‹ Œuvres de Malebranche: collationnée sur les meilleurs textes et précédé d'une introductionChapitre 175 sur 241 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

l'esprit, quoiqu'elle ne lui soit pas essentielle; comme la capacité d'être mû est inséparable de la matière, quoiqu'elle ne lui soit pas essentielle. Car, de même qu'il n'est pas possible de concevoir une matière qu'on ne puisse mouvoir, aussi n'est-il pas possible de concevoir un esprit qui ne puisse vouloir, ou qui ne soit capable de quelque inclination naturelle. Mais aussi, comme l'on conçoit que la matière peut exister sans aucun mouvement, on conçoit de même que l'esprit peut être sans aucune impression d« l'auteur de la nature vers le bien, et par conséquent sans volonté ; car la volonté n'est autre chose que l'impression de l'auteur de la nature qui nous porte vers le bien en général, ainsi que nous avons expliqué plus au long dans le premier chapitre du Traité des sens.

II. Ce que nous avons dit dans ce Traité des sens, et ce que nous venons de dire de la nature de l'esprit^ ne suppose pas que nous connaissions toutes les modifications dont il est capable; nous ne faisons point de pareilles suppositions. Nous croyons, au contraire, qu'il y a dans l'esprit une capacité pour recevoir successivement une infinité de diverses modifications que le même esprit ne connaît pas.

La moindre partie de la matière est capable de recevoir une figure de trois, de six, de dix, de mille côtés, enfin la figure circulaire et Telliptique, que l'on peut considérer comme des figures d'un nombre infini d'angles et de côtés. Il y a un nombre infini de différentes espèces de chacune de ces figures, un nombre infini de triangles de différentes espèces, encore plus de figures de quatre, de six, de dix, de mille côtés, et de polygones infinis; car le cercle, l'ellipse, et généralement toute figure, régulière ou irrégulière, curviligne se peut considérer comme un polygone infini : l'ellipse, par exemple, comme un polygone infini, mais dont les

su lŒCUERCUE DE LA YEUITE.

angles que font les côtés sont inégaux, étant plus grands vers le petit diamètre que. vers le grand ; et ainsi des autres polygones infinis plus composés et plus irréguiiers.

Un simple morceau de cire esidonc capable d'un nombre infini, ou plutôt d'un nombre infiniment infini de différentes modifications, que nul esprit ne peut comprendre. Quelle raison donc de s'imaginer que Tàme, qui est beaucoup plus noble que le corps, ne soit capable que des seules .modifications qu'elle a déjà reçues?

Si nous n'avions jamais senti ni plaisir ni douleur, si nous n'avions jamais vu ni couleur ni lumière, enfin si nous étions, à l'égard de toutes choses, comme des aveugles et comme des sourds à Tégard des couleurs et des sons, aurions-nous raison de conclure que nous ne serions pas capables de toutes les sensations que nous avons des objets? Cependant ces sensations ne sont que des modifications de notre âme, comme nous l'avons prouvé dans le Traité des sens.

Il faut donc demeurer d'accord que la capacité qu'a l'âme de recevoir différentes modifications est aussi grande que la capacité qu'elle a de concevoir; je veux dire que comme l'esprit ne peut épuiser ni comprendre toutes les figures dont la matière est capable, il ne peut aussi comprendre toutes les différentes modifications que la puissante main de Dieu peut produire dans l'âme, quand même il reconnaîtrait aussi distinctement la capacité de l'âme qu'il connaît celle de la matière : ce qui n'est pas vrai, pour les raisons que je dirai dans le chapitre VIT de la seconde partie de ce livre.

Si notre âme ici-bas ne reçoit que très-peu de modifications, c'est qu'elle est unie à un corps et qu'elle en dépend. Toutes ses sensations se rapportent à son corps; et comme elle ne jouit point de Dieu, elle n'a aucune des modifications que cette jouissance doit pro-

Page 1