VI INTRODUCTION
cherchait que rélément différentiel ; car il est aussi impossible à l'âme d'être étendue, qu'il l'est à la matière de concevoir une pensée. Mais Descartes, qui voyait dans sa pensée la preuve de son existence, concluait sur-le-champ que l'essence propre de son être était la pensée ; et ce caractère était pour lui générique et non sp^ifique, essentiel et non différentiel. Cependant, Descartes ne disait pas seulement : Je pense, donc je suis ; mais il disait : Je doute, je pense, je suis. Ce passage du doute à la résolution du doute par l'évidence de l'existence propre lui eût dû présenter un phénomène tout aussi évident que la pensée elle-même : car doute impliquait la volonté de douter, et un^ permanent pour résister à ses ancienn^^j^^ et à la tendanij^^turelle de son ^^^|^^t son adhésion ne provenait que de ce qu'il avait rencontré la limite de sa puissance à cet égard *. Dans cette opposition du doute et de la croyance, il avait donc déjà l'opposition de la force de la volonté à une autre force; à cette force d'une lumière que l'homme' ne peut pas feindre de ne pas voir ; et, par conséquent, l'essence de l'âme aurait dû lui paraître caractérisée par la notion de force aussi bien que par la notion d'intelligence. Mais il ne fut frappé que d'un seul point de vue, et c'est pourquoi il eut tant de peine à reconnaître lui-même, et surtout à faire reconnaître des autres le véritable caractère de sa
* Descartes, Principes, 7.
INTRODUCTION. Vil
proposition fondamentale : Je pense, donc je suis. Du reste, si sa psychologie fut incomplète à cause de cette omission, ce qu'il connaissait de la nature intime de l'âme lui suffit pour établir le spiritualisme avec la clarté et l'évidence la plus incontestable. 11 y parvint même avec d'autant plus de facilité, qu'il était en possession d'un élément de différence qui n'est pas en même temps un élément de relation ; tandis que la puissance propre de l'âme, qui est aussi un élément différentiel, puisque la matière ne saurait être cause, si ce n'est à titre d'intermédiaire, est en même temps la cause, et par conséquent la preuve, des rapports directs qui subsistent entre l'âme et le corps. Descartes ne connut jamais la volonté sous sa véritable forme, et il la confondit constamment avec le désir *. » On peut dire avec quelque assurance, dit Malebranche dans sa préface de la Recherche de la Vérité^ qu'on n'a point assez clairement connu la différence de l'esprit et du corps que depuis quelques années. » Fort bien ; mais les cartésiens connurent si bien cette différence, que le rapport leur échappa tout à fait, et qu'ils furent réduits à inventer chacun une théorie différente pour combler un même défaut, qui leur est commun à tous, à savoir l'absence d'un lien naturel
* Principes ^ première partie, 39. Passions, 31, 43. Ce n'est pas que Descartes n*ait reconnu formellement la liberté (cf. Principes, 37) ; mais il faut voir dans quelles conditions, et quel est le rôle qu'il lui assigne.
VÏII INTRODUCTION.
et direct entre les mouvements parallèles de Fâme et du corps.
Si notre personne est une force pensante, n'est-il pas évident qu'on la diminue et qu'on l'efface quand on ne lui laisse que la pensée et qu'on ne la considère pas comme une force ? L'homme n'est plus un acteur dansle monde: il n'est guère qu'un spectateur; et sa dignité se trouve ainsi diminuée et amoindrie dans un système rationaliste et psychologique par l'omission d'un fait important, comme elle Test chez les mystiques par un sentiment d'humilité profonde et par la contemplation des perfections divines qui ne permettent plus d'attribuer à l'homme aucune vertu. A la fois cartésien et mystique, Malebranche a fait une philosophie où la puissance de l'homme ne se retrouve plus, où sa pensée elle-même perd son existence propre et ne vit que par son intime union avec la pensée divine. La substance pensante de l'homme entre Dieu, qui est son tout, et le corps sur lequel elle ne peut rien, n'est qu'un embarras dans le système de Malebranche ; elle n'a guère de propre que sa substantialité, et, suivant Malebranche, la substance est un mot sous lequel nous n'avons aucune idée claire. Spinosa ne fait qu'un pas de plus.
Une des plus grandes difficultés de la science, c'est de rendre compte de la communication entre les substances. La notion de force servait à Leibnitz pour expliquer l'identité d'un être sous la pluralité