CHAPITRE XVII
I. Autre exemple tiré de la morale, lequel fait voir que nos sens ne nous offrent que de fa ix biens. — II. Qu'il n*y a que Dieu qui soit notre bien. — III. Origine des erreurs des épicuriens et de^ stoïciens.
On a rapporté des preuves qui font, ce me semble, assez voir que ce préjugé, que nos sensatiom sont dans les objets est un principe très-fécond en erreurs dans la physique» Il en faut maintenant apporter d'autres tirées de la morale, dans laquelle ce même préjugé joint avec celui-ci, que les objets de nos sens sont les véritables causes de nos sensations^ est aussi très-dangereux.
1. 11 n'y a rien de si commun dans le monde que de voir des personnes qui s'attachent aux biens sensibles : les uns aiment la musique, les autres la bonne chère, «t d'autres enûn sont passionnés pour d'autres choses. Or voici à peu près de quelle manière ils doivent avoir raisonné pour s'être persuadé que tous ces objets sont des biens. Toutes ces saveurs agréables qui nous plaisent dans les festins, ces sons qui flattent l'oreille et €es autres plaisirs que nous sentons en d'autres occasions, sont sans doute renfermés dans les objets sensibles^ ou tout au moins ces objets nous les font sentir, et nous ne pouvons les goûter que par leur moyen. Or il n'est pas possible de douter que le plaisir ne soit bon, que la douleur ne soit mauvaise : nous en sommes intérieurement convaincus ; et par conséquent les objets de
nos passions sont des biens très-réels, auxquels nous devons nous attacher pour être heureux.
Yoilà le raisonnement que nous faisons d'ordinaire presque sans y penser. Ainsi, c'est à cause que nous croyons que nos sensations sont dans les objets, ou bien que les objets ont en eux-mêmes le'pouvoir de nous les faire sentir, que nous considérons comme nos biens des choses au-dessus desquelles nous sommes infiniment élevés, qui ne peuvent au plus agir que sur nos corps et produire quelques mouvements dans leurs fibres ; mais qui ne peuvent jamais agir sur nos âmes, ni nous faire sentir du* plaisir ou de la douleur ^
II. Certainement, si ce n'est pas notre âme qui agit sur elle-même à l'occasion de ce qui se passe dans le corps, il n'y a que Dieu seul qui ait ce pouvoir; et si ce n'est point elle qui se cause du plaisir ou de la douleur selon la diversité des ébranlements des fibres de son corps, comme il y a toutes les apparences, puisqu'elle sent du plaisir et de la douleur sans qu'elle y consente, je ne connais point d'autre main assez puissante pour les lui faire sentir que celle de l'auteur de la nature.
En effet, il n'y a que Dieu qui soit notre véritable bien. Il n'y a que lui qui puisse nous combler de tous les plaisirs dont nous sommes capables. Ce n'est que dans sa connaissance et dans son amour qu'il a résolu dç nous les faire sentir; et ceux qu'il a attachés aux mouvements qui se passent dans notre corps afin que nous eussions soin de sa conservation, sont très-petits, trèsfaibles et de très-peu de durée, quoique, dans l'état oii le péché nous a réduits, nous en soyons comme esclaves. Mais ceux qu'il fera sentir à ses élus dans le ciel seront infiniment plus grands, puisqu'il nous a faits pour le connaître et pour l'aimer. Car enfin l'ordre deman-
1 J'expliquerai, dans le dernier livre, en quel sens les objets agifsent sur le corps.