‹ Œuvres de Malebranche: collationnée sur les meilleurs textes et précédé d'une introductionChapitre 25 sur 241 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

à l'esprit ses faiblesses et ses égarements, aGn qu'il entre dans de justes désirs de s'en délivrer, et qu'il se défasse avec plus de facilité de ses préjugés, on va tâcher de faire une division exacte de ses manières* d'iipercevoir, qui seront comme autant de chefs à chacun desquels on rapportera dans la suite les différentes erreurs auxquelles nous sommes sujets.

L'âme peut apercevoir les choses en trois manières, par V entendement pur, par V imagination, par lessen*.

Elle aperçoit par V entendement pur les choses spirituelles, les universelles, les notions communes, l'idée de la perfection, celle d'un être inOniment parfait, et généralement toutes ses pensées lorsqu'elle les connaît par la réflexion qu'elle fait sur soi. Elle aperçoit même par l'entendement pur les choses matérielles, l'étendue avec ses propriétés; car il n'y a que l'entendement pur qui puisse apercevoir un cercle et un carré parfait, une figure de mille côtés, et choses semblables. Ces sortes de perceptions s'appellent pures intêllections, ou pures perceptions, parce qu'il n'est point nécessaire que l'esprit forme des images corporelles dans le cerveau pour se représenter toutes ces choses.

Par l'imagination, l'âme n'aperçoit que les êtres matériels, lorsqu'étant absents, elle se les rend présents eu s'en formant des images dans le cerveau. C'est de cette manière qu'on imagine toutes sortes de figures, un cercle, un triangle, un visage, un cheval, des villes et des campagnes, soit qu'on les ait déjà vues ou non. Ces sortes de perceptions se peuvent appeler imaginafions, parce que l'âme se représente ces objets en s'en formant des images dans le cerveau; et parce qu'on ne peut pas se former des images des choses spirituelles, il s'ensuit que l'âme ne les peut pas imaginer ; ce que l'on doit bien remarquer.

Enfin l'âme n'aperçoit par les sens que les objets sen-

sibles et grossiers, lorsqu'étanl présents ils font impression sur les organes extérieurs de son corps et que cette impression se communique jusqu'au cerveau, ou, lorsqu'étant absents, le cours des esprits animaux fait dans le cerveau une semblable impression. C'est ainsi qu'elle voit des plaines et des rochers présents à ses yeux, qu'elle connaît la dureté du fer, et la pointe d'une épée, et choses semblables ; et ces sortes de sensations s'appellent sentiments ou sensations.

L'âme n'aperçoit donc rien qu'en ces trois manières; ce qu'il est facile de voir si l'on considère que les choses que nous apercevons sont spirituelles ou matérielles. Si elles sont spirituelles, il n'y a que l'entendement pur qui les puisse connaître ; que si elles sont matérielles, elles seront présentes ou absentes. Si elles sont absentes, l'âme ne se les représente ordinairement que par l'imagination ; mais si elles sont présentes» l'âme peut les apercevoir par les impressions qu'elles font sur ses sens; et ainsi nos âmes n'aperçoivent les choses qu'en trois manières, par l'entendement pur, par l'imagination et par les sens.

On peut donc regarder ces trois facultés comme de certains chefs auxquels on peut rapporter les erreurs des hommes et les causes de ces erreurs, et éviter ainsi la confusion où leur grand nombre nous jetterait infailliblement si nous voulions en parler sans ordre.

Mais nos inclinations et nos passions agissent encore très-fortement sur nous ; elles éblouissent notre esprit par de fausses lueurs, et elles le couvrent et le remplissent de ténèbres. Ainsi nos inclinations et nos passions nous engagent dans un nombre infini d'erreurs lorsque nous suivons ce faux jour et cette lumière trompeuse qu'elles produisent en nous. On doit donc les considérer, avec les trois facultés de l'esprit, comme des sources de nos égarements et de nos fautes, et joindre aux er-

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