‹ Œuvres de Malebranche: collationnée sur les meilleurs textes et précédé d'une introductionChapitre 161 sur 241 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

de ce qu'il dit, comme si on pouvait bien parler sans savoir ce qu'on dit; et ainsi il persuade sans que Ton sache souvent ni de quoi ni comment on est persuadé, comme si on devait jamais se laisser persuader de quelque chose sans la concevoir distinctement, et sans avoir examiné les preuves qui la démontrent.

Qu'y a-t-il de plus pompeux et de plus magnifique que ridée qu'il nous donne de son sage, mais qu'y a-t-il au fond de plus vain et de plus imaginaire? Le portrait qu'il fait de Gaton est trop beau pour être naturel : ce n'est que du fard et que du plâtre qui ne donne dans la vue que de ceux qui n'étudient et qui ne connaissent pas la nature. Caton était un homme sujet à la misère des hommes; il n'était point invulnérable, c'est une idée; ceux qui le frappaient le blessaient. Il n'avait ni la dureté du diamant, que le fer ne peut briser, ni la fermeté des rochers, que les flots ne peuvent ébranler, comme Sénèque le prétend. En un mot, il n'était point insensible; et le même Sénèque se trouve obligé d'en tomber d'accord, lorsque son imagination s'est un peu refroidie, et qu'il fait davantage de réflexion à ce qu'il dit.

Mais quoi donc, n'accordera- t-il pas que son sage peut devenir misérable, puisqu'il accorde qu'il n'est pas insensible à la douleur? Non, sans doule, la douleur ne louche pas son sage; la crainte de la douleur ne l'inquiète pas : son sage est au-dessus de la fortune et de la malice des hommes: ils ne sont pas capables de rinquiéter.

Il n'y a point de murailles et de tours dans les plus fortes places que les béliers et les autres machines ne fassent trembler et ne renversent avec le temps, mais il n'y a point de machines assez puissantes pour ébranler l'esprit de son sage. Ne lui comparez pas les murs de Babylone, qu'Alexandre a forcés; ni ceux de

Carthage et de Numance, qu'un môme bras a renversés; ni enfin le Capitule et la citadelle^ qui gardent •encore à présent des marques que les ennemis s'en «ont rendus les maîtres. Les flèches que l'on tirs contre le soleil ne montent pas jusqu'à lui. Les sacrilèges que l'on commet lorsque Ton renverse les temples et qu'on en brise les images ne nuisent pas à la divinité. Les dieux mêmes peuvent être accablés sous les mines de leurs temples, mais son sage n'en sera pas accablé; ou plutôt, s'il en est accablé, il n'est pas possible qu'il ^'n soit blessé.

Mais ne croyez pas, dit Sénèque, que ce sage que Je vous dépeins ne se trouve nulle part. Ce n'est pas une Action pour élever sottement l'esprit de Tfacmme. <<o n'est pas une grande idée sans réalité et sans vôrité; peut-ôtre même que Caton passe celte idée.

Mais il me semble, contînue-t-il, que je vois que votre esprit s'agite et s'échauflFe. Vous voulez dire peut-être que c'est se rendre méprisable que de promettre des choses qu'on ne peut ni croii*e ni espérer, et que les stoïciens ne font que changer le nom des choses afin de dire les mêmes vérités d'une manière plus grande et plus magnifique. Mais vous vous trompez; je ne prétends pas élever le sage par ces paroles magnifiques et spécieuses, je prétends seulement qu'il est dans un lieu inaccessible et dans lequel on ne peut Je blesser.

Voilà jusqu'oti l'imagination vigoureuse de Sénèque emporte sa faible raison. Mais se peut-il faire que des hommes qui sentent continuellement leurs misères et leurs faiblesses puissent tomber dans des sentiments «i fiers et si vains? Un homme raisonnable peut-il jamais se persuader que sa douleur ne le touche et ne le blesse pas ? et Caton, tout sage et tout fort qu'il était, pouvait-il souffrir sans quelque inquiétude ou

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