‹ Œuvres de Malebranche: collationnée sur les meilleurs textes et précédé d'une introductionChapitre 53 sur 241 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Des erreurs touchant les qualités sensibles. — I.^ Distinction de l'âme et du corps. II. — Explication des organes des sens. — III. A quelle partie du corps l'âme est immédiatement unie. — IV. Ce que les objets font sur les corps. — V. Ce qu'ils produisent dans l'âme, et les raisons pour lesquelles Tâme n'aperçoit point les mouvements des fibres du corps. — VI. Quatre choses que l'on confond dans chaque sensation.

Nous avons va, dans les chapitres précédents, que les jugements que nous formons sur le rapport de nos yeux touchant retendue, la figure et le mouvement, ne sont jamais exactement vrais : cependant il faut tomber d'accord qu'ils ne sont pas entièrement faux ; ils renferment au moins cette vérité, qu'il y a hors de nous de l'étendue, des figures et des mouvements quels qu'ils soient.

Il est vrai que nous voyons souvent des choses qui ne sont point et qui ne furent jamais, et que nous ne devons pas conclure qu'une chose soit hors de nous de cela seul que nous la voyons hors de nous. Il n'y a point de liaison nécessaire entre la présence d'une idée à l'esprit d'un homme et l'existence de la chose que cette idée représente, et èe qui arrive à ceux^qui dorment ou qui sont en délire le prouve suffisamment. Mais cependant on peut assurer qu'il y a ordinairement hors de nous de l'étendue, des figures et des mouvements lorsque nous en voyons. Ces choses ne sont point seulement imaginaires, elles sont réelles, et nous

Tie nous trompons point de croire qu'elles ont une existence réelle et indépendante de notre esprit, quoiqu'il soit très difficile de le prouver démonstrative ment*.

Il est donc constant que les jugements que nous faisons touchant l'étendue, les figures et les mouvements des corps, renferment quelque vérité ; mais il n'en est pas de môme de ceux que nous faisons touchant la lumière, les couleurs, les saveurs, les odeurs et toutes les autres qualilés sensibles ; car la vérité ne s'y rencontre jamais, comme nous Talions faire voir dans le reste de ce premier livre.

On ne sépare point ici la lumière d'avec les couleurs, parce qu'on ne les croit pas fort différentes e^ qu'on ne les peut expliquer séparément. L'on sera môme obligé de parler des autres qualités sensibles en général en môme temps que l'on traitera de ces deuxci, parce qu'elles s'expliqueront par les mômes principes. Jl faut apporter beaucoup d'attention aux choses qui suivent ; car elles sont de la dernière conséquence, et bien différentes pour leur utilité de celles qui ont procédé.

T. Je suppose d'abord qu'on sache bien distinguer l'àme du corps par les attributs positifs et par les propriétés qui conviennent à ces deux substances. Le corps n'est que l'étendue en longueur, largeur et profondeur, et toutes ses propriétés ne consistent que dans le repos et le mouvement, et dans une infinité de figures différentes ; car il est clair : 1° que l'idée de l'étendue représente une substance, puisqu'on peut penser à l'étendue sans penser à autre chose ; 2° et cette idée ne peut représenter que dçs rapports de dis-

* Voy. les Eclaire,

• Enti\ sur la Métapiu ' Entr, n. 1, 2.

8 4 R£Cn£RCHE DE LA VÉRITÉ.

lance ou successifs ou permanents, c'est-à-dire des mouvements et des figures. Comme on ne se trompe point quand on ne croit que ce qu'on conçoit, il ne faut attribuer aux corps que les propriétés que je viens de dire. L'âme, au contraire, c'est ce moi qui pense, qui sent, qui veut : c'est la substance où se trouvent toutes les modifications dont j'ai sentiment intérieur, et qui ne peuvent subsister que dans l'âme qui les sent. Ainsi il ne faut attribuer à l'âme aucune propriété différente de ses diverses pensées. Je suppose donc que l'on sache bien distinguer l'âme du corps ; que si ce que je viens de dire ne suffit pas pour faire sentir la différence de ces deux substances, on peut lire et méditer quelques endroits de saint Augustin, comme le chapitre iO du livre de la Trinité, les chapitres 4 et i 4 du livre de la Quantité de l'âme, ou les Méditations de M. Descartes, principalement ce qui regarde la dis • tinction de l'âme et du corps; ou enfin le sixième discours du Discernement de l'âme et du corps, de ilL, de Gordemoy.

II. Je suppose aussi qu'on sache l'anatomie des organés des sens, et qu'ils sont composés de petits filets qui ont leur origine dans le milieu du cerveau ; qu'ils se répandent dans tous nos membres où il y a du sen-. liment, et qu'ils viennent enfin aboutir, sans aucune' interruption, jusqu'aux parties extérieures du corps ; que, pendant que l'on veille et qu'on est en santé, on ne peut en remuer un bout que l'autre ne se remue en môme temps, à cause qu'ils sont toujours un peu bandés ; de même qu'il arrive à une corde bandée, de laquelle on ne peut remuer une partie sans que l'autre soit ébranlée.

Il faut aussi savoir que ces filets peuvent être remués en deux manières, ou bien par le bout qui est hors du cerveau, ou par le bout qui est dans le cerveau. Si ces

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