‹ Œuvres de Malebranche: collationnée sur les meilleurs textes et précédé d'une introductionChapitre 163 sur 241 · LIVRE DEUXIEME. SI · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME. SI

véritables explications des Centuries de Nostradamus ne feront jamais passer Nostradamus pour un prophète; et l/on ne peut pas dire que ceux qui se servent de ces auteurs les approuvent, ou qu'ils aient pour eux une estime véritable.

On ne doit pas prétendre combattre ce que j'ai avancé de Sénèque en rapportant un grand nombre de passages de cet auteur qui ne contiennent que des vérités solides et conformes à l'Évangile ; je tombe d'accord qu'il y en a, mais il y en a aussi dans l'Alcoran et dans les autres méchants livres. On aurait tort de mime de m'accabler de l'autorité d'une infinité de gens qui se sont servis de Sénèque; parce qu'on peut quelquefois se servir d'un livre que Ton croit impertinent, pourvue que ceux à qui l'on parle n'en portent pas le même jugement que nous.

Pour ruiner toute la sagesse des stoiques, il ne faut savoir qu'une seule chose qui est assez prouvée par l'expérience et par ce que l'on a déjà dit : c'est que nous teuons à notre corps, à nos parents, à nos amis, à notre prince, à notre patrie, par des liens que nous ne pouvons rompre, et que même nous aurions honte de tâcher de rompre. Notre âme est unie à notre corps, et par notre corps à toutes les choses visibles par une main si puissante qu'il est impossible par nous-mêmes de nous en détacher. Il est impossible qu'on pique notre corps sans que l'on nous pique et que l'on nous blesse nous-mêmes, parce que dans l'état où nous sommes cette correspondance de nous avec le corps qui est à nous est absolument nécessaire. De même, il est impossible qu'on nous dise des injures et qu'on nous méprise sans que nous en sentions du chagrin ; parce que Dieu nous ayant faits pour être en société avec les autres boni mes, il nous a donné une inclination pour tout ce qui est capable de nous lier avec eux, laquelle

■Mk HECnERCUÊ DE LA VÉRITÉ.

g(^ns que d'un conscnlemeut de personnes savantes ei bien sensées ^

Il est inutile de combattre par des écrits publics des lîireurs grossières, parce qu'elles ne sont point conta- 1,'ieuses. Il est ridicule d'avertir les hommes que les hypocondriaques se trompent, ils le savent assez. Mais si ceux dont ils font beaucoup d'estime se trompent, il est toujours ulilc de les en avertir, de peur qu'ils ne suivent leurs erreurs. Or il est visible que l'esprit de Sénèque est un esprit d'orgueil et de vanité. Ainsi, puisque l'orgueil, selon rÉcriture, est la source du péché, Initium peccati mperhia, l'esprit de Sénèque ne peut être l'esprit de TÉvangile, ni sa morale s'allier avec la morale de Jésus-Christ, laquelle seule est solide et véritable.

Il est vrai que toutes les pensées de Sénèque ne sont pas fausses ni dangereuses. Cet auteur se peut lire avec profit par ceux qui ont l'esprit juste et qui savent le fond de la morale chrétienne. De grands hommes s'en sont servis utilement, et je n'ai garde de condamner ceux qui, pour s'accommoder à la faiblesse des autres hommes qui avaient trop d'estime pour lui, ont tiré des ouvrages de cet auteur des preuves pour défendre la morale de Jésus-Christ, et pour combattre ainsi les ennemis de l'Évangile par leurs propres armes.

Il y a de bonnes choses dans l'Alcoran, et l'on trouve des prophéties véritables dans les Centuries de Nostradamus; on se sert de l'Alcoran pour combattre la religion des Turcs, et l'on peut se servir des Prophéties de Nostradamus pour convaincre quelques esprits bizarres et visionnaires. Mais ce qu'il y a de bon dans l'Alcoran ne fait pas que l'Alcoran soit un bon livre, et quelques

^ Si ali(iua contempsisset, etc., consensu potins eruditonim quam puerorum ainore comprobarctur. Quiutilien^ 1. X, ch. i.

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