LIVRE PREMIER
ment du plus et du moins, mais qu'il diffère essentiellement.
Voilà la première démarche que cette personne ferait; car sans doute il ne peut juger que le miel et le sel diffèrent essentiellement que parce qu'il trouve que les apparences de l'un diffèrent essentiellement de celles de l'autre, c'est-à-dire que les sensations qu'il a du miel diffèrent essentiellement de celles qu'il a du sel, puisqu'il n'en juge que par l'impression qu'ils font sur les sens. Il regarde donc ensuite sa conclusion comme un nouveau principe duquel il tire d'autres conclusions en cette sorte.
m. Puis donc que le miel et le sel et les autres corps naturels diffèrent essentiellement les uns des autres, il s'ensuit que ceux-là se trompent lourdement qui nous veulent faire croire que toute la différence qui s(^ trouve entre ces corps ne consiste que dans la différente configuration des petites parties qui les composent. Car puisque la Ogure n'est point essentielle aux différents corps, que la Ggure de ces petites parties qu'ils imaginent dans le miel change, le miel demeurera toujours miel, quand même ces parties auraient la figure des petites parties du sel. Ainsi, il faut de nécessité qu'il se trouve quelque substance qui, étant jointe à la matière première commune à tous les différents corps, fasse qu'ils différât essentiellement les uns des autres.
Voilà la seconde démarche que ferait cet homme, et l'heureuse découverte des formes substantielles : cq^ substances fécondes qui font tout ce que nous voyons dans la nature, quoiqu'elles ne subsistent que dans l'imagination de notre philosophe. Mais voyons les propriétés qu'il va libéralement donner à cet être de son invention, car il ôtera sans doute à toutes les autres substances les propriétés qui leur sont les plus essentielles pour l'en revêtir.
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lY. Puis doDC qu'il se trouve dans chaque corps naturel deux substances qui le composent. Tune qui est commune au miel et au sel et à tous les autres corps, et Tautre qui fait que le miel est miel, que le sel est sel, et que tous les autres corps sont ce qu'ils sont, il s'ensuit que la première, qui est la matière, n'ayant point de contraire et étant indifférente à toutes les formes, doit demeurer sans force et sans action, puisqu'elle n'a pas besoin de se défendre. Mais pour les autres, qui sont les formes substantielles, elles ont besoin d'être toujours accompagnées de qualités et de facultés pour les défendre. Il faut qu'elles soient toujours sur leurs gardes, de peur d'être surprises; qu'elles ^travaillent continuellement à leur conservation, à étendre leur domination sur les matières voisines, et à pousser leurs conquêtess le plus avantqu'elles pourront, parce que si elles étaient sans force, ou si elles manquaient d'agir, d'autres formes les viendraient surprendre et les anéantiraient aussitôt. Il faut donc qu'elles combattent toujours, et qu'elles nourrissent ces antipathies et ces haines irréconciliables contre ces formes ennemies qui ne cherchent qu'à les détruire.
Que s'il arrive qu'une forme s'empare de la matière d'une autre, que la forme de cadavre, par exempt, s'empare du corps d'un chien, il ne faut pas que cette forme se contente d'anéantir la forme du chien, il &ut que sa haine se satisfasse dans la destruction de toutes les qualités qui ont suivi le parti de son ennemie. Il faut aussitôt que le poil du cadavre soit blanc d'une blancheur de création nouvelle; que son sang soit rouge d'une rougeiir qui ne soit point suspecte ; qae tout ce corps soit couvert de qualités fidèles à leur maîtresse, et qu'elles la défendent selon le peu de forces qu'ont les qualités d'un corps mort, qui doivent bientôt périr à leur toijr. Mais parce qu'on ne peut pas
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toujours combattre et que toutes choses ont un lieu de repos, il faut sans doute que le feu, par exemple, ait son centre, où il tâche toujours d'aller par sa légèreté et par son inclination naturelle, afin de se reposer, de ne brûler plus, et de quitter même sa chaleur qu'il ne gardait ici-bas que pour sa défense.
Voilà une petite partie des conséquences que Ton tire de ce dernier principe, qu'il y a des formes substantielles, lesquelles conséquences on a fait conclure à notre philosophe avec un peu trop de liberté, car d'ordinaire les autres disent ces mêmes choses plus sérieusement qu'il n'a fait ici.
Il y a encore une infinité d'autres conséquences que tire tous les jours chaque philosophe, selon son humeur et son inclination, selon la fécondité ou la stérilité de son imagination ; car ce ne sont que ces choses qui les font différer les uns des autres.
On ne s'arrête point ici à combattre ces substances chimériques, d'autres personnes les ont assez examinées. Us ont assez fait voir que les formes substantielles ne furent jamais dans la nature, et qu'elles servent à tirer un très- grand nombre de conséquences fausses, ridicules et même contradictoires. On se contente d'avoir reconnu leur origine dans l'esprit de l'homme, et qu'elles doivent ce qu'elles sont aujourd'hui à ce préjugé commun à tous les hommes que les sensations sont dans les objets qu'ils sentent *. Car si l'on considère avec un peu d'attention ce que nous avons déjà dit, savoir, qu'il est nécessaire pour la conservation du corps que nous ayons des sensalions essentiellement diff'érentes, quoique les impressions que les objets font sur notre corps ne différent que très-peu, on verra clairement que c'est à tort qu'on s'imagine de si grandes difi'érences dans les objets de nos sens.
1 Cb. 10, art. &.
Mais il faut que je dise ici en passant qu'on ne lrouv(> rien à redire à ces termes de furme et de différencia essentielle. Le miel est sans doute miel par sa forme et c'est ainsi qu'il diffère essentiellement du sel ; mais cette forme ou cette différence essentielle ne consiste que dans la différente configuration de ses parties. C'est cette différente configuration qui fait que le miel est miel et que le sel est sel ; et quoiqu'il ne soit qu'accidentel à la matière en général d'avoir la configuration des parties du miel ou du sel, et ainsi d'avoir la forme du miel ou du sel, on peut dire cependant qu'il est essentiel au miel et au sel, pour être ce qu'ils sont, d'avoir une telle ou telle configuration dans leurs parties : de même que les sensations de froid, de chaud, du plaisir et de la douleur ne sont point essentielles à l'âme, mais seulement à l'âme qui les sent^ parce que c'est par ces sensations qu'elle est appelée à sentir du chaud, du froid, du plaisir et delà douleur.