‹ Œuvres de Malebranche: collationnée sur les meilleurs textes et précédé d'une introductionChapitre 76 sur 241 · LIVRE PRI£MIER · texte numérisé non relu

LIVRE PRI£MIER

dani que Ton ressente de plus grands plaisirs lorsqu'on possède de plus grands biens, puisque Dieu esl infiniment au-dessus de toutes choses, le plaisir de ceux qui le posséderont surpassera cerlainenieat tous les plaisirs.

III. Ce que nous venons de dire de la cause de nos erreurs à l'égard du bien, fait assez connaître la fausseté des opinions qu'avaient les stoïciens et les épicuriens touchant le souverain bien. Les épicuriens le mettaient dans le plaisir ; et parce qu'on le sent aussi bien dans le vice que dans la vertu, et même plus ordinairement dans le premier que dans l'autre, on a cru communément qu'ils se laissaient aller à toutes sortes de voluptés.

Or, la première cause de leur erreur est que, jugeant faussement qu'il y avait quelque chose d'agréable dans les objets de leurs sens, ou qu'ils étaient les véritables causes des plaisirs qu'ils sentaient ; étant outre cela convaincus, par le sentiment intérieur qu'ils avaient d'eux-mêmes, que le pl£^isir était un bien pour eux^ au moins pour le temps qu'ils en jouissaient, ils se laissaient aller à toutes les passions, desquelles ils n'appréhendaient point de souffrir quelque incommodité dans la suite. Au lieu qu'ils devaient considérer que le plaisir que l'onsent dans les choses sensibles ne peut être dans ces choses comme dans leurs véritables causes ni d'une autre manière, et par conséquent que les biens sensibles ne peuvent être des biens à l'égard de notre âme, et le reste que nous avons expliqué.

Les stoïciens, persuadés au contraire que les plaisirs sensibles n'étaient que dans le corps et pour le corps, et que l'âme devait avoir son bien particulier, mettaient le bonheur dans la vertu. Or, voici la source de leurs erreurs.

C'est qu'ils croyaient que le plaisir et la douleur sen- III. . is

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sibles n'étaient point dans Tâme, mais seulement dans le corps; et ce faux jugement leur servait ensuite de principe pour d'autres fausses conclusions^ comme : que la douleur n'est point un mal, ni le plaisir un bien; que les plaisirs des sens ne sont point bons en euxmêmes; qu'ils sont communs aux bommes et aux bêtes, etc. Cependant il est facile de voir que, quoique les épicuriens et les stoïciens aient eu tort ea bien des cboses, ils ont eu raison en quelques-unes. Car le bonheur des bienheureux ne consiste que dans une vertu accomplie, c'est-à-dire dans la connaissance et l'amour de Dieu, et dans un plaisir très-doux qui les accompagne sans cesse.

Retenons donc bien que les objets extérieurs ne renferment rien d'agréable ni de fâcheux, qu'ils ne sont point les causes de nos plaisirs, que nous n'avons point de sujet de les craindre ni de les aimer ; mais qu'il n'y a que Dieu qu'il faille craindre et qu'iP faille aimer, conime il n'y a que lui qui soit assez puissant pour nous )3unir et pour nous récompenser, pour nous faire sentir du plaisir et de la douleur ; enfin que ce n'est qu'en Dieu et que de Dieu que nous devons espérer les plaisirs, pour lesquels nous avons une inclination si forte, si naturelle et si juste.

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