‹ Œuvres de Malebranche: collationnée sur les meilleurs textes et précédé d'une introductionChapitre 147 sur 241 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

des erreurs des hgmmes que cette communication dangereuse de l'imagination.

Pour concevoir ce que c'est que cette contagion et comment elle se transmet de Tun à Taulre, il faut savoir que les hommes ont besoin les uns des autres, et qu'ils sont faits pour composer ensemble plusieurs^ corps dont toutes les parties aient entre elles une mutuelle correspondance. C'est pour entretenir cette union, que Dieu leur a commandé d'avoir de la charité les uns pour les autres. Mais parce que Tamour-propre pouvait peu à peu éteindre la charité et rompre ainsi le nœud de la société civile, il a été à propos, pour la conserver, que Dieu unit encore les hommes par des liens naturels qui subsistassent au défaut de la charité et qui intéressassent l'amour-propre.

I. Ces liens naturels, qui nous sont communs avea les bêtes, consistent dans une certaine disposition du cerveau qu'ont tous les hommes, pour imiter quelques-^ uns de ceux avec lesquels ils conversent, pour former les mômes jugements qu'ils font et pour entrer dans les mêmes passions dont ils sont agités. Et celte disposition lie d'ordinaire les hommes les uns avec les autres beaucoup plus étroitement qu'une charité fondée sur la raison, laquelle charité est assez rare.

Lorsqu'un homme n'a pas celte disposition du cer-^ veau pour entrer dans nos sentiments et dans nos passions, il est incapable par sa nature de se lier avec nous, et de faire un même corps, il ressemble à ces pierres^ irrégulières, qui ne peuvent trouver leur place dans un bâtiment, parce qu'on ne les peut joindre avec les^ autres.

Oderunt hilarem tristes, tristemque jocosi, Sedatum celeres, agilem gnavumque remissi.

Il faut pins de verlu qu'on ne pense pour ne pas

rompre avec ceux qui n'ont point d'égjirdà nos passions et qui ont des sentiments contraires aux nôtres. Et ce n'est pas tout à fail sans raison; car lorsqu'un homme a sujet d'êlre dans la tristesse ou dans la joie, c'est lui insulter en quelque manière que de ne pas entrer dans ses sentiments. S'il est triste, on ne doit pas se présenter devant lui avec un air gai et enjoué qui marque de la joie et qui en imprime les mouvements avec effort dans son imagination; parce que c'est le vouloir ôter de l'état qui lui est le plus convenable et le plus agréable; la tristesse môme étant la plus* agréable de toutes les passions à un homme qui souffre quelque misère.

II. Tous les hommes ont donc une certaine disposition de cerveau, qui les porte naturellement à se composer de la même manière que quelques-uns de. ceux avec qui ils vivent. Or cette disposition a deux causes principales qui l'entretiennent et qui l'augmentent. L'une est dans l'âme et l'autre dans le corps. La première consiste principalement dans rinclinalion qu'ont tous les hommes pour la grandeur et pour l'élévatioD, pour obtenir dans l'esprit des autres une place honorable. Car c'est cette inclination qui nous excite secrètement à parler, à marcher, à nous habiller et à prendre l'air des personnes de qualité. C'est la source des modes nouvelles, de l'instabilité des langues vivantes et même de certaines corruptions générales des mœurs. Enfin c'est la principale origine de toutes les nouveautés extravagantes et bizarres qui ne sont point appuyées sur la raison, mais seulement sur la fantaisie des hommes.

L'autre cause qui augmente la disposition que nous avons à imiter les autres, de laquelle nous devons principalement parler ici, consiste dans une certaine impression que les personnes d'une imagination forte font sur les esprits faibles et sur les cerveaux tendres et délicats.

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