LIVRE TROISIEME
duire. La matière dont notre corps est composé n*est capable que de très -peu de modifications dans le temps de notre vie. Cette matière ne peut se résoudre en terre et en vapeur qu'après notre mort. Maintenant elle ne peut devenir air, feu, diamant, métal; elle ne peut devenir ronde, carrée, triangulaire : il faut qu'elle soit chair, et qu'elle ait la figure d*un homme, aûn que l'âme y soit unie. Il en est de même de notre âme ; il est nécessaire qu'elle ait les sensations de chaleur, de froideur, de couleur, de lumière, des sons, des odeurs, des saveurs, et plusieurs autres modifications, afin qu'elle demeure unie à son corps. Toutes ces sensations l'appliquent à laconservationdesamachine.Ellesragitentetl'effrayent dès que le moindre ressort se débande et se rompt, et ainsi il faut que Tâme y soit sujette tant que son corps sera sujet à la corruption; mais lorsqu'il sera revêtu de l'immortalité et que nous ne craindrons plus la dissolution de ses parties, il est raisonnable de croire qu'elle ne sera plus touchée de ces sensations incommodes que nous sentons malgré nous, mais d'une infinité d'autres toutes différentes dont nous n'avons maintenant aucune idée, lesquelles passeront tout sentiment et seront dignes de la grandeur et de la bonté du Dieu que nous posséderons.
C'est donc sans raison que l'on s'imagine pénétrer de telle sorte la nature de l'âme que Ton ait droit d'assurer qu'elle n'est capable que de connaissance et que d'amour : cela pourrait être soutenu par ceux qui attribuent leurs sensations aux objets du dehors ou à leur propre corps, et qui prétendent que leurs passions sont dans leur corps : car, en effet, si on retranche de l'âme toutes ses passions et ses sensations, tout ce qu'on y reconnaît du reste n'est plus qu'une suite de la connaissance et de l'amour. Mais je ne conçois pas comment ceux qui sont revenus de ces illusions de nos sens se
peuvent persuader que toutes nos sensations et toute» nos passions ne sont que connaissance et qu'amour, je veux dire des espèces de jugements confus que l'âme porte des objets par rapport au corps qu'elle anime. Je ne comprends pas comment on peut dire que la lu* mière, les couleurs, les odeurs, etc., soient des jugements de l'âme, car il pie semble au contraire que j'aperçois distinctement que la lumière, les couleurs, les odeurs et les autres sensations sont des modifications tout à fait différentes des jugements.
IVlais choisissons des sensations plus vives et qui appliquent davantage Tesprit. Examinons ce que ces personnes disent de la douleur ou du plaisir. Us veulent, après plusieurs auteurs très-considérables ^ que ces sentiments ne soient que des suites de la faculté que nous avons de connaître et de vouloir, et que la douleur, par exemple, ne soit que le chagrin, Topposition et i'éloignement qu'a la volonté pour les choses qu'elle connaît être nuisibles au corps qu'elle anime. Mais il me paraît évident que c'est confondre la douleur avec la tristesse, et que tant s'en faut que la douleur soit une suite de la connaissance de l'esprit et de l'action de la volonté, qu'au contraire elle précède l'une et l'autre.
Par exemple, si l'on mettait un charbon ardent dans la main d'un homme qui dort ou qui se chanfiTe les mains derrière le dos, je ne crois pas qu'on puisse dire avec quelque vraisemblance que cet homme connaîtrait d'abord qu'il se passerait dans sa main quelques mouvements contraires à la bonne constitution de son corps; qu'ensuite sa volonté s'y opposerait, et que sa douleur serait une suite de cette connaissance de son. esprit et de cette opposition de sa volonté. Il me semble
> s. Aug. liv. VI, De Muma, Descartes, dans son Homme, otc.