‹ Œuvres de Malebranche: collationnée sur les meilleurs textes et précédé d'une introductionChapitre 162 sur 241 · LIVRE DEUXIÈME. t · texte numérisé non relu

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au moins sans quelque distraction, je ne dis pas les injures atroces d'un peuple enragé qui le traîne, qui le dépouille et qui le maltraite de coups, mais, les piqûres d'une simple mouche? Qu'y a-t-il de plus faible contre des preuves aussi fortes et aussi convaincantes que sont celles de notre propre expérience, que cette belle raison de Sénèque, laquelle est cependant une de ses principales preuves ?

Celui qui blesse, dît-il, doit. être plus fort que celui qui est blessé. Le vice n'est pas plus fort que la vertu, donc le s^ge ne peut être blessé ; car il n*y a qu'à répondre, ou que tous les hommes sont pécheurs, et par conséquent dignes de la misère qu'ils souffrent, ce que la religion nous apprend, ou que, si le vice n'est pas plus fort que la vertu, les vicieux peuvent avoir quelquefois plus de force que les gens de bien, comme l'expérience nous le fait connaître.

Ëpicure avait raison dédire que « les offenses étaient supportables à un homme sage. » Mais Sénèque a tort de dire que « les sages ne peuvent pas même être offensés ^. d La vertu des stoïques ne pouvait pas les. rendre invulnérables, puisque la véritable vertu n'empêche pas qu'on ne soit misérable et digne de compassion dans le temps qu'on souffre quelque mal. Saint Paul et les premiers chrétiens avaient plus de vertu que Gaton et les stoïciens. Ils avouaient néanmoins qu'ils étaient misérables par les peines qu'ils enduraienti quoiqu'ils fussent heureux dans l'espérance d'une ré« compense éternelle. Si tantum in hac vita speranUi sumus^ miserabiliores sumus omnibus hominibus^ dit saint Paul.

Gomme il n'y a que Dieu qui nous puisse donner

1 Epicurus ait injurias toicrabiles esse sapienti ; nos, injurias non * esse. C. 15.

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par sa grâce une véritable et solide vertu, il n'y a aussi que lui qui nous puisse faire jouir d'un bonheur solide et véritable ; mais il ne le promet et ne le donne pas eo cette vie. C'est dans l'autre qu'il faut Tespérer de sa justice,"- comme la récompense des misères qu'on a souffertes pour l'amour de lui. Nous ne sommes pas à présent dans la possession de cette paix et de ce repos que rien ne peut troubler. La grâce même de Jésus- Christ ne nous donne pas une force invincible; elle nous laisse d'ordinaire sentir notre propre faiblesse, pour nous faire connaître qu'il n'y a rien au monde qui ne nous puisse blesser, et pour nous faire souffrir avec une patience humble et modeste toutes les injures que nous recevons, et non pas avec une patience fière et orgueilleuse, semblable à la constance du superbe Caton.

Lorsqu'on frappa Caton * au visage, il ne se fâcha point, il ne se vengea point, il ne pardonna point aussi; mais il nia fièrement qu'on lui eût fait quelque injure. Il voulait qu'on le crût infiniment au-dessus de ceux qui l'avaient frappé. Sa patience n'était qu'orgueil et que fierté. Elle était choquante et injurieuse pour ceux qui l'avaient maltraité ; et Caton marquait, par celte patience de stoïque, qu'il regardait ses ennemis comme des hôtes contre lesquelles il est honteux de se mettre en colère. C'est ce mépris de ses ennemis et cette grande estime de soi-même que Sénèque appelle grandeur de courage. Majorianimo, dit-il parlant de l'injure qu'on fit à Caton, non agnovit quam ignovùset. Quel excès de confondre la grandeur de courage avec l'orgueil, et de séparer la patience d'avec l'humilité pour la joindre avec une fierté insupportable I Mais que ces excès flattent agréablement la vanité de l'homme qui '

* Sénèque, cb. xiv du môme liv. <

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ne veut jamais s'abaisser; et qu'il est dangereux prii> cipalement à des chrétiens de s'instruire de la morale dans un auteur aussi peu judicieux que Sénèque, mai& dont l'imagination est si forte, si vive et si impérieuse qu'elle éblouit, qu'elle étourdit et qu'elle entraîne tous^ ceux qui ont peu de fermeté d'esprit et beaucoup de sensibilité pour tout ce qui flatte la concupiscence del'orgueil I

Que les chrétiens apprennent plutôt de leur maîtreque des impies sont capables de les blesser, et que les gens de bien sont quelquefois assujettis à ces impies par l'ordre de la Providence. Lorsqu'un des officiers du grand-prêtre donna un soufflet à Jésus-Christ, ce sagedes chrétiens, infiniment sage, et même aussi puissant qu'il est sage, confesse que ce valet a été capable de k blesser. Il ne se fâche pas, il ne se venge pas comme Caton; mais il pardonne comme ayant été véritablement ofiensé. Il pouvait se venger et perdre ses ennemis; mais il souffre avec une patience humble et modeste qui n'est injurieuse à personne ni même à ce valet qui l'avait offensé. Caton au contraire ne pouvant ou n'osant tirer de vengeance réelle de l'offense qu'il avait reçue, tâche d'en tirer une imaginaire et qui flatte sa vanité et son orgueil. 11 s'élève en esprit jusque dans les nues ; il voit de là les hommes dTci-bas petits comme des mouches, et il les méprise comme des insectes incapables de l'avoir offensé et indignes de sa colère. Cette vision est une pensée digne du sage Caton. C'est elle qui lui donne cette grandeur d'âme et cette fermeté de courage qui le rend semblable aux dieux. C'est elle qui le rend invulnérable, puisque c'est elle qui le met au-dessus de toute la force et de toute la malignité des autres hommes. Pauvre Caton! tu t'imagines que ta vertu t'élève au-dessus de toutes choses ; ta sagesse n'est que folie et ta grandeur qu'abomination de-

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vant Dieu S quoi qu'en pensent les sages du monde. Il y â des visionnaires de plusieurs espèces : les uns s'imaginent qu'ils sont transformés en coqs et en poules ; d'autres croient qu'ils sont devenus rois ou empereurs ; d'autres enfin se persuadent qu'ils sont indépendants et comme des Dieux. Mais si les hommes regardent toujours comme des fous ceux qui assurent qu'ils sont devenus coqs ou rois, ils ne pensent pas toujours que ceux qui disent que leur vertu les rend indépendants et égaux à Dieu soient véritablement visionnaires. La raison en est que, pour être estimé fou, il ne suffit pas d'avoir de folles pensées, il faut, outre •cela, que les autres hommes prennent les pensées que l'on a pour des visions et pour des folies. Car les fous ne passent pas pour ce qu'ils sont parmi les fous qai leur ressemblent, mais seulement parmi les hommes raisonnables^ de même que les sages ne passent pas pour ce qu'ils sont parmi des fous. Les hommes reco&> naissent donc pour fous ceux qui s'imaginent être devenus coqs ou rois, parce que tous les hommes ont raison •de ne pas croire qu'on puisse si facilement devenir •coq ou roi. Mais ce n'est pas aujourd'hui que les hommes croient pouvoir devenir comme des dieux ; ils l'ont cru de tout temps et peut-être plus qu'ils ne le croient aujourd'hui. La vanité leur a toujours rendu «ette pensée assez vraisemblable. Ils la tiennent de leurs premiers parents; car sans doute nos premiers parents étaient dans ce sentiment lorsqu'ils obéirent au démon qui les tenta par la promesse qu'il leur fit qu'ils deviendraient semblables à Dieu : Eritisêicutân. Les intelligences même les plus pures et les plus éclairées ont été si fort aveuglées par leur propre orgueil

' Sapientia hujus mundi stultitia est apud Deum. — Quod hojuinibus altum est, abominatioest ante Deum. Luc. 16.

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qu'ils ont cru pouvoir devenir indépendants et qu'ils ont même formé le dessein de monter sur le trône de Dieu. Ainsi il ne faut point s'étonner si les hommes qui n'ont ni la pureté ni la lumière des anges s'abandonnent aux mouvements de leur vanité qui les aveugle et qui les séduit.

Si la tentation pour la grandeur et l'indépendance est la plus forte de toutes, c'est qu'elle nous parait, comme à nos premiers parents, assez conforme à notre raison aussi bien qu'à notre inclination, à cause que nous ne sentons pas toujours toute notre dépendance. Si le serpent eût menacé nos premiers parents en leur disant : Si vous mangez du fruit dont Dieu vous a défendu de manger, vpus serez transformés, vous en coq et vous en poule, on ne craint point d'assurer qu'ils se fussent raillés d'une tentation si grossière; car nous nous en raillerions nous-mêmes. Mais le démon, jugeant des autres par lui-même, savait bien que le désir de l'indépendance était le faible par où il les fallait prendre.

La seconde raison qui fait qu'on regarde comme fous ceux qui assurent qu'ils sont devenus coqs ou rois, et qu'on n'a pas la même pensée de ceux qui assurent que personne ne les peut blesser parce qu'ils sont au-dessus de la douleur; c'est qu'il est visible que les hypocondriaques se trompent, et qu'il ne faut, qu'ouvrir les yeux pgur avoir des preuves sensibles de leur égarement. Mais lorsque Gaton assure (fue ceux qui l'ont frappé ne l'ont point blessé, et qu'il est audessus de toutes les injures qu'on lui peut faire, il l'assure, ou il peut l'assurer avec tant de fierté et de gravité qu'on ne peut reconnaître s'il est effectivement tel au dedans qu'il paraît être au dehors. On est même porté à croire que son âme n'est point ébranlée à cause que son corps demeure immobile, parce que l'air ex-

térieur de notre corps est une marque naturelle de -ce qui se passe dans le fond de notre âme. Ainsi quand un hardi menteur ment avec beaucoup d'assurance, il fait souvent croire les choses les plus incroyables, parce que cette assurance avec laquelle il parle est une preuve qui touche les sens, et qui par conséquent «st très-forte et très-persuasive pour la plupart des hommes. Il y a donc peu de personnes qui regardent les stoïciens comme des visionnaires ou comme de ïiirdis menteurs, parce qu'on n'a pas de preuve sensible de ce qui se passe dans le fond de leur cœur, et vque Tair de leur visage est une preuve sensible qui impose facilement, outre que la vanité nous porte à -croire que Tesprit de l'homme est capable de cette grandeur et de cette indépendance dont ils se vantent.

Tout cela fait voir qu'il y a peu d'erreurs plus dangereuses et qui se communiquent aussi facilement que celles dont les livres de Sénèque sont remplis, parce que ces erreurs sont délicates, proportionnées à la vaaiitéde l'homme, et semblables à celle dans laquelle le démon engagea nos premiers parents. Elles sont revêtues dans ces livres d'ornements pompeux ,et magnifiques qui leur ouvrent le passage dans la plupart des esprits. Elles y entrent, elles s'en emparent, elles Us étourdissent et les aveuglent. Mais elles les aveug ent d'un aveuglement superbe^ d'un aveuglement éblouissant, d'un aveuglement accompagné de lueurs, , et non pas d'un aveuglement humiliant et plein de ténèbres qui l'ait sentir qu'on est aveugle et qui le fait a*econnaître aux autres. Quand on est frappé de cet aveuglement d'orgueil on se met au mombre des l)eaux esprits et des esprits forts. Les autres mêmes nous y mettent et nous admirent. Ainsi, il n'y arien -de plus contagieux que cet aveuglement, parce que la

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