‹ Œuvres de Malebranche: collationnée sur les meilleurs textes et précédé d'une introductionChapitre 177 sur 241 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

-au conlraire qu'il esl indubitable que la première €hose que cet homme apercevrait lorsque le charbon lui toucherait la main« serait la douleur, et que cette connaissance de Tesprit et cette opposition de hi volonté ne sont que des suites de la douleur, quoiqu'elles soient véritablement la cause de la tristesse qui suivrait de la douleur.

Mais il y a bien de la différence entre cette douleur et la tristesse qu'elle produit. La douleur est la première chose que l'âme sente; elle n'est précédée d'aucune connaissance et elle ne peut jamais être agréable par elle-même. Au contraire, la tristesse est la dernière chose que l'âme sente ; elle esl toujours précédée de quelque connaissance, et elle est toujours très-agréable par elle-même. Cela parait assez par le plaisir qui accompagne la tristesse dont on est touché aux funestes représentations des théâtres, car ce plaisir augmente avec la tristesse ; mais le plaisir n'augmente jamais avec la douleur. Les comédiens, qui étudient l'art de plaire, savent bien qu'il ne faut point ensanglanter le théâtre, parce que la vue d'un meurtre, quoique feint, serait trop terrible pour être agréable. Mais ils n'appréhendent jamais de toucher les assistants d'une trop grande tristesse, parce qu'en effet la tristesse est toujours agréable lorsqu'il y a sujet d'en être touché. Il y a donc une différence essentielle entre la tristesse et la douleur, et l'on ne peut pas dire que la douleur ne soit autre chose qu'une connaissance de l'esprit jointe à une opposition de la volonté.

Pour toutes les autres sensations, comme sont les odeurs, les saveurs, les sons, les couleurs, la plupart des hommes ne pensent pas qu'elles soient des modifications de leur âme. Ils jugent au contraire qu'elles sont répandues sur les objets, ou tout au moins qu'elles ne sont dans l'âme que comme l'idée d'un carré et d'un

3 48 BECDERCHE DE LA YÉRITÉ.

rond; c'est-à-dire, qu'elles sont unies à rame, mais qu'elles n'en sont pas desmodiûcations; et ils en jugent ainsi à cause qu'elles ne les touchent pas beaucoup, comme j'ai fait voir en expliquant les erreurs des sens.

On croit donc qu'il faut tomber d'accord qu'on ne connaît pas toutes les modifications dont Tàme est capable, et qu'outre celles qu'elle a par les organes des sens, il se peut faire qu'elle en ait encore une infinité d'autres qu'elle n'a point éprouvées et qu'elle n'éprouvera qu'après qu'elle sera délivrée de la captivité de son corps.

Cependant il faut que Ton avoue que de même que la matière n'est capable d'une infinité de différentes configurations qu'à cause de son étendue, l'âme aussi n'est capable de différentes modifications qu'à cause de la pensée; car il est visible que Tàmene serait pas capable des modifications de plaisir, de douleur, ni même de toutes celles qui lui sont indifférentes, si elle n'était capable de perception ou de pensée.

Il nous suffit donc de savoir que le principe de toutes ces modifications c'est la pensée. Si l'on veut même qu'il y ait dans l'âme quelque chose qui précède la pensée, je n'en veux point disputer; mais comme je suis sûr que personne n'a de connaissance de son âme que par la pensée ou par le sentiment intérieur de tout ce qui se passe dans son esprit, je suis assuré. aussi que si quelqu'un veut raisonner sur la nature de l'âme, il ne doit consulter que ce sentiment intérieur qui le représente sans cesse à lui-même tel qu'il est, et ne pas s'imaginer, contre sa propre conscience, que l'âme est un feu invisible, un air subtil, une harmonie ou autre chose semblable. * •

I. L'esprit étant borné ne peut comprendre ce qui tient de T infini. — IL Sa limitation est l'origine de beaucoup d'eiTOurs. — IIL Et principalement des hérésies. — IV. Il faut soumettre l'esprit à la foi.

I. Ce qu'on trouve donc d'abord dans la pensée de rhomme, c'est qu'elle est Irès-limilée; d'où l'on peut tirer deux conséquences très-importantes : la première, que l'âme ne peut connaître parfaitement l'influi; la seconde, qu'elle ne peut pas môme connaître distinctement plusieurs choses à la fois. Car de môme qu'un morceau de cire n'est pas capable d'avoir en même temps une infinité de figures difi'érentes, ainsi Tàme n'est pas capable d'avoir en môme temps la connaissance d'une infinité d'objets : et de môme aussi qu'un morceau de cire ne peut ôtre carré et rond dans le môme sens, mais seulement moitié carré et moitié rond, et que d'autant plus qu'il aura de figures différentes, elles en seront d'autant moins parfaites et moins distinctes; ainsi l'âme ne peut apercevoir plusieurs choses à la fois, et ses pensées sont d'autant plus confuses qu'elles sont en plus grand nombre.

Enfin, de môme qu'un morceau de cire qui aurait mille côtés, et dans chaque côté une figure différente, ne serait ni carré, ni rond, ni ovale, et qu'on ne pourrait dire de quelle figure il serait; ainsi il arrive quelquefois qu'on a un si grand nombre de pensées diffé-

llh 30

renies qu'on s'imagine que Ton ne pense à rien. Gela paraît dans ceux qui s'évanouissent. Les esprits animaux, tournoyant irrégulièrement dans leur cerveau, réveillent un si grand nombre de traces qu'ils n'eu ouvrent pas une assez fort pour exciter dans l'esprit une sensation particulière ou une idée distincte ; de sorte que ces personnes sentent un si grand nombre de choses à la fois, qu'ils ne sentent rien de distinct, ce qui fait qu'ils s'imaginent n'avoir rien senti.

Ce n'est pas qu'on ne s'évanouisse quelquefois faute d'esprits animaux; mais alors l'âme n'ayant que des pensées de pure intellection qui ne laissent point de traces dans le cerveau, on ne s'en souvient point après que l'on est revenu à soi, et c'est ce qui fait croire qu'on n*a pensé à rien. J'ai dit ceci en passant pour montrer qu'on a tort de croire que l'âme ne pense pas toujours ù cause qu'on s'imagine quelquefois qu'on ne pense à rien.

II. Toutes les personnes qui font un peu réflexion sur leurs propres pensées ont assez d'expérience que l'esprit ne peut pas s'appliquer à plusieurs choses à la fois^ et à plus forte raison qu'il ne peut pas pénétrer l'infini. Cependant je ne sais par quel caprice des personnes qui n'ignorent pas ceci s'occupent davantage à méditer sur des objets infinis et sur des questions qui demandent une capacité infinie que sur d'autres qui sont à la portée de leur esprit; et pourquoi encore il s'en trouve un si grand nombre d'autres qui, voulant tout savoir, s'appliquent à tant de sciences en même temps qu'ils ne font que se confondre l'esprit et le rendre incapable de quelque science véritable.

Combien y a-t-il de gens qui veulent comprendre la divisibilité de la matière à l'infini, et comment il se peut faire qu'un petit grain de sable contienne autant de parties que toute la terre, quoique plus petites à

Page 1