IJ V HE PREMIER
principes qui lui sont particuliers, comme ils n’y ont encore de rien servi depuis deux mille ans , quoique sa philosophie ait été l’étude des plus habiles gens dans presque toutes les parties du monde ; et qu'au contraire , on peut dire hardiment de l’autre qu’il a pénétré ce qui paraissait le plus caché aux yeux des hommes , et qu’il leur a montré un chemin très-sûr pour découvrir toutes les vérités qu’un entendement limité peut comprendre.
Mais, sans nous arrêter au sentiment qu’on peut avoir de ces deux philosophes et do tous les autres , regardons-les toujours comme des hommes , et que les sectateurs d’Aristote ne trouvent pas à redire , si après avoir marché pendant tant de siècles dans les ténèbres, sans se trouver plus avancé qu’on était auparavant, on veut enfin voir clair à ce qu’on fait, et si après s’ètre laissé mener comme des aveugles on so souvient que l’on a des yeux avec lesquels on veut essayer de se conduire.
Soyons donc pleinement convaincus que cette règle , qu’tï ne faut jamais donner un consentement entier qu’aux choses qu’on voit avec évidence , est la plus nécessaire de toutes les règles dans la recherche de la vérité ; et n’admettons dans notre esprit pour vrai que ce qui nous parait dans l’évidence qu’elle demande. Il faut que nous en soyons persuadés pour nous défaire de nos préjugés ; et il est absolument nécessaire que nous soyons entièrement délivrés de nos préjugés pour entrer dans la connaissance de la vérité, parce qu’il faut absolument que l’esprit soit purifié avant que d’être éclairé : Sapientia prima stultitia caruisse.
II. Mais avant que de finir ce chapitre il faut remarquer trois choses. La première est que je ne parle point ici des choses de la foi que l’évidence n’accompagne pas, comme les sciences naturelles, dont il semble que la raison est que nous ne pouvons apercevoir les choses que par les idées que nous en avons. Or Dieu ne nous a donné des idées que selon les besoins que nous en avions pour nous conduire dans l’ordre naturel des choses , selon lequel il nous a créés. De sorte que les mystères de la foi étant d’un ordre surnaturel , il ne faut pas s’étonner si nous n’en avons pas l’évidence puisque nous n’en avons pas même d’idées : parce que nos âmes sont créées en vertu du décret général , par lequel nous avons toutes les notions qui nous sont nécessaires , et les mystères de la
DES SENS
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foi n'ont été établis que par l’ordre de la grâce qui , selon notre manière ordinaire de concevoir , est un décret postérieur à ce* ordre de la nature1.
Il faut donc distinguer les mystères de la foi des choses de la nature. Il faut se soumettre également à la foi et à l’évidence; mais dans les choses de la foi il ne faut point chercher d’évidence, comme dans celles de la nature il1 ne faut point s’arrêter à la foi , c’est-àdire à l’autorité des philosophes. En un mot, pour être fidèle, il faut croire aveuglément , mais pour êtro philosophe il faut voir / évidemment.
On ne laisse pas de tomber d’accord qu’il y a encore des vérités, outre celles de la foi , dont on aurait tort de demander des démonstrations incontestables, comme sont celles qui regardent des faits d’histoire, et d’autres choses qui dépendent de la volonté des. hommes. Car il y a deux sortes de vérités , les unes sont néces-. saires et les autres contingentes. J’appelle vérités nécessaires celles qui sont immuables par leur nature et celles qui ont été arrêtées par la volonté de Dieu , laquelle n’est point sujette aux changements. Toutes les autres sont des vérités contingentes. Les mathématiques, la métaphysique, et même une grande partie de I» physique et de la morale contiennent des vérités nécessaires. L’histoire, la grammaire, le droit particulier ou les coutumes, et plusieurs autres qui dépendent de la volonté changeante des hommes , ne contiennent que des vérités contingentes.
On demande donc qu’on observe exactement la règle que l’on: vient d’établir dans la recherche des vérités nécessaires, dont la connaissance peut être appelée science, et l’on doit se contenter de la plus grande vraisemblance dans l’histoire qui comprend les choses contingentes. Car on peut généralement appeler du nom d’histoire, la connaissance des langues , des coutumes1, et même celle des différentes opinions des philosophes, quand on ne les a apprises que par mémoire et sans en avoir eu d’évidence ni de certitude.
La seconde chose qu’il faut remarquer, est que dans la morale , la politique, la médecine, et dans toutes les sciences qui sont de pratique, on est obligé de se contenter de la vraisemblance, non pour toujours , mais pour un temps ; non parce qu’elle satisfait
1 Voy . Ic» Éclaircissements.