LIVRE TROISIÈME
souveraine vérité, summa veritas, il nous apprend même les choses qu'il est impossible de savoir.
Certainement il faut avoir bien de la foi pour croire ainsi Arislote lorsqu'il ne iious donne que des raisons de logique et qu'il n'explique les effets de la nature que par les notions confuses des sens ; principalement lorsqu'il décide hardiment sur des questions qu'on ne voit pas qu'il soit possible aux hommes de pouvoir jamais résoudrvî. Aussi Aristote prend-il un soin particulier d'avertir qu'il faut le croire sur sa parole ; car c'est un axiome incontestable à cet auteur qu'il faut que le disciple croie, Se? irtaxeueiv tov [xavôavovTa.
Il est vrai que les disciples sont obligés quelquefois de croire leur maître, mais leur foi ne doit s'étendre qu'aux expériences et aux faits; car s'ils veulent devenir véritablement philosophes, ils doivent examiner les raisons de leurs maîtres et ne les recevoir qu'après qu'ils en ont reconnu l'évidence parleurpropre lumière. Mais, pour être philosophe péripapéticien, il est seulement nécessaire de croire et de retenir, et il faut apporter la môme disposition d'esprit à la lecture de cette philosophie qu'à la lecture de quelque histoire ; car si on prend la liberté de faire usage de son esprit et de sa raison, il ne faut pas espérer de devenir grand philosophe ; 8eT Yotp TricrTeueiv tov {xavôavovTa.
Mais la raison pour laquelle Aristote et un très-grand nombre d'autres philosophes ont prétendu savoir ce qui ne se peut jamais savoir, c'est qu'ils n'ont pas bien connu la différence qu'il y a entre savoir et savoir, entre avoir une connaissance certaine et évidente et n'en avoir qu'une vraisemblable; et la raison pourquoi ils n'ont pas bien fait ce discernement, c'est que les sujets auxquels ils se sont appliqués ayant toujours eu plus d'étendue que leur esprit, ils n'en ont ordinairement vu que quelques parties sans pouvoir les em-
brasser toutes ensemble, ce qui suffit biea pour découvrir plusieurs vraisemblances, mais non pas pour découvrir la vérité avec évidence. Outre que.ne cherchant la science que par vanité, et les vraisemblances étant plus propres pour gagner l'estime des hommes que la vérité même, à cause qu'elles sont plus proportionnées à la portée ordinaire des esprits, ils ont négligé de chercher les moyens nécessaires pour augmenter la capacité de l'esprit et lui donner plus d'étendue qu'il n'en a, de sorte qu'ils n'ont pu pénétrer le fond des vérités un peu cachées.
IIl-IV. Les seuls géomètres ont bien reconnu le peu d'élendue de l'esprit ; du moins se sont-ils conduits dans leurs études d'une manière qui marque qu'ils la connaissent parfaitement, surtout ceux qui se sont servis de l'algèbre et de l'analyse que Viète et Descartes ont renouvelée et perfectionnée en ce siècle. Cela paraît en ce que ces personnes ne se sont point avisées de résoudre des difficultés fort composées qu'après avoir connu très-clairement les plus simples dont elles dépendent : ils ne se sont appliqués à la considération des lignes courbes comme des sections coniques qu'après qu'ils ont bien possédé la géométrie ordinaire. Mais ce qui est de particulier aux analystes, c'est que^ voyant que leur esprit ne pouvait pas être en même temps appliqué à plusieurs figures, et qu'il ne pouvait pas môme imaginer des solides qui eussent plus de trois dimensions, quoiqu'il soit souvent nécessaire d'en concevoir qui en aient davantage, ils se sont servis des lettres ordinaires qui nous sont fort familières afin d'exprimer et d'abréger leurs idées. Ainsi l'esprit n'étant point embarrassé ni occupé dans la représentation qu'il serait obligé de se faire de plusieurs figures et d'un nombre infini de lignes, il peut apercevoir tout d'une vue ce qu'il ne lui serait pas possible de voir autre-
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ment, parc& que l'esprit peut pénétrer bien plus avant et s'étendre à beaucoup plus de choses que lorsque sa capacité est bien ménagée.
De sorte que toute l'adresse qu'il y a pour le rendre plus pénétrant et plus étendu consiste, comme nous l'expliquerons ailleurs *, à bien ménager ses forces et sa capacité, ne l'employant pas mal à propos à des choses qui ne lui sont point nécessaires pour découvrir la vérité qu'il cherche, et c'est ce ([u'il faut bien remarquer. Car cela seul fait bien voir que les logiques ordinaires sont plus propres pour diminuer la capacité de l'esprit que pour l'augmenter ; parce qu'il est visible que si on veut se servir, dans la recherche de quelque vérité, des règles qu'elles nous donnent, la capacité de l'esprit en sera partagée, de sorte qu'il en aura moins pour être attentif et pour comprendre toute l'étendue du sujet qu'il examine.
Il paraît donc assez, par ce que Ton vient de dire, que la plupart des hommes n'ont guère fait de réflexion sur la nature de l'esprit, quand ils ont voulu l'employer à la recherche de la vérité ; qu'ils n'ont jamais été bien convaincus de son peu d'étendue et de la nécessité qu'il y a de la bien ménager et môme de l'augmenter, et que cela est une des causes les plus considérables de leurs erreurs et de ce qu'ils ont si mal réussi dans leurs études.
Ce n'est pas pourtant qu'on prétende qu'il y ait eu quelques personnes qui n'aient pas su que leur esprit fût borné et qu'il eût peu de capacité et d'étendue. Tout le monde l'a su sans doute et tout le monde l'avoue, mais la plupart ne le savent que confusément et ne le confessent que de bouche. La conduite qu'ils tiennent dans leurs études dément leur propre confes- -
* Liv. VI, dans la première partie de la Méthode,
36 â RECnERCnE DE LA VÉRITÉ.
sion, puisqu'ils agissent comme s'ils croyaient véritablement que leur esprit n'eût point de bornes, et qu'ils^ veulent pénétrer des choses qui dépendent d'un trèsgrand nombre de causes dont il n'y en a d'ordinaire pas une qui leur soit connue.
Y. Il y a encore un autre défaut assez ordinaire aux personnes d'étude : c'est qu'ils s'appliquent à trop de sciences à la fois, et que, s'ils étudient six heures le jour, ils étudient quelquefois six choses différentes. Il est visible que ce défaut procède de la même cause que les autres dont on vient de parler ; car il y a grande apparence que si ceux qui étudient de cette manière connaissaient évidemment qu'elle n'est pas proportionnée avec la capacité de leur esprit et qu'elle est plus propre pour le remplir de confusion et d'erreur que d'une véritable science, ils ne se laisseraient pas emporter aux mouvements déréglés de leur passion et de leur vanité : car en efiTet ce n'est pas le moyen de la satisfaire, puisque c'est justement le moyen de ne rien savoir.