‹ Œuvres de Malebranche: collationnée sur les meilleurs textes et précédé d'une introductionChapitre 28 sur 241 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

péché et sortant des mains de Dieu, ne trouvât plus de plaisir dans les biens les plus solides que dans les autres. Ainsi, puisque Dieu l'avait créé pour Taimer, et que Dieu était son vrai bien, on peut dire que Dieu se faisait goûter à lui, qu'il le portait à son amour par un sentiment de plaisir, et qu'il lui donnait des satisfactions intérieures dans son devoir qui contre-balançaient les plus grands plaisirs des sens, lesquelles, depuis le péché, les hommes ne ressentent plus sans une grâce particulière.

Cependant, comme il avait un corps que Dieu voulait qu'il conservât et qu'il regardât comme une partie de lui-même, il lui faisait aussi sentir par les sens des plaisirs semblables à ceux que nous ressentons dans l'usage des choses qui sont propres pour la conservation de la vie.

On n'ose pas décider si le premier homme, avant sa chute, pouvait s'empêcher d'avoir des sensations agréables ou désagréables dans le moment que la partie principale de son cerveau était ébranlée par l'usage actuel des choses sensibles. Peut-être avait-il cet empire sur soi-même, à cause de sa soumission à^Dieu, quoiqu'il paraisse plus vraisemblable de penser le contraire ; car, encore qu'Adam pût arrêter les émotions des esprits et du sang, et les ébranlements du cerveau que les objets excitaient en lui, à cause qu'étant dans l'ordre, il fallait que son corps fût soumis à son esprit, cependant il n'est pas vraisemblable qu'il eût pu s'empêcher d'avoir les sensations des objets dans le temps qu'il n'eût point arrêté les mouvements qu'ils produisaient dans la partie de son corps à laquelle son âme était immédiatement unie ; car l'union de l'âme et du corps consistant principalement dans un rapport mutuel des sentiments avec les mouvements des organes, il semble qu'elle eût été plutôt arbitraire que naturelle

si Adam eût pu ne rien sentir lorsque la principale partie de son corps recevait quelque impression de ceux qui Tenvironnaient. Je ne prends toutefois aucun parti sur ces deux opinions.

Le premier homme ressentait donc du plaisir dans ce qui perfectionnait son corps comme il en sentait dans ce qui perfectionnait son âme; et, parce qu'il était dans un état parfait, il éprouvait celui de Tâoie beaucoup plus grand que celui du corps. Ainsi il lui était infiniment plus facile de conserver sa justice qu'à nous sans la grâce de Jésus-Christ, puisque sans elle nous ne trouvons plus de plaisir dans notre devoir. Il s'est toutefois laissé malheureusement séduire ; il a perdu cette justice par sa désobéissance *. Ainsi le principal changement qui lui est arrivé, et qui causé tout le désordre des sens et des passions, c'est que, par une juste punition, Dieu s'est retiré de lui et qu'il n'a plus voulu être son bien, ou plutôt qu'il ne lui a plus fait sentir ce plaisir qui lui marquait qu'il était son bien ; de sorte que les plaisirs sensibles qui ne porlent qu'aux biens du corps étant demeurés seuls, et n'étant plus contre-balancés par ceux qui le portaient auparavant à son véritable bien, l'union étroite qu'il avait avec Dieu s'est étrangement affaiblie, et celle qu'il avait avec son corps s'est beaucoup augmentée. Le plaisir sensible, étant le maître, a corrompu son cœur en l'attachant à tous les objets sensibles, et la corruption de son cœur a obscurci son esprit en le détournant de la lumière qui Téclaire et le portant à ne juger de toutes choses que selon le rapport qu'elles peuvent avoir avec le corps.

Mais, dans le fond, on ne peut pas dire que le changement soit fort grand du côté des sens ; car, de même

* S. Grég» liom. 39, sur les Évangiles.

que si deux poids étant en équilibre dans une balance, je venais à en ôter quelqu'un, l'autre la ferait trébucher de son côté sans aucun changement de la part du premier poids, puisqu'il demeure toujours le même, ainsi, depuis le péché, les plaisirs des sens ont abaissé l'âme vers les choses sensibles par le défaut de ces délectations intérieures qui contre-balançaient avant le péché l'inclination que nous avons pour les biens du corps, mais sans un changement aussi considérable de la part des sens qu'on se l'imagine ordinairement.

Voici la seconde manière d'expliquer les désordres du péché, laquelle est certainement plus raisonnable que celle que nous venons de dire. Elle en est beaucoup différente, parce que le principe en est différent, mais cependant ces deux manières s'accordent parfaitement pour ce qui regarde les sens.

Étant composés d'un esprit et d'un corps, nous avons deux sortes de biens à rechercher, ceux de l'esprit et ceux du corps. Nous avons aussi deux moyens de reconnaître qu'une chose nous est bonne ou mauvaise : nous pouvons le reconnaître par l'usage de l'esprit seul et par l'usage de l'esprit joint au corps; nous pouvons reconnaître notre bien par une connaissance claire et évidente; nous le pouvons aussi reconnaître par un sentiment confus. Je reconnais, par la raison que la justice est aimable; je sais aussi par le goût qu'un tel fruit est bon. La beauté de la justice ne se senL pas; la bonté d'un fruit ne se connaît pas. Les biens du corps ne méritent pas l'application d'un esprit que Dieu n'a fait que pour lui. Il faut donc que l'esprit reconnaisse de tels biens sans examen et par la preuve courte et incontestable du sentiment. Les pierres ne sont pas propres à la nourriture : la preuve en est convaincante, et le seul goût en a fait tomber d'accord tous les hommes.

36 RECnCRCnE DE LA VÉRITÉ.

Le plaisir et la douleur sont donc les caractères aaturels et incontestables du bien et du mal, je l'avoue ; mais ce n'est que pour ces choses-là seulement, qui, ne pouvant être par elles-mêmes ni bonnes ni mauvaises, ne peuvent aussi être reconnues pour telles par une connaissance claire et évidente ; ce n'est que pour ces choses-là seulement, qui, élantau-dessous de l'esprit, ne peuvent ni le récompenser ni le punir. Enfin ce n'est que pour ces choses-là seulement, qui ne raé-r ritent pas que l'esprit s'occupe d'elles, et desqueil^ Dieu ne voulant pas que l'on s'occupe, il ne nous porte à elles que par instinct^ c'est-à-dire par des senlioienU agréables ou désagréables.

Mais pour Dieu, qui seul est le vrai bien de Tesprit, qui seul est au-dessus de lui, qui seul peut le récompenser en mille façons différentes, qui seul est digne de son application, et qui ne craint point que ceus qui le connaissent ne le trouvent point aimable, il ne se contente pas d'être aimé d'un amour aveugle et d'un amour à' instinct^ il veut être aimé d'un amour éclairé et d'un amour de choix.

Si l'esprit ne voyait dans les corps que ce qui y est véritablement, sans y sentir ce qui n'y est pas, il ne pourrait les aimer ni s'en servir qu'avec beaucoup de peine. Ainsi il est con^me nécessaire qu'ils paraissent agréables en causant des sentiments qu'ils n'ont paa. Mais il n'en est pas.de même de Dieu : il suffit qu'on le voie tel qu'il est afin qu'on se porte à l'aimer, et il n'est point nécessaire qu'il se serve de cet instinct de plaisir comme d'une espèce d'artifice pour s'attirer de l'amour sans le mériter.

Les choses étant ainsi, on doit dire qu'Adam n'était point porté à l'amour de Dieu et aux choses de son devoir par un plaisir prévenant *, parce que la connais-

* Voy. les Éclaircissements,

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