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qu’ils semblent légers. Qu’il en est de môme de ces éléments que d’un morceau de bois qui semble léger dans l’eau , non qu'il soit léger de lui-méme, puisqu'il tombe en bas lorsqu'il est dans l’air, mais parce que l'eau , qui est plus pesante , prend le dessous et le fait monter.
Si , au contraire, l’on objecte à celui qui soutiendra que tous les corps sont légers par leur nature que la terre et l’eau sont pesantes , il répondra de même que ces corps semblent pesants à cause qu’ils ne sont pas si légers quo les autres qui les environnent; que du bois, par exemple, semble pesant lorsqu’il est dans l’air, non qu'il soit pesant, puisqu’il monte lorsqu’il est dans l’eau, mais parce qu’il n’est pas si léger que l’air.
Il est donc ridicule de supposer comme des principes incontestables que les corps sont légers ou pesants par leur nature ; au contraire , il est évident que tout corps n’a point en soi-mème la force de se remuer, et qu’il lui est indifférent d’ètre mû de haut en bas, ou de bas en haut; d’orient en occident, ou d’occident en orient; du pèle méridional au septentrional, ou de quelque autre manière qu’on le voudra concevoir.
Mais accordons à Aristote qu’il y a quatre éléments tels qu’il le souhaite, dont il y en a deux pesants et deux autres légers par leur nature , savoir : le feu , l’air , l’eau et la terre. Quelle conséquence en pourra-t-on tirer pour la connaissance de l’univers? Ces quatre éléments ne sont point le feu, l’air, l’eau et la terre que nous voyons; selon lui, c’est autre chose. Nous ne les connaissons point par les sens, et encore moins par la raison, car nous n’en avons aucune idée distincte. Je veux que nous sachions que tous les corps naturels en sont composés, puisqu’Aristote l’a dit: mais la nature de ces corps composés nous est inconnue, et nous ne les pouvons connaitro qu'en connaissant les quatre éléments ou les corps simples qui les composent , car on no connaît le composé que par le simple.
Le feu , dit Aristote , est léger par sa nature ; le mouvement de bas en haut est un mouvement simple; le feu est donc un corps simple , puisque le mouvement doit ètro proportionné au mobile. Les corps naturels sont composés dos corps simples , donc il y a du feu dans tous les corps naturels; mais un feu qui n’est pas semblable à celui que nous voyons , car le feu n’est souvent qu’en
puissance dans les corps qui en sont composes. Qu’est-ce que ces discours péripatétiques nous apprennent? qu’il y a du feu dans tous les corps , soit actuel , soit potentiel , c’est-à-dire que tous les corps sont composés de quelque chose qu’on ne voit point et dont on ne connaît point la nature. Nous voilà donc fort avancés.
Mais , si Aristote ne nous fait point connaître la nature du feu et des autres éléments dont tous les corps sont composés, on pourrait peut-être s’imaginer qu’il nous en découvre du moins les qualités et les principales propriétés. Il faut encore examiner ce qu’il en dit.
Il nous déclare » qu’il y a quatre qualités principales qui appartiennent au toucher : la chaleur, la froideur, l’humidité et la sécheresse, desquelles toutes les autres sont composées; et il distribue en cette sorte ceS qualités premières aux quatre éléments : il donne au feu la chaleur et la sécheresse, à l’air la chaleur et l’humidité , à l’eau la froideur et l’humidité , et à la terre la froideur et la sécheresse ». Il assure que la chaleur et la froideur sont des qualités actives, et que la sécheresse et l’humidité sont des qualités passives. Il définit la chaleur, ce qui assemble les choses de même genre ; la froideur, ce qui assemble toutes choses, soit de même, soit de divers genres ; l’humide, ce qui ne se contient pas facilement dans ses propres bornes , mais dans des bornes étrangères ; et le sec, ce qui se contient facilement dans ses propres bornes et ne s'accommode pas facilement aux bornes des corps qui l’environnent.
Ainsi , selon Aristote , le feu est un élément chaud et sec ; c’est donc un élément qui assemble les choses de même nature, et qui se contient facilement dans ses propres bornes , et difficilement dans des bornes étrangères. L’air est un élément chaud et humide; c’est donc un élément qui assemble les choses de même genre, et qui ne se contient pas facilement dans ses propres bornes, mais dans des bornes étrangères. L’eau est un élément froid et humide ; c’est donc un élément qui rassemble les choses do même et de différente nature , et qui ne se contient pas facilement dans scs propres bornes, mais dans dos bornes étrangères. Et onfin, la terre est froide et sècho ; c’est donc un élément qui rassemble les choses de même
1 Uv. a , ch. a et s du De yen. et corrupt.
1 Chapitre a.
et de différente nature , qui se contient facilement dans ses propres bornes , et qui ne s’accommode pas facilement à des bornes étrangères.
Voilà les éléments expliqués selon le sentiment d’Aristote, ou selon les définitions qu’il a données de leurs qualités principales ; et parce que , si nous l’en croyons , les éléments sont les corps simples dont tous les autres sont composés , et leurs qualités des qualités simples dont toutes les autres sont composées, la connaissance de ces éléments et de leurs qualités doit être très-claire et très-distincte, puisque toute la physique , c’est-à-dire la connaissance des corps sensibles qui en sont composés , en doit être déduite.
Voyons donc ce qui peut manquer à ces principes. Premièrement, Aristote n’attache point d’idée distincte au mot do qualité : on ne sait si par qualité il entend un être réel distingué de la matière , ou seulement la modification de la matière ; il semble quelquefois qu’il l’entende en un sens, et quelquefois en un autre. Il est vrai que dans le huitième chapitre des catégories il définit la qualité : ce qui fait que les choses sont appelées telles; mais ce n’est pas tout à fait ce qu’on demande. Secondement, les définitions qu’il donne des quatre premières qualités, la chaleur, la froideur, l’humidité et la sécheresse, sont toutes fausses ou inutiles. Voici sa définition de la chaleur : La chaleur , c'est ce qui assemble les choses de même nature.
Premièrement, on ne voit pas que cette définition explique parfaitement la nature de la chaleur , quand mémo il serait vrai que la chaleur assemblerait toujours les choses de même nature.
Secondement, il est faux que la chaleur assemble les choses de même nature. La chaleur n’assemble point les parties de l’eau ; elle les dissipe plutôt en vapeur. Elle n’assemble point les parties du vin, ni celles de toute autre liqueur ou corps fluide qu’il vous plaira , ni même celles du vif-argent ; elle résout , au fcontraire, et elle sépare tous les corps solides et fluides de mémo et de différente nature ; et, s’il y en a quelques-uns dont le feu ne puisse dissiper les parties , ce n’est point qu’elles soient de même nature, mais c’est quelles sont trop grosses et trop solides pour être enlevées par le mouvement des parties du feu. „
En troisième lieu , la chaleur selon la vérité ne peut ni assembler ni dissiper les parties d’aucun corps de meme ou de différente
nature; car, pour assembler, pour séparer, pour dissiper les parties de quelque corps, il faut les remuer : or la chaleur ne peut rien remuer, ou du moins il n’est pas évidont que la chaleur puisse remuer les corps; car, quoique l’on considère la chaleur avec toute l’attention possible , on ne peut découvrir qu’elle puisse communiquer au corps du mouvement qu’elle n’a point. On voit bien que le leu remue et sépare les parties des corps qui lui sont exposés , il est vrai , mais ce n’est peut-être point par sa chaleur , car il n’est pas même évident qu’il en ait. C’est plutôt par l’action de ses parties qui sont visiblement dans un mouvement continuel. 11 est évident que les parties du feu venant à heurter contre quelque corps , lui doivent communiquer une partie de leur mouvement,, soit qu’il y ait do la chaleur dans le feu , soit qu’il n’y en ait point. Si les parties de ce corps sont peu solides, le feu les doit dissiper; si elles sont fort solides et fort grossières, le feu ne peut que les remuer et les faire glisser les unes sur les autres ; enfin, si elles sont mêlées de subtiles et de grossières, le feu ne doit dissiper que celles qu’il peut pousser assez fort pour les séparer entièrement des autres. Ainsi le feu ne peut que séparer ; et s’il assemble , ce n’est que par accident. Mais Aristote prétend tout le contraire. Séparer , dit-il, que quelques-uns attribuent au feu , n’est que rassembler les choses qui sont de même genre , car ce n’est que par accident que le feu enlève les choses de différent genre •.
Si Aristote avait d’abord distingué le sentiment de chaleur d’avec le mouvement des petites parties dont sont composés les corps qu’on appelle chauds , et qu’il eût ensuite défini la chaleur prise pour le mouvement des parties, en disant que la chaleur est ce qui agite et qui sépare les parties invisibles dont les corps visibles sont composés, il aurait donné une définition assez supportable de la chaleur. Néanmoins on ne serait pas encore tout à fait content, parce qu’elle ne ferait point connaître précisément la nature, des mouvements des corps chauds.
Aristote définit la froideur , ce qui assemble les corps de même ou de différente nature. Celte définition ne vaut encore rien , car il est faux que la froideur assemble les corps. Pour les assembler, il faut les remuer; mais, si l'on interroge sa raison, il est évident
1 De rtm. et corrupt. , .liv. », rh. ».
quo lo froid ne peut rien remuer. En effet, par la froideur, ou entend , ou ce que l’on sent quand on a froid , ou ce qui cause le sentiment de froideur : or il est clair que le sentiment de froideur ne peut rien remuer, puisqu’il ne peut rien pousser. Pour ce qui cause le sentiment, on ne peut douter, lorsqu’on examine les choses par la raison , que ce n’est que le repos ou la cessation du mouvement. Ainsi, la froideur dans les corps n’étant que la cessation de cette sorte de mouvement qui accompagne la chaleur , il est évident que si la chaleur sépare, la froideur ne sépare pas. Ainsi la froideur n’assemble ni les choses de même ni de différente nature, car ce qui ne peut rien pousser ne peut rien assembler ; en un mot, comme elle ne fait rien, elle n’assemble rien.
Aristote, jugeant des choses par les sens, s’imagine que la froideur est aussi positive que la chaleur, parce que les sentiments de chaleur et de froideur sont l’un et l’autre réels et positifs ; et il pense aussi que ces deux qualités sont actives. En effet , si l’on suit les impressions des sens, on a raison de croire que le froid est une qualité fort active , puisque l’eau froide congèle , rassemble et durcit en un moment l’or et le plomb fondus, après qu’on les a versés d’un creuset sur quelque peu d’eau , quoique la chaleur de ces métaux soit encore assez grande pour séparer les parties des corps qu’ils touchent.
Il est évident, par les choses que nous avons dites des erreurs des sens dans le premier livre , que si l’on ne s’appuie que sur les sens pour juger des qualités des corps sensibles, il est impossible do découvrir quelque vérité certaine et incontestable qui puisse servir de principe pour avancer dans la connaissance de la nature , car on ne peut pas seulement découvrir par cette voie quelles sont les choses qui sont chaudes , et quelles sont celles qui sont froides 1 . De plusieurs personnes qui touchent à de l’eau un peu tiède , les unes la trouvent chaude, et les autres froide. Ceux qui ont chaud la trouvent froide, et ceux qui ont froid la trouvent chaude; et si l’on suppose que les poissons èoicut capables de sentiment, il y a toutes les apparences qu’ils la trouvent encore chaude lorsque tous les hommes la trouvent froide. Il en est de même de l’air ; il semble chaud ou froid , selon les différentes dispositions du corps de ceux
1 Voyez le Uv. i, depuis le ch. 1 1 jusqu'au ch. îs.
qui y sont exposés. Aristote prétend qu’il est chaud ; mais je ne pense pas que ceux qui habitent vers le nord soient de son sentiment, puisque même plusieurs habiles gens, dont le climat n’est pas moins chaud que celui do la Grèce , ont soutenu qu’il est froid. Mais cette question , qui a toujours été considérable dans l’école, ne se résoudra jamais tant que l’on n’altachera point d’idée distincte au mjot de chaleur.
Les définitions qu’Aristote donne de la chaleur et de la froideur ne peuvent en fixer l’idée. L’air, par exemple, et l’eau même quelque chaude et brûlante qu’elle soit, rassemblent les parties du plomb fondu avec celles de quelque autre métal que ce soit. L’air . rassemble toutes les graisses jointes aux résines et à tous les autres
corps solides qu’on voudra; et il faudrait être bien péripatéticien pour s’aviser d’exposer à l’air du mastic pour séparer la cendre d’avec la poix, ou quelques autres corps composés pour les décomposer. L’air n’est donc pas chaud selon la définition que donne Aristote de la chaleur. L’air sépare les liqueurs des corps qui en sont imbibés ; il durcit la boue , il sèche des linges étendus , quoiqu’Aristote le fasse humide : l’air est donc chaud selon cette définition. On ne peut donc déterminer par cette définition si l’air est chaud ou s’il n’est pas chaud. On peut bien assurer que l’air est chaud à l’égard de la boue , puisqu’il sépare l’eau de la terre qui lui est jointe ; mais faudra-t-il éprouver les divers effets de l’air sur tous les corps pour savoir s’il y a de la chaleur dans l’air que nous respirons? si cela est , on n’en saura jamais rien. De sorte que le plus court est de ne point philosopher sur l’air que nous respirons , mais sur un certain air pur et élémentaire qui ne se trouve point ici-bas , et d’assurer positivement, comme Aristote, qu’il est chaud , sans en donner de preuve, ni même sans savoir distinctement ce qu’on entend et par cet air et par sa chaleur; car c’est ainsi qu’on donnera des principes qu'il ne sera pas facile de renverser, non pas à cause de leur évidence et .do leur solidité , mais à cause qu’ils sont obscurs et semblables aux fantômes que l’on ne peut blesser , parce qu’ils n’ont point de corps.
Je ne m’arrête point aux définitions que donne Aristote de l'humidité et de la sécheresse, parce qu’il est assez évident qu’elles n’en expliquent point la nature : car selon ces définitions le feu n’est point sec , puisqu’il ne se contient pas facilement dans ses propres
DE LA. MÉTHODE. — IIe PARTIE. 615
bornes; et la glace n’est point humide, puisqu'elle se contient dans ses propres bornes, et qu’elle ne s’accommode pas facilement à des bornes étrangères. Il est vrai que la glace n’est point humide, si par humide l’on entend fluide; mais si on l’entend ainsi , il faut dire que la flamme est fort humide , aussi bien que l’or et le plomb fondus. Il est vrai aussi que la glace n’est point humide , si par humide l’on entend ce qui s’attache aisément aux choses qui en sont touchées ; mais, on ce sens , la poix , la graisse et l’huile sont beaucoup plus humides que l’eau , puisqu’elles s’attachent plus fortement que l’eau. En ce sens le vif-argent est humide, car il s’attache aux métaux; et l’eau même n’est point parfaitement humide, car elle ne s’attache pas facilement aux métaux. Il ne faut donc pas recourir au témoignage des sens pour défendre les opinions d’Aristote.
Mais n’examinons pas davantage les merveilleuses définitions que ce philosophe nous a données des quatre qualités élémentaires , et supposons aussi que tout ce que les sens nous apprennent de ces qualités est incontestable. Excitons encore notre foi , et croyons que toutes ces définitions sont très-justes. Voyons seulement s’il est vrai que toutes les qualités des corps sensibles sont composées de ces qualités élémentaires : Aristote le prétend , et il doit le prétendre, puisqu’il regarde ces quatre premières qualités comme les principes des choses qu’il veut nous expliquer dans ses livres de physique.
Il nous apprend donc que les couleurs s’ongendrent du mélange des quatre qualités élémentaires : que le blanc se fait lorsque l’humidité surmonte la chaleur , comme dans les vieillards qui blanchissent ; le noir, lorsque l’humidité se sèche, comme dans les murs des citernes; et toutes les autres couleurs par de semblables mélanges : que les odeurs et les saveurs se font aussi par le différent mélange du sec et de l 'humide causé par la chaleur et par la froideur ; que la pesanteur même et la légèreté en dépendent. En un mot il est nécessaire, selon Aristote, que toutes les qualités sensibles soient produites par les deux qualités actives , la chaleur et la froideur, et soient composées des deux passives , l’humidité et la sécheresse, afin qu’il y ail quelque connexion vraisemblable entre ses principes et les conséquences qu’il en tire.
Cependant il est encore plus difficile de se persuader toutes ces
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choses que toutes celles qu’on a jusqu’ici rapportées d’Aristote. On a de la peine à croire que la terre et les autres éléments ne seraient point colorés ou visibles s’ils étaient dans leur pureté naturelle et sans aucun mélange des qualités élémentaires, quoique de savants commentateurs de ce philosophe nous en assurent. On ne comprend pas ce que veut dire Aristote lorsqu’il assure que la blancheur des cheveux est produite par l’humidité, à cause que l'humidité des vieillards est plds forte que leur chaleur, quoique, pour tâcher de s’éclaircir de sa pensée, l’on mette la définition à la place du défini . Car il semble que ce soit un galimatias incompréhensible de dire que les cheveux blanchissent aux vieillards à cause que ce qui ne se contient pas facilement dans ses propres bornes , mais dans des bornes étrangères , surmonte ce qui assemble les choses de même nature. On n’a pas moins de peine à croire que la saveur soit bien expliquée, lorsqu’il dit qu’elle consiste dans le mélange de la sécheresse , de l’humidité et de la chaleur, principalement quand on met en la place de ces mots les définitions que ce philosophe leur donne , comme il serait utile de le faire si elles étaient bonnes. Et peut-être même qu’on ne pourrait s’empêcher de rire, si au lieu des définitions de la faim et de la soif que * donne Aristote , en disant que la faim est le désir du chaud et du sec , et la soif le désir du froid et de Y humide , on substituait les définitions de ces mots, appelant la faim le désir de ce qui assemble les choses de même nature et de ce qui se tient facilement dans ses propres bornes et difficilement dans des bornes étrangères , et définissant la soif le désir de ce qui assemble les choses de même et de différente nature , et de ce qui ne se pouvant contenir facilement dans ses propres bornes, se contient facilement dans des bornes étrangères.
Certainement c’est une règle fort utile pour reconnaître si l’on a bien défini les termes, et pour ne se point tromper dans ses raisonnements, que de mettre souvent la définition à la place du défini ; car on connaît par là si les termes sont équivoques et les mesures des rapports fausses et imparfaites, ou si l’on raisonne conséquemment. Cela étant, que peut-on dire des raisonnements d’Aristote, qui deviennent un galimatias impertinent et ridicule lorsqu’on sc
1 Uv. i , cl». ï , Oc anima.
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sert de cette règle? Et que doit-on dire aussi de tous ceux qui ne raisonnent que sur les idées fausses et confuses des sens , puisque cette règle, qui conserve la lumière et l’évidence dans tous les raisonnements justes et solides , n’apporte que de la confusion dans leurs discours.
Il n’est pas possible d’exposer la bizarrerie et l’extravagance des explications que donne Aristote sur toutes sortes de matières. Lorsque les sujets qu’il traite sont simples et faciles, ses erreurs sont simples, et il est assez facile de les découvrir. Mais lorsqu’il prétend expliquer des choses composées et qui dépendent de plusieurs causes, ses erreurs sont pour le moins autant composées que les sujets qu’il traite,. et il est impossible de les développer toutes pour les exposer aux autres.
Ce grand génie, que l’on prétend avoir si bien réussi dans les règles qu’il a données pour bien définir, no sait seulement quelles sont les choses qui peuvent être définies, parce que, ne mettant point de distinction entre une connaissance claire et distincte et une connaissance sensible , il s’imagine pouvoir connaître et expliquer aux autres des choses dont il n’a pas seulement d’idée distincte. Les définitions doivent expliquer la nature des choses , et les termes qui les composent doivent réveiller dans l’esprit des idées distinctes et particulières. Mais il est impossible de définir de cette sorte les qualités sensibles de chaleur , de froideur , de couleur , de saveur, etc., lorsque l’on confond la cause avec l’effet, le mouvement des corps avec la sensation qui l’accompagne, parce que les sensations étant des modifications de l’âme , lesquelles on ne connaît point par des idées claires , mais seulement par sentiment intérieur, ainsi que j’ai expliqué dans le troisième livre * , il est impossible d’attacher à des mots des idées que l’on n’a point.
Comme l’on a des idées distinctes d’un cercle , d’un carré , d’un triangle , et qu’ainsi l’on en connaît distinctement la nature , on en peut donner de bonnes définitions ; on peut même déduire des idées que l’on a de ces figures toutes leurs propriétés, et les expliquer aux autres par des termes auxquels on attache ces idées. Mais on ne peut définir la chaleur ni la froideur en tant que qua-
1 Deuxième partie, ch. t, n. 4.
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lilés sensibles; car on ne les connaît point distinctement et par idée , on no les connaît que par conscience ou par sentiment intérieur.
On ne doit point aussi définir la chaleur, qui est hors de nous, par quelques effets; car si l’on substitue à sa place la définition qu’on lui donnera, l’on verra bien que celte définition ne sera propre qu’à nous jeter dans l’erreur. Si, par exemplo, on définit la chaleur ce qui assemble les choses de même yenre , sans rien dire davantage, on pourra, en suivant cette définition, prendre pour de la chaleur des choses qui n’y ont aucun rapport. On pourra dire que l’aimant assemble la limure de fer et la sépare de celle de l’argent, parce qu’il est chaud; qu’un pigeon mange le chènevis et laisse l’autre grain parce qu’un pigeon est chaud; qu’un avare sépare ses louis d’or d’avec son argent parce qu’il est chaud. Enfin il n’y a point d’extravagance où cette définition n’engageât, si l’on était assez stupide pour la suivre. Cette définition n’explique donc point la nature de la chaleur, et l’on ne peut s’en servir pour en déduire toutes les propriétés, puisque si l’on s’arrête précisément à ses termes, on conclut des impertinences, et que si on la met à la place du défini', on tombe dans le galimatias.
Cependant si on a soin de distinguer la chaleur de ce qui la cause, quoique l’on ne puisse pas la définir, puisqu’elle est une modification de l’amo dont on n’a point d’idée claire, on peut en définir la cause, puisqu’on a une idée distincte du mouvement. Mais il faut prendre garde que la chaleur prise pour un tel mouvement no cause pas toujours le sentiment de chaleur en nous. Car l’eau , par exemple , est chaude , puisque ses parties sont fluides et en mouvement, qu’apparemment les poissons la trouvent chaude, et qu’elle est au moins plus chaude que la glace , dont les parties sont plus en repos ; mais elle est froide par rapport à nous , parce qu’elle a moins de mouvement que les parties de notre corps : ce qui a moins de mouvement qu’un autre étant en quelque manière en repos à son égard. Ainsi ce n’est point par rapport au mouvement des fibres de notre corps qu’il faut définir la cause de la chaleur ou le mouvement qui l’excite ; il faut, si on le peut , définir ce mouvement absolument et en lui-mème , et alors les définitions qu’on en donnera pourront servir à faire connaître la nature et les propriétés de la chaleur.
DE LA MÉTHODE. — IIe PARTIE.
Je ne me crois pas obligé d’examiner davantage la philosophio . • d’Aristote , ni de démêler les erreurs extrêmement confuses et embarrassées de cet auteur. J’ai, ce me semble, fait voir qu’il no prouve point ses quatre éléments , et qu’il les définit mal ; que ses qualités élémentaires ne sont pas telles qu’il le prétend , qu’il n’en connaît point la nature, et que toutes les qualités secondes n’en sont point composées; et enfin qn 'encore qu’on lui accordât que tous les corps fussent composés des quatre éléments, comme les qualités secondes des premiers, tout son système serait inutile à la recherche de la vérité, puisque ses idées ne sont pas assez claires pour conserver toujours l’évidence dans nos raisonnements.
Si on ne croit pas que j’aie exposé les véritables opinions d’Aristote , on peut s’en éclaircir dans les livres qu’il a faits Du ciel et De la génération et corruption ; car c’est de l'a que j’ai pris presque tout ce que j’en ai dit. Je n’ai rien voulu rapporter de ses huit livres de physique, parce que ce n’est proprement qu’une espèce de logique , et que l’on n’y trouve que des mots vagues et indéterminés par lesquels il apprend comment on peut parler de la physique sans y rien comprendre.
Comme Aristote se contredit souvent et qu’on peut appuyer presque toutes sortes de sentiments par quelques passages tirés de lui , je ne doute point que l’on no puisse prouver par Aristote mémo quelques sentiments contraires à ceux que je lui ai attribués; mais je n’en suis pas garant. II suffit que j’aie les livres que je viens de citer pour preuve do ce que j’ai dit; et même je no me mets guère on peine de discuter si ces livres sont ou no sont pas d’Aristote, s’ils sont ou ne sont pas corrompus. Je prends Aristote tel qu’il est et qu’on le reçoit ordinairement, car on ne doit pas se mettre fort en peine de savoir la généalogie véritable des choses donfon n’a pas grande estime; outre que c’est un fait qu’il est impossible do bien éclaircir, comme on le peut voir par les Discussions péripatétiques de Patritius.
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