‹ Œuvres de Malebranche (volume 3)Chapitre 142 sur 154 · GO I · texte numérisé non relu

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soit. Car si elle est tinio, on lui peut ajouter quelque chose; si infinie, elle n’est point encore parfaite , puisqu’elle n’a point de fin 1 et que les choses ne sont parfaites que lorsqu’elles sont finies. Donc le mouvement circulaire est le premier et le plus parfait des mouvements. Donc le corps qui se meut circulairement est simple , et le premier et le plus divin des corps simples. Voici sa quatrième raison .

Tout mouvement est naturel ou ne l’est pas, et tout mouvement qui n’est point naturel à quelques corps est naturel à quelques autres. Nous voyons que les mouvements de haut en bas et de bas en haut, qui ne sont point naturels à quelques corps, sont naturels à d’autres, car le feu ne descend point naturellement , mais la terre descend naturellement. Or le mouvement circulaire n’est point naturel aux quatre éléments, il faut donc qu’il y ait un corps simple auquel ce mouvement soit naturel. Donc le ciel , qui se meut circulairement, est un corps simple distingué des quatre éléments.

Enfin le mouvement circulaire est naturel ou violent à quelque corps. S’il est naturel , il est évident que ce corps doit être des simples et des plus parfaits. S’il n’est point naturel, il est bien étrange que ce mouvement dure toujours, puisque nous voyons que tous les mouvements qui ne sont point naturels ne durent que fort peu de temps. 11 faut donc croiro après toutes ces raisons qu'il y a quelque autro corps séparé do tous ceux qui nous environnent qui est d’uno naturo d’autant plus parfaite qu’il est plus éloigné de nous. Voilà comme raisonne Aristote. Mais je défie le plus intelligent do ses interprètes d’attacher des idées distinctes aux termes dont il se sert, et de faire voir que ce philosophe commence par les choses les plus simples avant que de parler des plus composées, ce (pii est absolument nécessaire pour raisonner juste, comme je viens de le prouver.

Si je ne craignais point d’être ennuyeux, je traduirais encore quelques chapitres d’Aristote. Mais, outre qu'on ne prend guère de plaisir à le lire en français ( c’est-à-dire lorsqu'on l’entend ), j’ai fait assez voir par le peu que j’en ai exposé que sa manière de philo-

1 TiXo; et Tt’Xsto; font ln mime équivoque , fini et fin. Ce philosophe prouve ainsi qu'une ligne Infinie n'est pas parfaite, 1 cause qu'elle n'csl pas finie.

1JE L.l METHODE. — IIe PARTIE. (iü.>

sopher e»t entièrement inutile pour découvrir la vérité. Car puisqu’il dit lui-même, dans le cinquième chapitre de ce livre, que ceux qui se trompent d’abord en quelque chose se trompent dix mille fois davantage s’ils avancent beaucoup , étant visible qu’il ne sait ce qu’il dit dans les deux premiers chapitres de son livre, on doit croire qu’il n’est pas sùr de se rendre à son autorité sans examiner ses raisons. Mais, afin qu’on en soit encore plus persuadé, je vais faire voir qu’il n’y a point de chapitre dans ce premier livre où il n’y ait quelque impertinence.

Dans le troisième chapitre, il dit que les deux sont incorruptibles et incapables d’aucune altération ; il en apporte plusieurs preuves assez badines, comme que c’est la demeure des dieux immortels, et que l’on n’y a jamais remarqué de changement. La dernière de ces preuves serait assez bonne s’il disait que quelqu’un en fût revenu , ou qu’il eût été assez proche des corps célestes pour en remarquer les changements. Mais je ne sais mémo si présentement on se rendrait à son autorité, à cause que les lunettes d’approche nous apprennent le contraire.

Il prétend prouver , dans le quatrième chapitre , que le mouve ment circulaire n’a point de contraire. Néanmoins il ost manifeste que le mouvement d’orient en occident est contraire à celui qui se fait d’occident on orient.

Dans le cinquième chapitre il prouve mal que les corps ne sont point infinis, parce qu’il tire sa preuve des mouvements des corps simples. Car qui empêche qu’au-dessus de son premier mobile il n’y ait encoro quelque étendue qui soit sans mouvement?

Dans le sixième il s’amuse inutilement à prouver que les élé. monts no sont pas infinis. Car qui en peut douter lorsqu’on suppose comme lui qu’ils sont renfermés dans le ciel qui les environne? Mais il se rend ridicule lorsqu’il s’avise de le prouver par leur pesanteur et parleur légèreté. Si les éléments étaient infinis, dit-il il y aurait une pesanteur et une légèreté infinie; cela ne peut être. Donc, etc. Ceux qui veulent savoir plus au long sa preuve peuvent la lire dans ses livres. Je croirais perdre le temps de la rapporter.

Il continue, dans le septième , de prouver que les corps ne sont pas infinis, et sa première preuve suppose qu’il est nécessaire que tout corps soit en mouvement, ce qu’il ne prouve point et ce qui ne se peut prouver.

LIVBE SIXIEME.

Il soutient, dans le huitième, qu’il n’y a point plusieurs mondes de même espèce , par celte plaisante raison que s’il y avait une autre terre que celle que nous habitons , la terre étant pesante par sa nature , cette terre devrait tomber sur la nôtre , parce que la nôtre est le centre où doivent tomber tous les corps pesants. D’où a-t-il appris cela , que de ses sens ?

Dans le neuvième, il prouve qu’il n’est pas même possible qu’il y ait plusieurs mondes , parce que s’il y avait quelque corps audessus du ciel, il serait simple ou composé, dans un état naturel ou violent ; ce qui ne peut être , par des raisons qu’il tire des trois espèces de mouvements dont il a déjà parlé.

Il assure, dans lo dixième, que le monde est éternel , parce qu’il ne se peut faire qu’il ait commencé d’être et qu’il dure toujours , puisque nous voyons que tout ce qui se fait se corrompt avec le temps. Il a appris ceci de ses sens. Mais qui lui a appris que le monde durera toujours?

Il emploie le onzième chapitre à expliquer ce que l’on entend par incorruptible , comme si l’équivoque était fort à craindre et qu’il dût faire un grand usage de son explication. Cependant ce terme incorruptible est si clair par lui-même, qu’Aristote ne se met point en peine d'expliquer ni en quel sens il le faut prendre, ni en quel sens il le prend. Il aurait été plus à propos qu’il eût défini une infinité de termes dont il se sert , qui ne réveillent que des idées sensibles , car on aurait peutrêtre appris quelque chose en lisant ses ouvrages.

Enfin , dans le dernier chapitre de ce premier livre Du ciel , il tâche do faire voir que le monde est incorruptible parce qu’il ne se peut faire qu’il ait commencé et qu’il dure éternellement. Toutes choses, dit-il, subsistent durant un temps fini ou infini. Mais ce qui n’est infini qu’en un sens n’est ni fini ni infini. Donc rien ne peut subsister en cette manière.

Voilà de quelle manière raisonne le prince des philosophes et le génie de la nature, lequel, au lieu de faire connaître par des idées claires et distinctes la véritable cause des effets naturels, établit une philosophie païenne sur les idées fausses et confuses des sens, ou sur des idées trop générales pour être utiles à la recherche do la vérité.

Je ne reprends pas ici Aristote de ce qu’il n’a pas su que Dieu a

créé le monde dans le temps pour faire connaître sa puissance et la dépendance des créatures; et qu’il ne l’anéantira jamais, afin que l’on sache aussi qu’il est immuable et qu’il ne se repent jamais de ses desseins. Mais je crois pouvoir le reprendre de ce qu’il prouve par des raisons qui n’ont aucune force que le monde est de toute éternité. S’il est quelquefois excusable dans les sentiments qu’il soutient, il n’est presque jamais excusable dans les raisons qu’il apporte lorsqu’il traite des sujets qui renferment quelque difficulté. On en est peut-être déjà persuadé par les choses que je viens de dire, quoique je n’aie pas rapporté toutes les erreurs que j'ai rencontrées dans le livre dont je les ai extraites, et que j’aie tâché de le faire parler plus clairement qu’on ne le fait ordinairement.

Mais, afin que l’on soit convaincu que le génie de la nature n’en découvrira jamais aux hommes ni les secrets ni les ressorts, il est à propos que je fasse voir que les principes sur lesquels ce philosophe raisonne pour expliquer les effets naturels n’ont aucune solidité.

Il est évident qu’on ne peut rien découvrir dans la physique, si l’on ne commence par les corps les plus simples , c’est-à-dire par les éléments 1 ; car les éléments sont les corps dans lesquels tous les autres se résolvent , parce qu'ils sont contenus en eux ou actuellement ou en puissance : c’est ainsi qu’Aristote les définit. Mais on ne trouvera point dans les ouvrages d’Aristote qu’il ait expliqué par une idée distincte ces corps simples dans lesquels il prétend que les autres se résolvent, et par conséquent, ses éléments n’étant point clairement connus , il est impossible de découvrir la nature des corps qui en sont composés.

Ce philosophe dit bien qu’il y a quatre éléments, le feu, l’air, l’eau et la terre; mais il n’en fait point clairement connaître la nature, il n’en donne point d’idée distincte; il ne veut pas même que ces éléments soient le feu, l’air, l’eau et la terre que nous voyons; car enfin, si cela était, nous en aurions du moins quelque connaissance par nos sens. Il est vrai qu’en plusieurs endroits de ses ouvrages il tâche de les expliquer par les qualités de chaleur et de froideur, d’humidité et de sécheresse , de pesanteur et de légè-

1 Je parle scion le sentiment des pcripalcticicns , ch. s , Uv. s , De calo.

reté. Mais cette manière île les expliquer est si inq>crlinente et si ridicule, qu’on ne peut concevoir comment tant de savants s’en sont contentés. C’est ce que je vais faire voir.

Aristote prétend , dans son livre Du ciel , que la terre est au centre du monde, et que tous les corps qu’il lui plaît d’appeler simples , à cause qu’il suppose qu’ils se meuvent par leur nature, doivent se remuer par des mouvements simples. 11 assure qu’outre le mouvement circulaire qu’il soutient être simple, et par qui il prouve que le ciel, qu’il suppose se mouvoir circulairement, est un corps simple , il n’y en a que deux qui soient simples, l’nn de haut en bas, ou de la circonférence vers le centre; l’autre de bas en haut , ou du centre vers la circonférence ; que ces mouvements simples conviennent à des corps simples, et par conséquent que la terre et le feu sont des corps simples , dont l’un est tout à fait l>esant et l’autre tout à lait léger. Mais parce que la pesanteur et la légèreté peuvent convenir à un corps, on tout à fait ou en partie, il conclut qu’il y a encore deux éléments ou deux corps simples, dont l’un est léger en partie et l’autre pesant en partie , savoir l’eau et l’air. Voilà comme il prouve qu’il y a quatre éléments et qu’il n’y en a pas davantage.

Il est évident, à ceux qui examinent les opinions des hommes par leur propre raison , que toutes ces propositions sont fausses , ou du moins qu’elles ne peuvent passer pour des principes clairs et incontestables , dont on ait des idées très-claires et très-distinctes et qui puissent servir de fondement à la physique. 11 est certain qu’il n’y a rien de plus absurde que do vouloir établir le. nombre des éléments par des qualités imaginaires de pesanteur et de légèreté , en disant sans aucune preuve qu’il y a des corps qui sont pesants et d’autres qui sont légers par leur nature. Car, s’il n’y a qu’à parler sans preuve , on pourra dire que tous les corps sont j>esants par leur nature, et qu’ils sont tous sans efforts pour s’approcher du centre du monde , comme du lieu de leur repos ; et l’on pourra soutenir au contraire que tous les corps sont légers par leur nature, et qu’ils tendent tous à s’élever vers le ciel, comme vers le lieu de leur plus grande perfection. Car si l’on objecte à celui qui dira que tous les corps sont pesants que l’air et le feu sont légers, il n’aura qu’à répondre que le feu et l’air no sont point légers, mais qu’ils sont moins pesants que l’eau et la terre, et que c’est à cause de cela

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