'est suivant Topinion commune^ un bel esprit, c'est un esprit fin, c'est un esprit délié. On ne s'aperçoil pas que c'est seulement un esprit mou et efféminé, qui ne brille que par de fausses lueurs et qui n'éclaire jamais, qui ne persuade que parce que nous avons des oreilles et des yeux, et non point parce que nous avons de la raison.

Au reste, l'on ne nie pas que tous les hommes ne se sentent de cette faiblesse que l'on vient de remarquer en quelques-uns d'entre eux. Il n'y en a point dont l'esprit ne soit touché par les Impressions de leurs sens et de leurs passions, et, par conséquent, qui ne s'arrôle quelque peu aux manières : tous les hommes ne diffèrent en cela que du plus on du moins. Mais la raison pour laquelle on a attribué ce défaut à quelquesuns en particulier, c'est qu'il y en a qui voient bien que c'est un défaut et qui s'appliquent à s'en corriger, au lieu que ceux dont on vient de parler le regardent comme une qualité fort avantageuse. Bien loin de reconnaître que celte fausse délicatesse est l'effet d'une mollesse efféminée et Torigine d'un nombre infini de maladies d'esprit, ils s'imaginent que c'est un effet et une marque de la beauté de leur génie.

II. On peut joindre à ceux dont on vient de parler un fort grand nombre d'esprits spirituels qui n'approfondissent jamais rien et qui n'aperçoivent que confusément les différences des choses, non par leur faute, comme ceux dont on vient de parler, car ce ne sont point les divertissements qui leur rendent l'esprit petite mais parce qu'ils l'ont naturellement petit. Cette petitesse d'esprit ne vient pas de la nature de T&me, comme on pourrait se l'imaginer, elle est causée quelquefois par une grande disette ou par une grande lenteur des esprits animaux, quelquefois par l'inflexibilité des fibres du cerveau, quelquefois aussi par une abondance

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