LIVRE TROISIÈHB
Cependant, la plupart de ceux qui se mettent à l'étude n'y font point tant de façon ; ils ne font point essai de leurs forces ; ils ne consultent point avec eux-mêmes jusqu'où peut aller la portée de leur esprit. C'est une secrète vanité et un désir déréglé de savoir et non pas la raison qui règle leurs études. Ils entreprennent sans la consulter de pénétrer les vérités les plus cachées et les plus impénétrables, et de résoudre des questions qui dépendent d'un si grand nombre de rapports que l'esprit le plus vif et le plus pénétrant ne pourrait en découvrir la vérité avec une entière certitude qu'après plusieurs siècles et un nombre presque infini d'expériences. *
Il y a dans la médecine et dans la morale un trèsgrand nombre de questions de cette nature. Toutes les sciences qui regardent le détail des corps et de leurs qualités particulières, comme des animaux, des plantes des métaux et de leurs qualités propres, sont de ces sciences qui ne peuvent jamais être assez évidentes ni assez certaines, principalement si on ne les cultive d'une autre manière qu'on a fait et si on ne commence par les sciences les plus simples et les moins composées dont elles dépendent. Mais les personnes d'étude ne veulent pas se donner la peine de philosopher par ordre ; ils ne conviennent point de la certitude des principes de physique ; ils ne connaissent point la nature des corps en général ni de leurs qualités; ils en tombent d'accord eux-mêmes. Cependant ils s'imaginent pouvoir rendre raison pourquoi, par exemple, les cheveux des vieillards blanchissent et que leurs dents deviennent noires, et de semblables questions qui dépendent de tant de causes qu'il n'est pas possible d'en donner jamais de raison assurée; car il est nécessaire pour cela de savoir auvrai en quoi consiste la blancheur des cheveux en particulier, les humeurs dont ils sont nourris.
358 RECnERCHE DE LA VERITE.
les filtres qui sont dans le corps pour laisser passer ces humeurs, la conformation delà racine des cheveux ou de la peau où elles passent, et la différence de toutes ces choses dans un jeune homme et dans un vieillard, ce qui est absolument impossible ou du moins très-difficile à connaître.
II. Aristote, par exemple, a prétendu ae pas ignorer la cause de cette blancheur qui arrive aux cheveux des vieillards ; il en a donné plusieurs raisons en différents endroits de ses livres. Mais parce que c'est le génie de la nature, il n'en est pas demeuré là ; il a pénétré bien plus avant. Il a encore découvert que la cause qui rendait blancs les cheveux des vieillards était cell^-là môme qui faisait que quelques personnes et quelques chevaux ont un œil bleu et l'autre d'une autre couleur. Voici ses paroles : ^ETcpoyXauxot Si (juxXterra Y^vovrat xal ot dÉvOpo)irot xat o\ iTTTTot Gtà T^,v auT^v aÎTtav, ^vicep 6 fxiv àvôpcxncoç tto-
Aïo-jTat |jLovov ^ Gela est assez surprenant, mais il n'y a rien de caché à ce grand homme, et il rend raison d'un si grand nombre de choses dans presque tous ses ouvrages de physique que les plus éclairés de ces tempsci croient impénétrables, que c'est avec raison qu'on dit de lui qu'il nous a été donné de Dieu a*fin que nous n'ignorassions rien de ce qui peut être connu. Am/ote/» doctrina est summa veritas, quoniam ejus intellectus fuU finis humani intellecttis, Quare bene dicitur de Mo quod ipse fuit creatiis et datus nobis divina providentia^ ut non ignoremus possibilia sein, Averroès devait môme dire que la divine providence nous avait donné Aristote pour nous apprendre ce qu'il n'est pas possible desavoir. Car il est vrai que ce philosophe ne nous apprend pas seulement les choses que l'on peut savoir; mais puisqu'il le faut croire sur sa parole, sa doctrine étant la
* Lib. V, De fjener. anim.y c. i.