‹ Œuvres de Malebranche (volume 3)Chapitre 149 sur 154 · A O OB · texte numérisé non relu

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bien ce qui est la même chose, les corps étant d’autant plus durs qu’ils sont plus solides et qu’ils ont moins de pores , la question est à présent de savoir comment les parties d’une colonne composée d’une matière qui n’aurait aucun pore peuvent être fortement jointes ensemble et composer un corps très-dnr ; car on ne peut pas dire que les parties de cette colonne se tiennent par de petits liens, puisque, étant supposées sans pores, elles n’ont point de figure particulière.

Je me sens encore extrêmement porté à dire que cette colonne est dure par sa nature , ou bien que les petits liens dont sont composés les corps durs sont des atomes dont les parties ne se peuvent diviser comme étant les parties essentielles et dernières des corps , et qui sont essentiellement crochus ou branchus, ou d’une figure embarrassante.

Mais je reconnais franchement que ce n’est point expliquer la difficulté, et que quittant les préoccupations et les illusions do mes sens, j’aurais tort ‘de recourir à une forme abstraite et d’embrasser un fantôme de logique pour la cause que je cherche ; je veux dire que j’aurais tort de concevoir comme quelque chose (Je réel et de distinct l’idée vague de nature ou d 'essence qui n’exprime que ce que l’on sait, et de prendre ainsi une forme abstraite et universelle

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comme une cause physique d’un effet très-réel. Car il y a deux choses desquelles je ne me saurais trop défier. La première est l’impression de mes sens, et l’autre est la facilité que j’ai de prendre les natures abstraites et les idées générales de logique pour celles qui sont réelles et particulières , et je me souviens d’avoir été plusieurs fois séduit par ces deux principes d’erreur.

Car, pour revenir à la difficulté, il ne m’est pas possible de concevoir comment ces petits liens seraient indivisibles par leur essence et par leur nature , ni par conséquent comment ils seraient inflexibles, puisqu’au contraire je les conçois très-divisibles et nécessairement divisibles par leur essence et par leur nature. Car la partie A est très-certainement une substance aussi bien que B , et par conséquent il est clair que A peut exister sans B ou séparé do B, puisque les substances peuvent exister les unes sans les autres, parce que autrement elles ne seraient pas des substances.

De dire que A ne soit pas une substance , cela ne se peut; car je le puis concevoir sans penser à B , et tout ce qu’on peut concevoir seul n’est point un mode, puisqu’il n’y a que les modes ou manières d’ètre qui ne se puissent concevoir seuls ou sans les êtres dont ils sont les manières. Donc A n’étant point un mode, c’est une substance , puisque tout être est nécessairement ou une substance ou bien une manière d’être. Car enfin tout ce qui est se peut concevoir seul ou ne le peut pas; il n’y a pas de milieu dans les propositions contradictoires , et l’on appelle être ou substance ce qui peut être conçu et par conséquent créé seul. La partio A peut donc exister sans la partie B , et à plus forte raison elle peut exister séparément de B. De sorte que ce lien est divisible fen A et en B.

De plus, si ce lien était indivisible ou crochu par sa nature et par son essence, il arriverait tout le contraire de ce que nous voyons par l’expérience, car on ne pourrait rompre aucun corps. Supposons, comme auparavant, qu’un morceau de fer est composé d’une infinité de petits liens qui s’entrelacent les uds dans les autres , dont A, a, et B, b, en soient deux. Je dis qu’on ne pourrait les

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décrocher, ot par conséquent qu’on ne pourrait rompre ce fer; car pour le rompre il faudrait plier les liens qui le composent, lesquels cependant sont supposés inflexibles par leur essence et par leur nature.

Que si on ne les suppose point inflexibles, mais seulement indivisibles par leur nature, la supposition ne servira de rien pour résoudre la question; car alors la difficulté sera de savoir d’où vient que ces petits liens n’obéissent pas à l'effort que l’on fait pour ployer une barre de fer. Cependant , si l’on ne les suppose point inflexibles, on ne doit pas les supposer indivisibles ; car si les parties de ces liens pouvaient changer de situation les unes à l’égard des autres, il est visible qu’elles se pourraient séparer, puisqu’il n’y a point de raison pourquoi si une partie peut un peu s’éloigner de l’autre elle ne le pourra pas tout à fait. Soit donc que l’on suppose ces petits liens inflexibles, soit qu’on les suppose indivisibles, on ne peut par ce moyen résoudre la question ; car si on ne les suppose qu’indivisibles , on doit rompre sans peine un morceau de fer ; et si on les suppose inflexibles , il sera impossible de le rompro ; puisque les petits liens qui composent le fer étant embarrassés les uns dans les autres, il sera impossible de les décrocher. Tâchons donc de résoudre la difficulté par des principes clairs et incontestables et de trouver la raison pourquoi ce petit lien a ces deux parties, A, B, si fort attachées l’une à l’autre.

Je vois bien qu’il est nécessaire que je divise le sujet de ma méditation par parties , afin que je l’examine plus exactement et avec moins de contention d’esprit, puisque je n’ai pu d’abord, d’une simple vue et avec toute l’attention dont je suis capable, découvrir ce que je cherchais. Et c’est ce que je pouvais faire dès le commencement , car quand les sujets que l’on considère sont un peu cachés, c’est toujours le meilleur de ne les examiner que par parties, et de ne se point fatiguer inutilement sur de fausses espérances de rencontrer heureusement.

Ce que je cherche est la cause de l’étroite union qui se trouve entre les petites parties qui composent le petit lien A, B. Or il n’y a que trois choses quo je conçoive distinctement pouvoir être la cause que je cherche , savoir : les parties mêmes do ce petit lien , ou bien la volonté de l’auteur de la nature, ou enfin les corps invisibles qui environnent ces petits liens. Je pourrais encore apporter

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