‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 32 sur 33 · XIV. Ariste. — Assurément, Théotime, que Dieu · texte numérisé non relu

XIV. Ariste. — Assurément, Théotime, que Dieu

,ait voulu figurer Jésus-Christ par les changements des

insçctes, cela saute aux yeux. Un ver est méprisable

et impuissant; voilà Jésus-Christ méprisé : « Ëgo au-

(( tem sum vermis, et non homo,opprobriumhominum

<( et abjectio plebis'; » le voilà chargé de nos infirmités

et de nos langueurs : a Terè languores nostros ipse tu-

(» lit'.» Un ver s'enferme dans son tombeau, et ressuscite

ijuelque temps après sans se corrompre. Jésus Christ

meurt et ressuscite, sans que son corps ait été sujet à

Ja corruption : « Neque caro ejus vidit corruptio-

« nem*. » Le ver ressuscité a un corps, pour ainsi

dire, tout spirituel. Il ne rampe point, il vole. Il ne se

» nourrit plus de pourriture; il ne fait que sucer des fleurs.

Il n'a plus rien de méprisable; on ne peut pas être plus

magnifiquement pâté. De même Jésus-Christ ressuscité

1 Entretien IX, n. 6.

3 /iai., 53.

*ild., 2, 21. ..,,..

est comblé de gloire. 11 s'élève dans les cieux. 11 ne rampe point, pour ainsi dire, dans la Judée de bourgade en bourgade . Il n'est plus sujet à la lassitude et aux autres infirmités de sa vie laborieuse. Il gouverne toutes les nations, et les peut briser comme un pot de terre, dit rÉcrilure *• La souveraine puissance lui a été donnée dans le ciel et sur la terre. Peut-on dire que ce parallèle soit arbitraire? Assurément il est naturel.

Théodore. — Vous oubliez, Ariste, des rapports trop justes pour être négligés.

Ariste. — Qui sont-ils?

Théodore. — Ces vers avant leur transformation croissent toujours. Mais les mouches, les papillons, et généralement tout ce qui vole après avoir été ver, tout ce qui a été transformé demeure toujours dans le môme état.

Ariste. — C'est que sur la terre on peut mériter sans cesse, et que dans le ciel on demeure tel qu'on est.

Théodore. — J'ai remarqué que les insectes n'engendrent point qu'ils ne soient ressuscites, et, pour ainsi dire, glorifiés.

Ariste. — Vous avez raison. C'est que Jésus-Christ n'a envoyé le Saint-Esprit à son Église, il ne l'a rendue féconde qu'après yd résurrection et qu'il est entré en possession de sa gloire. « Nondum erat Spiritus dalus, « dit saint Jean*, quia Jésus nondum erat glorificatus; » et Jésus-Christ lui-même : « Expedit vobis ut ego va- « dam. Si enim non abiero, Paracletus non veniet ad « vos. Si autem abiero, mittam eum ad vos >. » Je ne • m'étonne plus que Dieu ait fait un si grand nombre d'insectes.

Théodore. — Si Dieu se plaît, Théolime, dans son

^Ps, 110.

* S. Jean, 7, 39.

^ S, Jean, 16, 7.

ouvrage, c'est qu'ilyvoitpartoutsonfils bien- aimé; car nous-mêmes nous ne sommes agréables à Dieu qu'autant que nous sommes des expressions de Jésus-GhrisL La matière, par les modalités dont elle est capable, ne peut pas exprimer exactement les dispositions intérieures de l'âme sainte de Jésus, sa charité, son humilité, sa patience. Mais elle peut fort bien imiter les divers états où son corps adorable s'est trouvé. Et je pense que l'arrangement de la matière, qui figure Jésus-Christ et son Église, honore davantage Tamour du Père pour le Fils, que tout autre arrangement n'honore sa sagesse et ses autres attributs.

Abiste, — Peut-être môme que c'est dans les dispositions de la matière propres à figurer Jésus-Christ qu'il y a le plus d'art et d'intelligence; car qu'un animal vivant se fasse un tombeau et s'y renferme pour en ressusciter glorieux, peut-on concevoir une mécanique plus admirable que celle par laquelle ces mouvementslà s'exécutent?

Théotime. — J'entre tout à fait dans vos sentiments. El je crois de plus, Théodore, que Dieu a figuré môme par les dispositions des corps celles de l'âme sainte de Jésus, et principalement Texcèsde son amour pour son Église; carsaint,Paul* nous apprend que cette passion violente de l'amour, qui fait qu'on quitte avec joie son père et sa mère pour sa femme, est une figure de l'excès de l'amour de Jésus-Christ pour son épouse. Or, quoique les animaux, à parler en rigueur, soient incapables d'amour, ils exprirtient par leurs mouvements cette grande passion et conservent leur espèce à peu près comme les hommes. Ils figurent donc naturellement cet amour violent de Jésus-Christ, qui l'a porté à ré- ' pandre son sang pour son Église, En effet, pour expri-

» Eph.,5,

mer fortement et vivement la folie de la croix, Tanéantissementdu fils de Dieu, l'excès de sa charité pour les hommes, il fallait, pour ainsi dire, une passion aveugle et folle, une passion qui ne garde nulle mesure. - Arisïe. — Admirons donc la sagesse incompréhensible du Créateur dans les rapports merveilleux qu'il a mis entre ses ouvrages^ et ne regardons point comme des créatures inutiles celles qui peut-être ne nous font ni bien ni mal; elles rendent l'ouvrage de Dieu plus parfait; elles expriment les perfections divines; elles figurent Jésus-Christ. Voilà ce qui fait leur excellence et leur beauté.

Théodore. — Admirons, Ariste. Mais puisque Dieu .n"aime ses créatures qu'à proportion du rapport qu'elles ont avec ses perfections, qu'autant qu'elles sont des expressions de son fils, soyons parfaits comme notre Père céleste est parfait, et formons-nous sur le modèle qu'il, nous a donné en son fils. Ce n'est pas assez à des Chrétiens de figurer Jésus-Christ comme les animaux et les êtres matériels, ni même comme Salomon par les dehors d'une gloire éclatante. 11 faut imiter ses vertus^ celles qu'il a pratiquées dans sa vie humiliante et pénible, celles qui nous conviennent tant que nous rampons sur la terre : Sachant bien qu'une nouvelle vie nous est réservée dans le ciel, d'où nous attendons notre transformation glorieuse. « Nostra conversatio in cœlis est, « dit saint Paui^, unde eliam Salvatorem expectamus (( Dominum nostrum Jesum jGhristum, qui reforma- ' « bit corpus hurnilitatis nostrse ceniiguratum corpori . « claritatissuœ.))

iP/ii7., 3, 20, 2?.

De la Providence divine dans les lois de l'union de l'âme et du corps, et que Dieu nous unit par elles à tous ses ouvrages Des lois de l'union de l'esprit avec la raison. C'est par ces deux sortes de lois que se forment les sociétés. Comment Dieu par les anges

. distribue aux hommes les biens temporels, et par Jésus-Christ la grâce intérieure et toutes sortes de biens. De la généralité de la Providence.

Ariste. •— Ah! Théodore, que Dieu est admirable dans ses œuvres ! que de profondeur dans ses desseins! que de rapports, que de combinaisons de rapports il a fallu comparer, pour donner à la matière cette première impression qui a formé l'univers avec toutes ses parties, non pour un moment, mais pour tous les siècles ! Que de sagesse dans la subordination des causes, dans l'enchaînement des etlets, dans l'union de tous les corps dont le monde est composé, dans les combinaisons infinies,. non-seulement du physique avec le physique, mais du physique avec le moral, et de l'un et de l'autre avec le surnaturel !

Théodore. — Si le seul arrangement de la lûatière, si les effets nécessaires de certaines lois du mouvement très-simples et très-générales, nous paraissent quelque chose de si merveilleux, que devons-nous penser des diverses sociétés qui s'établissent et se conservent en conséquence des lois de l'union de l'âme et du corps; que jugerons-nous du peuple Juif, et de sa religion, et

t98 ENTRETIENS SUR LA MÉTAPHYSIQUE.

enfin de l'Église de Jésus-Christ? Que penserions-nous, mon cherÂriste, delà céleste Jérusalem, si nous avions une idée claire de la nature des matériaux dont sera construite cette sainte cilé, et que nous pussions juger de Tordre et du concert de toutes les parties qui la composeront? Car enfin, si avec la plus vile des créatures, avec la matière. Dieu a fait un monde si magnifique, quel ouvrage sera-ce que le temple du vr^i Salomon, qui ne sera construit qu'avec des intelligences? C'est le choc des corps qui détermine l'efficace des lois naturelles ; et cette cause occasionnelle, tout aveugle et simple qu'elle est, elle produit, par la sagesse de la providence du Créateur, une infinité d'ouvrages admirables. Quelle sera donc, Ariste, la beauté de la maison de Dieu, puisque c'est une nature intelligente, éclairée de la sagesse éternelle, et subsistant dans cette même sagesse; puisque c'est Jésus-Christ, comme je vous dirai bientôt, qui détermine l'efficace des lois surnaturelles par lesquelles Dieu exécute cegrand ouvrage ! Qne ce temple du vrai Salomonsera magnifique ! Ne seraitil point d'autant plus parfait cet univers que les esprits sont plus nobles que les corps, et que la cause occasionnelle de Tordre de la grâce est plus excellente que celle qui détermine Teffîcace des lois naturelles? Assurément Dieu est toujours semblable à lui-même. Sa sagesse n'est point épuisée par les merveilles qu'il a faites. Il tirera sans doute de la nature spirituelle des beautés qui surpasseront infiniment tout ce qu'il a fait de la matière. Qu'en pensez-vous, mon cher Arisle?

Ariste. — Je pense, Théodore, que vous vous plaisez à me précipiter d'abîmes en abîmes.

Théodore. — Oui, d'abîmes profonds en d'autres encore plus profonds. Est-ce que vous ne voulez considérer que les beautés de ce monde visible, que la providence générale du Créateur dans la division de la

matière, dans la formation et l'arrangement des corps? Cette terre que nous habitons n'est faite que pour les sociétés qui s'y forment. Si les hommes sont capables de de faire des sociétés ensemble, c'est pour servir Dieu dans une même religion. Tout se rapporte naturellement à l'Église de Jésus-Christ, au temple spirituel que Dieu doit habiter éternellement. Ainsi il ne faut pas nous arrêter dans ce premier abîme de la providence de Dieu sur la division de la matière et l'arrangement du corps; il en faut sortir pour entrer dans un second, et de là dans un troisième, jusques à ce que nous soyons arrivés où tout se termine et où Dieu rapporte toutes choses. Car il ne suffit pas de croire et de dire que la providence de Dieu est incompréhensible : il faut le savoir, il faut le]comprendre. Et pour bien s'assurer qu'elle est incompréhensible en toutes manières, il faut tâcher de la prendre en tout sens et de la suivre partout.

Ariste. — Mais nous ne finirons jamais la matière de la Providence, si nous la suivons jusque dans le ciel.

Théodore. — Oui, si nous la suivionsjusque-là; mais nous la perdrons bientôt de vue. Nous serons bien obligés, Ariste, de passer fort légèrement sur ce qui devrait nous arrêter le plus, soit pour la magnificerice de l'ouvrage, soit pour la sagesse de la conduite ; car la providence de Dieu sur son Église est un abîme où l'esprit éclairé même par la foi ne découvre presque rien. Mais entrons en matière.

I. Vous savez, Ariste, que l'homme est un composé de deux substances, esprit et corps, dont les modalités sont réciproques en conséquence des lois générales, qui sont causes de l'union de ces deux natures, et vous n'ignorez pas que ces lois ne sont que les volontés constantes et toujours efficaces du Créateur. Jelons un peu la vue sur la sagesse de ces lois.

àOO ENTRETIENS SUR LA HÉTÂPHTSIQUE.

Dans l'instant qu'on allume un flambeau, ou que le soleil se lève, il répand la lumière de (ous côtés, ou plutôt il- presse de tous côtés la matière qui l'environne. Les surfaces des corps étant diversement disposées, elles réfléchissent diversement la lumière, ou plutôt elles modifient diversement la pression que cause le soleil. (Imaginez cela comme il vous plaira, il n'importe maintenant. Je crois, pour moi, que ces modifications de pression ne consistent que dans des vibrations ou des secousses que reçoit la matière subtile par * celle qui la frise en glissant incessamment sur la surface des corps entre elle et ces mômes corps.) Toutes ces vibrations ou modifications de pression, alternativement plus ou moins fortes, s'étendent ou se communiquent en rond de tous côtés et en un instant, à cause que tout est plein. Ainsi, dès qu'on a les yeux ouverts, tous les rayons de lumière réfléchis- de la surface des corps, et qui entrent par la prunelle, se rompent dans les humeurs de l'œil pour se réunir sur le nerf oplique. (C'est une chose admirable que la mécanique de l'œil considérée par rapport à l'action de la lumière ; mais ce n'est pas à cela que nous devons nous arrêter. Ceux qui veulent étudier celte matière peuvent consulter la Diop* trique de M. Descartes.) Le nerf optique se trouve dotic ébranlé en plusieurs différentes manières par les diverses vibrations de pression de la matière qui passe librement jusques à lui; et l'ébranlement de ce nerf se communique jusques à cette partie du cerveau à laquelle l'âme est étroitement unie. D'où il arrive, en conséquence des lois de l'union de l'âme et du corps :

IL i . Que nous sommes avertis de la présence des objets. Car encore que les corps soient invisibles par eux-mêmes, le sentiment de couleur que nous avons en nous, et même malgré nous à leur occasion, nous

persuade que nous les voyons eux-mêmes, à cause que l'opération de Dieu en nous n'a rien de sensible. Et comme les couleurs nous touchent légèrement, au lieu de les regarder comme des sentiments qui nous appartiennent, nous les attribuons aux olyets. Ainsi nous jugeons que les objets existent et qu'ils sont blancs et noirs, rouges et bleus, tels en un mot que nous les voyons.

2. Quoique les différences de la lumière réfléchie des objets ne consistent que dans des vibrations de pression plus ou moins promptes, cependant les sentiments de couleur qui répondent à ces vibrations ou modifications de la lumière ont des différences essentielles, afin que par ce moyen nous discernions plus facilement les objets les uns des autres.

3. Ainsi, par les différences sensibles des couleurs, qui terminent exactement les parties intelligibles que nous trouvons dans l'idée de l'espace ou de l'étendue, nous découvrons d'un coup d'œil une infinité d'objets différents, leur grandeur, leur figure, leur situation, leur mouvement ou leur repos : tout cela fort exactement, par rapport à la' conservation de la vie, mais d'ailleurs confusément et fort imparfaitement; car il faut toujours se souvenir que les sqns ne nous sont pas donnés pour nous découvrir* la vérité, ou les rapports exacts que les objets ont entre eux, mais pour conserver notre corps et tout ce qui peut lui être utile* Comme tout ce que nous voyons, par exemple, n*est pas toujours ou bon ou mauvais pour la santé, et que souvent deux objets différents peuvent réfléchir la lumière de la môme façon (car combien y a-t-il de corps également blancs ou noirs I), les sentiments de couleur ne nous touchent ou ne nous ébranlent guère. Ils nous servent plutôt à distinguer les objets, qu'à nous unir ou à nous en séparer. C'est à ces objets qu'on les rapporte, ces

802 ENTRETIE3IS SUR LA. MÉTAPUYSIQUE.

senlimente, et non aux yeux qui reçoivent Timpression (le ia lumière. Car on rapporte toujours les sentiments i ce qu'il est plus à propos pour le bien du corps de les rapporter; On rapporte la douleur de la piqûre, non à Tépine, mais au doigt piqué. On rapporte la chaleur, l'odeur, la saveur, et aux organes, et aux objets. Pour la couleur, on ne la rapporte qu'aux objets. Il est clair que tout cela doit être ainsi pour le bien du corps, et il n'est pas nécessaire que je vous l'explique.

III. Yoilà, Aristc, ce qui paraît de plus simple et de plus général ans les sensations des couleurs. Voyons un peu cjmment tout cela s'exécute; car il me semble qu'il faut une sagesse infinie pour régler ce détail des couleurs de telle manière, que les objets proches ou éloignés soient vus à peu près selon leur grandeur. Quand je dis éloignés, je ne prétends pas qu'ils lie soient excessivement ; car, lorsque des corps sont si petits ou si éloignés, qu'ils ne peuvent plus nous fiiire ni bien ni mal, ils nous échappent»

Ariste. — Assurément, Théodore, il faut une sagesse infinie pour faire à chaque clin d'œil cette distribution de couleurs sur l'idée que j'ai de l'espace, de manière qu'il s*en forme, pour ainsi dire, dans mon âme un monde nouveau, et un monde qui se rapporte assez juste à celui dans lequel nous sommes. Mais je doute que Dieu soit si exact dans les sentiments qu'il nous donne; car je sais bien que le soleil ne diminue pas à proportion qu'il s'éloigne de l'horizon, et cependant il me paraît plus petit.

Théodore. — Mais du moins vous êtes bien certain que Dieu est toujours exact à vous faire voir le soleil d'aulant plus petit, qu'il s'éloigne davantage de l'horizon. Cette exactitude, Ariste, signifie quelque chose.

Ariste, — Je le crois ; mais d'où vient cela ?

Théodoriv. — C'est que Dieu, en conséquence de ces

lois, nous donne tout d'un coup les sentiments de couleur que nous nous donnerions à nous-mêmes, si nous savions divinement l'optique et que nous connussions exactement tous les rapports qu'ont entre elles les figures des corps qui se projettent au fond de nos yeux; car Dieu ne se détermine à agir dans notre âme de telle ou telle manière que par les changements qui arrivent dans notre corps : il agit en elle comme s'il ne savait rien de ce qui se fait au dehors que par la connaissance qu'il a de ce qui se passe dans nos organes. Yoilà le principe, suivons -le.

Plus un corps est éloigné, plus l'image qui s'en trace au fond de l'œil est petite. Or, quand le soleil se lève ou se couche, il paraît plus éloigné de nous qu'à midi, nonseulement parce qu'on remarque bien des terres entre nous et l'horizon où il est alors, mais encore parce que le ciel paraît comme un sphéroïde aplati. Donc l'image du soleil qui se lève devrait ôlre plus petite au fond de nos yeux que celle du soleil levé. Or, elle est égale ou presque égale : donc il faut que le soleil paraisse plus grand lorsqu'il est proche de l'horizon que lorsqu'il est fort élevé.

Théotime. — J'ai fait une expérience qui démontre ce que vous dites, que la raison pour laquelle le soleil paraît changer de grandeur vient de ce qu'il paraît changer notablement de distance; j'ai pris un morceau de verre, que j'ai couvert de fumée, de telle manière que, regardant au travers, je ne voyais plus que le so^ leil; et j'ai remarqué que cette grandeur apparente disparaissait toutes les fois que je le regardais au travers de ce verre, parce que la fumée faisant éclipser tous les autres objets qui sont entre nous et l'horizon, je ne voyais plus sensiblement de distance au delà de laquelle je pusse placer le soleil .

Ariste. — Ne serait-ce point que ce verre, obscurci

804 ENTRETIENS SUR LA MÉTAPflYSfQUE.

par la fumée ^, ne laisse entrer dans l'œil que peu de rayons?

Théotime, — Non, Ariste; cjr j*ai toujours vu le soleil d'une égale grandeur, lorsqu'il est fort élevé sur l'horizon, soit que je Taie regardé avec ce verre, ou sans ce verre.

Ariste. — Cela est démonstratif.

IV, Théodore. — Prenez donc garde, Ariste, que quoique vous soyez persuadé que le soleil n'est pas plus petit à midi que le soir, vous le voyez néanmoins beaucoup plus petit; et jugez par là que le sentiment de cercle lumineux qui vous représente cet astre n'est déterminé justement à telle grandeur que par rapport aux couleurs de tous les objets que nous voyons entre nous et lui, puisque c'est la vue sensible de ces objets qui le fait croire éloigné. Jugez encore de là que toutes les grandeurs apparentes non-seulement du soleil, mais généralement de tout ce que nous voyons, doivent toutes être réglées par des raisonnements semblables à celui que je viens de vous faire pour vous rendre raison des diverses apparences de grandeur du soleil ; et comprenez, si vous le pouvez, la sagesse du Créateur, qui, sans hésiter, dès que vos yeux sont ouverts, vous donne d'une infinité d'objets une infinité de divers sentiments de couleur, qui vous marquent leur différence et leur grandeur, non proportionnées à la différence et à la grandeur des image.s qui s'en tracent au fond de l'œil, mais, ce qui est à remarquer, déterminées par des raisonnements d'oplique les plus exacts qu'il est possible. .

Ariste. — Je n'admire pas tant en cela la sagesse, l'exactitude, l'uniformité du Créateur, que la stupidité de ces philosophes qui s'imaginent que c'est l'âme elle-

1 Cela se fait en passant le verre sur la flamme d'une chandelle.

môme qui se forme des idées de tous les objets qui nous environnent. J'avoue néanmoins qu'il faut une sagesse infinie pour faire dans notre âme, dès que nos yeux sont ouverts, cette distribution de couleurs qui nous révèle en partie comment le monde est fait. Mais je voudrais bien que nos sens ne nous trompassent jamais, du moins dans des choses de conséquence, ni d'une manière trop grossière. L'autre jour, que je descendais fort promptement la rivière, il me semblait que les arbres du rivage se remuaient, et j'ai un de mes amis qui souvent voit tout tourner devant lui, de manière qu'il ne peut se tenir debout. Voilà des illusions fort grossières et fort incommodes.

V. Théodore. — Dieu ne pouvait, Ariste, rien faire de mieux, voulant agir en nous en conséquence de quelques lois générales; car reprenez le principe que je viens de vous dire. Les causes occasionnelles de ce qui doit arriver à l'âme ne peuvent se trouver que dans ce qui arrive au corps, puisque c'est Tàme et le corps que Dieu a voulu unir ensemble. Ainsi Dieu ne doit être déterminé à agir dans notre âme de telle ou telle manière que par les divers changements qui arrivent dans notre corps. Il ne doit pas agir en elle comme sachant ce qui se passe au dehors, mais comme ne sachant rien de ce qui nous environne que par la connaissance qu'il a de ce qui se passe dans nos organes. Encore un coup, Ariste, c'est le principe. Imaginez-vous que votre âme sait exactement tout ce qui arrive de nouveau dans son corps, et qu'elle se donne à elle-même tous les sentiments le plus à propos qui se puisse par rapport à la conservation de la vie : ce sera justement ce que Dieu fait en elle.

Vous vous promenez donc, et votre âme a le sentiment intérieur des mouvements qui se passent actuel- JemcQt dans votre corps. Ponc, quoique les traces de?

objets changent de place dans vos yeux, votre âme doit voir ces objets comme immobiles. Mais vous êtes dans un bateau ; vous n'avez aucun sentiment que vous êtes transporté, puisque le mouvement du bateau ne change rien dans votre corps qui puisse vous en averlir. Vous devez donc voir tout le rivage en mouvement, puisque les images des objets changent dans vos yeux continuellement de place.

De môme, vous penchez la tête, vous tournez les yeux, vous regardez, si vous voulez, un clocher pardessous vos jambes; vous ne devez point te voir renversé la pointe en bas ; car, encore que l'image de ce clocher fût renversée dans vos yeux, ou plutôt dans votre cerveau, car les objets se peignent toujours à l'envers dans le fond de l'œil, votre âme sachant la disposition de votre corps par le changement que cette disposition fait dans votre cerveau, elle devrait juger que le clocher serait droit. Or, encore un coup, Dieu, en conséquence des lois de l'union de l'âme et du corps, nous donne tous les sentiments des objets, de la même manière que notre âme se les donnerait, si elle raisonnait fort exactement sur la connaissance qu'elle aurait de tout ce qui S9 passe dans le corps ou dans la prin* cipale partie du cerveau. Mais remarquez que la connaissance que nous avons de la nature de la grandeur, ou de la situation des objets, ne nous sert de rien pour rectifier nos sentiments,» si celte connaissance n'est sensible et produite actuellement par quelque changement qui arrive actuellement dans le cerveau, car, quoique je sache que le soleil n'est pas plus grand le soir et le malin qu'à midi, je ne laisse pas de le voir plus grand; quoique je sache que le rivage est immobile, il me paraît néanmoins se remuer; quoique je sache que telle médecine m'est bonne, je trouve néanmoins qu'elle est méchante ; et ainsi des autres sentiments, parce que

Dieu ne règle les sentiments qu'il nous donne que sur Faction de la cause occasionnelle qu'il a établie pour cela, c'est-à-dire sur les changements de la principale partie de notre corps à laquelle notre âme est immédiatement unie. Or, il arrive quelquefois que le cours des esprits est ou si impétueux ou si irrégulier, qu'il empêche que le changement actuel de la disposition des nerfs et des muscles se communique jusqu'à cette principale partie du cerveau, et alors tout tourne, on voit deux objets pour un, on ne peut plus garder l'équilibre pour demeurer debout, et c'est peut-être ce qui arrive à votre ami. Mais que voulez-vous ? les lois de l'union de l'âme et du corps sont inGniment sages et toujours exactement suivies; mais la cause occasionnelle qui détermine Tefflcace de ces lois manque souvent au besoin, à cause que les lois des communications des mouvements ne sont pas soumises à nos volontés.

Ariste. — Qu'il y a d'ordre et de sagesse dans les lois de l'union de l'âme et du corps I Dès que les yeux sont ouverts, on voit une infinité d'objets différents et leurs différents rapports, sans aucune application de notre part. Assurément rien n'est plus merveilleux, quoique personne n'y fasse réflexion.

VI. Théodore. — Dieu ne nous découvre pas seulement ses ouvrages par ce moyen, mais il nous y unit en mille et mille manières. Si je vois, par exemple, un enfant prêt à tomber, cette vue seule, le seul ébranlement du nerf optique débandera dans mon cerveau certains ressorts qui me feront avancer pour le secourir et crier afin que d'autres le secourent; et mon âme, en même temps, sera touchée et émue, comme elle le doit être pour le bien du genre humain. Si je regarde un homme au visage, je comprends qu'il est triste ou joyeux, qu'il m'estime ou' qu'il me méprise, qu'il me veut du bien ou du mal : tout cela par certains meuve-

ments des yeux et des lèvres qui n'ont nul rapport avec ce qu'ils signifient ; car, quand un chien me montre les dents, je juge qu'il est en colère; mais, quoiqu'un homme me les montre, je ne crois pas qu'il me veuille mordre. Le ris de l'homme m'inspire de la confiance, et celui du chien me fait peur. Les peintres qui veulent exprimer les passions se trouvent bien embarrassés ; ils prennent souvent un air ou une grimace pour un autre. Mais lorsqu'un homme est animé de quelque passion, tous ceux qui le regardent le remarquent bien, quoiqu'ils ne remarquent peut-être point sises lèvres se haussent ou se baissent, si son nez s'allonge ou se retire, si ses yeux s'ouvrent ou se ferment. C'est que Dieu nous unit ensemble par les lois de l'union de l'âme et du corps ; et non-seulement les hommes avec les hommes, mais chaque créature avec toutes celles qui lui sont utiles, chacune à leur manière; car si je vois, par exemple, mon chien qui me flatte, c'est-à-dire qui remue la queue, qui fléchit les reins, qui baisse la t$te, celte vue me lie à lui, et produit non-seulement dans mon âme une espèce d'amitié, mais encore certains mouvements dans mon corps qui l'attachent aussi à moi par contre-coup. Voilà ce qui fait la passion d'un homme pour son chien, et la fidélité du chien pour son maître : c'est un peu de lumière qui débande certains ressorts dans deux machines composées par la sagesse du Créateur, de telle manière qu'elles puissent se conserver mutuellement. Cela est commun à l'une et à l'autre ; mais l'homme, outre la machine de son corps, a une âme, et par conséquent des sentiments et des mouvemenls qui répondent aux changements qui arrivent dans son corps ; et le chien n'est qu'une pure machine dqnt les mouvements réglés à leur fin doivent faire admirer l'intelligence'infinie de celui qui Ta construite»

Ariste. — î Je comprends, Théodore, que les lois de l'union de Tâmeet du corps ne servent pas seulement à unir notre esprit à une certaine portion de matière, mais encore à tout le reste de V univers ; à certaines parties néanmoins beaucoup plus- qu'à d'autres, selon qu'elles nous sont plus nécessaires. Monàme se répand, pour ainsi dire, dans mon corps par le plaisir et la douleur. Elle en sort par les autres sentiments moins vifs. Mais par la lumière et les couleurs, elle se répand partout jusque dans les cieux. Elle prend môme intérêt dans ce qui s'y passe Elle en examine les mouvements. Elle s'afflige ou se réjouit des phénomènes qu*elle y remarque, et les rapporte tous à soi, comme ayant droit à toutes les créatures. Que cet enchaînement est merveilleux !

VII. Théodore. — Considérez plutôt les suites de ces lois dans l'établissement des sociétés, dans l'éducation des enfants, dans l'augmentation des sciences, dans la formation de l'Église. Comment est-ce que vous me connaissez? Vous ne voyez que mon visage, qu'un certain arrangement de matière qui n'est visible que par là couleur. Je remue l'air par mes paroles. Cet air vous frappe l'oreille, et vous savez ce que je pense. On ne dressepasseulementlesenfants,comme les chevaux et les chiens, on leur inspire même des sentiments d'honneur et de probité. Vous avez dans vos livres les opinions des philosophes et l'histoire de tous les siècles; mais sans les lois de l'union de l'âme et du corps, toute votre bibliothèque ne serait au plus que du papier blanc et noir. Suivez ces lois dans la religion. Comment êtesvous Chrétien ? C'est que vous n'êtes pas sourd. C'est par les oreilles que la foi s'est répandue dans nos cœurs. C'est par les miracles que l'on a vus que nous sommes certains de ce que nous ne voyons point. C'est par la puissance que nous donnent ces lois que le ministre de Jésus-

310 ENTRBTIENS SUR LA MÉTAPHTSIQUE.

Christ peut remuer la langue pour annoncer rÉvangile et pour nous absoudre de nos péchés. Il est évident que ces lois servent à tout dans la religion, dans la morale, dans les sciences, dans les sociétés, pour le bien public et pour le bien particulier. De sorte que c'est un des plus grands moyens dont Dieu se serve dans le cours ordinaire de sa providence pour la conservation de l'univers et l'exécution de ses desseins.

VIII. Or, je vous prie, combien a-t-il fallu découvrir de rapports et de combinaisons de rapports pour établir ces admirables lois, et pour les appliquer de telle manière à leurs effets, que toutes les suites de ces lois fussent les meilleures, les plus dignes de Dieu qui soient possibles ? Ne considérez pas seulement ces lois par rapport à la conservation du genre humaiix : cela nous passe déjà infiniment. Mais courage : comparez-les avec toutes les choses auxquelles elles ont rapport, quelque ihéprisables qu'elles vous paraissent. Pourquoi, par exemple, le blé et Torge n'ont-ils point, comme les chardons et les lacerons, de petites ailes, afin que le vent les transporte et les répande dans les champs ? N'est-ce point que Dieu a prévu que les hommes, qui échardonnent leurs terres, auraient assez de soin d'y semer du blé ? D'où vient que le chien à l'odorat si fin pour les odeurs que les animaux transpirent, et qu'il ne sent point les fleurs? N'est-ce point que Dieu a prévu que l'homme et cet animal iraient ensemble à la chasse? Si Dieu, en créant les plantes et les animaux, a eu égard à l'usage que les hommes feraient de la puissance qu'ils ont en conséquence des lois de l'union de l'âme et du corps, assurément il n'aura rien négligé pour faire que ces lois aient des suites avantageuses dans la société et dans la religion. Jugez donc de la sagesse incompréhensible de la providence de Dieu dans rétablissement de ces lois, comme vous en avez

jugé dans la première impression de mouvement qu'il a communiquée à la matière lorsqu'il en a formé Tunivers.

Ariste. — L'esprit se perd dans ces sortes de réflexions.

.TnÉOTiME. — Il est vrai; mais il ne laisse pas de comprendre que la sagesse de Dieu dans sa providence générale est incompréhensible en toutes manières.

ÏX. Théodore. — Continuons donc. L'esprit de Thomme est uni à son corps de telle manière, que par son corps il tient à tout ce qui l'environne, non-seulement aqx objets sensibles, mais à des substances invisibles, puisque les hommes sont attachés et liés ensemble par l'esprit aussi bien que par le corps, tout cela en conséquence des lois générales dont Dieu se sert pour gouverner le monde; et c'est le merveilleux de la Providence. L'esprit de l'homne est aussi uni à Dieu, à la sagesse éternelle, à la raison universelle qui éclaire toutes les intelligences. Et il y est encore uni par des lois générales dont notre attention est la cause occasionnelle qui en détermine l'efficace. Les ébranlements qui s'excitent dans mon cerveau sont la cause occasionnelle ou naturelle de mes sentiments. Mais la cause occasionnelle de la présence des idées à mon esprit, c'est mon attention. Je pense à ce que je veux. 11 dépend de moi d'examiner le sujet dont nous parlons, ou tout autre ; mais il ne dépend pas de moi de sentir du plaisir, d'entendre la musique, de voir seulement telle ou telle couleur. C'est que nous ne sommes pas faits pour connaître les rapports qu'ont entre eux et avec notre corps les objets sensibles; car il ne serait pas juste que l'âme, pour conserver la vie, fût obligée de s'appliquer à tout ce qui peut nous la faire perdre. Il fallait qu'elle le discernât par la preuve courte et sûre de l'instinct ou du sentiment, afin qu'elle pût s'occuper tout entière à

âll ENTREÏÎEKS SUR LA MÉTAPHYSIQUE.

rendre à Dieu ses devoirs, et à rechercher les vrais biens, les biens de l'esprit. Il est vrai que maintenant nos sentiments jettent le trouble et la confusion dans nos idées, et qu'ainsi nous ne pensons pas toujours à ce que nous voulons. Mais c'est une suite du péché, et si Dieu l'a permis, ce péché, c'est qu'il savait bien que cela donnerait occasion au sacrifice de Jésus-Christ, dont il tire plus de gloire que .de la persévérance du premier homme : outre qu'Adam ayant tous les secours nécessaires pour persévérer. Dieu ne devait pas lui donner de ces grâces prévenantes qui ne conviennent bien qu'à une nature faible et languissante. Mais ce n'est pas le temps d'examiner les raisons de la permission du péché.

X. C'est donc notre attention qui est. la cause occasionnelle et naturelle de la présence des idées à notre esprit, en conséquence des lois générales de son union avec la raison universelle. TCt Dieu l'a dû établir ainsi, dans le dessein qu'il avait de nous faire parfaitement libres, et capables de mériter le ciel; car il est clair que si le premier homme n'eût point été comme le maître de ses idées par son attention, sa distraction n*aurait point été volontaire ; distraction qui a été la première cause de sa désobéissance* Comme nous ne pouvons aimer que par l'amour du bien, nous nous déterminons toujours à ce qui nous paraît lé meilleur, dans l'instant que nous nous déterminons. De sorte que si nous n'étions nullement les maîtres de notre attention, ou si notre attention n'était point la cause naturelle de nos idées, nous ne serions point libres, ni en état de mériter; car nous ne pourrions pas môme suspendre notre consentement^ puisque nous n'auriotispas le pouvoir de considérer les raisons qui peuvent nous porter à le suspendre. Or, Dieu a voulu que nous fussions libres, non-seulement parce que cette qualité nous est nécessaire pour mériter le ciel, pour lequel nous

bOUZlïME ENTRETIEN. 31 à

sommes faits, mais encore parce qu'il voulait faire éclater la sagesse de sa providence, et sa qualité de scrutateur des cœurs, en se servant aussi heureusement des causes libres que des causes nécessaires pour Texécution de ses desseins.

Car vous devez savoir que Dieu forme toutes les sociétés, qu'il gouverne toutes les nations, le peuple juif, l'Église présente, l'Église future, par les lois générales de l'union des esprits avec la sagesse éternelle. C'est par le secours de cette sagesse que les souverains régnent heureusement et qu'ils établissent des lois excellentes : « Per me reges régnant, et legum conditores « jusla decernunt *. » C'est môme en la consultant que les méchants réussissent dans leurs pernicieux desseins; car on peut faire servir à l'injustice les lumières de la raison en conséquence des lois générales. Si un bon évêque veille sur son troupeau, s'il le sanctifie, si Dieu se sert de lui pour mettre tels et tels au nombre des prédestinés, c'est en partie que ce ministre de Jésus-Christ consulte la raison par son attention à Tordre de ses devoirs. Et si au contraire un misérable corrompt l'esprit et le cœur de ceux qui sont soumis à sa conduite ; si Dieu permet qu'il soit la cause de leur perte, c'est en partie que ce ministre du démon abuse des lumières qu'il reçoit de Dieu en conséquence des lois naturelles. Les anges, tous les esprits bienheureux, et môme l'humanité sainte de Jésus-Christ, mais d'une manière bien différente^ sont tous unis à la sagesse éternelle. Leur attention est la cause occasionnelle ou naturelle de leurs connaissances. Or, Jésus-Christ gouverne les âmes, et les anges ont pouvoir sur les corps. Dieu se sert de Jésus-Christ pour sanctifier son Église, comme il s'est servi des anges pour conduire le peuple

' Prov,, 8, 15.

a 14 ENTRETIENS SUR LA METAPHTSCQUE.

juif. Donc puisque tous les esprits bienheureux, à plus forte raison que nous, consultent toujours la sagesse étemelle pour ne rien faire qui ne soit conforme à Tordre, il est clair que Dieu se sert des lois générales de l'union des esprits avec la raison, pour exécuter tous les desseins qu'il a commis à des natures intelligentes. Il se sert même de la malice des démons, et de l'usage qu'il prévoit certainement qu'ils feront des lumières naturelles qui leur restent. Non que Dieu à tous mo« ments agisse par des volontés particulières, mais parce qu'il n'a établi telles lois dans telles circonstances que par la connaissance des effets merveilleux qui en devaient suivre ; car sa prescience n'a point de bornes, et sa prescience est la règle de sa providence.

XI. Ariste. — Il me semble, Théodore, que vous ne considérez la sagesse de la Providence que dans l'établissement des lois générales, et dans l'enchaînement des causes avec leurs effets, laissant agir toutes les créatures selon leur propre nature, les libres librement» et les nécessaires selon la puissance qu'elles ont en conséquence des lois générales. Vous voulez que j'admire et que j'adore la profondeur impénétrable de la prescience de Dieu dans les combinaisons infiniment infinies qu'il a fallu faire pour choisir, entre une infinité de voies pour produire l'univers, celle qu'il devait suivre pour agir le plus divinement qui se puisse. Assurément, Théodore, c'est là le plus bel endroit de la Providence, mais ce n'est pas le plus agréable. Cette prescience infinie est le fondement de cette généralité et de cette uniformité de conduite qui porte le caractère de la sagesse et de l'immutabilité de Dieu ; mais cela ne porte point, ce me semble, le caractère de sa bonté pour les hommes, ni de la sévérité de sa justice contre les méchants. Il n'est pas possible que par une providence générale Dieu nous venge de ceux qui nous font quel-

que injustice, ni quUI pourvoie à tous nos besoins. Et le moyen d'être content, quand quelque chose nous manque? Ainsi, Théodore, j'admire votre Providence, mais je n'en suis pas bien satisfait. Elle est excellente pour Dieu, mais pas trop bonne pour nous; car je veux que Dieu pourvoie à toutes ses créatures.

Théodore. — Il y pourvoit, Ariste, fort abondamment. Voulez-vous que je vous étale les bienfaits du Créateur?

Ariste. — Je sais que Dieu nous fait tous les jours mille biens. Il semble que tout l'univers ne soit que pour nous.

Théodore. — Que voulez-vous davantage?

Ariste. — Que rien ne nous manque. Dieu a fait pour nous toutes les créatures ; mais tel et tel n'a pas de pain. Une Providence qui fournirait également à toutes les natures égales, ou qui distribuerait le bien et le mal exactement selon les mérites, voilà une véritable Providence. A quoi bon ce nombre infini d'étoiles? Que nous importe que les mouvements des cieux soient si bien réglés? Que Dieu laisse tout cela, et qu'il pense un peu plus à nous. La terre est désolée par l'injustice et la malignité de ses habitants. Que Dieu ne se fait-il craindre? Il semble qu'il ne se mêle point du détail de nos affaires. La simplicité et la généralité de ses voies me fait venir cette pensée dans l'esprit.

Théodore. — Je vous entends, Ariste ; vous faites le personnage de ceux qui ne veulent point de Providence, et qui sMmagin^nt qu'ici-bas c'est le hasard qui fait et règle tout. Et je comprends que par là vous voulez combattre la généralité et l'uniformité de la conduite de Dieu dans le gouvernemenC du monde, parce que cette conduite ne s'accommode pas à nos besoins ou à nos inclinations. Mais prenez garde, je vous prie, que je raisonne sur des faits constants et sur

316 ENTRETIENS SUR lA MÉTAPHYSTOUE.

ridée de l'Être infiniment parfait; car enfin le soleil se lève indifféremment sur les bons et sur les méchants. Il brûle souvent les terres des gens de bien, lorsqu'il rend fécondes celles des impies. Les hommes, en un mot, ne sont point misérables à proportion qu'ils sont criminels. Voilà ce qu'il faut accorder avec une providence digne de l'Être infiniment parfait.

La grêlé, Ariste, ravage les moissons d'un homme de bien. Ou cet effet fâcheux est une suite naturelle des lois générales, ou Dieu le produit par une providence particulière. SiDieu produit cet eifetpar uneprovidence particulière, bien loin de pourvoir à tout, il veut posilivement et il fait même que le plus honnête homme du pays manque de pain. Il vaut donc mieux soutenir que ce funeste efiet est une suite naturelle des lois générales. Et c'est aussi ce que Ton entend communément, lorsqu'on dit que Dieu a permis tel ou tel malheur. Mais de plus, vous demeurez d'accor-d que de gouverner le monde par des lois générales, c'est une conduite belle et grande, digne des attributs divins. Vous prétendez seulement qu'elle ne porte point assez le caractère de la bonté paternelle de Dieu envers les bons, et de la sévérité de sa justice envers les méchants. C'est que vous ne prenez point garde à la misère des gens de bien et à la prospérité des impies; car les choses étant comme nous voyons qu'elles sont, je vous soutiens qu'une providence particulière de Dieu ne porterait nullement le caractère de sa bonté et de sa justice, puisque très-souvent les justes sont accablés de maux et que les méchants sont comblés de biens. Mais supposé que la conduite de Dieu doive porter le caractère de sa sagesse, aussi bien que de sa bonté et de sa justice, quoique maintenant les biens et les maux ne soient point proportionnés aux mérites des hommes, je ne trouve aucune dureté dans sa providence gêné-

raie. Car premièreinent je vous soutiens que, d'une infinité de combinaisons possibles des causes £^vçc leurs elfets. Dieu a choisi celle qui accordait plus heureuset ment le physique avec le moral; et que telle grêJe^ prévue devoir tomber sur la terre de tel homme de bien, n^a point été à Tégard de Dieu un des motifs de faire son choix, mais plutôt telle grêle qu'il a prévu de-? voir tomber sur la terre d'un méchant homme. Je dis un des motifs. Prenez garde à la signification de ce terme; car si Dieu afflige les justes, c'est qu'il veut les éprouver et leur faire mériter la récompense. C'est là véritablement son motif. Je vous réponds en second lieu que tous les hommes étant pécheurs, aucun ne mérite que Dieu quitte la simplicité et la généralité de ses voies, pour proportionner actuellement les biens et les maux à leurs mérites et à leurs démérites ; que tôt ou tard Dieu rendra à chacun selon ses œuvres, du moins au jour qu'il viendra juger les vivants et les morts, et qu'il établira pour les punir des lois générales qui dureront éternellement.

Xlf . Cependant, Ariste, ne vous imaginez pas que je prétende que Dieu n'agisse jamais par des volontés particulières, et qu'il ne fasse maintenant que suivre les lois naturelles qu'il a établies d'abord. Je prétends seulement que Dieu ne quitte jamais sans de grandes raisons la simplicité de ses voies ou l'uniformité de sa conduite. Car plus la providence est. générale, plusellQ porte le caractère des attributs divins.

Ariste. — Mais quand les a-t-il, ces grandes raisons?: Peut-être ne les a-l-il jamais.

Théodore. — Dieu a ces grandes raisons, lorsque la gloire qu'il peut tirer de la perfection de son ouvrage contre-balance celle qu il doit recevoir de l'uniformité de sa conduite. Il a ces grandes raisons, lorsque ce qu'il doit à son immutabilité est égal ou de moindre

considération que ce qu'il doil à tel autre de ses attributs. En un mot, il a ces raisons, lorsqu'il agit autant ou plus selon ce qu'il est en quittant, qu'en suivant les lois générales qu'il s'est prescrites; car Dieu agit toujours selon ce qu'il est. Il suit inviolablement l'ordre immuable de ses propres perfections, parce que c'est dans sa propre substance qu'il trouve sa loi, et qu'il ne peut s'empôcber de se rendre justice, ou d'agir pour sa gloire, dans le sens que je vous ai expliqué ces jours-ci \ Que si vous me demandez quand il arrive que Dieu agit autant ou plus selon ce qu'il est en quittant, qu'en suivant les lois générales, je vous réponds que je n'en sais rien. Mais je sais bien que cela arrive quelquefois. Je le sais, dis-je, parce que la foi me l'apprend ; car la raison, qui me fait connaître que cela est possible, ne m'assure point que cela se fasse.

Ariste. — Je comprends, Théodore, votre pensée, et je ne vois rien de plus conforme là a raison et même à l'expérience, car effectivement nous voyons bien, par tous les effets qui nous sont connus, qu'ils ont leurs causes naturelles, et qu'ainsi Dieu gouverne le monde selon les lois générales qu'il a établies pour ce dessein.

XIII. Théotime. — Il est vrai, mais cependant l'Écriture est remplie de miracles que Dieu a faits en faveur du peuple juif; et je ne pense pas qu'il néglige si fort son Église, qu'il ne quitte en sa faveur la généralité de sa conduite.

Théodore. — Assurément, Théotime, Dieu fait infiniment plus de miracles pour son Église que pour la synagogue. Le peuple juif était accoutumé à voir ce qu'on appelle des miracles. Il fallait qu'il s'en fit une prodigieuse quantité, puisque l'abondance de leurs terres et la prospérité de leurs armes étaient attachées

» Entretien IX.

à leur exactitude à observer les commandeiqenls de la loi ; car^ il n'est pas vraisemblable que le physique et le moral se pussent accorder si exactement, que la Judée ait toujours été fertile à proportion que ses habitants étaient gens de bien. Voilà donc parmi les Juifs une infinité de miracles ^. Mais je crois qu'il s'en fait encore beaucoup plus parmi nous, non pour proportionner les biens et les maux temporels à nos œuvres, mais pour nous distribuer gratuitement les vrais biens, ou les secours nécessaires pour les acquérir; tout cela néanmoins, sans que Dieu quitte à tous moments la généralité de! sa conduite. C'est ce qu'il faut que je vous explique, car c'est assurément ce qu'il y a de plus admirable dans la Providence.

XIY. L'homme étant un composé d'esprit et de corps, il a besoin de deux sortes de biens, de ceux de l'esprit et de ceux du corps. Dieu l'avait aussi pourvu abondamment de ces biens, par l'établissement des lois générales, dont je vous ai parlé jusqu'ici ; car nonseulement le premier homme fut placé d'abord dans le Paradis terrestre, où il trouvait des fruits en abondance, et un entre autres capable de le rendre immortel, mais son corps était encore si bien formé et si soumis à son esprit, qu'en conséquence des lois générales il pouvait jouir de tous ces biens sans se détourner du véritable. D'un autre côté^ il était uni à la raison souveraine ; et son attention, dont il était absolument le maître , était la cause occasionnelle ou naturelle de ses connaissances. Jamais ses sentiments ne troublaient malgré lui ses idées; car il était exempt de celte concupiscence qui sollicite sans cesse l'esprit

1 Par miracles ^ j'entends les effets qui dépendent des lois générales qui ne nous sont point naturellement connues.

Voy. la seconde Lettre de ma Réponse au voL I des Réflexions philosophiques etjhéologiqnes de M. Àmauld.

lis ENTRETIENS SUR LA MÉTAPHYSIQUE.

les lois générales des mouvements, ni même dans celles de l'union de l'esprit avec le corps et avec la raison universelle; car enfin, dans la puissance souveraine que Dieu a donnée à Jésus-Christ comme homme» généralement sur toutes choses, et dans celle qu'ont les anges sur ce qui regarde les biens et les maux temporels. Dieu ne quitte que le moins qu'il est possible la simplicité de ses voies et la généralité de sa providence, parce qu'il ne communique sa puissance aux créatures que par l'établissement de quelques lois gc* nérales. Suivez-moi, je vous prie.

XYI. Le pouvoir qu'ont les anges n'est que sur les corps ; car s'ils agissent sur nos esprits, c'est à cause de l'union de l'âme et du corps *. Or, rien ne se fait dans les corps que par le mouvement; et il y a contradiction que les anges puissent le produire comme causes véritables. Donc la puissance des anges sur les corps, et sur nous par conséquent, ne vient que d'une loi générale que Dieu s'est faite à lui-même de remuer les corps à la volonté des anges. Donc Dieu ne quille point la généralité de sa providence lorsqu'il se sert du ministère des anges pour gouverner les nations, puisque les anges n'agissent que par l'efficace et en conséquence d'une loi générale.

11 faut dire la même chose de Jésus-Christ comme homme, comme chef de l'Église, comme souverain prêtre des vrais biens. Sa puissance est infiniment plus grande que celle des anges. Elle s'étend à tout, jusque sur les esprits et sur les cœurs. Mais c'est par son intercession que notre médiateur exerce son pouvoir : (( Semper vivens ad interpellandum pro nobis ^; » c'est par des désirs toujours efficaces, parce qu'ils sont toujours exaucés : « Ego autem sciebam quia semper me

* Entretien VU^ n. 6, etc.

* Hœbr,, 7, 25.

o aadis ^. » Ce n'est point à la vérité par une intercession morale, semblable à celle d'un homme qui intercède pour un autre, mais par une intercession puissante et toujours immanquable, en vertu de la loi générale que Dieu s'est faite de ne rien refuser à son fils; par une intercession semblable à celle des désirs pratiques que nous formons de remuer le bras^ de marcher, de parler. Car tous les désirs des créatures sont impuissants en eux-mêmes ; ils ne sont efficaces que par la puissance divine; ils n'agissent point indépendamment : ce ne sont au fond que des prières. Mais comme Dieu est immuable dans sa conduite, et qu'il suit exactement les lois qu'il a établies^ nous avons la puissance de remuer le bras, et le chef de TÉglise celle de la sanctifier, parce que Dieu a établi en notre faveur les lois de l'union de l'âme et du corps, et qu'il a promis à son fils d'exaucer tous ses désirs, selon ces paroles de Jésus-Christ lui-même : « Data est cmihi omnis potestas in cœlo et in terra ^; » et celles que lui dit son père après sa résurrection : « Postula à « me, et dabo tibi gentes haereditatem tuam ^. »

XYII. Ariste. — Je suis persuadé, Théodore, que les créatures n'ont point d^efficace propre, et que Dieu ne leur, communique sa puissance que par rétablissement de quelques lois générales. J'ai la puissance de remuer le bras; mais c'est en conséquence des lois générales de l'union de l'âme et du corps, et que Dieu étant immuable, il est constant dans ses décrets. Dieu a donné à l'ange conducteur du peuple juif la puissance de le punir et de le récompenser, parce qu'il a voulu que les volontés de cet ange fussent suivies de leurs effets. J'en demeure d'accord ; mais c'est Dieu

* Joann.y 11, 42.

» Matth. 28.

kti-mêmë qui ordonne à ce ministre tout ce qu'il doit faire. Dieu a donné à Jésus-Christ une souveraine puissance ; mais il lui prescrit tout ce qu'il doit faire. Ce n'est pas Dieu qui obéit aux anges ; ce sont les anges qui obéissent à Dieu. Et Jésus-Christ nous apprend qu'il ne nous a rien dit de lui-même, et que son père lui a marqué tout ce qu'il avait à nous dire. Jésus- Christ intercède, mais c'est pour ceux que son père a prédestinés. Il dispose de tout dans la maison de son père, mais il ne dispose de rien de son chef. Ainsi Dieu quitte la généralité de sa providence; car, quoiqu'il exécute les volontés de Jésus-Christ et des anges en conséquence des lois générales, il forme en eux toutes leurs volontés par des inspirations particulières. Il n'y a point pour cela de loi générale.

Théodore. — En êtes-vous bien certain, Ariste? Assurément, si Dieu ordonne en particulier à l'âme sainte du Sauveur et aux anges de former tous les désirs qu'ils ont par rapport à nous, Dieu quitte en cela la généralité de sa providence *. Mais, je vous prie, pensez-vous que Tange conducteur du peuple juif avait besoin de beaucoup de lumière pour le gouverner, et que le vrai Salomon ait dû être uni d'une manière particulière à la sagesse éternelle pour réussir dans la construction de son grand ouvrage ?

Ariste. — Oui, certainement.

Théodore. — Pourquoi cela? L'esprit le plus stupide et le moins éclairé peut réussir aussi bien que le plus sage des hommes, lorsqu'on lui marque tout ce qu'il doit faire, et la manière dont il le doit faire, principalement si tout ce qu'il y a à faire ne consiste qu'à former certains désirs dans telles et telles circonstances. Or,

1 Tout cela est expliqué fort au long dans mes Réponses à M, Ârhauld, principalement dans la Réponse à sa Dissertation et dans ma première Le</re touchant son troisième volume des Réflexions.

selon VOUS, ni Tange conducteur du peuple, ni Jésus- Christ même n'a rien désiré que son père ne le lui ait ordonné en détail. Je ne vois donc pas qu'il ait eu besoin pour son ouvrage d'une sagesse extraordinaire. Mais de plus dites-moi, je vous prie, en quoi consiste cette souveraine puissance que Jésus-Christ a reçue.

Ariste. ^- C'est que tous ses désirs sont exaucés.

Théodore. — Mais, Ariste, si Jésus-Christ ne peut rien désirer que par un ordre exprès de son Père ; si ses désirs ne sont point en son pouvoir, comment serat-il capable de recevoir quelque.véritable pouvoir? Vous avez le pouvoir de remuer votre bras ; mais c'est qu'il dépend de vous de le remuer ou de ne pas le remuer. Cessez d'être le maître de vos volontés, par cela seul vous perdrez tous vos pouvoirs. Est-ce que cela n'est pas évident ? Prenez donc garde, je vous prie, de ne point offenser la sagesse du Sauveur et de ne le point prîver de sa puissance. Ne lui ôtez pas la gloire qu'il doit retirer de la part qu'il a dans la construction du temple éternel. S'il n'y a point d'autre part que de former des désirs impuissants commandés par des ordres particuliers, son ouvrage ne doit pas, ce me semble, lui faire beaucoup d'honneur.

XVIII. Ariste. — Non, Théodore; mais aussi Dieu en relire davantage.

Théodore. — Si cela est, vous avez raison ; car Dieu doit retirer bien plus de gloire de la magnificence du temple éternel que le sage Salomon qui le construit. Mais voyons un peu. Comparons ensemble les deux principales manières de la providence divine, pour reconnaître celle qui est la plus digne des attributs divins. Selon la premièrCj Dieu forme d'abord un tel dessein indépendamment des voies de l'exécuter. Il en choisit l'architecte. Il le remplit de sagesse et d'intelligence. Outre cela, il lui marque en détail tous les désirs qu'il doit former et toutei^

les circonstances de ces désirs. Et enfin il exécute luimême fort exactement tous les désirs qu'il a ordonné que Ton formât. Yoilà l'idée que vous avez de la conduite de Dieu, puisque vous voulez qu'il forme par des volontés particulières tous les désirs de l'âme sainte de Jésus-Christ. Et voici l'idée que j'en ai *. Je crois que Dieu, par sa prescience infinie, ayant prévu toutes les suites (le toutes les lois possibles qu'il pouvait établir, a uni son Verbe à telle nature humaine et dans telles circonstances, que l'ouvrage qui suivra de cette union lui doit faire plus d'honneur que tout autre ouvrage qui serait produit par toute autre voie ; Dieu, encore un coup, ayant prévu qu'agissant dans l'humanité sainte de notre médiateur par des voies très-simples et très- générales, je veux dire par les plus dignes des attributs divins, elle devait faire un tel usage de sa puissance, ou former avec une liberté parfaite une telle suite de désirs, que ces désirs étant exaucés et méritant de l'être à cause de son sacrifice, l'Église future qui en devait être formée serait plus ample et plus parfaite que si Dieu avait choisi toute autre nature dans toute autre circonstance.

Comparez donc, je vous prie, l'idée que vous avez de la Providence avec la mienne: Laquelle des deux marque plus de sagesse et de prescience? La mienne porte le caractère de la qualité la plus impénétrable de la Divinité, qui est de prévoir les actes libres de la créature dans toutes sortes de circonstances. Selon la mienne, Dieu se sert aussi heureusement des causes libres que des causes nécessaires pour l'exécution de ses desseins. Selon la mienne, Dieu ne forme point aveuglément ses sages desseins. Avant que de les former, je parle humainement, il compare tous les ouvrages possibles avec tous les moyens possibles de les exécuter. Selon la

i Voy. Entretien X,

DOUZIÈME ENTRETIKN. 3Î7

mienne, Dieu doit retirer une gloire infinie de la sagesse de sa conduite ; mais sa gloire n'ôte rien à celle des causes libres, auxquelles il communique sa puissance sans les priver de leur liberté. Dieu leur donne part à la gloire de son ouvrage et du leur, en les laissant agir librement selon leur nature, et par ce moyen il augmente la sienne. Car il est infiniment plus difficile d'exécuter sûrement ses desseins par des causes libres que par des causes nécessaires, ou nécessitées, ou invinciblement déterminées par des ordres exprès et des impressions invincibles.

Ariste. — Je conviens, Théodore, qu'il y a plus de sagesse, et que Dieu tire plus de gloire, et môme l'humanité sainte de notre médiateur, selon cette idée de la Providence, que selon aucune autre.

Théodore. — Vous pourriez ajouter que, selon cette idée, on comprend fort bien comment Jésus-Christ n'a point reçu inutilement une puissance souveraine sur toutes les nations, et pourquoi il fallait unir son humanité sainte avec la sagesse éternelle, afin qu'il exécutât heureusement son ouvrage. Mais il suffit que vous conveniez qu'une de ces deux providences est plus sage que l'autre ; car il faudrait être bien impie pour attribuer à Dieu celle qui paraît la moins 'digne de ses attributs.

XIX. Ariste. — Je me rends, Théodore. Mais expliquez-moi, je vous prie, d'oîi vient que Jésus-Christ dit lui-môme qu'il exécute fidèlement les volontés de son père. « Quae placila sunt ei facio semper, » dit il *; et dans un autre endroit : a Ego ex me ipso non sum lo- ((cutus; sed qui misit me Pater, ipse mihi mandatum c( dédit quid dicam et quid loquar. Etscio quia man- « datum ejus vita aeterna est. Quse ergo ego loquor, si- (( eut dixit mihi Pater, sic loquor 2. » Comment accorder

* Joan, 8, 29.

s Joan, 12, 49> 50.

ces passages, et quantité d'autres semblables, avec ce sentiment, que Dieu ne forme point par des volontés particulières tous les désirs de la volonté humaine de Jésus-Christ ? Cela m'embarrasse un peu.

Théodore. — Je vous avoue, Ariste, que je ne comprends pas seulement comment ces passages peuvent vous embarrasser» Quoi donc ! est-ce que vous ne savez pas que le Verbe divin, dans lequel subsiste rhumaniié sainte du Sauveur, est la loi vivante du Père éternel ; et qu'il y a même contradiction que la volonté humaine de Jésus-Christ s'écarte jamais de cette loi ? Dites-moi, je vous prie, lorsque vous donnez l'aumône, n'êtes-vous pas certain que vous faites la volonté de Dieu ? et si vous étiez bien assuré que vous n'avez jamais fait que de bonnes œuvres, ne pourriez-vous pas dire sans crainte : « Quse placita sunt ei facio semper I »

Ariste. — Il est vrai. Mais il y aurait toujours bien de la différence.

Théodore. — Fort grande assurément; car comment savons-nous que nous faisons la volonté de Dieu en donnant l'aumône ? C'est peut-être que nous avons lu dans la loi écrite que Dieu nous ordonne de secourir les misérables ; ou que, rentrant en nous-mêmes pour consulter la loi divine, nous avons trouvé dans ce code éternel, ainsi que l'appelle saint Augustin , que telle estla volonté de l'Être infiniment parfait. Sachez donc, Ariste, que le Yerbc divin est la loi de Dieu même et la règle inviolable de ses volontés, que c'est là que se trouvent les commandements divins. « In Yerbo unigenito Patris « est omne mandatum ^, » dit saint Augustin. Sachez que tous les esprits, les uns plus, les autres moins, ont la liberté de consulter cette loi ; sachez que leur atten-

< Confess.y liv. xm, ch. 15. « Mandatum Patris ipse est Filius. « Quomodo enim non est mandatum Patris, quod est Verbum Patris? » (AcG, serm. 140. De Verbis Evang,^ n. e).

tion est la cause occasionnelle qui leur en explique tous les commandements, en conséquence des lois générales de leur union avec la raison; sachez qu'on ne peut rien faire qui ne soit agréable à Dieu, lorsqu'on observe exactement ce quel'on y trouve écrit ; sachez surtout que l'humanité sainte du Sauveur est unie plus étroitement h cette loi que la plus éclairée des intelligences, et que c'est par elle que Dieu a voulu nous en expliquer les obscurités. Mais prenez garde qu'il ne l'a pas privée de sa liberté, ou du pouvoir de disposer de cette attention, qui est la cause occasionnelle de nos connaissances. Car assurément l'âme sainte de Jésus-Christ, quoique sous la direction du Verbe, a le pouvoir de penser à ce qui lui plaît pour exécuter l'ouvrage pour lequel Dieu Ta choisie, puisque Dieu, par sa qualité de scrutateur des cœurs, se sert aussi heureusement des causes libres que des causes nécessaires pour l'exécution de ses desseins^. XX* Ne pensez pas néanmoins, Ariste, que Dieu ne quitte jamais la généralité de sa conduite à l'égard de l'humanité de Jésus-Christ, et qu'il ne forme les désirs de cette âme sainte qu'en conséquence des lois générales de l'union générale qu'elle a avec le Verbe. Lorsque Dieu prévoit que notre médiateur, entre une infinité de bonnes œuvres qu'il découvre dans le Verbe en conséquence de son attention, doit faire le choix dont les suites sont les meilleures qui puissent être, alors Dieu, qui ne quitte jamais sans raison la simplicité de ses voies, ne le détermine point par des volontés particulières à faire ce qu'il prévoit qu'il fei*a suffisamment par l'usage de sa liberté en conséquence des lois générales. Mais lorsque rame sainte du Sauveur, à cause des comparaisons infinies et infiniment infinies des combinaisons de tous les effets, qui sont ou qui seront des suites de

* Voy. la première Lettre à M. Arnauld, et la Réponse à sa i>t>eertationy et la première LMtre que j'ai écrite touchant las sienne»*

ses désirs, pourrait bien choisir entre plusieurs bonnes œuvres, car il n'en peut faire que de bonnes, celles qui paraissaient les meilleures et dont les suites néanmoins ne seraient pas si avantageuses à son ouvrage; alors, si Dieu retire plus de gloire de la beauté de l'ouvrage que de la simplicité des voies, il la quitte, cette simplicité, et il agit d'une manière particulière et extraordinaire dans l'humanité du Sauveur, afin qu'elle veuille précisément ce qui l'honorera le plus. Mais quoiqu'il agisse en elle de cette manière, je crois qu'il ne la détermine jamais par des impressions invincibles de sentiment, quoique toujours infaillibles, afin qu'elle ait aussi le plus de part qu'il est possible à la gloire de son ouvrage; car cette conduite, qui fait honneur à la liberté et à la puissance de Jésus-Christ, est encore plus glorieuse à Dieu que toute autre, puisqu'elle exprime sa qualité de scrutateur des cœurs, et témoigne hautement qu'il sait se servir aussi heureusement des causes libres que des causes nécessaires pour l'exécution de ses desseins.

Ariste. — Je comprends, Théodore, parfaitement votre pensée. Vous voulez que Dieu ne quitte jamais sans de grandes raisons la simplicité et la généralité de ses voies, afin que sa providence ne ressemble point à celle des intelligences bornées ; vous voulez que sa prescience soit le fondement de la prédestination même de Jésus-Christ, et que, s'il a uni son Verbe à telle nature et dans telles circonstances, c'est qu'il a prévu que l'ouvrage qui devait suivre de cette prédestination, laquelle est la cause et le fondement de celle de tous les élus en conséquence des lois générales qui font Tordre de 1^ grâce, que cet ouvrage, dis-je, serait le plus beau qui se puisse produire par les voies les plus divines. Vous voulez que l'ouvrage et les voies jointes ensemble, tout cela soit plus digne de Dieu

que tout autre ouvrage produit par toute autre voie. XXI. Théodore. — Oui, Ariste, je le veux, par ce principe que Dieu ne peut agir que pour lui, que par l'amour qu'il se porte à lui-même, que par sa volonté, qui n'est point comme en nous une impression qui lui vienne d'ailleurs et qui le porte ailleurs; en un mot. que pour sa gloire, que pour exprimer les perfections divines qu'il aime invinciblement, qu'il se glorifie de posséder, et dans lesquelles il se complaît par la nécessité de son être. 11 veut que son ouvrage porte par sa beauté et par sa magnificence le caractère de son excellence et de sa grandeur, et que ses voies ne démentent point sa sagesse infinie et son immutabilité. S'il y a des défauts dans son ouvrage, des monstres parmi les corps, et une infinité de pécheurs et de damnés, c'est qu'il ne peut y avoir de défauts dans sa conduite, c'est qu'il ne doit pas former ses desseins indépendamment des voies. 11 a fait pour la beauté de l'univers et pour le salut des hommes tout ce qu'il peut faire, non absolument, mais agissant comme il doit agir, agissant pour sa gloire selon tout ce qu'il est; il aime toutes choses à proportion qu'elles sont aimables ; il veut la beauté de son ouvrage et que tous les hommes soient sauvés; il veut la conversion de tous les pécheurs; mais il aime davantage sa sagesse, il l'aime invinciblement, il la suit inviolablement. L'ordre immuable de ses divines perfections, voilà sa loi et la règle de sa conduite, loi qui ne lui défend pas de nous aimer, et de vouloir que toutes ses créatures soient justes, saintes, heureuses et parfaites ; mais loi qui ne lui permet pas de quitter à tous moments pour des pécheurs la généralité de ses voies. Sa providence porte assez de marques de sa bonté pour les hommes. Souffrons, réjouissons-nous qu'elle exprime aussi tous ses autres attributs.

Sli ENTHBTIBIIS SDR LA MÉTAPHYSIQUE.

Théotime. — Hé bien, Ariste, que pensez-vous de la providence divine ?

Ariste. — Je Tadore et je m'y soumets.

Théodore. — Il faudrait, Ariste, bien du discours pour vous faire considérer toutes les beautés de cette providence adorable, et pour en faire remarquer les principaux traits dans ce que nous voyons arriver tous les jours. Mais je vous ai, ce me semble, suffisamment expliqué le principe : suivez-le de près, et vous comprendrez assurément que toutes ces contradictions, qui font pitoyablement triompher les ennemis de la Providence, sont autant de preuves qui démontrent ce que je viens de vous dire.

Qu'il ne faut point critiquer la manière ordinaire de parler de la Providence. Quelles sont les principales lois générales par lesquelles Dieu gouverne le monde. De la providence de Dieu dans rinfaillibiiité qu'il conserve à son Église.

I. Aristb. — Ah ! Théodore, que l'idée que vous m'avez donnée de la Providence me paraît belle et noble, mais de plus qu'elle est féconde et lumineuse, qu'elle est propre à faire taire les libertins et les impies ! Jamais principe n'eut plus de suites avantageuses à la religion et à la morale. Qu'il répand de lumières, qu'il dissipe de difficultés, cet admirable principe ! Tous ces effets qui se contredisent dans l'ordre de la nature et dans celui de la grâce ne marquent nulle contradiction dans la cause qui les produit : ce sont au contraire autant de preuves évidentes de l'uniformité de sa conduite. Tous ces maux qui nous affligent, tous ces désordres qui nous choquent, tout cela s'accorde aisément avec la sagesse^ la bonté, la justice de celui qui règle tout. Je voulais qu'on arrachât les méchants qui vivent parmi les bons; mais j'attends en patience la consommation des siècles, le jour de la moisson, ce grand jour destiné à rendre à chacun selon ses œuvres. Il faut que l'ouvrage de Dieu s'exécute par des voies qui portent le caractère de ses attributs. J'admire présentement le cours majestueux de la providence générale.

'Théodore. — Je vois bien, Arisle, que vous avez suivi de près et avec plaisir le principe que je vous ai exposé ces jours-ci, car vous en paraissez encore tout ému. Mais l'avez- vous bien saisi ? vous en ôtes-vous bien rendu le maître ? C'est de quoi je doute encore, car il est bien difficile que, depuis si peu de temps, vous l'ayez assez médité pour vous en mettre en pleine possession. Faites-nous part, je vous prie, de quelquesunes de vos réflexions, afin de me délivrer de mon doute et que je sois en repos; car plus les principes sont utiles, plus ils sont féconds, plus est-il dangereux de ne les prendre pas tout à fait bien.

IL Ariste. — Je le crois ainsi, Théodore ; mais ce que vous nous avez dit est si clair, votre manière d'expliquer la Providence s'accorde si parfaitement avec l'idée de l'Être infiniment parfait et avec tout ce que nous voyons arriver, que je sais bien qu'elle est véritable. Que je sens de joie de me voir délivré du préjugé dans lequel je vois que donne le commun du monde el même bien des philosophes ! Dès qu'il arrive quelque malheur à un méchant homme, ou connu pour tel, chacun juge aussitôt des desseins de Dieu, et décide hardiment que Dieu Ta voulu punir. Mais s'il arrive, ce qui n'arrive que trop, qu'un fourbe, qu'un scélérat réussisse dans ses entreprises, ou qu'un homme de bien succombe à la calomnie de ses ennemis, est-ce que Dieu veut punir celui-ci et récompenser celui-là ? Nullement. C'est, disent les uns, que Dieu veut éprouver la vertu de cet homme de bien ; et les autres, que c'est un malheur .qu'il a seulement permis et qu'il n'a pas eu dessein de causer. Je trouvé que ces peuples qui font gloire de haïr et de mépriser les pauvres, sur ce principe que Dieu lui-môme hait et méprise les misérables, puisqu'il les laisse dans leurs misères, raisonnent plus conséquemment . De quoi

s'avise-t-on de juger des desseins de Dieu ? Ne devraiton pas comprendre qu'on n'y connaît rien, puisqu'on se contredit à tous moments ?

Théodore. — Est-ce là, Ariste, comment vous prenez mes principes et l'usage que vous en faites? Je trouve que ceux que vous condamnez ont plus de raison que vous.

Ariste. — Comment, Théodore ! Je pense que vous raillez, ou que vous voulez vous divertir à me contredire.

Théodore. — Nullement.

Ariste. — Quoi donc ! est-ce que vous approuvez l'impertinence de ces historiens passionnés qui, après avoir raconté la mort d'un prince, jugent des desseins de Dieu sur lui selon leur passion et les intérêts de leur nation ? Il faut bien que les écrivains espagnols ou les français aient tort, ou peut-être les uns et les autres, lorsqu'ils décrivent la mort de Philippe II. Ne faut- il pas que les rois meurent aussi bien que nous?

Thcodore. — Ces historiens ont tort, mais vous n'avez pas raison. Il ne faut pas juger que Dieu a dessein de faire du mal à un prince ennemi que nous haïssons : cela est vrai ; mais on peut, et on doit croire qu'il a dessein de punir les méchants et de récompenser les bons. Ceux qui jugent de Dieu sur l'idée qu'ils ont de 11 justice exacte de l'Être infiniment parfait en jugent bien; et ceux qui lui attribuent des desseins qui favorisent leurs inclinations déréglées en jugent très mal.

III. Ariste. — Il est vrai ; mais c'est une des suites des lois naturelles, que tel soit accablé sous les ruines de sa maison, et le plus homme de bien n'en aurait pas échappé.

Théodore. — Qui en doute ? Mais avez vous déjà oublié que c'est Dieu qui a établi ces lois naturelles ? La fausse idée d'une nature imaginaire vous occupe

âà6 ËNTKETÎBNS SU A LA MÉTAPHYSIQUE.

encore quelque peu l'esprit, et vous empêche de bien prendre le principe que je vous ai expliqué. Prenez donc garde. Puisque c'est Dieu qui a établi les lois naturelles, il a dû combiner le physique avec le moral, de manière que les suites de ces lois soient les meilleures qui puissent être, je veux dire les plus dignes de sa justice et de sa bonté, aussi bien que de ses autres attributs. Ainsi on a raison de dire que la mort terrible d'un brutal et d'un impie est un effet de la vengeance divine; car, quoique cette mort ne soit peut-être qu'une suite des lois naturelles que Dieu a établies, il ne les a établies que pour de semblables effets; mais s'il arrive quelque malheur à un homme de bien dans le temps qu'il va faire une bonne œuvre, on ne doit pas dire que Dieu Ta voulu punir, parce que Dieu n'a pas établi les lois générales en vue de semblables effets. Oh doit dire ou que Dieu Ta permis, ce malheur, à cause que c'est une suite naturelle de ces lois qu'il a établies pour de meilleurs effets; ou qu'il a eu dessein par là d'éprouver cet homme de bien et de lui faire mériter sa récompense ; car entre les motifs que Dieu a eus de combiner de telle et telle manière le physique avec le moral, il faut assurément mettre en compte les grands biens que Dieu a prévu que nous tirerions de nos misères présentes.

Ainsi les hommes ont raison d'attribuer à la justice de Dieu les maux qui arrivent aux méchants; mais je crois qu'ils se trompent en deux manières ï la première, c'est qu'ils ne font de ces jugements que dans les punitions exttaordinaires et qui leur frappent l'esprit; car si un scélérat meurt de la fièvre, ils ne jugent pas ordinairement que c'est une punition de Dieu : il faut pour cela qu'il meure d'un coup defoudre,ouparlamain du bourreau; la seconde, c'est qu'ils s'imaginent que les punitions remarquables sont des effets d'une vo-

TREIZIÈME ENTR£ttEl9. 8^7

lonté particulière de Die». Autre faux jugement qui, ôtant à la providence divine sa simplicité et sa généralité, en efface le caractère de la prescience infinie et de l'immutabilité; car assurément il faut infiniment plus de sagesse pour combiner le physique avec le moral, de manière que tel se trouve justement puni de ses violences en conséquence de l'enchaînement des causes, que de le punir par une providence particulière et miraculeuse.

Ariste. — C'est ainsi, Théodore, que je le comprends. Mais ce que vous dites là ne justifie pas la témérité de ceux qui jugent hardiment des desseins de Dieu dans tout ce qu'ils voient arriver.

IV. Théodore. — Je ne prétends pas aussi qu'ils aient toujours raison. Je dis seulement qu'ils ont raison quand leurs jugements sont exempts de passion et d'intérêt, et qu'ils sont appuyés sur l'idée que nous avons tous de l'Etre infiniment parfait. Encore ne prétends-je pas qu'ils fassent bien de dire trop affirmativement que Dieu a eu tel ou tel dessein. Par exemple, il me paraît certain qu'un des motifs de rétablissement des lois générales a été telle affliction de tel homme de bien, si Dieu a prévu que ce lui serait un grand sujet de mérite. Ainsi, Dieu a voulu celte affliction, qui nous paraît à nous autres, qui n'en prévoyons pas les suites, ne pas s'accorder avec sa bonté. Ceux donc qui décident que Dieu a seulement permis que tel malheur arrivât à tel/ font un faux jugement. Mais que voulez-vous, Ariste? Il vaut mieux laisser aux hommes, prévenus comme ils sont de leur nature imaginaire, la liberté de jugef trop affirmativement des desseins de Dieu, que de les critiquer sur la Contradiction de leurs jugements touchant des effets qui paraissent contredire les attributs divins. Qu'importe que les esprits se contredisent et s'embarrassent selon leurs fausses idées, pourvu qu'au

fond on ne se trompe point d^ns les choses essentielles ! Pourvu que les hommes ne donnent point à Dieu des desseins contraires à ses altributs, et qu'ils ne le fassent point agir pour favoriser leurs passions, je crois qu'il faut les écouter paisiblement. Au lieu de les embarrasser par des contradictions qui selon leurs principes sont inexplicables, la charité veut qu'on reçoive ce qu'ils disent pour les affermir dans l'idée qu'ils ont de la Providence^ puisqu'ils ne sont point en état d'en avoir une meilleure ; car il vaut encore mieux attribuer à Dieu une providence humaine que de croire que tout se fait au hasard. Mais, de plus^ ils ont raison dans le fond. Tel impie est mort : on peut dire hardiment que Dieu a eu dessein de le punir. On aurait encore plus de raison de dire que Dieu a voulu empêcher qu'il ne corrompit les autres, parce qu'effectivement Dieu veut toujours, par les lois générales qu'il a établies, faire tout le bien qui se peut. Tel homme de bien est mort avant l'âge, lorsqu'il allait secourir un misérable : on ne doit point craindre de juger, quand même il aurait été frappé de la foudre, que Dieu l'a voulu récompenser. On peut dire de lui ce que l'Écriture dit d'Hénoch : (i Huptusest ne malitia mutaretintellectum ejus, aut ne « lîctio deciperet animam illius. » La mort l'a enlevé, de peur que le siècle ne lui corrompît l'esprit et le cœur. C'est que tous ces jugements sont conformes à •l'idée que nous avons de la justice et de la bonté de Dieu, et qu'ils s'accordent assez bien avec les desseins qu'il a eus, lorsqu'il a établi les lois générales qui règlent le cours ordinaire de sa providence. Ce n'est pas qu'on ne se trompe souvent dans ces jugements; car apparemment tel ou tel homme de bien qui est mort jeune aurait encore acquis do plus grands mérites et converti bien des pécheurs, s'il eût vécu plus longtemps dans les circonstances où il se serait trouvé, en

conséquence des lois générales de la nature et de la grâce. Mais ces sortes de jugements, quoiqu'un peu téméraires ou hardis, n'ont point de mauvais effets; et ceux qui les font ne prétendent point tant qu'on les croie véritables, qu'on adore la sagesse et la bonté de Dieu dans le gouvernement du monde.

Ariste. — Je vous entends, Théodore. 11 vaut mieux que les hommes parlent mal de la Providence que de n*en parler jamais.

Théodore. — Non, Ariste. Mais il vaut mieux que les hommes parlent souvent de la Providence selon leurs faibles idées, que de n'en parler jamais. Il vaut mieux que les hommes parlent de Dieu humainemeM, que de n'en dire jamais rien. Il ne faut jamais mal parler ni de Dieu ni de sa providence. Cela est vrai; mais il nous est permis de bégayer sur ces matières si relevées, pourvu que ce soit selon l'analogie de la foi. Car Dieu se plaît dans les efforts que nous faisons pour raconter ses merveilles. Croyez-moi, Ariste, on ne peut guère plus mal parler de la Providence que de n'en dire jamais rien.

Théotime. — Voudriez-vous, Ariste, qu'il n'y eût que les philosophes qui parlassent de la Providence, et entre les philosophes que ceux qui ont l'idée que vous en avez maintenant?

V. ARrsTE. — Je voudrais , Théotin^e , que les hommes ne parlassent jamais de la Providence d'une manière propre à faire croire aux simples que les méchants ne réussissent jamais dans leurs entreprises ; car la prospérité des impies est un fait si constant, que cela peut jeter et que cela jette souvent de la défiance dans les esprits. Si les biens et les maux temporels étaient à peu près réglés suivant les mérites el la confiance en Dieu, la manière dont on parle ordinairement de la Providence n'aurait point de mauvaises

suites. Mais prenez-y garde : la plupart des hommes, et ceux-là principalement qui ont le plus de piété, tombent dans de très-grands malheurs, parce qu'au lieu de se servir dans leurs besoins des moyens sûrs que leur fournit la providence générale, ils tentent Dieu dans l'espérance trompeuse d'une providence particulière. S'ils ont un procès, par exemple, iis négligent de faire les écritures nécessaires pour instruire les juges de la justice de leur cause. S'ils ont des ennemis ou des envieux qui leur dressent des embûches, au lieu de veiller sur eux pour découvrir leurs desseins, ils s'attendent que Dieu ne manquera pas de les protéger. Les femmes qui ont un mari fâcheux, au lieu de le gagner par la patience et l'humilité^ vont en faire leurs plaintes à tous les gens de bien qu'elles connaissent et le recompaander à leurs prières. On n'obtient pas toujours par ce moyen ce qu'on désire et ce qu'on espère; et alors on ne manque guère de murmurer contre là Providence et d'entrer dans des sentiments qui offensent les perfections divines. Vous savez, Théotime, les funestes effets que produit dans l'esprit des simples une Providence mal entendue, et que c'est principalement de là que la superstition tire son origine, superstition qui cause dans le monde une infinité de maux.

TnÉOTiMB. — Je vous avoue, Ariste, qu'il serait à souhaiter que tous les hommes eussent une juste idée de la providence divine. Mais je vous soutiens^ avec Théodore, que cela n'étant pas possible, il vaut mieux qu'ils en parlent comme ils font que de n'en rien dire du tout. L'idée qu'ils en ont, toute fausse qu'elle est, et même cette pente naturelle qui fait que les esprits se portent à la superstition, leur est fort avantageuse dans l'état où ils sont, car cela les empêche de tomber dans mille désordres. Quand vous y aurez bien pensé,

je crois que vous en demeurerez d'accord. Tel perd son procès pour avoir négligé les moyens naturels de le gagner. Qu'importe, Ariste? La perte de son bien sera peut-être la cause de son salut. Assurément^ si ce n*est point la paresse et la négligence qui l'ont porté à laisser tout là, mais un saint, mouvement de confiance en Dieu, et la crainte d'entrer dans un esprit de chicane et de perdre son temps assez inutilement ; si cela est, il a gagné son procès devant Dieu,quoiqu'il Tait peut-être perdu devant les hommes; car il lui reviendra plus de profit d'un procès perdu de cette manière que d'un autre gagné avec dépens, dommages et intérêts.

VI. Nous sommes chrétiens, Ariste ; nous avons droit aux vrais biens : le ciel est maintenant ouvert, et Jésus-Christ, notre précurseur et notre chef, y est déjà entré pour nous. Ainsi Dieu ne récompense plus, comme autrefois, notre confiance en lui par l'abondance 'des biens temporels, il en a de meilleurs pour ses enfants adoptés en Jésus-Christ. Ce temps est passé avec la loi. L'alliance ancienne et figurative de la nouvelle est maintenant abrogée. Si nous étions Juifs, j'entends des Juifs charnels, nous aurions ici-bas une récompense proportionnée à nos mérites ; encore un coup, je dis des Juifs charnels, car les Juifs chrétiens ont eu part à la croix de Jésus-Christ avant que d'avoir part à sa gloire. Mais nous avons de meilleures espérances qu'eux, meliorem et manentem substantiam *, fondée sur une meilleure alliance et de meilleures victimes : Melioris testamenti sponsor factus est Jésus..., Melioribus hostiis quam istis ^. La prospérité des méchants ne doit plus étonner que les chrétiens juifs, que les mahométans, que ceux qui ne> savent pas la difTé-

« Bebr. 10/34.

* Ibid. 7* 22 9 0| Sd.

rence qu'il y a enire les deux alliances, entre la grâce de l'Ancien Testament et celle du Nouveau, entre les biens temporels que Dieu distribuait aux Juifs par le ministère des anges, et les vrais biens que Dieu donne à ses enfants par notre chef et notre médiateur Jésus- Christ. On croit que les hommes doivent être misérables à proportion qu'ils sont criminels. Il est vrai; mais dans le fond on a raison de le croire, car cela arrivera tôt ou tard. Il n'y a point de chrétien qui ne sache que le jour viendra auquel Dieu rendra à chacun selon ses œuvres. La prospérité des méchants ne peut donc ébranler que ceux qui manquent de foi, et qui ne reconnaissent point d'autres biens que ceux de la vie présente. Ainsi, Ariste, l'idée confuse et imparfaite de la Providence qu'oht la plupart des hommes ne produit point tant de mauvais effets que vous le pensez dans les vrais chrétiens, quoiqu'elle trouble l'esprit et qu'elle inquiète extrêmement le commun des hommes, qui remarquent souvent qu'elle ne s'accorde pas avec l'expérience. Mais il vaut mieux qu'ils en aient cetle idée que de n'en avoir point du tout, ce qui arriverait peu à peu s'ils la laissaient effacer de leur esprit par un silence pernicieux.

Ariste. — Je vous avoue, Théotime, que la foi empêche souvent qu'on ne lire des conséquences impies de la prospérité des méchants et des afflictions des gens de bien. Mais comme la foi n'est pas si sensible que l'expérience continuelle de ces événements fâcheux, elle n'empêche pas toujours que l'esprit ne s'ébranle et ne se défie de la Providence. De plus, les Chrétiens ne suivent presque jamais les principes de leur religion ; ils parlent des biens et des maux comme les Juifs charnels. Quand un père exhorte son fils à la vertu, il ne craint point de lui dire que, s'il est homme de bien, toutes ses entreprises réussiront.

Croyez-vous que son fils pense aux vrais biens? Héias! peut-être que le père n'y pensa jamais lui-môme. Cependant les libertins, qui remarquent avec soin les contradiclions de tous ces discours qu'on fait sans réflexion sur la Providence, ne manquent pas d'en tirer des preuves de leur impiété ; et elles sont si sensibles, ces preuves, et si palpables, qu'il suffit qu'ils les proposent pour ébranler les gens de bien et pour renverser ceux que la foi ne soutient point. « Pensez-vous, dit Jésus-Christ, que ces dix-huit personnes qui furent écrasées sous les ruines de la tour de Siloé fussent plus criminelles ou plus redevables à la justice de Dieu que les autres habitants de Jérusalem? Non, dit-il, mais vous périrez tous, si vous ne faites pénitence*. » Voilà comme il faut parler aux hommes pour leur apprendre qu'en cette vie les plus misérables ne sont pas pour cela les plus criminels, et que ceux qui vivent dans l'abondance, au milieu des plaisirs et des honneurs, ne sont pas pour cela plus chéris de Dieu, ni protégés d'une providence plus particulière.

VII. Théotime. — Oui, Ariste. Mais tout le monde n'est pas toujours en état de goûter cette vérité. Diirus est hic sermo. Les charnels, ceux qui ont encore l'esprit Juif, n'y comprennent rien. Il faut parler aux hommes selon leur portée, et s'accommoder à leur faiblesse pour les gagner peu à ped. Il faut conserver soigneusement dans leur esprit Tidée de la Providence telle qu'ils sont capables de l'avoir. Il faut leur promettre le centuple; qu'ils l'entendent comme ils pourront, selon les dispositions de leur cœur. Les charnels l'entendront mal, il est vrai ; mais il vaut encore mieux qu'ils croient que la vertu sera mal récompensée que de ne l'être point du tout. Elle le sera même parfaite-

* Luc, 13, k.

ment bien, selon leurs fausses idées. Quelque libertin leur fera remarquer .qu'on leur fait de vaines promesses. Je le veux. Mais peut-être cela servira-t-il à leur faire comprendre qu'ils se trompent eux-mêmes, et que les biens qu'ils estiment si fort sont bien peu de chose, puisque Dieu les distribue si mal à leur gré, et selon leurs préjugés. Assurément, Ariste, on ne peut guère trop parler de la Providence, quand même on n'y connaîtrait rien; car cela réveille toujours dans Tesprit cette pensée, qui est le fondement de toutes les religions, qu'il y a un Dieu qui récompense et qui punit L'idée confuse de la Providence est aussi utile que celle que vous en avez, pour porter à la vertu le commun des hommes. Elle ne peut éclaircir les difficultés des impies ; on ne peut la défendre sans tomber dans un nombre infini de contradictions. Gela est vrai. Mais c'est de quoi les simples ne s'embarrassent guère. La foi les soutient; et leur simplicité, leur humilité les met assez à couvert contre les attaques des libertins. Ainsi je crois que dans les discours faits pour tout le monde, il faut parler de la Providence selon l'idée la plus commune ; et ce que Théodore nous a appris, il faut Le garder pour faire taire les prétendus esprits forts, et pour rassurer ceux qui se trouveraient ébranlés par la considération des effets qui paraissent contredire les perfections divines : encore doit-on supposer qu'ils soient capables de l'attention nécessaire pour suivre nos principes ; car autrement ce serait bien le plus court, s'ils étaient chrétiens, de les arrêter uniquement par l'autorité de l'Écriture.

Ariste. — Je me rends, Théotime. Il faut parler aux hommes selon leurs idées, lorsqu'ils ne sont point en état d'approfondir les matières. Si on critiquait le sentiment confus qu'ils ont de la Providence, on leur serait peut-être un s^iet de chute. Il serait facile de

les embarrasser par les contradictions où ils tombent. Mais il serait fort difficile de les délivrer de leur embarras ; car il faut trop d'application pour reconnaître et pour suivre les vrais principes de la Providence. Je le comprends, Théotime, et je pense que c'est principalement pour cela que Jésus-Christ et les apôtres ne nous ont point enseigné formellement les principes de raison dont les théologiens se servent pour appuyer les vérités de la foi. Ils ont supposé que les personnes éclairées sauraient ces principes, et que les simples, qui se rendent uniquement à l'autorité, n'en auraient pas besoin, et qu'ils pourraient même en être choqués et les prendre mal, faute d'application et d'intelligence. Je suis donc bien résolu de laisser aux hommes la liberté de parler à leur manière de la Providence, pourvu qu'ils ne disent rien qui blesse ouvertement les attributs 'divins; pourvu qu'ils ne donnent pas à Dieu des desseins injustes et bizarres, et qu'ils ne le fassent point agir pour satisfaire leurs inclinations déréglées. Mais pour les philosophes, et surtout certains prétendus esprits forts, assurément je ne souffrirai pas leurs impertinentes railleries. J'espère que j'aurai mon tour, et que je les embarrasserai fort. Ils m' ont quelquefois réduit au silence^ mais je les obligerai bien à se taire, car j'ai maintenant de quoi répondre à tout ce qu'ils m'ont objecté de plus spécieux et de plus fort.

VIII. Théodore. — Prenez garde, Ariste, que la vanité et l'amour-propre n'animent un peu votre zèle. Ne cherchez point d'adversaires pour avoir la gloire et le plaisir de les vaincre. C'est la vérité qu'il faut faire triompher de ceux qui l'ont combattue. Si vous prétendez les confondre, vous ne les gagnerez pas, et peut-être qu'ils vous confondront encore ; car, je le veux, vous avez de quoi les obliger au silence : mais c'est supposé qu'ils veulent entendre raison ; ce qu'as-

sûrement ils ne feront pas, quand ils sentiront que vous voulez l'emporter. S'ils vous raillent, ils auront les rieurs de leur côté. S'ils s'effraient, ils répandront la frayeur dans les esprits. Yous serez seul avec vos principes, auxquels personne ne comprendra rien. Je vous conseille donc, Ariste, de prendre en particulier ces personnes que vous avez en vue, et de leur proposer votre sentiment,, comme pour apprendre d'eux ce que vous devez en croire. Il faudra pour vous répondre qu'ils s'appliquent à l'examiner, et peut-être que l'évidence les convaincra. Prenez garde surtout qu'ils ne s'imaginent pas que vous les jouez. Parlez en disciple de bonne foi, afin qu'ils ne reconnaissent point votre charitable dissimulation. Mais lorsque vous aurez reconnu que la vérité les pénètre, alors combattez-la sans crainte qu'ils l'abandonnent. Ils la regarderont comme un bien qui leur appartient, et qu'ils auront , acquis par leur application et par leur travail ; ils i prendront intérêt dans sa défense, non peut-être qu'ils i l'aiment véritablement, mais parce que leur amourpropre y trouvera son compte. Ainsi, vous les engagerez dans le parti de la vérité, et vous formerez entre elle et eux des liaisons d'intérêt qu'ils ne rompront pas facilement. La plupart des hommes regardent la vérité comme un meuble fort inutile, ou plutôt comme un meuble fort embarrassant et fort incommode. Mais lorsqu'jelle est de leur invention, et qu'ils la regardent comme un bien qu'on veut leur enlever, ils s'y attachent si fort et la considèrent si attentivement, qu'ils ne peuvent plus l'oublier.

Ariste. — Vous avez raison, Théodore : pour gagner sûrement les gens, il faut trouver le moyen de dédommager leur amour-propre ; c'est là le secret. Je tâcherai de suivre exactement votre conseil charitable. Mais pensez-vous que je possède assez bien vos prin-

cipes pour en convaincre les autres, et pour répondre à toutes leurs difficultés ?

Théodore. — Si vous êtes bien résolu de prendre avec vos gens l'air et les manières de disciple, il n'est pas nécessaire que vous les sachiez plus exactement, cei^ principes. Ils vous les apprendront aussi bien que moi.

Aristb. — Comment, Théodore, aussi bien que •vous ?

Théodore. — Mieux que moi, Ariste ; vous le verrez par expérience. Souvenez-vous seulement des principales vérités que je vous ai expliquées et auxquelles vous devez rapporter toutes les interrogations que vous leur ferez.

Souvenez-vous que Dieu ne peut agir que selon ce qu'il est, que d'une manière qui porte le caractère de ses attributs ; qu'ainsi il ne forme point ses desseins indépendamment des voies de les .exécuter, mais qu'il choisit et l'ouvrage et les voies qui tout ensemble expriment davantage les perfections qu'il se gloriiie de posséder que tout autre ouvrage par toute autre voie. Voilà, Ariste, le principe le plus général et le plus fécond.

Souvenez-vous que plus il y a de simplicité, d'uniiormité, de généralité dans la Providence, y ayant égalité dans le reste, plus elle porte le caractère de la Divinité ; qu'ainsi Dieu gouverne le monde par des lois générales, pour faire éclater sa sagesse dans l'enchaînement des causes.

Mais souvenez- vous que les créatures n'agissent point les unes sur les autres par leur efficace propre, et que Dieu ne leur a communiqué sa puissance que parce qu'il a établi leurs modalités causes occasionnelles, qui déterminent l'efficace des lois générales qu'il s'est prescrites. Tout dépend de ce principe.

d48 ENTRETIENS SUtl LA METAPâYStQUË.

IX. Voici, Ariste, les lois générales selon lesquelles Dieu règle le cours ordinaire de sa providence :

i. Les lois générales des communications des mouvements, desquelles lois le choc des corps est la causé occasionnelle ou naturelle. C'est par l'établissement de ces lois que Dieu a communiqué au soleil la puissance d*éciairer, au feu celle de brûler, et ainsi des autres vertus qu'ont les corps pour agir les uns sur les autres ; et c'est en obéissant à ses propres lois que Dieu fait tout ce que font les causes secondes.

2. Les lois de l'union de l'âme et du corps, dont les modalités sont réciproquement causes occasionq^elles de leurs changements. C'est par ces lois que j'ai la puissance de parler, de marcher, de sentir, d'imaginer, et le reste, et que les objets ont par mes organes le pouvoir de me toucher et de m'ébranler. C'est par ces lois que Dieu m'unit à tous ses ouvrages.

3. Les lois de l'union de l'âme avec Dieu, avec la substance intelligible de la raison universelle, desquelles lois notre attention est la cause occasionnelle. C'est par l'établissement de ces lois que l'esprit a le pouvoir de penser àtce qu'il veut et de découvrir la vérité. Il n'y a que ces trois lois générales que la raison et l'expérience nous apprennent. Mais l'autorité de l'Écriture nous en fait connaître encore deux autres, savoir 2

4. Les lois générales qui donnent aux gens bons et mauvais pouvoir sur les corps, substances inférieures à leur nature *♦ C'est par l'efficace de ces lois que les anges ont gouverné le peuple juif, qu'ils l'ont puni et récompensé par des biens et des maux temporels, selon l'ordre qu'ils en avaient reçu de Dieu. C'est par l'efficace de ces lois que les démons ont encore le

^ Voy. le dernier Eclaircissement du Traité de la Nature et de la Grâce^ et la Réponse à la Dissertation de Af. Amauld, contre cet Éclaircissement»

pouvoir de nous tenter, et que nos anges tutélaires ont celui de nous défendre. Les causes occasionnelles de ces lois sont leurs désirs pratiques ; car il y a contradiction qu'un autre que le créateur des corps en puisse être le moteur.

5. Les lois enfin par lesquelles Jésus-Christ a reçu la souveraine puissance dans le ciel et sur la terre, non-seulement sur les corps, mais sur les esprits ; nonseulement pour distribuer les biens temporels, comme les anges à la synagogue, mais pour répandre dans les cœurs la grâce intérieure qui nous rend enfants de Dieu et qui nous donne droit aux biens éternels *. Les causes occasionnelles de ces lois sont les divers mouvements de Tâme sainte de Jésus; car notre médiateur et souverain prêtre intercède sans cesse, et son intercession est toujours et très-prompte ment exaucée.

Voilà, Ariste, les lois les plus générales de la nature et de la grâce que Dieu suit dans le cours ordinaire de sa providence. C'est par ces lois qu'il exécute ses desseins d'une manière qui porte admirablement le caractère de sa prescience infinie, de sa qualité de scrutateur des cœurs, de son immutabilité et de ses autres attributs. C'est par ces lois qu'il communique sa puissance aux créatures, et qu'il leur donne part à la gloire de l'ouvrage qu'il exécute par leur ministère. C'est môme par cette communication de sa puissance et de sa gloire qu'il rend le plus d'honneur à ses attributs; car il faut une sagesse infinie pour se servir aussi heureusement des causes libres que des causes nécessairesdans l'exécution de ses desseins.

Mais quoique Dieu se soit prescrit ces lois giénérales, et encore quelques autres dont il n'est pas nécessaire de parler, comme sont celles par lesquelles le feu de

* Voy; le deuxièaie Discours du Traité de la Nature et de la .Grâce.

9hQ ENTRETIENS SUR LA MÉTÂPUTSIQUE.

l'enfer a le pouvoir de tourmenter les démons, les eaux du baptême celui de nous purifier, et autrefois les eaux très-amères de la jalousie celui de punir Tinfidélité des femmes^, et ainsi des autres : quoique Dieu se soit, dis-je, prescrit ces lois, et qu'il ne quitte point sans de grandes raisons la généralité de sa conduite, souvenez-vous bien que lorsqu'il reçoit plus de gloire en la quittant qu'en la suivant, alors il ne manque jamais de l'abandonner; car pour accorder les contradictions qui paraissent dans les effets de la Providence, il suffit que vous souteniez que Dieu agit et doit agir ordinairement par des lois générales. Retenez donc bien ces principes, et réglez vos interrogations de manière qu'elles ne tendent qu'à les faire envisager aux personnes que vous prétendez convertir.

Ariste. — Je le ferai, Théodore, et j'espère que je réussirai dans mon dessein ; car tous ces principes me paraissent si évidents, si bien liés les uns aux autres, et tellement d'accord avec ce que nous voyons arriver, que, pourvu que les préjugés et les passions ne mettent point trop d'obstacle à l'impression qu'ils doivent faire sur leur esprit, il sera bien difficile qu'ils y résistent. Je vous remercie de l'avis que vous m'avez donné de dédommager leur amour-propre; car je vois bien que je gâterais tout, si je m'y prenais comme j'en aurais bonne envie. Mais^ Théodore,, supposez que je réussisse dans mon dessein, et que je les aie bien convaincus de la vérité de nos principes, comment pourrais-je les obliger à reconnaître l'autorité de l'Église ; car ils sont nés dans l'hérésie, et je voudrais bien les en retirer ?

TnÉODORE. — Vraiment, Ariste, voilà bien une autre affaire. Vous pensez peut-être qu'il suffit de donner de bonnes preuves de l'infaillibilité* de l'Église pour con-

* Nomb. 5.

TRCfZlÈHE ENTRETIEN. 8 51

vertir les hérétiques. Il faut, Ariste, que le ciel s'en môle ; car l'esprit de parti forme tous les jours tant de liaisons secrètes dans le cœur de ceux qui y sont malheureusement engagés, que cela les aveugle et les ferme à la vérité. Si quelqu'un vous exhortait à vous faire huguenot, assurément vous ne l'écoutoriez pas volontiers. Sachez donc qu'ils sont peut-être plus ardents que nous, parce que, dans l'état où ils se trouvent, ils se sont, plus souvent que nous, exhortés les uns les autres à donner des marques de leur fermeté. Ayant donc une infinité d'engagements, de liaisons, de préjugés, de raisons d'amour-propre qui les arrête dans leur secte, quelle adresse ne faut-il point pour les obliger à considérer sans prévention les preuves qu'on peut leur donner qu'ils sont dans l'erreur I

Ariste. — Je sais, Théodore, que leur délicatesse est extrême sur le fait de la religion, et que, pour peu qu'on les touche rudement par cet endroit-là, toutes leurs passions se révoltent. Mais ne craignez point; car, outre que ceux dont je parle ne sont pas si sensibles que beaucoup d'autres, je prendrai si bien les manières d'un disciple bien soumis, que je les obligerai pour me répondre à examiner les doutes que je leur proposei*ai. Donnez-moi seulement quelques preuves de l'infaillibilité de l'Église, conformes à l'idée que vous m'avez donnée de la Providence.

X. Théodore. — 11 est certain par l'Écriture, que les hérétiques n'osent rejeter, que « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés, et qu'ils viennent à la connaissance de la vérité^.)) Il faut donc trouver dans l'ordre de la Providence de bons moyens pour faire venir tous les hommes à la connaissance de la vérité.

t Tm, 3, A.

SSO ENTRETIENS SUR LA MÉTÂPUTSIQUB

l'enfer a le pouvoir de tourmenter W / ^^^^ ^^ eaux du baptême celui de nous pur/^ ^ ^^^^ P*s les eaux très-amères de la jalousie /'/ • s'il le voufidélilé des femmes*, et ainsi i»/' ' ' tant d'autres Dieu se soit, dis-je, prescrit cf; / , jnnaissance du point sans de grandes raisop ' ^ q^oî consiste la duite, souvenez-vous bien

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*^BiSTE. — Je vous entends, Théodore; la voie de l'gxamen répond peut-être à la volonté que Dieu a de gauver les savants; mais Dieu veut sauver les pauvres, les simples, les ignorants, ceux qui ne savent pas lire, aussi bien que messieurs les critiques. Encore ne vois-je pas que les Grotius, les Coccejus, les Saumaise, les Buxtorf soient assez arrivés à cette connaissance de la vérité où Dieu veut que nous arrivions tous. Peut-être que Grotius en était proche quand la mort Ta surpris. Mais quoi I la Providence ne pourvoit-elle qu'au salut de ceux qui ont assez de vie, aussi bien que d'esprit et de science, pourdiscerner lavérité de l'erreur? Assurément

'^ ^st pas vraisemblable. La voie de l'examen est

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xiEODORE. — Elle se trouvé dans les livres sacrés, o c'est par l'autorité de l'Église que nous le savons, oaint Augustin a eu raison de dire que, sans l'Église, il ne croirait pas à l'Évangile. Comment est-ce que les simples peuvent être certains que les quatre Évangiles que nous avons ont une autorité infaillible? Les ignorants n'ont aucune preuve qu'ils sont des auteurs qui portent leur nom et qu'ils n'ont point été corrompus dans les choses essentielles ; et je ne sais si les savants en ont des preuves bien sûres. Mais quand nous serions certains que l'Évangile de saint Matthieu, par exemple, est de cet apôtre, et qu'il est tel aujourd'hui qu'il l'a composé, assurément si nous n'avons point d'autorité infaillible qui nous apprenne que cet évangéliste a été divinement inspiré, nous ne pouvons point appuyer notre foi sur ses paroles comme sur celles de Dieu même. Il y en a qili prétendent que la divinité des livres sacrés est si sensible, qu'on ne peut les lire sans s'en apercevoir. Mais sur quoi cette prétention est-elle appuyée? Il faut autre chose que des soupçons et des préjugés pour leur attribuer l'infaiUibilité. 11 faut ou que le Saint-Esprit le révèle à chaque particulier, ou qu'il le révèle à l'Église pour tous les particuliers. Or, l'un est bien plus simple, plus général, plus digne de la Providence que l'autre.

Arzste. — Je nie cette conséquence. Dieu veut que tous les hommes soient sauvés ; mais il ne veut pas faire ce qu'il faudrait pour les sauver tous : s'il le voulait, tous seraient sauvés; les Chinois et tant d'autres peuples ne. seraient pas privés de la connaissance du vrai Dieu et de son fils Jésus-Christ, en quoi consiste la vie éternelle.

Théodore. — Je ne vous dis pas, Ariste, que Dieu veuille faire tout ce qu'il faudrait pour sauver tous les hommes; il ne veut pas faire à tous moments des miracles; il ne veut pas répandre dans tous les cœurs des grâces victorieuses; sa conduite doit porter le caractère de ses attributs, et il ne doit point quitter sans de grandes raisons la généralité de sa providence, sa sagesse ne lui permet pas de proportionner toujours son secours au besoin actuel des méchants et à la négligence prévue des justes. Tous les hommes seraient sauvés s'il en usait de la sorte envers nous. Je prétends seulement qu'il faut trouver dans la Providence des moyens généraux qui répondent à la volonté que Dieu a «que tous les hommes viennent à la connaissance de la vérité. Or, on ne peut y arriver, à cette connaissance, que par deux voies, par celle de l'examen ou par celle de l'autorité.

Ariste. — Je vous entends, Théodore ; la voie de l'examen répond peut-être à la volonté que Dieu a de sauver les savants; mais Dieu veut sauver les pauvres, les simples, les ignorants, ceux qui ne savent pas lire, aussi bien quç messieurs les critiques. Encore ne vois-je pas que les Grotius, les Coccejus, les Saumaise, les Buxtorf soient assez arrivés à cette connaissance de la vérité oti Dieu veut que nous arrivions tous. Peut-être que Grotius en était proche quand la mort l'a surpris. Mais quoi I la Providence ne pourvoit-elle qu'au salut de ceux qui ont assez de vie, aussi bien que d'esprit et de science, pour discerner lavérité de Terreur? Assurément

cela n'est pas vraisemblable. La voie de l'examen est tout à fait insuffisante. Maintenant que la raison de l'homme est affaiblie, il faut le conduire par la voie de l'autorité. Cette voie est sensible, elle est sûre, elle est générale, elle répond parfaitement à la volonté que Dieu a que tous les hommes viennent à la connaissancede la vérité. Mais oîi trouverons-nous cette autorité infaillible, cette voie sûre que nous, puissions suivre sans craindre Terreur? Les hérétiques prétendent qu'elle ne se trouve que dans les livres sacrés.

XL Théodore. — Elle se trouvé dans les livres sacrés, mais c'est par l'autorité de l'Église que nous le savons. Saint Augustin a eu raison de dire que, sans l'Église, il ne croirait pas à l'Évangile. Gomment est-ce que les simples peuvent être certains que les quatre Évangiles que nous avons ont une autorité infaillible? Les ignorants n'ont aucune preuve qu'ils sont des auteurs qui portent leur nom et qu'ils n'ont point été corrompus dans les choses essentielles ; et je ne sais si les savants en ont des preuves bien sûres. Mais quand nous serions certains que l'Évangile de saint Matthieu, par exemple, est de cet apôtre, et qu'il est tel aujourd'hui qu'il l'a composé, assurément si nous n'avons point d'autorité infaillible qui nous apprenne que cet évangéliste a été divinement inspiré, nous ne pouvons point appuyer notre foi sur ses paroles comme sur celles de Dieu môme. Il y en a qili prétendent que la divinité des livres sacrés est si sensible, qu'on ne peut les lire sans s'en apercevoir. Mais sur quoi cette prétention est-elle appuyée? Il faut autre chose que des soupçons et des préjugés pour leur attribuer l'infaillibilité. Il faut ou que le Saint-Esprit le révèle à chaque particulier, ou qu'il le révèle à l'Église pour tous les particuliers. Or, l'un est bien plus simple, plus général, plus digne de la Providence que l'autre.

Ariste. — Je nie cette conséquence. Dieu veut que tous les hommes soient sauvés ; mais il ne veut pas faire ce qu'il faudrait pour les sauver tous : s'il le voulait, tous seraient sauvés ; les Chinois et tant d'autres peuples ne. seraient pas privés de la connaissance du vrai Dieu et de son fils Jésus-Christ, en quoi consiste la vie éternelle.

Théodore. — Je ne vous dis pas, Ariste, que Dieu veuille faire tout ce qu'il faudrait pour sauver tous les hommes; il ne veut pas faire à tous moments des miracles; il ne veut pas répandre dans tous les cœurs des grâces victorieuses ; sa conduite doit porter le caractère de ses attributs, et il ne doit point quitter sans de grandes raisons la généralité de sa providence, sa sagesse ne lui permet pas de proportionner toujours son secours au besoin actuel des méchants et à la négligence prévue des justes. Tous les hommes seraient sauvés s'il en usait de la sorte envers nous. Je prétends seulement qu'il faut trouver dans la Providence des moyens généraux qui répondent à la volonté que Dieu a .que tous les hommes viennent à la connaissance de la vérité. Or, on ne peut y arriver, à cette connaissance, que par deux voies, par celle de l'examen ou par celle de l'autorité.

Ariste. — Je vous entends, Théodore ; la voie de l'examen répond peut-être à la volonté que Dieu a de sauver les savants; mais Dieu veut sauver les pauvres, les simples, les ignorants, ceux qui ne savent pas lire, aussi bien que messieurs les critiques. Encore ne vois-je pas que les Grotius, les Coccejus, les Saumaise, les Buxtorf soient assez arrivés à cette connaissance de la vérité où Dieu veut que nous arrivions tous. Peut-être que Grotius en était proche quand la mort Ta surpris. Mais quoi ! la Providence ne pourvoit-elle qu'au salut de ceux qui ont assez de vie, aussi bien que d'esprit et de science, pour discerner la vérité de rerreur?Assurément

cela n'est pas vraisemblable. La voie de Texamen est tout à fait iasuffisante. Maintenant que la raison de rbomme est affaiblie, il faut le conduire par la voie de l'autorité. Cette voie est sensible, elle est sûre, elle est générale, elle répond parfaitement à la volonté que Dieu a que tous les hommes viennent à la connaissancede la vérité. Mais où trouverons-nous cette autorité infaillible, cette voie sûre que nous puissions suivre sans craindre Terreur? Les hérétiques prétendent qu'elle ne se trouve que dans les livres sacrés.

XL Théodore. — Elle se trouvé dans les livres sacrés, mais c'est par l'autorité de TÉglise que nous le savons. Saint Augustin a eu raison de dire que, sans TÉglise, il ne croirait pas à l'Évangile. Gomment est-ce que les simples peuvent être certains que les quatre Évangiles que nous avons ont une autorité infaillible? Les ignorants n'ont aucune preuve qu'ils sont des auteurs qui portent leur nom et qu'ils n'ont point été corrompus dans les choses essentielles ; et je ne sais si les savants en ont des preuves bien sûres. Mais quand nous serions certains que l'Évangile de saint Matthieu, par exemple, est de cet apôtre, et qu'il est tel aujourd'hui qu'il l'a composé, assurément si nous n'avons point d'autorité infaillible qui nous apprenne que cet évangéliste a été divinement inspiré, nous ne pouvons point appuyer notre foi sur ses paroles comme sur celles de Dieu même. Il y en a qai prétendent que la divinité des livres sacrés est si sensible, qu'on ne peut les lire sans s'en apercevoir. Mais sur quoi cette prétention est-elle appuyée? Il faut autre chose que des soupçons et des préjugés pour leur attribuer l'infaillibilité. Il faut ou que le Saint-Esprit le révèle à chaque particulier, ou qu'il le révèle à l'Église pour tous les particuliers. Or, l'un est bien plus simple, plus général, plus digne de la Providence que l'autre.

Ariste. — Je nie cette conséquence. Dieu veut que tous les hommes soient sauvés ; mais il ne veut pas faire ce qu'il faudrait pour les sauver tous : s'il le voulait, tous seraient sauvés; les Chinois et tant d'autres peuples ne. seraient pas privés de la connaissance du vrai Dieu et de son fils Jésus-Christ, en quoi consiste la vie éternelle.

Théodore. — Je ne vous dis pas, Ariste, que Dieu veuille faire tout ce qu'il faudrait pour sauver tous les hommes; il ne veut pas faire à tous moments des miracles; il ne veut pas répandre dans tous les cœurs des grâces victorieuses ; sa conduite doit porter le caractère de ses attributs, et il ne doit point quitter sans de grandes raisons la généralité de sa providence, sa sagesse ne lui permet pas de proportionner toujours son secours au besoin actuel des méchants et à la négligence prévue des justes. Tous les hommes seraient sauvés s'il en usait de la sorte envers nous. Je prétends seulement qu'il faut trouver dans la Providence des moyens généraux qui répondent à la volonté que Dieu a «que tous les hommes viennent à la connaissance de la vérité. Or, on ne peut y arriver, à cette connaissance, que par deux voies, par celle de l'examen ou par celle de l'autorité.

Ariste. — Je vous entends, Théodore ; la voie de l'examen répond peut-être à la volonté que Dieu a de sauver les savants; mais Dieu veut sauver les pauvres, les simples, les ignorants, ceux qui ne savent pas lire, aussi bien que messieurs les critiques. Encore ne vois-je pas que les Grotius, les Coccejus, les Saumaise, les Buxtorf soient assez arrivés à cette connaissance de la vérité où Dieu veut que nous arrivions tous. Peut-être que Grotius en était proche quand la mort Ta surpris. Mais quoi ! la Providence ne pourvoit-elle qu'au salut de ceux qui ont assez de vie, aussi bien que d'esprit et de science, pour discerner la vérité de l'erreur? Assurément

cela n'est pas vraisemblable. La voie de Texamen est tout à fait insuffisante. Maintenant que la raison de rhomme est affaiblie, il faut le conduire par la voie de l'autorité. Cette voie est sensible, elle est sûre, elle est générale, elle répond parfaitement à la volonté que Dieu a que tous les hommes viennent à la connaissancede la vérité. Mais où trouverons-nous cette autorité infaillible, cette voie sûre que nous puissions suivre sans craindre Terreur? Les hérétiques prétendent qu'elle ne se trouve que dans les livres sacrés.

XL Théodore. — Elle se trouvé dans les livres sacrés, mais c'est par l'autorité de TÉglise que nous le savons. Saint Augustin a eu raison de dire que, sans TÉglise, il ne croirait pas à l'Évangile. Gomment est-ce que les simples peuvent être certains que les quatre Évangiles que nous avons ont une autorité infaillible? Les ignorants n'ont aucune preuve qu'ils sont des auteurs qui portent leur nom et qu'ils n'ont point été corrompus dans les choses essentielles ; et je ne sais si les savants en ont des preuves bien sûres. Mais quand nous serions certains que l'Évangile de saint Matthieu, par exemple, est de cet apôtre, et qu'il est tel aujourd'hui qu'il l'a composé, assurément si nous n'avons point d'autorité infaillible qui nous apprenne que cet évangéliste a été divinement inspiré, nous ne pouvons point appuyer notre foi sur ses paroles comme sur celles de Dieu même. Il y en a qai prétendent que la divinité des livres sacrés est si sensible, qu'on ne peut les lire sans s'en apercevoir. Mais sur quoi cette prétention est-elle appuyée? Il faut autre chose que des soupçons et des préjugés pour leur attribuer l'infaillibilité. Il faut ou que le Saint-Esprit le révèle à chaque particulier, ou qu'il le révèle à l'Église pour tous les particuliers. Or, l'un est bien plus simple, plus général, plus digne de la Providence que l'autre.

Ariste. — Je nie cette conséquence. Dieu veut que tous les hommes soient sauvés ; mais il ne veut pas faire ce qu'il faudrait pour les sauver tous : s'il le voulait, tous seraient sauvés; les Chinois et tant d'autres peuples ne. seraient pas privés de la connaissance du vrai Dieu et de son fils Jésus-Christ^ en quoi consiste la vie éternelle.

Théodore. — Je ne vous dis pas, Ariste, que Dieu veuille faire tout ce qu'il faudrait pour sauver tous les hommes; il ne veut pas faire à tous moments des miracles; il ne veut pas répandre dans tous les cœurs des grâces victorieuses ; sa conduite doit porter le caractère de ses attributs, et il ne doit point quitter sans de grandes raisons la généralité de sa providence, sa sagesse ne lui permet pas de proportionner toujours son secours au besoin actuel des méchants et à la négligence prévue des justes. Tous les hommes seraient sauvés s'il en usait de la sorte envers nous. Je prétends seulement qu'il faut trouver dans la Providence des moyens généraux qui répondent à la volonté que Dieu a >que tous les hommes viennent à la connaissance de la vérité. Or, on ne peut y arriver, à cette connaissance, que par deux voies, par celle de l'examen ou par celle de l'autorité.

Ariste. — Je vous entends, Théodore ; la voie de l'examen répond peut-être à la volonté que Dieu a de sauver les savants; mais Dieu veut sauver les pauvres, les simples, les ignorants, ceux qui ne savent pas lire, aussi bien que messieurs les critiques. Encore ne vois-je pas que les Grotius, les Coccejus, les Saumaise, les Buxtorf soient assez arrivés à cette connaissance de la vérité où Dieu veut que nous arrivions tous. Peut-être que Grotius en était proche quand la mort Ta surpris. Mais quoi ! la Providence ne pourvoit-elle qu'au salut de ceux qui ont assez de vie, aussi bien que d'esprit et de science, pour discerner la vérité de l'erreurîAssurément

cela n'est pas vraisemblable. La voie de l'examen est tout à fait insuffisante. Maintenant que la raison de l'homme est affaiblie, il faut le conduire par la voie de l'autorité. Cette voie est sensible, elle est sûre, elle est générale, elle répond parfaitement à la volonté que Dieu a que tous les hommes viennent à la connaissancede la vérité. Mais où trouverons-nous cette autorité infaillible, cette voie sûre que nou^ puissions suivre sans craindre Terreur? Les hérétiques prétendent qu'elle ne se trouve que dans les livres sacrés.

XL Théodore. — Elle se trouvé dans les livres sacrés, mais c'est par l'autorité de l'Église que nous le savons. Saint Augustin a eu raison de dire que, sans l'Église, il ne croirait pas à l'Évangile. Gomment est-ce que les simples peuvent être certains que les quatre Évangiles que nous avons ont une autorité infaillible? Les ignorants n'ont aucune preuve qu'ils sont des auteurs qui portent leur nom et qu'ils n'ont point été corrompus dans les choses essentielles ; et je ne sais si les savants en ont des preuves bien sûres. Mais quand nous serions certains que l'Évangile de saint Matthieu, par exemple, est de cet apôtre, et qu'il est tel aujourd'hui qu'il l'a composé, assurément si nous n'avons point d'autorité infaillible qui nous apprenne que cet évangéliste a été divinement inspiré, nous ne pouvons point appuyer notre foi sur ses paroles comme sur celles de Dieu même. Il y en a qili prétendent que la divinité des livres sacrés est si sensible, qu'on ne peut les lire sans s'en apercevoir. Mais sur quoi cette prétention est-elle appuyée? Il faut autre chose que des soupçons et des préjugés pour leur attribuer l'infaillibilité. Il faut ou que le Saint-Esprit le révèle à chaque particulier, ou qu'il le révèle à l'Église pour tous les particuliers. Or, l'un est bien plus simple, plus général, plus digne de la Providence que l'autre.

Ariste. — Je nie cette conséquence. Dieu veut que tous les hommes soient sauvés ; mais il ne veut pas faire ce qu'il faudrait pour les sauver tous : s'il le voulait, tous seraient sauvés; les Chinois et tant d'autres peuples ne. seraient pas privés de la connaissance du vrai Dieu et de son fils Jésus-Christ, en quoi consiste la vie éternelle.

Théodore. — Je ne vous dis pas, Ariste, que Dieu veuille faire tout ce qu'il faudrait pour sauver tous les hommes; il ne veut pas faire à tous moments des miracles; il ne veut pas répandre dans tous les cœurs des grâces victorieuses ; sa conduite doit porter le caractère de ses attributs, et il ne doit point quitter sans de grandes raisons la généralité de sa providence, sa sagesse ne lui permet pas de proportionner toujours son secours au besoin actuel des méchants et à la négligence prévue des justes. Tous les hommes seraient sauvés s'il en usait de la sorte envers nous. Je prétends seulement qu'il faut trouver dans la Providence des moyens généraux qui répondent à la volonté que Dieu a ^que tous les hommes viennent à la connaissance de la vérité. Or, on ne peut y arriver, à cette connaissance, que par deux voies, par celle de l'examen ou par celle de l'autorité.

Ariste. — Je vous entends, Théodore ; la voie de l'examen répond peut-être à la volonté que Dieu a de sauver les savants; mais Dieu veut sauver les pauvres, les simples, les ignorants, ceux qui ne savent pas lire, aussi bien que messieurs les critiques. Encore ne vois-je pas que les Grotius, les Coccejus, les Saumaise, les Buxtorf soient assez arrivés à cette connaissance de la vérité où Dieu veut que nous arrivions tous. Peut-être que Grotius en était proche quand la mort l'a surpris. Mais quoi I la Providence ne pourvoit-elle qu'au salut de ceux qui ont assez de vie, aussi bien que d'esprit et de science, pour discerner lavérité de l'erreur? Assurément

cela n'est pas vraisemblable. La voie de Texamen est tout à fait iasuffisante. Maintenant que la raison de rhomme est affaiblie, il faut le conduire par la voie de l'autorité. Cette voie est sensible, elle est sûre, elle est générale, elle répond parfaitement à la volonté que Dieu a que tous les hommes viennent à la connaissance* de la vérité. Mais où trouverons-nous cette autorité infaillible, cette voie sûre que nou^ puissions suivre sans craindre Terreur? Les hérétiques prétendent qu'elle ne se trouve que dans les livres sacrés.

XL Théodore. — Elle se trouve dans les livres sacrés, mais c'est par l'autorité de l'Église que nous le savons. Saint Augustin a eu raison de dire que, sans l'Église, il ne croirait pas à l'Évangile. Gomment est-ce que les simples peuvent être certains que les quatre Évangiles que nous avons ont une autorité infaillible? Les ignorants n'ont aucune preuve qu'ils sont des auteurs qui portent leur nom et qu'ils n'ont point été corrompus dans les choses essentielles ; et je ne sais si les savants en ont des preuves bien sûres. Mais quand nous serions certains que l'Évangile de saint Matthieu, par exemple, est de cet apôtre, et qu'il est tel aujourd'hui qu'il l'a composé, assurément si nous n'avons point d'autorité infaillible qui nous apprenne que cet évangéliste a été divinement inspiré, nous ne pouvons point appuyer notre foi sur ses paroles comme sur celles de Dieu même. Il y en a qili prétendent que la divinité des livres sacrés est si sensible, qu'on ne peut les lire sans s'en apercevoir. Mais sur quoi cette prétention est-elle appuyée? Il faut autre chose que des soupçons et des préjugés pour leur attribuer l'infaillibilité. Il faut ou que le Saint-Esprit le révèle à chaque particulier, ou qu'il le révèle à l'Église pour tous les particuliers. Or, l'un est bien plus simple, plus générai, plus digne de la Providence que l'autre.

d54 ENTRETIENS SUR LA MÉTAPHYSIQUE.

Mais je veux que tous ceux qui lisent rÉcriture sachent, par une révélation particulière, que TÉvangile est un livre divin et qui n'a point été corrompu par la malice et la négligence des copistes : qui nous en donnera rintelligence?Gar la raison ne suffit pas pour en prendre toujours le vrai sens. Les sociniens sont rai-. sonnables aussi bien que les autres hommes, et ils y trouvent que le fils n'est point consubstantiel au père. Les calvinistes sont hommes comme les luthériens, et ils prétendent que ces paroles : Prenez^ mangez^ ceci est mon corps, signifient, dans le lieu où elles sont, que ce que Jésus-Ghrist donne à ses apôtres n'est guère que la figure de son corps. Qui détrompera les uns ou les autres? qui les conduira à la connaissance de la vérité où Dieu veut que nous arrivions tous? Il faudra à tous moments à chaque particulier une assistance du Saint- Esprit que les hérétiques refusent à toute l'Église lorsqu'elle est assemblée pour former ses décisions. Quelle extravagance, quel aveuglement, que d'orgueil I On s'imagine qu'on entend mieux l'Écriture que TÉglise universelle, qui conserve le sacré dépôt de la tradition, et qui mérite un peu plus que chaque particulier que Jésus-Ghrist, qui en est le chef, s'applique à la défendre contre les puissances de l'enfer.

XIL La plupart des hommes sont persuadés que Dieu les conduit par une providence particulière, ou plutôt qu'il conduit ainsi ceux pour lesquels ils sont prévenus d'une grande estime ; ils sont disposés à croire que tel est chéri de Dieu de manière qu'il ne permettra pas qu'il tombe dans l'erreur, ni qu'ils l'y en^ gagent; ils lui attribuent une espèce d'infaillibilité, et ils s'appuient volontiers sur cette autorité chimérique qu'ils se sont faite par quantité de réflexions sur les grandes et excellentes qualités du personnage, pour se délivrer par là du travail incommode de l'examen. Ce

TREIZTÂM» ENTRETIEN. S 55

sont des aveugles qui eu suivent d'autres^ et qui tomberont avec eux dans le précipice. C'est que tout homme est sujet à l'erreur : Omnis homo mendax, II est vrai que nous avons besoin d*une autorité visible^ maintenant que nous ne pouvons pas facilement rentrer en nousmêmes pour consulter la raison, et qu'il y a des vérités nécessaires au salut que nous ne pouvons apprendre que par la révélation. Mais cette autorité sur laquelle nous devons nous appuyer doit être générale et l'effet d'une providence générale. Dieu n'agit point ordinairement par des volontés particulières dans les esprits pour empêcher qu'ils ne se trompent. Gela ne s'accommode pas avec l'idée que nous devons avoir de la Providence, qui doit porter le caractère des attributs divins. Dieu a commis à notre médiateur le soin de notre salut ; mais Jésus-Christ lui-même imite, autant que cela se peut, la conduite de son père enjaisant servir la nature à la grâce, et en choisissant des moyens généraux pour l'exécution de son ouvrage ; il à envoyé ses apôtres par tout le monde pour annoncer aux peuples les vérités de l'Évangile ; il a donné à son Église des évêques^ des prêtres, des docteurs, un chef visible pour la gouverner ; il a établi des sacremepts pour répandre sa grâce dans les cœurs, marque certaine qu'il construit son ouvrage par des voies générales et que les lois de la nature lui fournissent. Jésus-Christ peut sans doute éclairer intériei^rement les esprits sans le secours de la prédication ; mais apparemment il ne le fera pas. Il peut sans le baptême nous régénérer, mais il ne veut pas rendre inutiles ses sacrements ; il n'agira jamais en tel et tel d'une manière particulière sans quelque raison partilière, sans quelque espèce de nécessité. Mais où est la nécessité qu^'il éclaire particulièrement tel et tel critique, afin qu'il prenne bien le sens d'un passage de l'Écriture? L'autorité de l'Église suffit pour empêcher

qu'on ne s'égare : pourquoi ne veut-on pas s'y soumettre? Il suffit que Jésus-Christ conserve à l'Église son infaillibilité, pour conserver en même temps la foi dans tous les enfants humbles et obéissants à leur mère. Malheur aux téméraires et aux présomptueux qui s'attendent que Jésus-Christ les éclaire particulièrement contre la raison, contre l'ordre de sa conduite qu'il a réglé sur Tordre immuable 1 Jésus-Christ ne manque jamais d'assister les justes dans leurs besoins ; il ne leur refuse jamais la grâce nécessaire pour vaincre les tentations; il leur ouvre l'esprit dans la lecture des livres saints; il récompense souvent leur foi par le don de rintelligence : c'est que cela est conforme à Tordre et nécessaire pour leur instruction et l'édification des peuples. Mais pour conserver notre foi dans les matières décidées, nous avons l'autorité de l'Église: cela suffit. Il veut que nous y soyons souiçiis. Il n'y a que lui de qui nous puissions recevoir les secours nécessaires pour vaincre les tentations. Voilà pourquoi il intercède sans cesse pour conserver en nous notre charité ; mais il n'intercède point sans cesse afin que les présomptueux ne tombent point dans Terreur en lisant les Écritures, nous ayant donné une autorité infaillible sur laquelle nous devons nous appuyer, celle de l'Église du Dieu vivant, qui est la colonne et le ferme appui de la vérité : columna et firmamentum veritatis *.

Ariste. — Ce que vous me dites là, Théodore, s'accorde parfaitement avec l'idée que vous m'avez donnée de la ÎProvidence. Dieu a ses lois générales, et notre médiateur et notre chef ses règles, qu'il suit inviolablement, comme Dieu ses lois, si Tordre immuable, qui est la loi primitive de toutes les intelligences, ne demande des exceptions. Il est infiniment pljus simple et

» riVw* s, 15. ,

plus conforme à la raison que Jésus-Christ assiste son Église pour Tempêcher de tomber dans Terreur, que chaque particulier, et principalement que celui qui a la témérité de révoquer en doute des matières décidées, et qui par là accuse le Sauveur d'avoir abandonné son Épouse ou de n'avoir pu la défendre. Nous avons besoin maintenant d'une autorité infaillible. La Providence y a pourvu ; et cela d'une manière qui me parait digne des attributs divins et des qualités de notre Sauveur Jésus-Christ, d'une manière qui répond parfaitement à cette volonté de Dieu, que tous les hommes soient sauvés et qu'ils viennent à la connaissance de la vérité.

Théodore, -r* ^ ^st vrai, Ariste; car l'Église apostolique et romaine est visible et reconnaissable. Elle est perpétuelle pour tous les temps et universelle pour tous les lieux ; du moins est-ce la société la plus exposée aux yeux de toute la terre et la plus vénérable pour son antiquité. Toutes les sectes particulières n'ont aucun caractère de vérité, aucune marque de divinité. Celles qui paraissent maintenant avoir quelque éclat ont commencé longtemps après elle. C'est ce que tout le monde sait, et ceux-là mêmes qui se laissent éblouir de ce petit éclat qui ne passe guère les bornes de leur pays. Ainsi Dieu a pourvu tous les hommes, autant que ses lois générales le lui ont permis, d'un moyen facile et sûr pour arriver à la connaissance de la vérité.

Théotime. — Je ne comprends pas, Ariste, sur quel fondement on peut douter de l'infaillibilité de l'Église de Jésus-Christ. Est-ce que les hérétiques ne croient pas qu'elle a été divinement établie, qu'elle est divinement gouvernée? Pour douter qu'elle soit divinement inspirée, il faut n'avoir nulle idée de l'Église de Jésus-Christ ; il faut la regarder comme les autres so-

ciétés, pour la croire sujette à l'erreur dans les décisions qu'elle fait pour Tinstruction de ses enfants. Oui, Ariste, il n*y a personne, s'il n'est étrangement prévenu, qui ne voie d'abord que puisque Jésus -Christ est le chef de l'Église, qu'il en est l'époux, qu'il en est le protecteur, il est impossible que les portes de l'enfer prévalent contre elle, et qu'elle enseigne l'erreur, pourvu qu'on ait de Jésus-Christ l'idée qu'il faut en avoir. Il ne faut point pour cela entrer dans un grand examen : c est une vérité qui saute aux yeux des plus simples et des plus grossiers. Dans toutes les sociétés il faut une autorité. Tout le monde en est convaincu. Les hérétiques mômes veulent que ceux de leur secte se soumettent aux décisions de leur^ synodes. En effet, une société sans autorité, c'est un monstre à plusieurs têtes. Or, l'Église est une société établie divinement pour conduire les hommes à la connaissance de la vérité. Donc il est évident que son autorité doit êlre infaillible^ aûn qu'on puisse parvenir où Dieu veut que nous arrivions tous, sans être obligé de suivre la voie périlleuse et insuffisante de l'examen.

Théodore. — Supposons môme, Ariste, que Jésus- Christ ne soit ni le chef ni l'époux de l'Église, qu'il ne veille point sur elle, qu'il ne soit point au milieu d'elle jusqu'à la consommation des siècles, pour la défendre contre les puissances de l'enfer : elle n'aurait plus cette infaillibilité divine qui est le fondement inébranlable de notre foi. Néanmoins il me paraît évident qu'il faut avoir perdu l'esprit, ou être prévenu d'un entêtement prodigieux, pour préférer les opinions des hérétiques aux décisions de ses conciles. Prenons un exemple. Nous sommes en peine de savoir si c'est le corps de Jésus-Christ ou la figure de son corps qui est dans l'Eucharistie. Nous convenons tous que les apôtres savaient bien ce qui en était. Nous convenons

TREIZIÈME ENtRETtEN. â59

qu'ils ont enseigné ce qu'il en fallait croire dans toutes les églises qu'ils ont fondées. Que fait-on pour éclaircir ce dont on conteste ? On convoque des assemblées les plus générales que l'on peut. On fait venir dans un même lieu les meilleurs témoins que Ton puisse 'avoir de ce que Ton croit dans divers pays. Les évoques savent bien que dans l'Église où ils président on croit, ou non, que le corps de Jésus-Gbrist soit dans l'Eucharistie. On leur demande donc à eux ce qu'ils en pensent. Ils déclarent que c'est un article de leur foi que le pain est changé au corps de Jésus-Christ. Ils prononcent anathème contre ceux qui soutiennent le contraire. Les évoques des autres églises, qui n'ont pu se trouver à l'assemblée, approuvent positivement la décision ; ou, s'ils n'ont point de commerce avec ceux du concile, ils se taisent et témoignent assez par leur silence qu'ils sont dans le même sentiment ; autrement ils ne manqueraient pas de le condamner, car les Grecs n'épargnent pas trop les Latins. Cela étant, je soutiens que, même dans la supposition que Jésus-Christ ait abandonné son Église, il faut avoir renoncé au sens commun, pour préférer l'opinion de Calvin à celle de tous ces témoins, qui attestent un fait qu'il n'est pas possible qu'ils ignorent.

Ariste. — Cela est dans la dernière évidence. Mais on vous dira que ces évoques, qui ne peuvent ignorer ce que l'on croit actuellement dans leurs églises sur le fait de l'Eucharistie, peuvent ne pas savoir ce que l'on en croyait il y a mille ans; et qu'il se peut faire que toutes les églises particulières soient insensiblement tombées dans l'erreur.

Théodore. — En supposant que Jésus-Christ ne gouverne point son Église, je conviens qu'il se peut faire que toutes les églises généralement tombent dans l'erreur; mais qu'elles tombent toutes dans la niômo

36 • ENTRETIENS SUR LA MÉTAPHYSIQtJE.

erreur, cela est moralement impossible : qu'elles y tombent, sans que Thistoire ait laissé des marques éclatantes de leurs contestations, autre impossibilité morale; qu'elles tombent toutes enfin dans une erreur semblable à celle que les calvinistes nous attribuent, impossibilité absolue. Car qu'est-ce que l'Église a décidé ? Que le corps d'un homme se trouve en même temps en une infinité de lieux; que le corps d'un homme se trouve dans un aussi petit' espace qu'est l'Eucharistie ; qu'après que le prêtre a prononcé quelques paroles, le pain se change au corps de Jésus- Christ, et le vint en son sang. Quoi I cette folie, je parle en hérétique, cette extravagance sera montée dans la tête des chrétiens de toutes les églises ? Il faut, ce me semble , être insensé pour le soutenir. Jamais une même erreur n'est généralement approuvée, si elle n'est généralement conforme aux dispositions de l'esprit. Tous les peuples ont pu adorer le soleil. Pourquoi? C'est que cet astre éblouit généralement tous les hommes. Mais si un peuple insensé a adoré les souris, un autre aura adoré les chats. Si Jésus-Christ abandonnait son Église, tous les chrétiens pourraient bien donner peu à peu dans l'hérésie de Calvin sur l'Eucharistie, parce qu'effectivement cette erreur ne choque ni la raison ni les sens. Mais que toutes les églises chrétiennes soient entrées dans une opinion qui révolte l'imagination, qui choque les sens, qui étonne la raison, tout cela insensiblement, sans qu'on s'en soit aperçu, encore un coup, il faut avoir renoncé au sens commun, il faut n'avoir nulle connaissance de l'homme, et n'avoir jamais fait de réflexion sur ses dispositions intérieures, pour le soutenir.

Mais je le veux, Ariste, que. Dieu ayant abandonné son Église, il soit possible que tous les chrétiens tombent dans une même erreur, erreur choquante et tout

à fait contraire aux dispositions de l'esprit humain, et cela sans même qu'on s'en aperçoive ; et je prétends encore, nonobstant cette supposition, qu'on ne peut refuser de se soumettre aux décisions de l'Église sans une prévention ridicule. Selon la supposition, il est possible que l'Église se trompe. Il est vrai ; mais sans rien supposer, il peut arriver bien plus naturellement qu'un particulier tombe dans l'erreur. Il ne s'agit pas d'une vérité qui dépende de quelques principes de métaphysique, mais d'un fait, de ce que, par exemple, Jésus- Christ a voulu dire par ces paroles : Ceci est mon corps; ce qu'on ne peut mieux savoir que par le témoi-^ gnage de ceux qui ont succédé aux apôtres. Ce que \è concile a décidé est contraire à ce qu'on a cru autrefois. Fort bien. C'est donc que tous les évêques ensemble ne savaient pas la tradition aussi bien que Calvin. Mais où sont les auteurs anciens qui disent aux peuples, comme ils y étaient obligés : Prenez garde I ces paroles, Ceci est mon corps, ne veulent pas dire que c'est le corps de Jésus-Christ, mais seulement la figure de son corps? Pourquoi les confirment-ils dans la pensée que ces paroles si claires font naître naturellement dans l'esprit, et si naturellement que, quoique rien ne paraisse plus incroyable que le sens qu'elles renferment, toutes les églises se sont crues obligées de le recevoir? Comme une même chose peut être à divers égards et figure et réalité, j'avoue qu'il y a des Pères qui ont parlé de l'Eucharistie comme d'une figure. Car effectivement le sacrifice de la messe figure ou représente celui de la croix. Mais ils ne devaient pas se contenter d'appuyer sur la figure; ils devaient rejeter avec soin la réalité. Cependant, on remarque tout le contraire. Ils ont peur que notre foi ne chancelle sur la difficulté qu'il y a à croire la réalité, et ils nous rassurent souvent par l'autorité de Jésus-Christ et par

âGi ËNTUETIKNS SUR LA MÉTAPUYSIQUË.

la connaissance que nous avons de la puissance divine. Que si on se retranche à dire que la décision du concile est contraire à la raison et au bon sens, je souliens encore que plus elle paraît choquer la raison et le bon sens, plus il est certain qu'elle est conforme à la vérité. Car enfin est-ce que les hommes des siècles passés n'étaient pas faits comme ceux d'aujourd'hui? Notre imagination se révolte lorsqu'on nous dit que le corps de Jésus-Christ est en môme temps dans le ciel et sur nos autels. Mais sérieusement pense-t-on qu'il y ait eu un siècle où les hommes ne fussent point frappés d'une pensée si effrayante? Cependant on a cru dans toutes les églises chrétiennes ce terrible mystère. Le fait est constant par le témoignage de ceux qui le peuvent le mieux savoir, je veux dire par les suffrages des évoques. C'est donc que les hommes ont été instruits par une autorité supérieure, par une autorité qu'ils ont crue infaillible, et que l'on voit d'abord sans aucun examen être infaillible lorsqu'on a de Jésus-Christ et de son Église l'idée qu'il en faut avoir. Ainsi, qu'on suppose loutcequ'on voudra, il n'y a pas à balancer sur ce qu'on doit croire lorsqu'on voit d'un côté la décision d'un concile, et de l'autre les dogmes d'un particulier ou d'une assemblée particulière que l'Église n'approuve pas.

Ariste. — Je comprends, Théodore, par les raisons que vous me diles là, que ceux qui ôtent à l'Église de Jésus-Christ l'infaillibilité qui lui est essentielle ne se délivrent pas pour cela de l'obligation de se soumettre à ses décisions. Pour en être francs et quittes, de cette obligation, il faut qu'ils renoncent au sens commun. Néanmoins on remarque si souvent que les opinions les plus communes ne sont pas les plus véritables, qu'on est assez porté à croire que ce qu'avance un savant homme est bien plus sûr que ce qu'on entend dire à tout le monde.

TnEÎZîÈMR ÏÏNTRETÏRN. S 63

Théodore. — Vous louchez, Arisle, une des principales causes de la prévention et de l'opiniâtreté des hérétiques. Ils ne distinguent point assez entre les dogmes de la foi et les vérités que Ton ne peut découvrir que par le travail de l'attention. Tout ce qui dépend de principes abstraits n'étant point à la portée de tout le monde, le bon sens veut que Ton se défie de ce qu'en pense la multitude. Il est infiniment plus vraisemblable qu'un seul homme, qui s'applique sérieusement à la recherche de la vérité, l'ait rencontrée, qu'un million d'autres qui n'y pensent seulement pas. Il est donc vrai, et on le remarque souvent, que les sentiments les plus communs ne sont pas les plus véritables. Mais en matière de foi, c'e^t tout le contraire. Plus il y a de témoins qui attestent un fait, plus ce fait a de certitude. Les dogmes de la religion ne s'apprennent point par la spéculation : c'est par l'autorité, par le témoignage de ceux qui conservent le dépôt sacré de la tradition. Ce que tout le monde croit, ce que l'on a toujours cru, c'est ce qu'il faudra croire éternellement; car, en matière de foi, de vérités révélées, de dogmes décidés, les sentiments communs sont les véritables. Mais le désir de se distinguer fait qu'on révoque en doute ce que tout le monde croit, et qu'on assure pour indubitable ce qui passe ordinairement pour fort incertain. L'amour-propre n'est pas satisfait quand on n'excelle point au-dessus des autres, et qu'on ne sait que ce que personne n'ignore. Au lien de bâtir solidement sur les fondements de la foi, et de s'élever par l'humilité à l'intelligence des vérités sublimes oh elle conduit ; au lieu de mériter par là, et devant Dieu et devant les personnes équitables, une véritable et solide gloire, on se fait un plaisir malin et un sujet de vanité d'ébranler ces fondements sacrés, et on se va froisser imprudemment sur celle pierre terri-

864 ENTRETIENS SUR LA METArUYSlQUE.

ble qui écrasera tous ceux qui auront Tinsolencô de la heurter.

Ariste. — En voilà, Théodore, plus qu'il ne m'en faut pour interroger mes gens, et pour les conduire où je les souhaite depuis longtemps. Si l'Église est divinement gouvernée, il faut bien qu'elle soit divinement inspirée. Si Jésus-Christ en est le chef, elle ne peut pas devenir la maîtresse de Terreur. Dieu, voulant que tous les hommes viennent à la connaissance de la vérité, n'a pas dû laisser à la discussion de Tesprit humain la voie- qui y conduit. Il faut que sa providence ait trouvé un moyen sûr et facile pour les simples, aussi bien que pour les savants. Les révélations particulières faites à tous ceux qui lisent l'Écriture ne s'accommodent nullement avec l'idée que nous devons avoir de la providence divine. L'expérience nous apprend que chacun l'explique selon ses préjugés. Enfin, dans la supposition môme que Jésus-Christ ne gouverne point son Église, on ne peut, sans une prévention contraire au bon sens, préférer à la décision d'un concile les opinions particulières à quelque secte que ce soit. Tout cela, Théodore, me paraît évident. Je ne crains plus que l'entêtement dans mes amis, et je ne cherche plus que de bons moyens pour dédommager leur amourpropre; car j'appréhende fort de n'avoir pas les manières propres à les dégager des engagements de toutes sortes où je les trouverai peut-être.

Théodore. — Vous avez, Ariste, tout ce qu'il vous faut pour cela. Courage! Vous ne savez que trop comment l'homme se manie, ce qui le cabre et ce qui le fait courir. Il faut espérer que la grâce rompra ce qui pourrait les arrêter, j'entends ces liens secrets que vous ne pouvez défaire. Dans le temps que vous parlerez à leurs oreilles, peut-être que Dieu, par sa bonté, les blessera dans le cœur.

Continuation du même sujet. L'incompréhensibilité de nos mystères est une preuve démonstrative de leur vérité. Manière d'éclaircir les dogmes de la foi. De l'incarnation de Jésus-Christ, Preuve de sa divinité contra les sociniens. Nulle créature, les anges mêmes, ne peuvent adorer Dieu que par lui. Comment la foi en Jésus- Christ nous rend agréables à Dieu.

I. Ariste. — Ah ! Théodore, comment pourrai-je vous ouvrir mon cœur? Gomment vous exprimer ma joie? Gomment vous faire sentir l'état heureux où vous m'ave? rais? Je ressemble maintenant à un homme échappé du naufrage, ou qui trouve tout calme après la tempête. Je me suis senti souvent agité par des mouvements dangereux à la vue de nos incompréhensibles mystères. Leur profondeur m'effrayait, leur obscurité me saisissait; et quoique mon cœur se rendît à la force de l'autorité, ce n'était pas sans peine de la part de l'esprit : car, comme vous savez, l'esprit appréhende naturellement dans les ténèbres. Mais maintenant je trouve qu'en moi tout est d'accord : l'esprit suit le cœur. Que dis-je ! l'esprit conduit, l'esprit transporte le cœur; car plus nos mystères sont obscurs, quel paradoxe ! ils me paraissent aujourd'hui d'autant plus croyables. Oui, Théodore, je trouve dans l'obscurité même de nos mystères, reçus comme ils sont aujourd'hui de tant de nations différentes, une preuve invincible de leur vérité.

Comment, par exemple, accorder l'unité avec la Trinité, une société de trois personnes différentes dans la simplicité parfaite de la nature divine? Gela est incompréhensible : assurément, mais cela n'est pas incroyable. Cela nous passe, il est vrai ; mais un peu de bon sens, et nous le croirons, du moins si nous voulons être de la religion des apôtres : car enfin, supposé qu'ils n'aient point connu cet ineffable mystère, ou qu'ils ne l'aient point enseigné à leurs successeurs, je soutiens qu'il n'est pas possible qu'un sentiment si extraordinaire ait pu trouver dans les esprits cette créance universelle qu'on lui donne dans toute l'Église et parmi tant de diverses nations. Plus cet adorable mystère paraît monstrueux, souffrez cette expression des ennemis de la foi, plus il choque la raison humaine, plus il soulève l'imagination, plus il est obscur, incompréhensible, impénétrable, moins est-il croyable qu'il se soit insinué naturellemânt dans l'esprit et dans le cœur de tous les catholiques de tant de pays si éloignés. Je le comprends, Théodore, jamais les mêmes erreurs ne se répandent universellement partout, principalement ces sortes d'erreurs qui révoltent étrangement l'imagination, qui n'ont rien de sensible, et qui semblent contredire les notions les plus simples et les plus communes.

Si Jésus-Christ ne veillait point sur son Église, le nombre des unitaires surpasserait bientôt celui des vrais catholiques. Je comprends cela; car il n'y a rien dans les sentiments de ces hérétiques qui n'entre naturellement dans l'esprit. Je conçois bien que des opinions proportionnées à notre intelligence peuvent s'établir avec le temps. Je conçois même que les sentiments les plus bizarres peuvent dominer parmi certains peuples d'un tour d'imagination tout singulier. Mais qu'une vérité aussi sublime, aussi éloignée des

sens, aussi opposée à la raison humaine, aussi contraire en un mol à toute la nature qu'est ce grand mystère de notre foi; qu'une vérité, dis-je, de ce caractère se puisse répandre universellement et triompher dans toutes les nations où les apôtres ont prêché l'Évangile, surtout dans la supposition que ces premiers prédicateurs de notre foi n'eussent rien su et rien dit de ce mystère, c'est assurément ce qui ne se peut concevoir, pour peu de connaissance qu'on ait de l'esprit humain.

Qu'il y ait eu des hérétiques qui se soient opposés à un dogme si relevé, je n'en suis nullement surpris. Je le serais étrangement si jamais personne ne l'eût combattu. Peu s'en est fallu que cette vérité n'ait été opprimée. Cela peut être. On se fera toujours un mérite d'attaquer ce qui semble blesser la raison. Mais qu'enfin le mystère de la Trinité ait prévalu, qu'il se soit établi partout où la religion de Jésus-Christ est reçue, sans qu'il ait été connu et enseigné par les apôtres, sans une autorité et une force divine, il ne faut, ce me semble, qu'un peu de bon sens pour reconnaître que rien n'est moins vraisemblable; car il n'est pas môme vraisemblable qu'un dogme si divin, si au-dessus de la faison, si éloigné de tout ce qui peut frapper l'imagination et les sens, puisse venir naturellement dans l'esprit de qui que ce soit.

IL Théodore. — Assurément, Ariste, vous devez avoir l'esprit fort en repos, puisque vous savez maintenant tirer la lumière des ténèbres mômes, et tourner en preuve évidente de nos mystères l'obscurité impénétrable qui les environne. Que les socinien?. blasphèment contre notre sainte religion ; qu'ils la tournent en ridicule : leurs blasphèmes et ce ridicule dont ils prétendent la couvrir vous en inspirent du respect. Ce qui ébranle les autres ne peut que vous affermir. Comment ne jouiriez-vous pas d'une paix profonde? Car enfin ce

qui peut faire naître en nous quelque frayeur et quelque trouble, ce ne sont pas ces vérités plausibles que tout le monde croit sans peine; c'est la profondeur et l'impénétrabilité de nos mystères. Je comprends donc que vous voilà dans un grand calme. Jouissez-en, mon cher Ariste. Mais, je vous prie, ne jugeons pas de l'Église de Jésus-Christ comme des sociétés purement humaines : elle a un chef qui ne permettra jamais qu'elle devienne la maîtresse de l'erreur; son infaillibilité est appuyée sur la divinité de celui qui la conduit. Il ne faut pas juger uniquement par les règles du bon sens, que tels et tels de nos mystères ne peuvent être des inventions de l'esprit humain; nous avons une autorité décisive, une voie encore et plus courte et plus sûre que cette espèce d'examen. Suivons humblement cette voie, pour honorer par notre confiance et notre soumission la puissance, la vigilance, la bonté et les autres qualités du souverain pasteur de nos âmes; car c'est en quelque manière blasphémer contre la divinité de Jésus-Christ, ou du moins contre sachante pour son épouse, que de vouloir absolument d'autres preuves des vérités nécessaires à notre salut que celles qui se tirent de l'autorité de l'Église.

Si vous croyez, Ariste, tel article de notre foi, parce que vous reconnaissez clairement par l'examen que vous en faites qu'il est de tradition apostolique, vous honorez par votre foi la mission et l'apostolat de Jésus. Christ; car votre foi exprime ce jugement que vous faites que Dieu a envoyé Jésus-Christ au monde pour l'instruire de la vérité. Mais si vous ne croyez que par cette raison, sans égard à l'autorité infaillible de l'Église, vous n'honorez pas la sagesse et la généralité de la Providence, qui fournit aux simples et aux ignorants un moyen fort sûr et fort naturel de s'instruire des vérités nécessaires au salut. Vous n'honorez pas la

QUATOaZIEME ENTRETIEN. 369

puissance ou du moins la vigilance de Jésus-Christ sur son Église, il semble que vous le soupçonniez de vouloir l'abandonner à l'esprit d'erreur ; de sorte que la foi de ceux qui se soumettent humblement à l'autorité de l'Église rend beaucoup plus d'honneur à Dieu et à Jésus-Christ que la vôtre, puisqu'elle exprime plus exactement les attributs divins et les qualités de notre médiateur : ajoutez à cela qu'elle se rapporte parfaitement avec le jugement que nous devons former de la faiblesse et de la limitation de notre esprit ; et que si d'un côté elle exprime notre confiance en Dieu et en la charité de Jésus-Christ, elle marque clairement, de l'autre, que nous avons de nous-mêmes une juste et salutaire défiance. Ainsi vous voy^z bien que la foi de celui qui se soumet à l'autorité de l'Église est fort agréable à Dieu, puisque, de quelque côté qu'on la considère, elle exprime les jugements que Dieu veut que nous portions de ses propres attributs, des qualités de Jésus-Christ et de la limitation de l'esprit humain.

III. Souvenez-vous néanmoins, Ariste, que la foi humble et soumise de ceux qui se rendent à l'autorité n'est ni aveugle ni indiscrète ; elle est fondée en raison. Assurémentrinfaillibilitéestrenferméedans l'idée d'une religion divine, d'une société qui a pour chef une nature subsistante d'ans la sagesse éternelle, d'une société établie pour le salut des simples et des ignorants. Le bon sens veut qu'on croie l'Église infaillible : cela me paraît ainsi. Il faut donc se rendre aveuglément à son autorité. Mais c'est que la raison fait voir qu'il n'y a nul danger de s'y soumettre, et que le chrétien qui refuse de le faire dément par son refus le jugement qu'il doit porter des quahtés de Jésus-Christ.

Notre foi est parfaitement raisonnable dans son principe ; elle ne doit point son établissement aux préjugés, mais à la droite raison ; car Jésus-Christ a prouvé

d'une manière invincible sa mission el ses qualités; sa résurrection glorieuse est tellement attestée qu'il faut renoncer au sens commun pour la révoquer en doute. Maintenant la vérité ne se fait presque plus respecter par l'éclat et la majesté des miracles : c'est qu'elle est soutenue de l'autorité de Jésus-Christ, qu'on reconnaît pour infaillible, et qui a promis son assistance toute- puissante et sa vigilance pleine de tendresse à la divine société dont il est le chef. Que la foi de l'Église soit combattue par les diverses hérésies des sectes particulières, il faut que cela arrive pour manifester la fidélité des gens de bien. Le vaisseau où repose Jésus-Christ peut être battu de la tempête, mais il ne court aucun danger. C'est manquer de foi que d'appréhender l'orage : il faut que les vents grondent et que la mer enfle ses flots avant que de rendre le calme. On ne peut sans cela faire sentir le pouvoir qu'on a de leur commander. Mais si le Seigneur permet que les puissances de l'enfer...

Théotime. — Souffrez, Théodore, que je vous interrompe. Vous savez que nous n'avons plus à passer avec vous que le reste de la journée. N'en voilà que trop sur l'infaillibilité de l'Église. Ariste en est convaincu. Donnez-nous, je vous prie, quelques principes qui puissent nous conduire à l'intelligence des vérités que nous croyons, qui puissent augmenter en nous le profond respect que nous devons avoir pour la religion et pour la morale chrétienne, ou bien donnez-nous quelque idée de la méthode dont vous vous servez dans une matière si sublime.

IV. Théodore. — J.e n'ai point pour cela de méthode particulière. Je ne juge des choses que sur les idées qui les représentent dépendamment des faits qui me sont connus. Voilà toute ma méthode. Les principes dé mes connaissances se trouvent tous dans mes idées ; et les

QUATORZIÈME ËNTIŒTIEN. S7i

règles de ma conduite par rapporta la religion, dans les vérités de la foi. Toute ma méthode se réduit à une attention sérieuse à ce qui m'éclaire et à ce qui me conduit.

Ariste. — Je ne sais si Théotime conçoit ce que vous nous dites; mais pour moi, je n'y comprends rien. Cela est trop général.

Théodore. — Je crois que Théotime m'entend bien. Mais il faut s'expliquer davantage. Je distingue toujours avec soin les dogmes de la foi des preuves et des explications qu'on en peut donner. Pour les dogmes, je les cherche dans la tradition et dans le consentement de l'Église universelle, et je les trouw mieux marqués dans les définitions des conciles que partout ailleurs. Je pense que vous en demeurez d'accord : puisque l'Église est infaillible, il faut s'en tenir à ce qu'elle a décidé.

Arîste. — Mais ne les cherchez-vous pas aussi dans les saintes écritures ?

Théodore. — Je crois, Ariste, que le plus sûr et le plus court est de les chercher dans les saintes écritures, mais expliquées par la tradition, je veux dire par les conciles généraux ; ou reçues généralement partout, expliquées par le même esprit qui les a dictées. Je sais bien que l'Écriture est un livre divin et la règle de notre foi ; mais je ne la sépare pas de la tradition, Pfirce que je ne doute pas que les conciles ne l'interprètent mieux que moi. Prenez équitablement ce que je vous dis. Les conciles ne rejettent pas l'Écriture ; ils la reçoivent avec respect, et par cela même ils l'autorisent par rapport aux fidèles, qui pourraient bien la confondre avec des livres apocryphes. Mais, outre cela, ils nous apprennent plusieurs vérités que les apôtres ont confiées à l'Église, et que l'on a combattues, lesquelles vérités ne se trouvent pas facilement dans les

écritures canoniques ; car combien d'héréliques y trouvent tout le contraire! En un mot, Ariste, je tâche de bien m'assurer des dogmes sur lesquels je veux méditer pour en avoir quelque intelligence ; et alors je fais de mon esprit le même usage que font ceux qui étudient la physique. Je consulte, avec toute l'attention dont je suis capable, Tidée que j'ai de mon sujet, telle que la foi me la propose. Je remonte toujours à ce qui me paraît de plus simple et de plus général, aûn de trouver quelque lumière : lorsque j'en trouve, je la contemple ; mais je ne la suis qu'autant qu'elle m'attire invinciblemeut par la force de son évidence . La moindre obscurité fait que je me rabats sur le dogme, qui, dans la crainte que j'ai de l'erreur; est et sera toujours inévitablement ma règle dans les questions qui regardent la foi.

Ceux qui étudient la physique ne raisonnent jamais contre l'expérience ; mais aussi ne concluent-ils jamais par l'expérience contre la raison : ils hésitent, ne voyant pas le moyen de passer de l'une à l'autre; ils hésitent, dis-je, non sur la certitude de l'expérience, ni sur l'évidence de la raison, mais sur le moyen d'accorder l'une avec l'autre* Les faits de la religion ou les dogmes décidés sont mes expériences en matière de théologie. Jamais je ne les révoque en doute î c'est ce qui me règle et me conduit à l'intelligence. Mais lorsqu'en croyant les suivre je me sens heurter conire la raison, je m'arrête tout courte sachant bien que les dogmes de la foi et Ids principes de la raison doivent être d'accord dans la vérité^ quelque oppositioti qu'ils aient dans mon esprit, je demeure donc soumis à l'autorité, plein de respect pour la raison, convaiticu seulement de la faiblesse de mon esprit et dans une perpétuelle défiance de moi-même. Enfin, si l'ardeur pour la vérité se rallume, je recommence de nouveau

QUAT0B2IÊME ENTRETIEN. 373

mes recherches ; et par une attention alternative aux idées qui m'éclairenletaux dogmes qui me soutiennent et qui me conduisent, je découvre sans autre méthode particulière le moyen de passer de la foi à Tintelligence. Mais pour l'ordinaire, fatigué de mes efforts, je laisse aux personnes plus éclairées ou plus laborieuses que moi une recherche dont je ne me crois pas capable ; et toute la récompense que je tire de mon travail, c'est que je sens toujours de mieux en mieux la petitesse de mon esprit, la profondeur de nos mystères, et le besoin extrême que nous avons tous d'une autorité qui nous conduise. Hé bien, Ariste, êles-vous content

Ariste. — Pas trop. Tout ce que vous dites là est encore si général, qu'il me semble que vous ne m'apprenez rien. Des exemples, s'il vous plaît; découvrezmoi quelque vérité : que je voie un peu comment vous vous y prenez.

Théodore. — Quelle vérité?

Ariste. — La vérité fondamentale de notre reli* gion.

Théodore» — Mais cette vérité vous est déjà connue, et je crois vous l'avoir bien démontrée.

Ariste. — Il n'importe. Voyons. On ne peut pas trop la prouver. C'est par là qu'il faut commencer.

Théotime. — Il est vrai ; mais ce sera par là que nous finirons ; car bientôt il faudra nous séparer.

AfeiSTE. — J'espère aussi que nous ne serotts pas longtemps sans nous rejoindre.

V. THÉODOREi — C'est ce que je ne sais point ; car je le souhaite si fort, que je crains bien que cela n'arrive pasi Mais ne raisonnons point sur l'avenir ; profitons du présent : soyez attentifs à ce que je vais vous dire.

Pour découvrir par la raison entre toutes les reli-

gions celle que Dieu a établie, il faut consulter atten- * tivement la notion que nous avons de Dieu ou de TÈtre inflniment parfait; car il est évident que tout ce que font les causes doit nécessairement avoir avec elles quelque rapport. Consultons-la donc, Ariste, cette notion de l'Être infiniment parfait, et repassons dans notre esprit tout ce que nous savons des attributs divins, puisque c'est de là que nous devons tirer la lumière dont nous avons besoin pour découvrir ce que nous cherchons.

Ariste. — Hé bien I cela supposé ?

Théodore. — Doucement, doucement, je vous prie. Dieu connaît parfaitement ces attributs que je suppose que vous avez présents à Tesprit. Il se glorifie de les posséder. Il en a une complaisance infinie. 11 ne peut donc agir que selon ce qu'il est, que d'une manière qui porte le caractère de ces mêmes attributs. Prenez bien garde à cela; car c'est le grand principe que nous devons suivre lorsque nous prétendons'counaitre ce que Dieu fait ou ne fait pas. Les hommes n'agissent pas toujours selon ce qu'ils sont, mais c'est qu'ils ont honte d'eux-mêmes. Je connais un avaricieux que vous prendriez pour l'homme du monde le plus libéral. Ainsi ne vous y trompez pas : les hommes ne prononcent pas toujours par leurs actions, et encore moins par leurs paroles, le jugement qu'ils portent d'eux-mêmes, parce qu'ils ne sont point ce qu'ils devraient être. Mais il n'en est pas de même de Dieu. L'Être infiniment parfait ne peut qu'il n'agisse selon ce qu'il est. Lorsqu'il agit, il prononce nécessairement au dehors le jugement éternel et immuable qu'il porte de ses attributs, parce qu'il se complaît en eux et qu'il se glorifie de les posséder.

Ariste. — Cela est évident ; mais je ne vois pas où tendent toutes ces généralités.

VI. Théodore. — A cela, Arisle, que Dieu ne prononce parfaitement le jugement qu*il porte de luimême que par Tincarnalion de son fils, que parla consécration de son pontife, que par rétablissement de la religion que nous professons, dans laquelle seule il peut trouver le culte et l'adoration qui expriment ses divines perfections, et qui s'accordent avec le jugement qu'il en porte. Quand Dieu tira du néant le chaos, il prononça : Je suis le Tout-Puissant. Quand il en forma l'univers, il se complut dans sa sagesse. Quand il créa l'homme libre et capable du bien et du mal, il exprima le jugement qu'il porte de sa justice et de sa bonté. Mais quand il unit son Verbe à son ouvrage, il prononce qu'il est infini dans tous ses attributs, que ce grand univers n'est rien par rapport à lui, que tout est profane par rapport à sa sainteté, à son excellence, à sa souveraine majesté. En un mot, il parle en Dieu, il agit selon ce qu'il est, et selon tout ce qu'il est. Comparez, Ariste, notre religion avec celle des Juifs, des mahométans, et toutes les autres que vous connaissez ; et jugez quelle est celle qui prononce plus distinctement le jugement que Dieu porte et que nous devons porter de ses attributs.

AwsTE. — Ah ! Théodore, je vous entends.

VII. Théodore. — Je le suppose. Mais prenez garde à ceci. Dieu est esprit, et veut être adoré en esprit et en vérité. Le vrai culte ne consiste pas dans l'extérieur, dans telle ou telle situation de nos corps, mais dans telle et telle situation de nos esprits en présence de la majesté divine, c'est-à-dire dans les jugements et les mouvements de l'âme. Or, celui qui offre le Fils au Père, qui adore Dieu par Jésus-Christ, prononce par son action un jugement pareil à celui que Dieu porte de lui-même. 11 prononce, dis-je, de tous les jugements celui qui exprime plus exactement les perfections di-

vines, et surtout cette excellence ou sainteté in&nie qui sépare la Divinité de tout le reste, ou qui la relève infiniment au-dessus de toutes les créatures. Donc la foi en Jésus-Christ est la véritable religion, l'accès auprès de Dieu par Jésus-Christ le seul vrai culte, la seule voie de mettre nos esprits dans une situation qui adore Dieu, la seule voie par conséquent qui puisse nous attirer les regards de complaisance et de bienveillance de Tauteur de la félicité que nous espérons.

Celui qui fait part aux pauvres de son bien, ou qui expose sa vie pour le salut de sa patrie ; celui-là même qui la perd généreusement pour ne pas commettre une injustice, sachant bien que Dieu est assez puissant pour le récompenser du sacriflce qu'il en fait, celui-là prononce à la vérité par cette action un jugement qui honore la justice divine, et qui la lui rend favorable: mais cette action, toute méritoire qu'elle est, n'adore point Dieu parfaitement, si celui que je suppose ici capable de la faire refuse de croire en Jésus-Christ et prétend avoir accès auprès de Dieu sans son entremise. Le jugement que cet homme par son refus porte de lui-même, de valoir quelque chose par rapport à Dieu, étant directement opposé à celui que Dieu prononce par la mission et la consécration de son pontife, ce jugement présomptueux rend inutile à son salut éternel une action d'ailleurs si méritoire. C'est que, pour mériter à juste titre la possession d'un bien infini, il ne suffit pas d'exprimer par quelques bonnes œuvres d'une bonté morale la justice de Dieu, il faut prononcer divinement par la foi en Jésus-Cbrist un jugement qui honore Dieu selon tout ce qu'il est ; car ce n'est que par le mérite de cette foi que nos bonnes œuvres reçoivent cette excellence surnaturelle qui nous donne droit à l'héritage des enfants de Dieu. Ce n'est même que par le mérite de cette foi que nous pouvons obtenir

la force de vaincre notre passion dominante, et de sacrifier notre vie par un pur amour pour la justice. Nos actions tirent bien leur moralité du rapport qu'elles ont avec Tordre immuable, et leur mérite des jugements que nous prononçons par elles de la puissance et de la justice divine. Mais elles ne tirent leur dignité surnaturelle, et pour ainsi dire leur infinité et leur divinité, que par Jésus-Christ, dont Tincarnation, le sacrifice, le sacerdoce prononçant clairement qu'il n'y a point de rapport entre le créateur et la créature, y met par cela même un si grand rapport, que Dieu se complaît et se glorifie parfaitement dans son ouvrage. Comprenezvous, Ariste, bien distinctement ce que je ne puis vous exprimer que fort imparfaitement?

YllI. Ariste. — Je le comprends, ce me semble. Il n'y a point de rapport entre l'infini et le fini. Cela peut passer pour une notion commune. L'univers comparé à Dieu n'est rien, et doit être compté pour rien; mais il n'y a que les Chrétiens, que ceux qui croient la divinité de Jésus-Christ, qui comptent véritablement pour rien leur être propre, et ce vaste univers que nous admirons. Peut-être que les philosophes portent ce jugement-là. Mais ils ne le prononcent point. Ils démentent, au contraire, ce jugement spéculatif par leurs actions. Ils osent s'approcher de Dieu, comme s'ils ne savaient plus que la distance de lui à nous est infinie. Ils s'imaginent que Dieu se complaît dans le culte profane qu'ils lui rendent. Ils ont l'insolence, ou si vous voulez, la présomption de l'adorer. Qu'ils se taisent. Leur silence respectueux prononcera mieux que leurs paroles le jugement spéculatif qu'ils forment de ce qu'ils sont par rapport à Dieu. Il n'y a que les Chrétiens à qui il soit permis d'ouvrir la bouche et de louer divinement le Seigneur. Il n'y a qu'eux qui aient accès auprès de sa souveraine majesté. C'est qu'ils se

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vines, et surtout cette excellence ou^,^ j^^^^ jg x^^\^ qui sépare la Divinité de tout le rest,^q^.jig protestent infiniment au-dessus de toutes k|,gpj.^^gj^jgjj|.j^^QJP foi en Jésus-Christ est la véritaH^j^^-gg^j^g^^ ^^ 1^^^. près de Dieu par Jésus-Chrisr^^ ^^^^ ^^^^ véritable voie démettre nos esprits r-^j^Q^^j^çg^^ d'accord avec Dieu, la seule voie par ^^^^ ^^1^^ ^^ prix infini. Tout attirer les regards de y^ieu et doit être consacré par de l'auteur de la féP^^^ ^^^^ ^^^^^ ^e la sainteté du Celui qui fait p /^^^omplaisance et sa bienveillance, expose sa vie P^ , ^inébranlable de. notre sainte reliqui la perd g<^ ^J/

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* 2 Pefr, II,

* I Joan. 3, 2.

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« mini in habitaculum Dei in spiritu *. » Pesez, Ariste,

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Ariste. — Il n'y a, Théodore, que Tbomme-Dieu qui puisse joindre la créature au Créateur, sanctifier des profanes, construire un temple où Dieu habite avec honneur. Je comprends maintenant le sens de ces paroles : a Deus erat in Christo mundum reconciiians « sibi *. » C'est une notion commune, qu'entre le fini et rinfini il n'y a point de rapport. Tout dépend de ce principe incontestable. Tout culte qui dément ce principe choque la raison et déshonore la Divinité. La Sagesse éternelle n'en peut être l'auteur. Il n'y a que l'orgueil, que l'ignorance, ou du moins que la stupidité de

* Col, 3, 3.

* Eph. 2, 13.

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comptent véritablement pour rien, eux et tout le reste de l'univers^ par rapport à Dieu, lorsqu'ils protestent que ce n'est que par Jésus-Christ qu'ils prétendent avoir avec lui quelque rapport. Cet anéantissement où leur foi les réduit leur donne devant Dieu une véritable réalité. Ce jugement qu'ils prononcent d'accord avec Dieu même donne à tout leur culte un prix infini. Tout est profane par rapport à Dieu et doit être consacré par la divinité du Fils pour être digne de la sainteté du Père, pour mériter sa complaisance et sa bienveillance. Voilà le fondement inébranlable de. notre sainte religion.

IX. Théodore. — Assurément, Ariste, vous comprenez bien ma pensée. Du fini à l'infini, et, qui plus sainteté divine, à la droite du Très-Haut, la distance est infinie. Nous ne sommes par la nature que des enfants de colère : « Naturâ filii irae ^ » Nous étions en ce monde comme les athées^ sans Dieu, sans bienfaiteur : « Sine Deo in hoc mundo 2. » Mais par Jésus- Christ nous voilà déjà ressuscites, nous voilà élevés et assis dans le plus haut des cieux : « Convivificavit nos « in Christo, et conressuscitavit, et consedere fecit in « cœlestibus in Christo Jesu^ ? » Maintenant nous ne sentons point notre adoption en Jésus-Christ^ notre dignité, notre divinité : « Divin» consorles naturae *. » Mais c'est que notre vie est cachée en Dieu avec Jésus- Christ. Lorsque Jésus-Christ viendra à paraître, alors nous paraîtrons aussi avec lui dans la gloire : a Scimus « quoniam cùm apparuerit, similes ei erimus *. »

» Eph, 2, 3.

* Vers. 12.

5 Vers, 5 et 6.

* 2 Petr. U.

* I Jonn, 3, 2.

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« Vita veslra, dit saint Paul, est abscondila cum (( Christo in Deo. Cùm Christus apparuerit vila vestra, (( tune et vos apparebitis cum ipso in gloria *. » 11 n'y a plus entre nous et la Divinité cette distance infinie qui nous séparait : « Nunc autem in Christo Jesu vos, a qui aliquando eratis lougè, facti estis propè in san- (( guine Ghrisli : ipse énim est pax nostra ^. >: C'est que par Jésus-Christ nous avons tous accès auprès du Père. « Quoniam per ipsum haberaus accessum ambo « in uno spiritu ad Patrem ^. » « Ergo (écoutez encore « cette conclusion de l'Apôlre) jam non estis hospites (( et advense, sed estis cives sanctorum et domèstici Dei, (( supersedificati super fundamentum Apostolorum et « Prophetarum, ipso summo angulari lapide Christo (( Jesu, in quo omnis sedificatio constructa crescit in « templum sanctum Domino : in quo et vos cosedifica- « mini in habitaculum Dei in spiritu *. » Pesez, Ariste, toutes ces paroles, et principalement celles-ci : a In « quo omnis sedifîcatio constructa crescit in templum sanctum Domino. »

Ariste. — Il n'y a, Théodore, que Tbomme-Dieu qui puisse joindre la créature au Créateur, sanctifier des profanes, construire un temple où Dieu habile avec honneur. Je comprends maintenant le sens de ces paroles : « Deus erat in Christo mundum reconcilians « sibi *. » C'est une notion commune, qu'entre le fini et l'infini il n'y a point de rapport. Tout dépend de ce principe incontestable. Tout culte qui dément ce principe choque la raison et déshonore la Divinité. La Sagesse éternelle n'en peut être l'auteur. Il n'y a que l'orgueil, que l'ignorance, ou du moins que la stupidité de

« CoL 3, 3.

« Eph, 2, 13.

8 Vers, 18.

* Vers, 19.

» Cor, 5, 19.

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comptent véritablement pour rien, eux et tout le reste de Tunivers^ par rapport à Dieu, lorsqu'ils protestent que ce n'est que par Jésus-Christ qu'ils prétendent avoir avec lui quelque rapport. Cet anéantissement où leur foi les réduit leur donne devant Dieu une véritable réalité. Ce jugement qu'ils prononcent d'accord avec Dieu même donne à tout leur culte un prix infini. Tout est profane par rapport à Dieu et doit être consacré par la divinité du Fils pour être digne de la sainteté du Père, pour mériter sa complaisance et sa bienveillance. Voilà le fondement inébranlable de. notre sainte religion.

IX. Théodore. — Assurément, Ariste, vous comprenez bien ma pensée. Du fini à l'infini, et, qui plus sainteté divine, à la droite du Très-Haut, la distance est infinie. Nous ne sommes par la nature que des enfants de colère : « Naturâ filii irae ^ » Nous étions en ce monde comme les athées^ sans Dieu, sans bienfaiteur : « Sine Deo in hoc mundo ^. » Mais par Jésus- Christ nous voilà déjà ressuscites, nous voilà élevés et assis dans le plus haut des deux : « Convivificavit nos « in Christo, et conressuscitavit, et consedere fecit in « cœlestibus in Christo Jesu^ ? » Maintenant nous ne sentons point notre adoption en Jésus-Christ^ notre dignité, notre divinité : « Divin» consortes naturse *. » Mais c'est que notre vie est cachée en Dieu avec Jésus- Christ. Lorsque Jésus-Christ viendra à paraître, alors nous paraîtrons aussi avec lui dans la gloire : a Scimus a quoniam cùm apparueril, similes ei erimus *. »

« Eph. 2, 3.

« Vers, 12.

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* 2 Petr, U,

* I Joan, 3, 2.

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« Vila veslra, dit saint Paul, est abscondila cum « Christo in Deo. Cùm Christus apparuerit vila veslra, (( tune et vos apparebitis cum ipso in gloria *. » Il n'y a plus entre nous et la Divinité cette distance infinie qui nous séparait : « Nunc autem in Christo Jesu vos, u qui aliquando eratis lougè, facti estis propè in san- « guine Chrisli : ipse énim est pax nostra ^. >: C'est que par Jésus-Christ nous avons tous accès auprès du Père. « Quoniam per ipsum haberaus accessum ambo « in uno spiritu ad Patrem ^. » « Ergo (écoutez encore « cetle conclusion de l'Apôtre) jam non eslis hospites (( et advense, sed estis cives sanctorum et domèstici Dei, « supereedificati super fundamentum Apostolorum et c( Prophetarum, ipso summo angulari lapide Christo « Jesu, in quo omnis sedificatio conslructa crescit in « templum sanctum Domino : in quo et vos coaedifica- « mini in habitaculum Dei in spiritu *. » Pesez, Ariste, (( quo omnis sedificatio constructa crescit in templum sanctum Domino. »

Ariste. — Il n'y a, Théodore, que Tbomme-Dieu qui puisse joindre la créature au Créateur, sanctifier des profanes, construire un temple où Dieu habite avec honneur. Je comprends maintenant le sens de ces paroles : « Deus erat in Christo mundum reconcilians « sibi *. » C'est une notion commune, qu'entre le fini et l'infini il n'y a point de rapport. Tout dépend de ce principe incontestable. Tout culte qui dément ce principe choque la raison et déshonore la Divinité. La Sagesse éternelle n'en peut être l'auteur. Il n'y a que l'orgueil, que l'ignorance, ou du moins que la stupidité de

' Col, s, 3.

* Eph. 2, 13.

» Vers. 18.

* Vers, 19.

5 Cor, 5, 19.

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comptent véritablement pour rien, eux et tout le reste de l'univerS;, par rapport à Dieu, lorsqu'ils protestent que ce n'est que par Jésus-Christ qu'ils prétendent avoir avec lui quelque rapport. Cet anéantissement où leur foi les réduit leur donne devant Dieu une véritable réalité. Ce jugement qu'ils prononcent d'accord avec Dieu même donne à tout leur culte un prix infini. Tout est profane par rapport à Dieu et doit être consacré par la divinité du Fils pour être digne de la sainteté du Père, pour mériter sa complaisance et sa bienveillance. Voilà le fondement inébranlable de. notre sainte religion.

IX. Théodore. — Assurément, Ariste, vous comprenez bien ma pensée. Du fini à l'infini, et, qui plus sainteté divine, à la droite du Très-Haut, la distance est infinie. Nous ne sommes par la nature que des enfants de colère : « Naturâ filii irae *. » Nous étions en ce monde comme les athées^ sans Dieu, sans bienfaiteur : « Sine Deo in hoc mundo ^. » Mais par Jésus- Christ nous voilà déjà ressuscites, nous voilà élevés et assis dans le plus haut des cieux : « Convivificavit nos « in Christo, et conressuscitavit, et consedere fecit in « cœlestibus in Christo Jesu ^ ? » Maintenant nous ne sentons point notre adoption en Jésus-Christ, notre dignité, notre divinité : « Divinae consortes naturae *. » Mais c'est que notre vie est cachée en Dieu avec Jésus- Christ. Lorsque Jésus-Christ viendra à paraître, alors nous paraîtrons aussi avec lui dans la gloire : o Scimus « quoniam cùm apparuerit, similes ei erimus *. »

» Eph. 2, 3.

« Vers, 12.

8 Vers, 5 et 6.

* 2 Pefr. [i, » I Joan, 3, 2.

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« Vila veslra, dit saint Paul, est abscondila cum (( Christo in Deo. Cùm Christus apparuerit vila vestra, « tune et vos apparebitis cum ipso in gloria *. » Il n*y a plus entre nous et la Divinité cette distance infinie qui nous séparait : a Nunc autem in Christo Jesu vos, « qui aliquando eratis lougè, facti estis propè in san- « guine Chrisli : ipse énim est pax nostra 2. k C'est que par Jésus-Christ nous avons tous accès auprès du Père. « Quoniam per ipsum habemus accessum ambo « in uno spiritu ad Patrem ^. » « Ergo (écoutez encore « cette conclusion de l'Apôtre) jam non estis hospites a et advense, sed estis cives sanctorum et domèstici Dei, « supersedificati super fundamentum Apostolorum et (( Prophetarum, ipso summo angulari lapide Christo « Jesu, in quo omnis sedificatio constructa crescit in « tempium sanctum Domino : in quo et vos coaedifica- « mini in habitaculum Dei in spiritu *. » Pesez, Ariste, (( quo omnis sedificatio constructa crescit in tempium sanctum Domino. »

Ariste. — Il n'y a, Théodore, que l'bomme-Dieu qui puisse joindre la créature au Créateur, sanctifier des profanes, construire un temple où Dieu habite avec honneur. Je comprends maintenant le sens de ces paroles : a Deus erat in Christo mundum reconcilians « sibi *. » C'est une notion commune, qii'entre le fini et rinfini il n'y a point de rapport. Tout dépend de ce principe incontestable. Tout culte qui dément ce principe choque la raison et déshonore la Divinité. La Sagesse éternelle n'en peut être l'auteur. Il li'y a que l'orgueil, que l'ignorance, ou du moins que la stupidité de

« Col, 3, 3.

* Eph. 2, 13.

8 Vers, 18.

* Vers. 19.

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comptent véritablement pour rien, eux et tout le reste de l'univers^ par rapport à Dieu, lorsqu'ils protestent que ce n'est que par Jésus-Christ qu'ils prétendent avoir avec lui quelque rapport. Cet anéantissement où leur foi les réduit leur donne devant Dieu une véritable réalité. Ce jugement qu'ils prononcent d'accord avec Dieu même donne à tout leur culte un prix infini. Tout est profane par rapport à Dieu et doit être consacré par la divinité du Fils pour être digne de la sainteté du Père, pour mériter sa complaisance et sa bienveillance. Voilà le fondement inébranlable de. notre sainte religion.

IX. Théodore. — Assurément, Ariste, vous comprenez bien ma pensée. Du fini à l'infini, et, qui plus sainteté divine, à la droite du Très-Haut, la distance est infinie. Nous ne sommes par la nature que des enfants de colère : « Naturâ filii irae ^ » Nous étions en ce monde comme les athées^ sans Dieu, sans bienfaiteur : « Sine Deo in hoc mundo 2. » Mais par Jésus- Christ nous voilà déjà ressuscites, nous voilà élevés et assis dans le plus haut des cieux : « Convivificavit nos « in Christo, et conressuscitavit, et consedere fecit in « cœlestibus in Christo Jesu ^ ? » Maintenant nous ne sentons point notre adoption en Jésus-Christ, notre dignité, notre divinité : « Divin» consortes naturse *, » Mais c'est que notre vie est cachée en Dieu avec Jésus- Christ. Lorsque Jésus-Christ viendra à paraître, alors nous paraîtrons aussi avec lui dans la gloire : Scimus « quoniam cùm apparuerit, similes ei erimus *. »

» Eph, 2, 3.

» Vers, 12.

8 Vers. 5 et 6.

* 2 Petr, U.

* I Jonn, 3, 2.

« Vila veslra, dit saint Paul, est abscondila cum « Christo in Deo. Cùm Ghristus apparuerit vila veslra, « tune et vos apparebitis cum ipso in gloria *. » Il n'y a plus entre nous et la Divinité cette distance infinie qui nous séparait : « Nunc autem in Christo Jesu vos, « qui aliquando eratis lougè, facti estis propè in san- « guine Chrisli : ipse énim est pax nostra 2. » C'est que par Jésus-Christ nous avons tous accès auprès du Père. (( Quoniam per ipsum habemus accessum ambo « in uno spiritu ad Patrem ^. » « Ergo (écoutez encore « celle conclusion de l'Apôtre) jam non eslis hospiles « et advenae, sed estis cives sanctorum et domèsticiDei, (( supersediûcati super fundamentum Apostolorum et « Prophetarum, ipso summo angulari lapide Christo (( Jesu, in quo omnis sedificatio conslructa crescit in « templum sanctum Domino : in quo et vos coaedificac< mini in habitaculum Dei in spiritu ^. » Pesez, Ariste, « quo omnis sedificatio constructa crescit in templum a sanctum Domino. »

Ariste. — Il n'y a, Théodore, que Tbomme-Dieu qui puisse joindre la créature au Créateur, sanctifier des profanes, construire un temple où Dieu habite avec honneur. Je comprends maintenant le sens de ces paroles : « Deus erat in Christo mundum reconcilians « sibi *. » C'est une notion commune, qii'entre le fini et l'infini il n'y a point de rapport. Tout dépend de ce principe incontestable. Tout culte qui dément ce principe choque la raison et déshonore la Divinité. La Sagesse éternelle n'en peut être l'auteur. Il n'y a que l'orgueil, que l'ignorance, ou du moins que la stupidité de

' Col. 3, 3.

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* Vers. 19.

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37 8 ENTRETIENS SUR LA MÉTAPnYSTQUE.

comptent véritablement pour rien, eux et tout le reste de l'univers, par rapport à Dieu, lorsqu'ils protestent que ce n'est que par Jésus-Christ qu'ils prétendent avoir avec lui quelque rapport. Cet anéantissement où leur foi les réduit leur donne devant Dieu une véritable réalité. Ce jugement qu'ils prononcent d'accord avec Dieu même donne à tout leur culte un prix infini. Tout est profane par rapport à Dieu et doit être consacré par la divinité du Fils pour ôlre digne de la sainteté du Père, pour mériter sa complaisance et sa bienveillance. Voilà le fondement inébranlable de. notre sainte religion.

IX. Théodore. — Assurément, Ariste, vous comprenez bien ma pensée. Du fini à l'infini, et, qui plus est, du néant profond où le péché nous a réduits, à la sainteté divine, à la droite du Très-Haut, la distance est infinie. Nous ne sommes par la nature que des enfants de colère : « Naturâ filii irae ^ » Nous étions en ce monde comme les athées^ sans Dieu, sans bienfaiteur : « Sine Deo in hoc mundo 2. » Mais par Jésus- Christ nous voilà déjà ressuscites, nous voilà élevés et assis dans le plus haut des cieux : « Convivificavit nos ({ in Christo, et conressuscitavit, et consedere fecit in « cœlestibus in Christo Jesu ^ ? » Maintenant nous ne sentons point notre adoption en Jésus-Christ, notre dignité, notre divinité : « Divin» consortesnaturse *. » Mais c'est que notre vie est cachée en Dieu avec Jésus- Christ. Lorsque Jésus-Christ viendra à paraître, alors nous paraîtrons aussi avec lui dans la gloire : a Scimus « quoniam cùm apparueril, similes ei erimus *. »

» Eph, 2, 3.

» Vers. 12.

' Vers. 5 et 6.

*2 Petr. II.

* I Jonn. 3, 2.

QUATOBZIÈME ENTRETIEN» 379

« Yita veslra, dit saint Paul, est abscondila cum « Christo in Deo. Cùm Christus apparuerit vila veslra, « tune et vos apparebitis cum ipso in gloria ^. » Il n'y a plus entre nous et la Divinité cette distance infinie qui nous séparait : a Nunc autem in Christo Jesu vos, u qui aliquando eratis lougè, facti estis propè in san- (( guine Ghrisli : ipse énim est pax nostra ^. k C'est que par Jésus-Christ nous avons tous accès auprès du Père. « Quoniam per ipsum habemus accessum ambo « in uno spiritu ad Patrem ^. » « Ergo (écoutez encore « cette conclusion de l'Apôtre) jam non estis hospites <c et advense, sed estis cives sanctorum et domèstici Dei, « supereedificati super fundamentum Apostolorum et (( Prophetarum, ipso summo angulari lapide Christo « Jesu, in quo omnis sedificatio constructa crescit in « templum sanctum Domino : in quo et vos cosediûca- « mini in habitaculum Dei in spiritu *. » Pesez, Ariste, toutes ces paroles, et principalement celles-ci : a In (( quo omnis sediûcatio constructa crescit in templum sanctum Domino. »

Ariste. — Il n'y a, Théodore, que Tbomme-Dieu qui puisse joindre la créature au Créateur, sanctifier des profanes, construire un temple où Dieu habite avec honneur. Je comprends maintenant le sens de ces paroles : « Deus erat in Christo mundum reconcilians « sibi *. » C'est une notion commune, qti'entre le fini et rinfini il n'y a point de rapport. Tout dépend de ce principe incontestable. Tout culte qui dément ce principe choque la raison et déshonore la Divinité. La Sagesse éternelle n'en peut être l'auteur. Il n'y a que l'orgueil, que l'ignorance, ou du moins que la stupidité de

* Col, 3, 3.

* Eph. 2, 13.

8 Vers, 18.

* Vers, 19.

5 Cor, 5, 19.

l'esprit humain qui puisse maintenant Tapprouver; car il n'y a que la religion de Jésus-Christ qui prononce le jugement que Dieu porte, et que nous devons former nous-mêmes de la limitation de la créature et de la souveraine* majesté du Créateur.

Théodore. — Que dites-vous donc, Ariste, des sociniens et des ariens, de tous ces faux Ghrétieus qui nient la divinité de Jésus-Christ, et qui néanmoins prétendent par lui avoir accès auprès de Dieu ?

Ariste. — Ce sont des gens qui trouvent entre l'infini et le fini quelque rapport, et qui, comparés à Dieu, se comptent pour quelque chose.

Théotimb. — Nullement, Ariste, puisqu'ils reconnaissent que ce n'est que par Jésus-Christ qu'ils ont accès auprès de Dieu.

Ariste. — Oui, mais leur Jésus n'est qu'une pure créature. Ils trouvent donc quelque rapport entre le fini et l'infini, et ils prononcent ce faux jugement, ce jugement injurieux à la Divinité, lorsqu'ils adorent Dieu par Jésus-Christ. Comment le Jésus de ces hérétiques leur donnera-t-il accès auprès de la divine majesté, lui qui en est infiniment éloigné? Comment établira- t-il un culte qui nous fasse prononcer le jugement que Dieu porte de lui-même, qui exprime la sainteté, la divinité, l'infinité de son essence ? Tout culte fondé sur un tel Jésus appose, Théotime, entre l'infini et le fini quelque rapport, et rabaisse infiniment la divine majesté. C'est un culte faux, injurieux à Dieu, incapable de le réconcilier avec les hommes. Il ne peut y avoir de religion véritable que celle qui est fondée sur le fils unique du Père, sur cet homme-Dieu qui joint le ciel avec la terre, le fini avec l'infini, par l'accord incompréhensible des deux natures, qui le rendent en même temps égal à son père et semblable à nous. Cela me paraît évident.

QUATOBZIÈME ENTRETIEN. 381

X. TnÉOTiME. — Cela est clair, je vous l'avoue. Mais que dirons-nous des anges? Ont-ils attendu à glorifier Dieu que Jésus-Christ fût à leur tête ?

Ariste. — N'abandonnons point, Théotime, ce qui nous paraît évident, quelque difficulté que nous ayons à l'accorder avec certaines choses que nous ne connaissons guère. Répondez pour moi, Théodore, je vous en prie.

Théodore. — Les anges n'ont point attendu après Jésus-Christ, car Jésus-Christ est avant eux. C'est le premier-néde toutes les créatures. «Primogenitusomnis « creaturae *. » Il n'y a pas deux mille ans qu'il est né à Bethléem, mais il y en a six mille qu'il a été immolé : « Agnus occisus est ab origine mundi 2. » Comment cela? C'est que le premier des desseins de Dieu, c'est l'incarnation de son fils; parce que ce n'est qu'en lui que Dieu reçoit l'adoration des anges, qu'il a souffert les sacrifices des Juifs, et qu'il reçoit et recevra éternellement nos louanges. « Jésus Christus heri, et hodie, « ipse et in saecula ^. » Tout exprime et figure Jésus- Christ. Tout a rapport à lui, à «a manière, depuis la plus noble des intelligences jusqu'aux insectes les plus méprisés. Quand Jésus-Christ naît en Bethléem, alors les anges glorifient le Seigneur. Ils chantent tous d'un commun accord : « Gloria in altissimis Deo *. » Ils déclarent tous que c'est par Jésus-Christ que le ciel est plein de gloire. Mais c'est à nous qu'ils le déclarent, à nous à qui le futur n'est point présent. Ils ont toujours protesté devant celui qui est immuable dans ses desseins, et qui voit ses ouvrages avant qu'ils soient exécutés, qu'il leur fallait un pontife pour l'adorer di-

1 Col \, 15.

« Apoc. 13, 8.

3 Hebr. 13, 3.

* Luc, H, 13.

vinement. Ils ont reconnu pour leur chef le Sauveur des hommes, avant même sa naissance temporelle. Ils se sont comptés pour rien par rapport à Dieu : si ce n'est peut-être ces anges superbes qui ont été précipités dans les enfers à cause de leur orgueil.

Ariste, — Vous me faites souvenir, Théodore, de ce que chante l'Église, lorsqu'on est prêt d'offrir à Dieu le sacrifice : « Per quem majestatem tuam laudant anu geli, adorant dominationes, tremunt potestates, )> et le reste. Le prêtre hausse sa voix pour élever nos esprits vers le ciel : « Sursum corda, » pour nous apprendre que c'est par Jésus-Christ que les anges mêmes adorent la divine majesté, et pour nous porter à nous joindre à eux sous ce divin chef, afin de ne faire qu'un même chœur de louanges, et de pouvoir dire à Dieu : « Sanctus, Sanctiis, Sanctus, Dominus DeusSabaolh! (( Pleni sunt cœli et terra gloriâ tuâ. » Le ciel et la terre sont pleins de la gloire de Dieu ; mais c'est par Jésus-Christ, le pontife du Très-Haut. Ce n'est que par lui que les créatures, quelque excellentes qu'elles soient, peuvent adorer Dieu, le prier, lui rendre des actions de grâces de ses bienfaits.

Théotime. — Assurément c'est en Jésus-Christ que tout subsiste, puisque sans lui le ciel même n'est pas digne de la majesté du Créateur. Les anges par euxmêmes ne peuvent avoir de rapport, d'accès, de société avec l'Être infini. Il faut que Jésus-Christ s'en mêle, qu'il pacifie le ciel aussi bien que la terre ; en un mol, qu'il réconcilie avec Dieu généralement toutes choses. Il est vrai qu'il *n'est pas le sauveur des anges, dans le même sens qu'il Test des hommes. Il ne les a pas délivrés de leurs péchés comme nous, mais il les a délivrés de l'incapacité naturelle à la créature d'avoir avec Dieu quelque rapport, de pouvoir l'honorer divinement. Ainsi, il est leur chef aussi bien que le nôtre, leur mé-

diateur, leur sauveur, puisque ce n'est que par lui qu'ils subsistent, et qu'ils s'approchent de la majesté infinie de Dieu, qu'ils peuvent prononcer d'accord avec Dieu même le jugement qu'ils portent de sa sainteté. 11 me semble que saint Paul avait en vue cette vérité, lorsqu'il écrivait aux Colossiens ces paroles toutes divines : « Flripuit nos de poteslate tenebrarum, et transtulit in « regnum filii dilectionis suae, in quo habemus re- « demptionem per sanguinem ejus, remissionem pec- (( catorum; qui est imago Dei invisibilis, primogenitus « omniscreaturae, quoniam in ipso conditasunt universa « in cœlis et in terra, visibilia et invisibilia, sive domina- « tiones, sive principatus, sive polestates : omnia per « ipsum et in ipso constant; etipseestcaputcorporisEc- « clesiae, qui est principium, primogenitusexmortuis, ut (( sitin omnibus ipse primatum tenens,quiain ipsocom- (( placuit omnem plenitudinem inhabitare, et per euni (( reconciliare omnia in ipsum, pacificans per sangui- « nem crucis ejus sive quœ in terris, sive quae in cœlis « sunt *. » Que ces paroles sont excellentes, et qu'elles expriment noblement la grande idée que nous devons avoir de notre religion!

XL Ariste. — Il est vrai, Théotime, que cet endroit de saint Paul, et peut-être quelques autres, s'accorde parfaitement bien avec ce que nous venons de dire ; mais il faut avouer de bonne foi que le grand motif que l'Écriture donne à Dieu de l'incarnation de son fils, c'est sa bonté pour les hommes. « Sic Deus dilexit (( mundum, » dit saint Jean, <( ut filium suum unigeni- (( tum daret. » H y a quantité d'autres passages que vous savez mieux que moi, qui nous apprennent cette

vérité.

Théotime. — Qui doule que le fils de Dieu se soit

« Coh 1, 13.

384 ENTRETIENS SUH LA METAPnYbîQUE.

fait homme par bonté pour les hommes, pour les délivrer de leurs péchés? Mais qui peut aussi douter qu'il nous délivre de nos péchés pour nous consacrer comme un temple vivant à la gloire de son père; afin que nous, et les anges mêmes, honorions par lui divinement la souveraine majesté? Ces deux motifs ne sont pas contraires ; ils sont subordonnés Tun à Tautre. Et puisque Dieu aime toutes choses à proportion qu'elles sont aimables, puisqu'il s'aime inûniment plus que nous, il est clair que le plus grand de ces deux motifs, celui à qui tous les autres se rapportent, c'est que tous ses attributs soient divinement glorifiés par toutes ses créatures en Jésus-Christ notre Seigneur.

Gomme l'Écriture n'est pas faite pour les anges, il n'était pas nécessaire qu'elle nous rebattît souvent que Jésus-Christ était venu pour être leur chef aussi bien que le nôtre, et que nous ne ferons avec euxqu'une seule Église et qu'un seul concert de louanges. L'Écriture, faite pour des hommes, et pour des hommes pécheurs, devait parler comme elle a fait, et nous proposer sans cesse le motif le plus capable d'exciter en nous une ardente charité pour notre libérateur. Elle devait nous représenter notre indignité, et la nécessité absolue d'un médiateur pour avoir accès auprès de Dieu : nécessité encore mieux fondée sur le néant et l'abomination du péché, que sur l'incapacité naturelle à tous les êtres créési Toutes les pures créatures ne peuvent par ellesmêmes honorer Dieu divinement; mais aussi ne le déshonorentrclles pas comme le pécheur. Dieu ne met point en elles sa complaisance ; mais aussi ne les a-t-il pas en horreur comme le péché et celui qui le commet. Il fallait donc que l'Écriture parlât comme elle a fait de l'incarnation de Jésus-Christ, pour faire sentir aux hommes leurs misères et la miséricorde de Dieu ; afin que le sentiment de tios misères nous retînt dans l'hu-

milité, et que la miséricorde de Dieu nous remplît de confiance et de charité.

Théodore. — Vous avez raison, Théotime. L'Écriture sainte nous parle selon les desseins de Dieu, qui sont d'humilier la créature, de la lier à Jésus-Christ, et par Jésus-Christ à lui. Si Dieu a laissé envelopper tous les hommes dans le péché pour leur faire miséricorde en Jésus-Christ, c'est afin d'abattre leur orgueil, et de relever la puissance et la dignité de son pontife. Il a voulu que nous dussions à notre divin chef tout ce que nous sommes, pour nous lier avec lui plus étroitement. Il a permis la corruption de son ouvrage, afin que le Père du monde futur, l'auteur de la céleste Jérusalem travaillât sur le néant, non de l'être, mais de la sainteté et de la justice, et que nous devinssions en lui et par lui une nouvelle créature ; afin que, remplis de la Divinité, dont la plénitude habite en lui substantiellement, nous pussions uniquement par Jésus-Christ rendre àDieu des honneurs divins. Que ne devons-nous point à celui qui nous élève à la dignité d'enfants de Dieu, après nous avoir tirés d'un état pire que le néant même, et qui, pour nous en tirer, s'anéantit jusqu'à se rendre semblable à nous, afin d'être la victime de nos péchés? Pourquoi donc l'Écriture, qui n'est pas faite pour les anges, qui n'est pas tant faite pour les philosophes que pour les simples, qui n'est faite que pour nous faire aimer Dieu, et nous lier avec Jésus-Christ, et par Jésus-Christ à lui ; pourquoi, dis-je, l'Écriture nous expliquerait-elle les desseins de l'incarnation par rapport aux anges ? pourquoi appuierait-elle sur l'indignité naturelle à toutes les créatures ; l'indignité du péché étant infiniment plus sensible, et la vue de cette indignité beaucoup plus capable de nous humilier et de nous anéantir devant Dieu?

Les anges qui sont dans le ciel n'ont jamais offensé

Dieu. Cependant saint Paul nous apprend que Jésus- Christ pacifie ce qui est dans le ciel aussi bien que ce qui est sur la terre : « Pacificans per sanguinem crucis « ejus sive quae in terris sunt, sive quae in cœlis * ; » que Dieu rétablit, qu'il soutient, ou selon le grec, qu'il réunit toutes choses sous un même chef, ce qui est dans le ciel et ce qui est sur la terre : « Instaurare omnia in « Ghristo, quae in cœlis, et quae in terra sunt, in ipso ^ ; » que Jésus-Christ, en un mot, est chef de toute l'Église : « Et ipsum dédit caput supra omnem Ecclesiam ^. » Cela ne suffit-il pas pour nous faire comprendre que ce n'est que par Jésus-Christ que les anges mêmes adorent Dieu divinement, et qu'ils n'ont de société, d'accès, de rapport avec lui que par ce fils bien-aimé, en qui le Père se plaît uniquement, par qui il se complaît parfaitement en lui-même? « Dilectus meus in quo benè « complacuit animae meae *. )>

Ariste. — Cela me paraît évident. Il n'y a point deux Églises différentes) deux saintes Sion. « Accessistis, dit « saint Paul, ad Sion montem et civitatem Dei viventis, « Jérusalem cœlestem, et multorum angelorum frô- « quentiam *. » Et puisque Dieu a établi Jésus- Christ sur toute l'Église, je crois que ce n'est que par lui que les anges mêmes rendent à Dieu leurs devoirs, et qu'ils en sont et ont toujours été reçus favorablement. Mais j'ai une difficulté à vous proposer contre le principe que vous avez établi d'abord.

XII. Vous nous avez dit, Théodore, que Dieu veut être adoré en esprit et en vérité, c'est-à-dire par des jugements et des mouvements de l'âme ; et que notre

1 Col. 20.

* Eph, 1, 10.

3 Vers, -22.

^Matth. 12, 18.

» Hehr, \\\ ?2.

culte et même nos bonnes œuvres tirent leur bonté morale des jugements qu'elles prononcent, lesquels jugements sont conformes aux. attributs divins ou à Tordre immuable des perfections divines. Vous m'entendez bien. Mais, je vous prie, pensez-vous que les simples y entendent tant de finesse? Pensez- vous qu'ils forment de ces jugements qui adorent Dieu en esprit et en vérité? Cependant si le commun des hommes ne porte point des attributs ou des perfections divines le jugement qu'ils en doivent porter, ils ne prononceront point ces jugements par leurs actions. Ainsi, ils ne feront point de bonnes œuvres. Ils n'adoreront point aussi en esprit et en vérité par leur foi en Jésus-Christ, s'ils ne savent bien qu'offrir le Fils au Père c'est déclarer que la créature et que les pécheurs ne peuvent avoir directement de rapport à Dieu. Et c'est à quoi il me semble que beaucoup de Chrétiens ne pensent point. Bons Chrétiens toutefois, et que je ne crois pas que vous osiez condamner. t

Théodore. — Prenez bien garde, Ariste. Il n'est pas absolument nécessaire, pour faire une bonne action, de savoir distinctement qu'on prononce par elle un jugement qui honore les attributs divins^ ou qui soit conforme à l'ordre immuable des perfections que renferme 'l'essence divine. Mais, afin que nos actions soient bonnes, il faut nécessairement qu'elles prononcent par elles-mêmes de tels jugements, et que celui qui agit ait du moins confusément l'idée de Tordre, et qu'il Taime, quoiqu'il ne sache pas trop ce que c'est. Je m'explique. Quand un homme fait l'aumône, il se peut faire qu'il ne pense point alors que Dieu est juste. Bien loin de porter ce jugement, qu'il rend honneur par son aumône à la justice divine et qu'il se la rend favorable, il se peut faire qu'il ne pense point à la récompense. Il se peut faire aussi qu'il ne sache point

que Dieu renferme en lui-môme cet ordre immuable dont la beauté le frappe actuellement, ni que c'est la coiîformité qu'a son action avec cet ordre qui la rend essentiellement bonne et agréable à celui dont la loi inviolable n'est que ce môme ordre. Cependant il est vrai de dire que celui qui fait quelque aumône prononce par sa libéralité ce jugement, que Dieu est juste ; et qu'il le prononce d'autant plus distinctement que le bien dont il se prive par sa charité lui serait plus nécessaire pour satisfaire ses passions; et que plus enfin il le prononce distinctement, il rend d'autant plus d'honneur à la justice divine, il l'engage d'autant plus à le récompenser, il acquiert devant Dieu de plus grands mérites. De môme, quoiqu'il ne sache point précisément ce que c'est que l'ordre immuable, et que la bonté de son action consiste dans la conformité qu'elle a avec ce même ordre, il est vrai néanmoins qu'elle n'est et qu'elle ne peut être juste que par cette conformité.

Depuis le péché, nos idées sont si confuses et la loi naturelle est tellement éteinte, que nous avons besoin d'une loi écrite pour nous apprendre sensiblement ce que nous devons faire ou ne faire pas. Comme la plupart des hommes ne rentrent point en eux-mêmes, ils n'entendent point cette voix intérieure qui leur crie : Non concupisces. Il a fallu que cette voix se prononçât au dehors, et qu'elle entrât dans leur esprit par leurs sens. Néanmoins ils n'ont jamais pu effacer entièrement l'idée de Tordre, cette idée générale qui répond à ces mots : // faut, on doit, il est juste de. Car le moindre signe réveille cette idée ineffaçable dans les enfants mêmes qui sont encore pendus à la mamelle. Sans cela, les hommes seraient tout à fait incorrigibles, ou plutôt absolument incapables de bien et de mal. Or, pourvu que l'on agisse par dépendance de cette

idée confuse et générale de l'ordre, et que ce que Ton fait y soit d'ailleurs parfaitement conforme, il est certain que le mouvement du cœur est réglé, quoique l'esprit ne soit point fort éclairé. Il est vrai que c'est l'obéissance à l'autorité divine qui fait les fidèles et les gens de bien. Mais comme Dieu ne peut commander que selon sa loi inviolable, l'ordre immuable, que selon le jugement étemel et invariable qu'il porte de lui-même et des perfections qu'il renferme dans son essence, il est clair que toutes nos œuvres ne sont essentiellement bonnes que parce qu'elles expriment et qu'elles prononcent, pour ainsi dire, ce jugement. Tenons maintenant à l'objection de ces bons Chrétiens qui adorent Dieu dans la simplicité de. leur foi.

XIII. Il est évident que l'incarnation de Jésus-Christ prononce, pour ainsi dire, au dehors ce jugement que Dieu porte de lui-même, que rien de fini ne peut avoir de rapport à lui. Celui qui reconnaît la nécessité d'un médiateur prononce sur son indignité ; et s'il croit en même temps que ce médiateur ne peut être une pure créature, quelque excellente qu'on veuille la supposer, il relève infiniment la divine majesté. Sa foi en ellemême est donc conforme au jugement que Dieu porte de nous et de ses divines perfections. Ainsi elle adore Dieu parfaitement, puisque par ces jugements véritables et conformes à ceux que Dieu porte de lui-même elle met l'esprit dans la situation la plus respectueuse où il puisse être en présence de son infinie majesté. Mais, ditesvous, la plupart des Chrétiens n'y entendent point tant de finesse. Ils vont à Dieu tout simplement. Ils ne s'aperçoivent seulement pas qu'ils sont dans cette situation si respectueuse. Je vous l'avoue, ils ne le savent pas tous de la manière dont vous le savez. Mais ils ne laissent pas d'y être. Et Dieu voit fort bien qu'ils y sont, du moins dans

la disposition de leur cœur. Us abandonnent à Jésus- Christ, qui est à leur tête et qui porte la parole, de les présenter à Dieu dans Télat qui leur convient. Et Jésus- Christ, qui les regarde comme son peuple, comme les membres de son propre corps, comme unis à lui par leur charité et par leur foi, ne manque pas de parler pour eux et de prononcer hautement ce qu'ils ne sauraient exprimer. Ainsi tous les Chrétiens, dans la sim* plicité de leur foi et la préparation de leur cœur, adorent incessamment par Jésus-Christ, d'une adoration très-parfaite et très-agréable à Dieu, tous ses attributs divins. 11 n*est pas nécessaire, Ariste, que nous sachions exactement les raisons de notre foi, j'entends les raisons que la métaphysique peut nous fournir. Mais il est absolument nécessaire que nous la professions; de même qu'il n'est pas nécessaire que nous concevions distinctement ce qui fait la moralité de nos œuvres, quoiqu'il soit absolument nécessaire que nous en fassions de bonnes. Je ne crois pas cependant que ceux qui se mêlent de philosopher pussent employer leur temps plus utilement que de lâcher d'obtenir quelque intelligence des vérités que la foi nous enseigne.

Ariste. — Assurément, Théodore, il n'y a point de plaisir ou du moins de joie plus solide que celle que produit en nous Tinlelligence des vérités de la foi.

Théotime. — Oui, dans ceux qui ont beaucoup d'amour pour la religion et dont le cœur n'est point corrompu ; car il y a des gens à qui la lumière fait de la peine. Ils se fâchent de voir ce qu'ils voudraient peutêtre qui ne fût point.

Théodore. — Il y a peu de ces gens-là, Théotime; mais il y en a beaucoup qui appréhendent, et avec raison, qu'on ne tombe dans quelque erreur et qu'on n'y entraîne les autres. lisseraient bien aises qu'on éclaircît

les matières et qu'on défendît la religion. Mais comme on se défie naturellement de ceux qu'on ne connaît point, on craint, on s'effraie, on s'anime, et on prononce ensuite des jugements de passion, toujours injustes et contraires à la charité. Cela fait taire bien des gens, qui devraient peut-être parler, et de qui j'aurais appris de meilleurs principes que ceux que je vous ai proposés. Mais souvent cela n'oblige point au silence ces auteurs étourdis et téméraires, qui publient hardiment tout ce qui leur vient dans l'esprit. Pour moi, quand un homme a pour principe de ne se rendre qu'à l'évidence et à l'autorité; quand je m'aperçois qu'il ne travaille qu'à chercher de bonnes preuves des dogmes reçus, je ne crains point qu'il puisse s'égarer dangereusement. Peut-être tombera-t-ildans quelque erreur. Mais que voulez-vous? Gela est attaché à notre misérable condition. C'est bannir la raison de ce monde, s'il faut être infaillible pour avoir droit de raisonner.

Ariste. — Il faut, Théodore, que je vous avoue de bonne foi ma prévention. Avant notre entrevue, j'étais dans ce sentiment, qu'il fallait absolument bannir la raison de la religion, comme n'étant capable que de la troubler. Mais je reconnais présentement que si nous l'abandonnions aux ennemis de la foi^ nous serions bientôt poussés à bout et décriés comme des brutes. Celui qui a la raison de son côté a des armes bien puissantes pour se rendre maître des esprits ; car enfin nous sommes tous raisonnables et essentiellement raisonnables. Et de prétendre se dépouiller de sa raison, comme on se décharge d'un habit de cérémonie, c'est se rendre ridicule et tenter inutilement l'impossible. Aussi, dans le temps que je décidais qu'il ne fallait jamais raisonner en théologie, je sentais bien que j'exigeais des théologiens ce qu'ils ne m'accorderaient jamais. Je comprends maintenant, Théodore, que je

donnais dans un excès bien dangereux, et qui ne faisait pas beaucoup d'honneur à notre sainte religion, fondée par la souveraine raison, qui s'est accommodée à nous, afin de nous rendre plus raisonnables. 11 vaut mieux s'en tenir au tempérament que vous avez pris, d'appuyer les dogmes sur l'autorité de l'Église, et de chercher des preuves de ces dogmes dans les principes les plus simples et les plus clairs que la raison nous fournisse. 11 faut ainsi faire servir la métaphysique à la religion (car de toutes les parties de la philosophie, il n'y a guère que celle-là qui puisse lui être utile), et répandre sur les vérités de la foi cette lumière qui sert à rassurer l'esprit et à le mettre bien d'accord avec le cœur. Nous conserverons par ce moyen la qualité de raisonnables, nonobstant notre obéissance et notre soumission à l'autorité de l'Église.

Théodore. — Demeurez ferme, Ariste, dans cette pensée : toujours soumis à l'autorité de l'Église, toujours prêt de vous rendre à la raison. Mais ne prenez pas les opinions de quelques docteurs, de quelques communautés, et même d'une nation entière, pour des vérités certaines. Ne les condamnez pas non plus trop légèrement. A l'égard des sentiments des philosophes, ne vous y rendez jamais entièrement que lorsque l'évidence vous y oblige et vous y force. Je vous donne cet avis, aflu de guérir le mal que je pourrais avoir f^it; et que sij'ai eu le malheur de vous proposer comme véritables des sentiments peu certains, vous puissiez en reconnaître la fausseté en suivant ce bon avis, cet avis si nécessaire et que je crains fort d'avoir souvent négligé.

Introduction , i

De râme^ et qu'elle est distinguée du corps. De la nature des idées. Que le monde où nos corps habitent et que nous regardons est bien différent de celui que nous voyons 1

De i/existence de Dieu. — Que nous pouvons voir en lui toutes choses, et que rien de fini ne peut le représenter. De sorte qu'il suffit de penser h lui pour savoir qu'il est. ...» • 14

De la différence qu'il y a entre nos sentiments et nos idées. Qu'il ne faut juger des choses que par les idées qui les représentent, et nullement par les sentiments dont on est touché en leur présence ou à leur occasion 41

En général de la natui*e et des propriétés des sens. De la sagesse des lois de l'union de l'âme et du corps. Cette union changée en dépendance par le péché du premier homme 61»

De l'usage des sens dans les sciences. Il y a dans nos sentiments idée claire et sentiment confus. L'idée n'appartient point au sen-

timent. Cest l'idée qui éclaire l'esprit, et le sentiment qui l'applique et le rend attentif; car c'est par le sentiment que l'idée intelligible devient sensible 9G

Preuves de Texistence des corps tirées de la révélation. Deux sortes de révélations. D'où vient que les l'évélations naturelles des sentiments nous sont une occasion d'erreur 1 20

• De l'inefficace des causes naturelles, ou de l'impuissance des créatures. Que nous ne sommes unis immédiatement et directement qu'à Dieu seul 141

HUITIÈME ENTRETIEN De Dieu et de ses attributs 173

Que Dieu agit toujours selon ce qu'il est; qu'il a tout fait pour sa gloire en Jésus-Christ, et qu'il n'a point formé ses desseins sans avoir égard aux voies de les exécuter 203

De la magnificence de Dieu dans la grandeur et le nombre indéfini de ses différents ouvrages. De la simplicité et de la fécondité des voies par les(iuelles il les conserve et les développe. De la providence de Dieu dans la première impression du mouvement qu'il communique à la matière. Que ce premier pas de sa conduite, qui n'est point déterminé par des lois générales, est réglé par une sagesse infinie 233

Continuation du même sujet. De la providence générale dans l'arrangement des corps et dans les combinaisons infiniment infinies du physique avec le moral, du naturel avec le surnaturel,. !^6S

De la Providence divine dans les lois de l'union de l'âme et du corps, et que Dieu nous unit par elles h tous ses ouvrages. Des

luis de Tunion de l'esprit avec la raison. C'est par ces deux sortes de lois que se forment les sociétés. Comment Dieu par les anges distribue aux hommes les biens temporels, et par Jésus-Christ la grâce intérieure et toutes sortes de biens. De la généralité de la Providence • 297

Qu'il ne faut point critiquer la manière ordinaire de parler de la Providence. Quelles sont les principales lois générales par lesquelles Dieu gouverne le monde. De la providence de Dieu dans l'infaillibilité qu'il conserve à son Église li',i'ô

QUATOnZIÈME ENTRETIEN

Continuation du môme sujet. L'incompréhensibilité de nos mystères est une preuve démonstrative de leur vérité. Manière d'éclaircir les dogmes de la foi. De l'incarnation de Jésus-Christ. Preuve de sa divinité contre les sociniens. Nulle créature, les anges mêmes, ne peuvent adorer Dieu que par lui. Comment la foi en Jésus- Christ nous rend agréables à Dieu. 30*5

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