‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 31 sur 33 · VII. Or, je vous prie^ concevez maintenant, si vous · texte numérisé non relu

VII. Or, je vous prie^ concevez maintenant, si vous

1 De Bomèycei

le pouvez, quelle doit être acluellement la construction des organes des œufs ou des vers qui seront papillons dans dix mille ans, en conséquence des lois du mouvement. Admirez la variété des organes de tous les vers ou de tous les œufs qui sont renfermés les uns dans les autres pour tout ce temps-là. Tâchez de vous imaginer quelle pouvait être la nourriture dont les vers ou les papillons d'aujourd'hui se nourrissaient il y a six mille ans. Il y a une grande différence entre la forme de demoiselle et celle de formica-leo ; mais peut-être qu'il n'y en a pas moins entre le formica-leo et Tœuf qui le contient, et ainsi de suite. Le ver à soie se nourrit de feuilles de mûrier ; mais le petit ver enfermé dans l'œuf ne se nourrit pas de rien, il a auprès de lui tout ce qui lui est nécessaire. Il est vrai qu'il ne mange pas toujours ; mais il se conserve sans manger, et il y a six mille ans qu'il se conserve. On trouve étrange que certains animaux passent l'hiver sans nourriture. Quelle merveille donc que les vers à soie ménagent st exactement la leur, qu'elle ne leur manque précisément que lorsqu'ils sont assez forts pour rompre leur prison, et que les mûriers ont poussé des feuilles tendres pour leur en fournir de nouvelle I

Que la providence est admirable d'avoir enfermé, par exemple, dans les œufs dont éclosent les poulets tout ce qu'il leur faut pour les faire croître et même pour les nourrir les premiers jours qu'ils sont éclos ! car, comme ils ne savent point encore manger et qu'ils laissent retomber ce qu'ils becquèlent, le jaune de l'œuf dont il n'y a pas la moitié de consommé, et qui reste dans leur estomac, les nourrit et les fortifie. Mais cette môme providence paraît encore plus dans les œufs négligés que les insectes répandent partout. 11 faut que la poule couve elle-même ses œufs, ou que l'industrie des hommes vienne au secours; mais

sans que les œufs des insectes soient couvés, ils ne laissent pas d'éclore fort heureusement. Le soleil, par sa chaleur, les anime, pour ainsi dire, à dévorer leur nourriture dans le même temps qu'il leur en prépare de nouvelle ; et dès que les vers ont rompu leur prison, ils se trouvent dans l'abondance, au milieu de jeunes bourgeons ou de feuilles tendres proportionnées à leur besoin. L'insecte dont ils tirent leur naissance a eu soin de les placer dans un endroit propre pour eux, et a laissé le reste à l'ordre plus général de la providence. Tel pond ses œufs sous une feuille repliée et attachée à la branche, de peurqu'ellene tombeen hiver; un autre les colle en lieu sûr proche de leur nourriture; la demoiselle- formica-leo les va cacher dans le sable et à couvert de la pluie ; la plupart les répandent dans les eaux. En un mot, ils les placent tous dans des lieux oi!i rien ne leur manque, non par une intelligence particulière qui les conduise, mais par la disposition des ressorts dont leur machine est composée, et en conséquence des lois générales des communications des mouvements.

Ariste. — Cela est incompréhensible.

Théodore. — Il est vrai ; mais il est bon de comprendre clairement que la providence de Dieu est absolument incomphéhensible.

Vin. Théotime. — Il faut, Théodore, que je vous dise une expérience que j'ai faite. Un jour, en été, je pris gros comme une noix de viande que j'enfermai dans une bouteille, et je la couvris d'un morceau de crêpe. Je remarquai que diverses mouches venaient pondre leurs œufs ou leurs vers sur ce crêpe, et que, dès qu'ils étaient éclos, ils rongeaient le crêpe et se laissaient tomber sur la viande, qu'ils dévorèrent en peu de temps ; mais comme cela sentait trop mauvais, je jetai tout.

Théodore. — Voilà comme les mouches viennent de pourriture : elles font leurs œufs ou leurs vers sur la viande, et s'envolent incontinent; ces vers mangent et cette chair se pourrit. Après que ces vers ont bien mangé, ils s'enferment dans leurs coques et en sortent mouches ; et le commun des hommes croit sur cela que les insectes viennent de pourriture.

Théotime. — Ce que vous dites est sûr, car j'ai renfermé plusieurs fois de la chair, où les mouches n'avaient point été, dans une bouteille fermée hermétiquement, et je n'y ai jamais trouvé de vers.

Ariste. — Mais comment, dit-on, se peut-il faire qu'on en trouve de fort gros dans toutes sortes de fruits ?

Théodore. — On les trouve gros, mais ils sont entrés petits dans le fruit. Cherchez bien, vous découvrirez sur la peau ou quelque petit trou ou sa cicatrice. Mais ne nous arrêtons point, je vous prie, aux preuves qu'on donne qu'il y a des animaux qui viennent de pourriture; car elles sont si faibles, ces preuves, qu'elles ne méritent point de réponse. On trouve des souris dans un vaisseau nouvellement construit, ou dans un lieu où il n'y en avait point. Donc il faut que cet animal se soit engendré de quelque pourriture ;. comme s'il était défendu à ces animaux de chercher la nuit leurs besoins, et de passer sur les planches et sur les cordes dans les barques, et de là dans les grands bâtiments, ou qu'on pût construire les vaisseaux ailleurs que sur le rivage ! Je ne puis pas comprendre comment un si grand nombre de personnes de bon sens ont pu donner dans une erreur si grossière et si palpable sur de semblables raisons; car qu'y a-t-il déplus incompréhensible qu'un animal se forme naturellement d'un peu de viande pourrie ? Il est infiniment plus facile de concevoir qu'un morceau de fer rouillé se change en une montre par-

ONZTME ENTRETIEN. 281

faitemenl bonne ; car il y a infiniment plus de ressorts et plus délicats dans la souris que dans la pendule la plus composée.

Ariste. — Assurément, on ne comprend pas qu'une machine composée d'une infinité d'organes différents, parfaitement bien accordés ensemble et ordonnés à diverses fins, ne soit que l'effet de cette loi si simple et si naturelle, que tout corps doit se mouvoir du côté qu'il est le plus poussé ; car cette loi est bien plus propre à détruire cette machine qu'à la former. Mais on ne comprend pas non plus que les animaux de même es pèce, qui se succèdent les uns aux autres, aient tous été renfermés dans le premier.

Théodore. — Si on ne comprend pas que cela soit, on comprend bien du moins que cela n'est pas impossible, puisque la matière est divisible à l'infini ; mais on ne comprendra jamais que les lois du mouvement puissent construire des corps composés d'une infinité d'organes. On a assez de peine à concevoir que ces lois puissent peu à peu les faire croître. Ce que l'on conçoit bien, c'est qu'elles peuvent les détruire en mille manières. On ne comprend pas comment l'union des deux sexes peut être cause delà fécondité; maison comprend bien que cela n'est pas impossible dans la supposition que les corps soient déjà formés. Mais que cette union soit la causé de l'organisation des parties de l'animal, et de tel animal, il me semble que l'on comprend bien que cela n'est pas possible.

Ariste. — J'ai pourtant ouï dire que M. Descartes

' avait commencé un Traité de la formation du fœtus,

dans lequel il prétend expliquer comment un animal

se peut former du mélange de la semence des deux

sexes.

Théodore. — L'ébauche de ce philosophe peut nous aider à comprendre comment les lois du mouvement

f8« ENTRETIENS SUR LA MÉTAPHYSIQUE.

suffisent pour faire croître peu à peu les parties de 1 animal ; mais que ces lois puissent les former et les lier toutes ensemble, c'est ce que personne ne prouvera jamais. Apparemment M. Descartes Ta bien reconnu luimôme, car il n'a pas poussé fort avant ses conjectures ingénieuses.

Ariste. — Son entreprise était un peu téméraire.

Théodore. — Fort téméraire, s'il avait dessein de rendre raison de la construction des animaux tels que Dieu les a faits; car ils ont une infinité de ressorts qu'il devait connaître avant que de chercher les causes de leur formation. Mais apparemment il ne pensait |)as à cela ; car on ne serait pas sage si on voulait expliquer exactement commentun horloger fait une montre, sans savoir auparavant de quelles parties cet ouvrage est composé.

Ariste. — Ce philosophe aurait peut-être mieux fait d'expliquer par les lois des mouvements la génération des plantes, que celle des animaux.

IX. Théodore. — Nullement. L'entreprise eût été également impossible. Si les graines ne contenaient en petit ce que nous voyons en grand dans les plantes, les lois générales ne pourraient jamais les rendre fécondes.

Ariste. — Des plantes dans des graines, un pommier dans un pépin I On a toujours quelque peine à croire que cela soit, quoiqu'on sache bien que la matière est divisible à l'infini.

Théotime. — J'ai fait une expérience qui a beaucoup contribué à me le persuader. Ce n'est pas néanmoins que je croie que le pommier, par exemple, qui est dans le germe du pépin, ait à peu près les mômes proportions de grandeur et des autres qualités entre ses branches^ ses feuilles et ses fruits, que les grands arbres ; etassurément Théodore ne le prétend pas non plus. Je prétends seulement que toutes les parties organiques du

pommier sont formées et si bien proportionnées aux lois du mouvement, que, parleur propre construction et Tefficacité de ces lois, elles peuvent croître sans le secours d'une providence particulière.

Ariste. — Je comprends bien votre sentiment; ditesnous votre expérience.

Théotime. — J'ai pris, Ariste, une vingtaine des plus grosses fèves; j'en ai ouvert deux ou trois, et j'ai remarqué qu'elles étaient composées en dedans de deux parties qui se séparent aisément, et que j'ai appris qu'on appelle leurs lobes; que le germe était attaché à l'un et à l'autre de ces lobes; que d'un côté il se terminait en pointe vers Je dehors, et que de l'aulre il se cachait entre les lobes. Voilà ce que j'ai vu d'abord. J'ai semé les autres fèves pour les faire germer et voir comment elles croissent. Deux jours après, j'ai commencé à les ouvrir; j'ai continué pendant environ quinze jours, et j'ai remarqué distinctement que la racine était contenue dans cette partie du germe qui est,en dehors et se termine en pointe; que la plante était renfermée dans l'autre partie du germe qui passe entre les deux lobes; que la racine était elle-même une plante qui avait ses racines dans la substance des deux lobes de la fève dont elle tirait sa nourriture; que, lorsqu'elle avait poussé en terre comme les plantes dans l'air, elle fournissait abondamment à la plante le suc nécessaire; que la plante, en croissant, passait entre les lobes, qui, après avoir servi à l'accroisement de la racine, se changeaient en feuilles, et mettaient la plante à couvert des injures de l'air. Ainsi je me suis persuadé que le germe de la fève contenait la racine de la plante ella plante môme, et que les lobes de la fève étaient le fond où cette petite plante était déjà semée et avait déjà ses racines. Prenez, Ariste, de ces grosses fèves vertes dont on mange au commencement de l'été; ouvrez-les délicatement;

considérez-les attentivement; vous verrez sans microscope une partie de ce que je viens de vous dire; vous découvrirez même les premières feuilles de la plante dans cette petite partie du germe qui se replie entre les deux lobes ^

Ariste. — Je crois bien tout cela ; mais que celte graine contienne la plante que nous verrons dans vingt ans, c'est ce qui est difficile à s'imaginer et ce que votre expérience ne prouve point.

Théotime. — Il est vrai ; mais nous voyons déjà que la plante est dans la graine ; nous voyons sans le secours du microscope qu'en hiver même la tulipe est dans son oignon ; nous ne pouvons pas voir actuellement dans la graine toutes les parties de la plante. Hé bien, Ariste, il faut tâcher de les imaginer. Nous ne pouvons point imaginer comment les plantes qui viendront dans cent ans sont dans la graine. Il faut tâcher de le concevoir : du moins cela se peut-il concevoir. Mais on ne voit point que les plantes se forment uniquement en conséquence des lois générales des communications du mouvement. On ne peut imaginer comment cela se peut faire; on peut encore moins le concevoir. Quelles raisons peut-on donc avoir de le soutenir et de nier ce que Théodore vient de nous dire?

Ariste. — Je serais fort porté à croire que Dieu conserve les animaux et les plantes par des volontés particulières, si Théodore ne m'^avait pas fait remarquer que d'ôter à la providence sa généralité et sa simplicité, c'était la rendre humaine et lui faire porter le caractère d'une intelligence bornée. Ainsi il en faut revenir là, et croire que Dieu, par la première impression du mouvement qu'il a communiqué à la matière, l'a si sagement divisée, qu'il a formé tout d'un coup des animaux

* Voy. VAnatomie des plantes de M. Grew et de M. Malpighi.

et des plantes pour tous les siècles. Gela est possible, puisque la matière est divisible à Tinfini. Et cela s'est fait ainsi, puisque cette conduite est plus digne de l'Être infiniment parfait que toute autre.

Théotime. — Ajoutez à cela, Ariste, que TÉcriture nous apprend que maintenant Dieu se repose, et que d'abord il n'a pas fait seulement les plantes de la première année de la création, mais encore la semence pour toutes les autres. « Germinet terra, dit-il, herbara <( virentem et facientem semen, et lignum pomiferum « faciens fructum, juxta genus suum, cujus semen inse^ Ci me (ipso sit super terram*. » Ces dernières paroles, « cujus semen in semetipso sit, n jointes à celles-ci : «Et (( requievit die septimo ab omni opère quod patrarat 2, » marquent, ce me semble, que Dieu, pour conserver ses créatures, n'agit plus comme il a fait dans le temps qu'il les a formées. Or, il n'agit qu'en deux manières, ou par des volontés particulières, ou par des volontés ou des lois générales. Donc il ne fait plus maintenant que suivre ses lois, si ce n'est qu'il y ait de grandes raisons qui l'obligent à interrompre le cours de sa providence; raisons que je ne crois pas que vous puissiez trouver dans les besoins des animaux ou des plantes.

X. Ariste. — Non, sans doute; car quand il y en aurait la moitié moins, il n'y en aurait que trop. Car, je vous prie, Théodore, à quoi bon tant de plantes inutiles à notre usage, tant d'insectes qui nous incommodent? Ces petits animaux sont l'ouvrage d'une sagesse infinie : je le veux. Mais c'est cela même qui fait la difficulté; car pourquoi former tant d'ouvrages excellents pour nourrir les hirondelles et dévorer nos bourgeons? Estce, Théodore, que le monde ne serait pas aussi par-

1 Gefi., 1.

« ibîd., 2, 2.

fait qu'il est, si les chenilles et les hannetons ne venaient point dépouiller les arbres de leurs fruits et de leurs feuilles?

Théodore. — Si vous jugez, Ariste, des ouvrages de Dieu uniquement par rapport à vous, vous blasphémerez bientôt contre la Providence ; vous porterez bientôt d'étranges jugements de la sagesse du Créateur.

Ariste. — Mais quoi ! n'est-ce pas pour l'homme que Dieu atout fait?

Théodore. — Oui, Ariste, pour cet homme sous les pieds duquel Dieu a tout assujetti, sans en rien excepter; pour cet homme dont parle saint Paul dans le second chapitre de l'Épîlre aux Hébreux. Dieu a tout fait pour son fils, tout pour son Église, et son Église pour lui. Mais s'il a fait les puces pour l'homme, c'est assurément pour le mordre et pour le punir. La plupart des animaux ont leur vermine particulière; mais l'homme a sur eux cet avantage, qu'il en a pour lui seul de plusieurs espèces, tant il est vrai que Dieu a tout fait pour lui. C'est pour dévorer ses blés que Dieu a fait les sauterelles. C'est pour ensemencer ses terres qu'il a donné comme des ailes à la graine des chardons. C'est pour flétrir tous ses fruits qu'il a formé des insectes d'une infinité d'espèces. En ce sens, si Dieu n'a pas fait toutes choses pour l'homme, il ne s'en faut pas beaucoup.

Prenez garde, Ariste, la prescience de Dieu est infinie. Il doit régler sur elle tous ses desseins. Avant que de donner à la matière cette première impression de mouvement qui forme l'univers pour tous les siècles, il a connu clairement toutes les suites de toutes les combinaisons possibles du physique avec le moral dans toutes sortes de suppositions. Il a prévu que l'homme dans telles et telles circonstances pécherait, et que son péché se communiquerait à toute sa postérité en con-

séquence des lois de l'union de Tâme et du corps *. Donc, puisqu'il a voulu le permettre, ce funeste^péché, il a dû faire usage de sa prescience, et combiner si sagement le physique avec le moral, que tous ses ouvrages fissent entre eux, et pour tous les siècles, le plus bel accord qui soit possible. Et cet accord merveilleux consiste en partie dans cet ordre de justice, que l'homme s'étant révolté contre le Créateur, ce que Dieu prévoyait devoir arriver, les créatures se révoltent, pour ainsi dire, contre lui, et le punissent de sa désobéissance ^. Voilà pourquoi il y a tant de différents animaux qui nous font la guerre.

XL Ariste. — Quoi 1 avant que l'homme eût péché, Dieu avait déjà préparé les instruments de sa vengeance? Car vous savez que l'homme n'a été créé qu'après tout le reste. Cela me paraît bien dur.

Théodore. ~ L'homme avant son péché, n*avait point d^ennemis; son corps et tout ce qui l'environnait lui était soumis; il ne soufTrait point de douleur malgré lui. Il était juste que Dieu le protégeât par une providence particulière, ou qu'il le commît à la garde de quelque ange tutélaire pour empêcher les suites fâcheuses des lois générales des communications des mouvements. S'il avait conservé son innocence, Dieu aurait toujours eu pour lui les mêmes égards, car il ne man- . que jamais de rendre justice à ses créatures. Mais quoi I ne voulez-vous pas que Dieu fasse usage de sa prescience, et qu'il choisisse la plus sage combinaison qui soit possible entre le physique et le moral ? Voudriezvous qu'un être infiniment sage n'eût point fait portera sa conduite le caractère de sa sagesse, ou qu'il eût fait rhomme et l'eût éprouvé, avant que de faire ces créatures qui nous incommodent ; ou enfin qu'il eût changé

1 Recherche de la Venté, liv. II, cli. 7. \J Ecloirciasement sur ce mômo cb. — * Eccle,, 39, 35.

de dessein et réformé son ouvrage après le péché d'Adam? Dieu, Ariste, ne se repeiit et ne se dément jamais. Le premier pas qu'il fait est réglé par la prescience de tout ce qui le doit suivre. Que dis-jelDieune se détermine à faire ce premier pas qu'après qu'il Ta comparé non-seulement avec tout ce qui le doit suivre, mais encore avec une infinité d'autres suppositions, et d'autres combinaisons de toutes espèces du physique avec le moral et du naturel avec le surnaturel.

Encore un coup, Ariste, Dieu a prévu que l'homme dans telles et telles circonstances se révolterait. Après avoir tout comparé, il a cru devoir permettre le péché. Je dis permettre, car il n'a pas mis l'homme dans la nécessité de le commettre. Donc il aàù, par une sage combinaison du physique avec le moral, faire porter à sa conduite des marques de sa prescience. Mais, dites -vous, il a donc préparé avant le péché des instruments de sa vengeance? Pourquoi non, puisqu'il l'a prévu, ce péché, et qu'il a voulu le punir? Si Dieu avaitrendu malheureux Thomme innocent; s'il s'était servi de ces instruments avant le péché, on aurait sujet de se plaindre. Mais est-il défendu à un père de tenir des verges prêtes pour châtier son enfant, principalement s'il prévoit qu'il ne manquera pas de lui désobéir? Ne doit-il pas même lui montrer ces verges menaçantes, pour le retenir dans le devoir? Peut-on douter que les ours et les lions ne soient créés avant le péché? Et ne suffit-il pas de croire' que ces cruelles bêtes, dont Dieu se sert maintenant pour nous punir, respectaient en Adam son innocence et la majesté divine? Mais si vous trouvez mauvais que Dieu avant le péché commis ait préparé des instruments pour le punir, consolez-vous; car, par sa prescience, il a aussi trouvé le remède au mal avant qu'il fût arrivé* Certainement, avant la chute du premier homme, Dieu avait déjà dessein de sanctifier son Église par Jésus-

Christ; car saint Paul nous apprend qu'Adam et Eve étaient dans leur mariage, qui a précédé le péché, la figure de Jésus-Christ et de son Église : « Sacra- « mentumhoc magnum est. Ergoautemdico in Christo « et in Ecclesia *. » Le premier Adam étant la figure du second, forma futuri 2, jusque dans son péché. C'est, Ariste, que la prescience de Dieu étant infinie, elle a réglé, toutes choses. Dieu a permis le péché. Pourquoi? C'est qu'il a prévu que son ouvrage, réparé de telle et telle manière, vaudrait mieux que le môme ouvrage dans sa première construction. 11 a établi des lois générales qui devaient faire geler et grêler les camp^ignes; il a créé des bêtes cruelles et une infinité d'animaux fort incommodes. Pourquoi cela ? C'est qu'il a prévu le péché. Il a mis une infinité de rapports merveilleux entre tous ces ouvrages; il a figuré Jésus-Christ et son Église en mille manières. C'est un effet et une marque certaine de sa prescience et de sa sagesse. Ne trouvez donc point mauvais que Dieu ait fait usage de sa prescience, et qu'il ait d'abord combiné sagement le physique avec le moral, non pour le peu de temps que le premier homme devait conserver son innocence, mais par rapport à lui et à tous ses enfants tels qu'ils devaient être jusqu'à la fin des siècles. Adam ne pouvait pas se plaindre que les animaux se mangeassent les uns les autres, lui rendant à lui, comme à leur souveraiUj le respect qui lui était dû. Il devait plutôt apprendre par là que ce n'étaient que des brutes incapables de raison, et que Dieu l'avait distingué entre toutes ses créatures.

XII. Ariste. — Je comprends bien ce que vous me dites. Dieu a eu de bonnes raisons de créer de grands

^ Ephn 5.

* Rom,, 5«

animaux capables de nous punir. Mais pourquoi tant de petits insectes qui ne nous font ni bien ni mal, et dont la mécanique est peut-être plus merveilleuse que celle des grands animaux, mécanique cachée à nos yeux, et qui ne nous fait point connaître la sagesse du Créateur?

Théodore. — Sans m'arrêter à vous prouver qu'il n'y a point d'animal, pour petit qu'il soit, qui ne puisse de l'un à l'autre, avoir quelque rapport à nous, je vous réponds que le principal dessein de Dieu dans la formation de ces petits insectes n'a point été de nous faire par eux quelque bien ou quelque mal, mais d'orner l'univers par des ouvrages dignes de sa sagesse et de ses autres attributs. Le commun des hommes méprise les insectes, mais.il se trouve des gens qui les considèrent. Apparemment les anges mômes les admirent. Mais quand toutes les intelligences les négligeraient, il suffit que ces petits ouvrages expriment les perfections divines, et rendent l'univers plus parfait en lui-môme, quoique moins commode pour des pécheurs, afin que Dieu les créât, supposé qu'il pût les conserver sans multiplier ses voies; car Dieu a fait assurément l'ouvrage le plus parfait par les voies les plus générales et les plus simples. 11 a prévu que les lois des mouvements suffisaient pour conserver dans le monde l'espèce de tel insecte qu'il vous plaira. H a voulu tirer de ses lois tous les usages possibles pour rendre son ouvrage plus achevé. Il a donc formé d'abord toute l'espèce de cet insecte par la division admirable d'une certaine portion de la matière; car il faut toujours avoir bien dans l'esprit que c'est par le mouvement que tout se fait dans les corps, et que dans la première détermination des mouvements il était indifférent à Dieu de mouvoir les parties de la matière en un sens ou en un autre, n'y ayant point de lois généra-

ONZIEME ENTRETIEN. Î9l

les des communications des mouvemeïits avant que les corps se fussent choqués *.

AmsTE. — Je conçois cela, Théodore. Un monde rempli d'une infinité d'animaux petits et grands est plus beau et marque plus d'intelligence qu'un autre où il n'y aurait point d'insectes. Or, un tel monde ne coûte pas plus à Dieu, pour parler ainsi, qu'un autre, ou ne demande pas une providence plus composée et plus particulière, et porte par conséquent autant que tout autre le caractère de l'immutabilité divine. Il ne faut donc 'pas s'étonner que Dieu ait fait un si grand nombre d'insectes.

XIII. Théodore. — Ce que nous disons là, Ariste, est général, et n'exclut pas une infinité de raisons que Dieu a eues de faire le monde tel qu'il est.

Ariste. — Il faut que je vous dise, Théodore, une pensée qui m'est venue dans l'esprit, lorsque vous parliez de la transformation apparente des insectes Les vers rampent sur la terre. Ils y mènent une vie triste et humiliante. Mais ils se font un tombeau d'où ils sortent glorieux. Je me suis imaginé que par là Dieu voulait figurer la vie, la mort et la résurrection de son fils, et même de tous les Chrétiens.

Théodore. — Je suis bien aise, Ariste, que cette pensée vous soit venue dans l'esprit; car quoiqu'elle me pa* raisse fort solide, je n'aurais pas osé vous la proposer.

Ariste. — Pourquoi cela ?

Théodore. — C'est qu'elle a je ne sais quoi de bas qui déplaît à 1' magination. Outre que ce mot seulement de ver ou d'insecte, joint à la grande idée que nous devons avoir du Sauveur, peut exciter la raillerie; car je pense que vous savez que le ridicule consiste dans la jonction du petit au grand.

* Entretien X, n. 17.

s 92 ENTRETIENS SUR LA METAPHYSIQUE.

Ariste. — Oui, maïs ce qui paraît ridicule à Timagination est souvent fort raisonnable et fort juste; car c'est souvent que nous méprisons ce que nous ne connaissons pas.

Théodore. — Il est vrai, Ariste. Le lis champêtre, que nous négligeons, est plus magnifiquement paré que Salomon dans toute sa gloire. Jésus-Christ n'a point craint la raillerie, lorsqu'il a avancé ce paradoxe. L'imagination est contente aussi bien que la raison, lorsque l'on compare la magnificence du roi Salomon à la gloire de Jésus-Christ ressuscité. Mais elle n'est pas trop satisfaite lorsqu'on cherche dans la beauté des lis une figure du Sauveur. Cependant la magnificence de Salomon n'était que l'ouvrage de la main des hommes; mais c'est Dieu qui a donné aux fleurs tous leurs ornements.

Ariste. — Vous croyez donc, Théodore, que Dieu a figuré Jésus-Christ dans les plantes aussi bien que dans les insectes?

Théodore. — Je crois, Ariste, que Dieu a tout rapporté à Jésus-Christ en mille manières différentes ; et que non-seulement les créatures expriment les perfections divines, mais qu'elles sont aussi, autant que cela se peut, des emblèmes de son fils bien-aimé. Le grain qu'on sème doit, pour ainsi dire, mourir pour ressusciter et donner son fruit. Je trouve que c'est une figure naturelle de Jésus-Christ, qui est mort pour ressusciter glorieux : « Nisi granum frumenli cadens in terram M mortuum fuerit, ipsum solum manet; si autcm mor- « tuum fuerit, multum fructum affert 2. »

Théotime. — On peut se servir de tout ce qu'on veut pour faire des comparaisons. Mais il ne s'ensuit pas de là que Dieu ait voulu figurer Jésus-Christ par toutes les

1 Joann., 12, 2/î.

ONZIEME ENTBËTIEN. 293

choses qui ont avec lui certains rapports arbitrîiires, Théodore. — Si je ne savais, Théotime, que le principal des desseins de Dieu c'est Jésus-Christ et son Église ; que rien ne plaît à Dieu que par Jésus-Christ ; que c'est en Jésus-Christ et par Jésus-Christ que l'univers subsiste, parce qu'il n'y a que lui qui le sanctifie, qui le tire de son état profane, qui le rende divin*, je regarderais comme des comparaisons arbitraires et tout à fait basses ce que je prends pour des figures naturelles. Oui, Théotime, je crois que Dieu a eu tellement en vue Jésus-Christ dans la formation de l'univers, que ce qu'il y a peut-ôlre de plus admirable dans la Providence, c'est le rapport qu'elle met sans cesse entre le naturel et le surnaturel, entre ce qui se passe dans le monde et ce qui arrive à l'Église de Jésus-Christ.

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