II INTRODUCTION
succès, et ne tarda pas à rabandonner. Le seul fruit qu'il en retira fut de pouvoir lire l'Ecriture dans le texte. Malgré son dégoût et son aversion pour l'érudition en général, il était fort versé dans la connaissance des Écritures et des Pères ; il trouvait là des pensées trop analogues à ses propres sentiments pour n'en pas faire sa lecture et son occupation habituelle , et quand plus tard, ayant ouvert par hasard les ouvrages de Descartes, il se livra et se remit entre ses mains, ce fut en réservant sa confiance filiale pour les vérités de la foi, et à condition de demeurer uni de cœur et d'âme à la tradition de l'Église et à la foi catholique *.
Personne n'ignore que ce fut en lisant le Traité de VHomme que Malebranche se trouva lui-même. Cet ouvrage de Descartes est bien loin de compter aii rang de ses chefs-d'œuvre, et Descartes lui-même semble l'avoir jugé ainsi, puisqu'il ne l'acheva point; mais Malebranche, qui entrait par cette voie dans le cartésianisme, fut si frappé de cette liberté d'esprit, de cette parfaite indépendance, de cette méthode toute nouvelle de conduire l'esprit par l'évidence de la raison, sans blesser l'autorité de la foi; il découvrit dans la conduite de l'ouvrage des principes si lumineux et d'une application à la fois si générale et si simple ; enfin il se sentit attiré par une vocation si irrésistible vers l'étude de la nature humaine, qu'il lui prit des battements de cœur qui, plus d'une fois,
* Sixième Entr,^ 1.
INTRODUCTION. Ill
robligèrent d'interrompre sa lecture^ Dès ce moment il ne fut plus question de grec ni d'hébreu, et Malebranche appartint sans réserve à la philosophie ; non pas à cette philosophie de l'école qui régnait alors, toute nourrie d'érudition et plus occupée de s'accorder avec Aristote qu'avec le bon sens, mais à la philosophie cartésienne, n'ayant pourpoint de départ que l'observation et pour règle que l'évidence. 11 s'appropria en peu de temps toute la doctrine de son nouveau maître ; et il disait que si les ouvrages de Descartes venaient à être perdus, il se faisait fort de les rétablir.
On peut dire que la philosophie de Descartes, qui certes n'a pas été improvisée, a pourtant été faite d'un seul coup, tant il y a de persévérance et d'opiniâtreté dans le génie du maître. On sent, à n'en pouvoir douter, que tout est de lui dans cet édifice, et qu'il en a été, comme il le dit, le seul architecte. C'est un esprit absolu et tout d'une pièce, qui défie les objections et les méprise. 11 est déjà tout entier dans son premier mot. Par opposition aux philosophes de l'école, touchés d'un si grand respect pour les opinions reçues, Descartes commence par le doute méthodique ; et le doute méthodique, qu'estce, sinon la proscription de toute autorité et un appel à la raison individuelle ^ ? Quand Descartes admet ensuite pour première vérité sa propre exis-
1 Descartes, troisième Règle pour la Direction de l'esprit. Méd.j C.