LIVRE PREMIER
l’esprit, mais parce que le besoin presse , et que si l’on attendait pour agir qu’on so fût entièrement assuré du succès, souvent l’occasion se perdrait. Mais quoiqu’il arrive qu’il faille agir, l’on doit , en agissant , douter du succès des choses que l’on exécute , et il faut tâcher de faire de tels progrès dans ces sciences , qu’on puisse dans les occasions agir avec plus de certitude; car ce devrait être là la fin ordinaire de l’étude et de l’emploi de tous les hommes qui font usage de leur esprit.
La troisième chose enfin , c’est qu’il ne faut pas mépriser absolument les vraisemblances , parce qu’il arrive ordinairement que plusieurs , jointes ensemble , ont autant de force pour convaincre que des démonstrations très-évidentes. Il s’en trouve une infinité d’exemples dans la physique et dans la morale , de sorte qu’il est souvent à propos d’en amasser un nombre suffisant sur les matières qu’on ne peut démontrer autrement , afin de pouvoir trouver la vérité qu’il serait impossible de découvrir d’une autre manière.
Il faut que j’avoue encore ici que la loi que j’impose est bien rigoureuse; qu’une infinité de gens aimeront mieux no raisonner jamais que de raisonner à ces conditions ; qu’on ne courra pas si vite avec des circonspections si incommodes. Mais il faut aussi que l’on m'accorde qu’on marchera avec sûreté en la suivant ; que jusqu’à présent pour avoir couru trop vite on a été obligé de retourner sur ses pas : et même un grand nombre de personnes conviendront avec moi que puisque M. Descartes a découvert en trente années plus de vérités que tous les autres philosophes, à cause qu’il s’est soumis à cette loi ; si plusieurs personnes philosophaient comme lui , on pourrait savoir avec le temps la plupart des choses qui sont nécessaires pour vivre heureux , autant qu’on le peut sur une terre que Dieu a maudite.